1 - ORAISON FUNÈBRE
Il avait fallu que les pluies de la fin mars, lourdes et dures comme des barreaux, me tiennent reléguée entre mes quatre murs pour que je renonce à conserver intact le dernier témoignage de la vie de Fabien. Depuis son départ, je n’y avais pas touché.
Six mois.
Pas un jour pourtant n’était passé sans que j’aille m’asseoir quelques minutes ou quelques heures devant le désordre de son bureau.
Un chaos bien à lui. Son foutoir, son bordel, comme il se plaisait à dire pour attiser ma phobie aigüe des expressions grossières. Lui qui se délectait de mes haut-le-cœur à la moindre bordée de gros mots et crevait de rire chaque fois que la déconvenue ou la colère m’arrachait une de ces interjections qu’il jugeait suprêmement niaises : Zut ! Flûte ! Mince alors !
Un vrai capharnaüm, son bureau, accablé sous des piles de livres en grand danger d’éboulement (ceux encore à lire, ceux à rendre ou à replacer tôt ou tard dans la bibliothèque…), des liasses d’articles de journaux précieusement découpés depuis des lustres, des monceaux d’ordonnances médicales périmées, des tas de factures payées depuis belle lurette. Sans parler des stylos, briquets, cendriers… Au milieu de tout ce fatras, un couteau de cuisine (le seul de la maison apte à tailler efficacement les crayons), un torchon de vaisselle qui avait le mérite d’essuyer sans laisser de trace les verres de lunettes…
Depuis six mois, tous les jours, je m’attardais devant ce bric-à-brac. Je le considérais d’un œil bouffi. Et c’était pour moi comme si Fabien allait rentrer de ses cours au lycée ; comme si, d’un moment à l’autre, il allait opérer d’un revers de bras d’inévitables migrations de paperasses afin de dégager l’espace indispensable à la correction des devoirs. Je m’attendais presque à le voir là, devant moi, équilibrant in extremis une pyramide de bouquins ou rattrapant au vol quelque objet en péril.
Six mois que, quotidiennement, je me faisais le même cinéma.
Je savais bien pourtant qu’il ne reviendrait plus.
* * *
Un soir du dernier mois d’octobre, j’avais accueilli son retour vespéral en inondant la maison tout entière sous les effluves d’un repas fin.
J’avais décidé de fêter mon anniversaire en mettant les petits plats dans les grands. Initiative strictement personnelle. Car lui, bien sûr, il avait oublié la date fatidique. Et moi, j’essayais d’anesthésier le petit pincement de mon cœur. Les cours, les réunions, bien sûr, il n’avait pas le temps !
Je ne m’attendais pas à le voir, tout juste arrivé, repartir aussitôt en trombe. C’est à peine s’il avait déposé sa serviette et parcouru fébrilement son courrier du matin.
La honte de se présenter les mains vides ? Un repentir tardif ?
– Excuse-moi. J’ai une affaire extrêmement importante à régler.
Son prétexte, franchement puéril, je l’avais trouvé attendrissant.
J’ai pensé : Il veut racheter sa bévue, et comme les commerces sont en train de fermer leurs boutiques aux maris oublieux…
Manifestement, il avait trouvé portes closes dans le quartier, puisque c’est sur un boulevard périphérique qu’un quart d’heure après son départ sur les chapeaux de roue il avait grillé un feu rouge.
L’hôpital.
La fin.
Et moi, restée en tête-à-tête avec la pagaille qui me le rappelait vivant.
* * *
Ce fameux jour de mars où le ciel pleurait à ma place, j’ai commencé par balancer à la poubelle les journaux, les publicités, les vieilles ordonnances.
Puis, je me suis attaquée aux livres, sans savoir encore où je pourrais bien les caser.
J’étais en train de déplacer un énorme volume qui trônait au sommet d’une pile branlante, quand j’ai senti un frôlement sur ma cheville : une enveloppe venait de s’échapper d’entre les pages.
Je l’ai ramassée et, machinalement, j’ai regardé le tampon et la date. Tiens ! La lettre avait été postée dans notre ville la veille de la mort de Fabien. Elle lui était parvenue le jour même de l’accident. Il avait dû l’avoir en main juste avant son départ en catastrophe.
De l’enveloppe déchirée dépassait le coin d’une carte.
Oui, je sais. Je n’aurais pas dû.
* * *
Juste quelques mots, noirs et clairs, sans aucun préambule.
« Un an que tu me promets de quitter ta femme pour que nous ayons enfin une vraie vie de couple. De tes scrupules, j’en ai ras le bol. Je pars à la Martinique avec un copain plus empressé que toi. Je te laisse à ta vieille bienfaisante, bien pensante, et mal baisante. Adieu. Mélodie ».
On ne reçoit pas sans effet une pareille bombe. À retardement dans mon cas. Car j’ai mis un temps fou à plonger au fond de ma mémoire.
Mélodie.
Oui.
Ça y est. J’y suis.
C’est cette ancienne élève dont Fabien dirigeait les recherches en vue d’une thèse très méritoire sur Flannery O’Connor. Ils se rencontraient de temps en temps, et le boulot, assurait-il, avançait bien.
Tu parles !
À la lueur de l’explosion qui a ébranlé mon cerveau, j’ai revu Fabien foncer dans la nuit pour aller tenter une récupération in extremis.
Et moi qui avais cru qu’il partait battre la campagne pour me dénicher un cadeau !
* * *
J’ai rassemblé toutes mes forces pour balayer des deux mains le replat du bureau.
Par-dessus le fracas qui a suivi, j’ai entendu une voix de harengère qui hurlait :
– Fumier ! Salaud ! Fils de pute ! Va te faire foutre !
2 - A CORPS PERDU !
Ah, quelle histoire, se dit Éliette. Jamais elle n’aurait pensé devoir un jour en passer par là. Alors elle s'assoit et sourit naïvement. Malgré son physique de petite fille modèle, ou de vieille fille en devenir, des idées lubriques l’assaillent. Il est pas mal du tout celui-là. Carrément sexy, même ! Elle se ressaisit. Ses yeux pourraient la trahir.
— Eh bien, je vous écoute, commence l'homme qui lui fait face.
— Comment, nous allons faire ça ici ? interroge Éliette hébétée. Je croyais qu'on faisait ce genre de choses sans se voir. Vous savez… dans les petites cahutes en bois que l’on voit toujours dans les films.
— Oui, parfois, mais ce n'est pas une obligation. Moi, je préfère le vis-à-vis, l'affrontement n'en est que plus difficile et le bénéfice plus grand.
— Mais c'est plutôt embarrassant. En plus, c'est la première fois pour moi.
— Aucune honte à avoir ! Tout se passera très bien. Et puis… je ne vais pas vous manger, poursuit-il avec un sourire qu’Éliette trouve fort craquant.
— Facile à dire pour vous. N’empêche, vous avez l’habitude de tout ça, vous ! Et c’est moi qui passe à la casserole !
L’homme ne s’offusque pas du franc-parler de son interlocutrice. Finalement, elle est là pour ça, songe-t-il. D’une voix narquoise, il lui promet que si de son côté, elle ne le fait pas trop mijoter, il la cuisinera seulement à feu doux. Stupéfaction pour Éliette. Elle ne pensait pas qu’un homme comme lui aurait de l’humour. Surtout dans ces circonstances. Il est séduisant, sexy et il blague.
Quel cocktail !
— N'ayez crainte, insiste-t-il, rien ne sortira de cette pièce, faites-moi confiance.
Éliette acquiesce. Elle a déjà entendu parler du serment d'hyprocras... Enfin, un truc comme ça ! Lui, secoue la tête. L’hypocras est un vin. On dit Hippocrate. Et de toutes manières, ça concerne les médecins.
— Mais vous avez raison, c'est un truc comme ça. Secret professionnel, si vous préférez.
— Comme j'ai déjà dit, c'est une première pour moi. Je n’ai jamais trop cru au Bon Dieu, la Vierge Marie et tout le toutim. Enfin, je ne sais pas faire. Du coup, s’il y a une méthode à respecter, dites-le-moi.
— Commencez par : « Mon père j'ai péché… », et le reste viendra.
— Ah ! J’ai déjà vu ça dans un film aussi, lance-t-elle vivement.
Et de se redresser sur sa chaise. Et de gigoter. Et de soupirer. Éliette se lance enfin :
— Mon père, j'ai péché..., enfin je crois !
— C'est un bon début.
— Depuis pas mal de temps, je ne sais pas ce qui m'arrive, mais je ne peux pas m’empêcher de voir tout le monde à poil !
Borborygmes sacrés. L’ecclésiastique vient d’évacuer un ou deux chats logés dans sa gorge.
— C’est-à-dire ? Dites m’en un peu plus pour que je puisse vous laver de vos péchés.
Éliette est déçue. Elle pensait pourtant en avoir fini. Tout dire ? Cela risque d’être délicat… Soit, elle va raconter les détails de ses tribulations hormonales.
Une pulsion incontrôlable. Dès qu’elle croise quelqu’un, elle voit toutes les parties de son corps,… nu, évidemment. Le haut, le bas, le devant, le derrière…
— Vous voyez ? interrompt le curé.
Oui. Enfin, elle imagine. Mais c’est tellement fort, c’est comme si elle voyait pour de vrai. Dans la rue, dans les bars,… les salles de cinéma et les salles de sport. Là, c’est encore mieux d’ailleurs. Pas besoin d’un grand effort d’imagination. Tout le monde est à moitié dénudé et luisant de sueur excitante.
Le curé bafouille. Il ne faut pas niqu… paniquer… pas paniquer. Il s’emmêle les pinceaux. Il lui assure cependant, qu’à son âge, il est bien normal d’avoir ce type de pensées. Même s’il n’est pas le mieux placé pour en parler.
— J’imagine.
— Vous découvrez le plaisir de la chair avec l’autre sexe. Voilà tout.
— Euh… l’autre sexe, l’autre sexe, pas seulement, s’emballe Éliette.
Les nanas sont aussi dans le scénario érotico-imaginatif de la jeune fille. Leur poitrine en premier. Hop, ça lui saute à la figure. Après, c’est un peu comme au cinéma : la caméra descend petit à petit, laissant apparaître les hanches, la chute des reins… Oh oui, la chute de reins, pense-t-elle avec ferveur. Enfin les fesses aussi, et même le minou !
Le curé se redresse. La révélation lui fait l’effet d’un puissant vasodilatateur. Il a le visage entre fraise écrasée et lie de vin. Il voit… enfin il imagine… il veut dire qu’il comprend.
— Hommes, femmes… tout y passe et tout le temps ! s’amuse Éliette devant la gêne de son confesseur. Je ne peux pas regarder quelqu’un sans le dépoiler en un temps record. C’est obsédant. C’est comme si vous étiez dans une bagnole avec un moteur d’enfer, genre jaguar, et qu’en appuyant sur la pédale d’accélérateur vous passiez de 0 à 150 km/h en trois secondes… Oui, même sensation. Du coup, j’ai beaucoup de mal à tenir une conversation cohérentes. Et les autres le sentent bien. Par exemple, là, depuis tout à l’heure, elle se concentre grave pour éviter de visualiser le corps qui s’agite sous cette robe noire !
L’homme croise les jambes et les bras, laissant tomber le crucifix qu’il serrait pourtant si fort entre ses doigts. Il serait fort courtois de lui épargner les détails.
— C’est vous qui m’avez demandé de tout dire !
— Tout, tout… enfin l’essentiel quoi ! Pour le reste Dieu est omniscient.
Bonne réponse. Omniscient, voilà qui est bien trouvé. De toutes manières, peu de chance qu’elle comprenne.
— Dieu est quoi ? questionne Éliette carrément médusée.
Il avait raison. Seulement, il n’avait pas prévu la question. Ça se complique un peu. Et de lui expliquer que Dieu est partout, en toutes choses et que surtout, il voit tout.
— Ha ! lui aussi alors ! C’est plutôt rassurant. Donc je suis omnimachin ?
— Pas vraiment, non, soupire le curé. Écoutez, ce ne sont que des pensées après tout. A vous de les maîtriser, voire les refouler.
Il est embarrassé le cureton, pense Éliette. Mais c’est grisant. Elle pourrait finalement lui avouer que cela l’excite vachement. Que depuis quelques semaines, elle est tentée de consommer un peu.
— Vous consommez un peu ?
— Oui, bon… je dévore carrément !
— Dévorer ? Est-ce bien le terme adéquat ?
— Je ne sais pas. Mais dès que j’ai l’occasion,…j’assouvis. Vous voyez ?
— Je crois oui…
— Cool !
— Même si je ne suis pas le mieux placé pour cela.
— J’imagine.
— Bien !
— Donc ?
— Donc quoi ?
Donc, femmes, hommes, c’est pareil, au final, les gens elle s’en fiche complètement. Ce sont les corps qui l’attirent, seulement les corps. Et puis tous : grands, gros, petits, flasques, fripés, charnus, étriqués, jeunes et frais, vieux et usés…
— Je suis comme corophile !
Le curé ouvre de grandes billes et bloque sur la petite nymphomane.
— D’accord !... Très bien !
— Faut que je touche, insiste Éliette emballée, que je tâte, que je sente, que je lèche…
— Ça suffit mon enfant, pas de détails scabreux. C’est embarrassant à la fin !
— Je vous l’avais dit, ponctue la jeune fille. Sachez quand même que parfois je me retiens. Par exemple, là, devant vous… je me retiens !
Ah, quelle histoire, se dit l’homme d’église. Il n’en revient pas. Il faut en finir au plus vite car il est à court d’idées. Il se lève d’un bond. Regarde à droite. A gauche. Partout et nulle part. Saisit une petite boîte. L’ouvre et en retire une hostie. Vite ! Voilà ce qu’elle va faire, la gamine. Elle récitera quatre « ave » et quatre « pater » en rentrant chez elle. Chaque fois qu’elle aura une mauvaise pensée, elle dira un « ave »… voire deux… et puis deux « pater », tiens, ça refroidira ses ardeurs.
Éliette hoche la tête sans comprendre pour autant cette prescription monacale.
— Et puis surtout jeune fille, prenez très vite rendez-vous avec un médecin spécialiste qui vous aidera à refouler ces mauvaises pensées.
— Vous voulez dire un psy ?
— Je veux dire un psy !
— Et pour les actes de consommations, insiste graveleusement Éliette.
— Idem, il fera les deux, abrège l’homme en lui tendant l’hostie consacrée.
Jeune fille, ouvrez la bouche et tirez la langue.
— Ben voyons, pourquoi faire ?
— Vous absoudre.
— Et puis, c’est quoi ça ?
— Le corps du Christ.
— Vous vous foutez de ma gueule, j’espère !
3 - DOM JUAN
Maru nous inspecte comme des hommes de troupe juste avant un défilé. Notre pavillon est nickel, nos costumes sombres impressionnent, nos chaussures claquent, et nous répétons tous intérieurement nos argumentaires en attendant l’harangue finale de Maru :
- Notre image, c’est notre patrimoine, et vous en êtes l’incarnation ! Soyez-en fier et portez haut nos valeurs !
En clair, faites du Chiffre. Des millénaires d’évolution du genre humain et toujours la même obsession : déclencher l’acte d’achat.
Ça racle en moi, parce que je dois y mettre une part de mon âme sans être certain que ce travail soit totalement exempt d’obscénité.
Ça racle d’autant plus que se tiennent en même temps et côte à côte, le salon des « maires » et celui de la plongée. Tous les ans cette simultanéité ravive en moi un remords, comme une aigreur de casting : ma place est dans un lagon lointain où des filles à moitié nues me supplieraient pour que je les emmène sous l’eau. Car je suis également moniteur de plongée professionnel. J’étais. J’ai arrêté la plongée pour un job dans les assurances. Mais au salon des « maires », tout le monde s’en fout, sauf si ça peut aider au culte du Chiffre, mais je n’ai pas encore trouvé comment.
La plongée c’est génial, mais on ne se constitue pas un patrimoine en faisant des bulles sous l’eau. Et puis ma mère, qu’est-ce qu’elle aurait dit si j’avais fait le choix d’un travail précaire, sans aucune reconnaissance sociale ni perspective de retraite ? Et loin d’elle en plus ? Or, il se trouve que même mon petit neveu a déjà fait construire, dans le jardin de ses parents. Le secret, c’est de s’y prendre tôt. A trois ans, il est déjà propriétaire et prévoit même une extension avec un superbe toboggan rouge. Ses parents se sont renseignés, il n’a pas besoin de permis. Et même si sa maison est en plastique, il a une redoutable sonnette, alors que moi qui ai dix fois son âge je reste un locataire sans ambition avec une toute petite sonnette qui n’est même pas à moi.
Alors ceux qui vont vendre te saluent Maru.
Mon seul plaisir dans les salons professionnels, est celui du regard. Ces endroits sont les plus belles concentrations de jolies filles qui soient en dehors des défilés de lingerie fine.
Une voix dans un micro annonce l’ouverture du salon. Au loin quelque chose cède. Et tout ce que contient la porte de Versailles, et peut-être même tout Paris, se répand dans les allées et bovine déjà dans les premiers stands.
Maru a disparu. Officiellement pour faire de la veille, ovicieusement pour chasser.
Nous appâtons. Cadeaux, bouffe, tout gratuit et bien en évidence. Dans l’allée d’à côté mes collègues sont déjà au contact, les nôtres, nos clients arrivent. Chair à fric.
Alors je fais mon métier : je racole, je chalute, je rabats, je chasse, j’argumente, je séduis, je convaincs l’homo porte-monicus, en affichant une conviction de tous les instants car l’image est mère du Chiffre.
Dans ces moments-là, je ne me dis pas que j’ai étudié des langues étrangères, le français, les sciences, l’histoire, la philosophie. Je ne me dis pas que j’aime le supplément livres du Monde, qu’il fait trente degrés en Guadeloupe, que je n’ai pas fini le tour de l’île à la voile, que la Polynésie est loin là-bas et qu’un jour peut-être, je ferais de l’atoll. Non, je ne me dis pas tout ça mais je pense secrètement que Mary Poppins est tombée à Dien Bien Phu en sautant sur une mine, et qu’il me faut décoloniser l’empire des rêves de filles, de soleil et de plongée.
La matinée s’achève. La transhumance marque une pause. Je me rends à l’autel installé dans le vestiaire minuscule pour m’adonner à la contemplation du Chiffre d’où je repars enfumé.
Vingt minutes pour manger.
Je me précipite vers le marchand de sandwich, comme à peu près tout le salon, lorsqu’au détour d’une allée avec mon repas enfin entre les mains, je découvre Maru faisant le fier sur les terres d’un concurrent devant trois hôtesses et deux hommes sérieusement cravatés. La discussion semble aller bon train. Maru et le plus âgé des hommes se tiennent par le bras en riant franchement. La concurrence n’empêche pas des accointances, même si personne n’est dupe des discours militaro-morbides que chacun sert à ses troupes au sujet de l’autre.
Je m’approche, espérant profiter de cette atmosphère de ruche à l’heure du miel pour ne pas me faire remarquer de Maru. Je ne manque rien de la scène sans être assez près pour tout entendre distinctement, si ce n’est cette fin d’échange :
- …stance s’il vous plaît, permettez-moi de vous remettre ce présent, dit un des deux hommes à Maru, tandis qu’une hôtesse restée en retrait s’avance. Une fille très grande, très blonde, aux cheveux très longs et très lisses, belle comme un top model, mais irréelle, au point de me donner l’impression d’une grande sauterelle coiffée comme un lévrier afghan.
En tout cas, Maru en est comme à l’arrêt. La jeune femme apporte un objet que je ne vois pas à son patron qui, d’un air d’huissier, lui signifie « pour Monsieur Maru » ; la jeune femme s’exécute dans un sourire professionnel et avec un léger accent, peut-être hollandais :
« Monsieur Marru, avec les rremerciements de la Dirrection Générrale » Et Maru, du grand Maru pour une fois, dans une expression de gêne feinte, de répondre : « toutes les femmes ont droit de nous charmer et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres la juste prétention qu’elles ont toutes sur nos cœurs ». Ce à quoi la blonde répond du tac au tac : « Oh, Dom Juan ! Acte I scène III ! » et l’assemblée de partir dans un rire mi-admiratif mi-moqueur.
Comme un maillot jaune sur son podium, Maru cadeau en main embrasse les trois hôtesses, gratifie les deux hommes d’une bonne poignée de main et s’en retourne tout sourire vers d’autres territoires.
Ma surprise est immense, Dom Juan !
« Quoi, tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de se piquer du faux honneur d’être fidèle ! »
Le seul bouquin du collège dont j’aie appris des passages par cœur et par goût !
« Si le Ciel n’a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d’une femme offensée ! » ; « J’ai sur le sujet l’ambition des conquérants qui volent de victoire en victoire ! ».
« Le Ciel peut bien attendre ! »
Je regarde autour de moi. Plus de Maru.
Acte I, scène III ? Acte I, scène III ?!
Regards vers la fille. Ca défile devant elle, sous des airs pseudo-professionnels. J’hésite.
Comment lui dire ?
D’abord faire la queue, et puis réfléchir, lui dire quelque chose comme : pardonnez ma raison qui ne peut réduire au silence le plus doux des transports ? Non pas comme ça, je souris à la méprise qui m’est délicieuse parce que vos lèvres l’ont prononcée, non, une délicieuse méprise a fleuri à vos lèvres souffrez Mademoiselle que, non non, le laisse pas passer devant lui ! ah oui terminer mon sandwich, ah ah ! Dom Juan, si on m’avait dit qu’un jour... « Cet espoir est bien doux Monsieur, à des cœurs offensés ! », « La peste soit du fat ! », attention c’est presque à moi : un aimable tourment me poursuit ? Un aimable tourment me poursuit depuis cette référence, non, un aimable tourment me poursuit depuis cette révérence à Molière, c’est mieux, un aimable tourment me poursuit depuis cette délicieuse révérence, oui oui, à Molière auteur que je porte en haute estime et, attention bien m’émietter, et, souffrez Mademoiselle, mon nœud de cravate, que j’en répare la douce offense car ne serait-ce pas plutôt… oui c’est mieux : Un aimable tourment me poursuit depuis cette délicieuse révérence à Molière que je porte en haute estime et souffrez Mademoiselle que je répare une douce offense, oh merde j’ai pas compté les pieds, mais on s’en fout c’est pas de la poésie … c’est à moi !
Je m’élance devant cette jeune fille de magazine, mais tout se mélange :
- Pardon, excusez-moi de, mais en fait tout à l’heure, enfin je veux dire c’était pas plutôt la scène II de l’acte I ? Vous savez celle où il poursuit par « la constance n’est bonne que pour les ridicules ».
Et d’un coup, cette grande sauterelle, cette talibane du visage radieux m’empale du regard :
- Cerrtainement, Monsieur, cerrtainement. Je vous laisse le soin de vérrifier. Bon salon Monsieur, fait-elle en me tournant les talons.
A quelques mètres de moi, parmi ses consœurs tordues de rires, l’une d’elles me montre son badge, et pointe dans la direction de sa collègue blonde en articulant à la façon d’un mime :
« Cons-tan-ce ».
4 - FRONTIÈRE
« Gardez les yeux ouverts. Ne cillez pas ». Je ne respire plus, je ne bouge plus. Le lecteur optique dernière génération balaie mes yeux et au même instant le code barre de mon identité se déroule sur les écrans de l'immigration.
« Vous allez maintenant décliner vos nom, âge et nationalité à haute et intelligible voix, continue la machine. Parlez dans le micro devant vous ».
Mon cœur s'emballe. Je sens un filet de sueur couler le long de ma colonne vertébrale. Il faut parler.
« Jean Hechi, 18 ans, nationalité française ». Je récite avec application la phrase mille fois répétée.
Silence.
Comme dans un film muet, je vois les douaniers s'agiter mais je n'entends rien.
Puis l´ouverture de la cabine se déclenche me libérant enfin de ma cage de verre.
«Allez-y » m’intime un des contrôleurs en me fixant.
Ses yeux me disent : « Je sais qui tu es vraiment ».
C'est ainsi que j'ai franchi, avec le regard d'un douanier planté dans le dos, la porte ultime qui me séparait de la liberté.
Dans le hall, des gens attendaient. Je savais que mon frère Dawit était parmi eux. Je ne l’avais pas revu depuis cinq longues années mais je le reconnus aussitôt. Il dépassait la foule d’une tête et semblait avoir poussé là comme un arbre exotique qui se serait trompé de forêt.
Il avait toujours ce même regard noir intense, pareil à celui de notre mère. Il s'avança vers moi, me prit les mains et nous restâmes ainsi un long moment plongés l'un dans l'autre.
- Simon, mon petit Simon, finit-il par me murmurer en tigrina. Te voilà enfin. Ça fait si longtemps.
Mais un homme vint interrompre nos retrouvailles. C’était le passeur qui m'avait guidé depuis Khartoum. Il me chuchota à l'oreille : « N’oublie pas que tu me dois la prunelle de tes yeux ». Puis, il disparut d’un seul coup, comme il était apparut.
Ces paroles déclenchèrent une migraine violente qui me priva de la vue. À moitié aveugle, je me laissai guider par mon frère vers les entrailles de l’aéroport pour rejoindre un train sans fenêtre qui glissait sous la terre comme un ver géant. Je refis surface à Paris, la ville lumière sans pouvoir ouvrir les yeux à cause du soleil. Je ne perçus du quartier de Dawit que le brouhaha de la circulation et des conversations.
L’appartement où logeait mon frère se trouvait au fond d'une cour.
Il était frais et calme. Je m'y sentis en sécurité.
- Tu veux manger quelque chose ? Me demanda-t-il.
Je n'avais pas faim, juste envie de me reposer.
Dawit m'installa dans une petite chambre. Il me donna un comprimé contre la douleur et tira les rideaux. L'obscurité me soulagea et je m'endormis comme un enfant.
C’est le clapotis de la pluie qui me réveilla quelques heures plus tard. Un bref instant, je me crus chez moi dans le port d’Assab, puis, la conscience me revint peu à peu, accompagnée du désespoir d’être dans un ailleurs définitif. J'entendis Dawit parler à voix basse avec un autre homme. Je les trouvai dans la cuisine à boire du thé dans le halo de lumière d’une grosse lampe rouge. Je remarquai au-dessus de l’évier une drôle de pendule dont les aiguilles tournaient sans arrêt, n’indiquant aucune heure. Ce phénomène ne semblait pas perturber les deux hommes.
- Ah ! Simon, je commençais à m’inquiéter ! Tu as dormi si longtemps. Je te présente André. Mon ami André Le Gall qui nous accueille chez lui.
L’homme me tapota l’épaule comme s’il me connaissait depuis toujours.
- Alors Simon, tu vas mieux ? Tu as récupéré un peu
Il parlait en français et bizarrement je comprenais tout.
- Je ne sais pas si ton frère te l’a dit mais tu peux rester ici autant que tu veux. Je travaille en Afrique et l’appartement est libre.
Je le remerciai tout en dévorant les œufs que Dawit alignait sur mon assiette. Pour la première fois de ma vie, je goûtai à la fameuse baguette. C’était bon.
- Je t’ai pris un rendez-vous à l’hôpital central. Tu y seras examiné par un de mes amis ophtalmo, le docteur Seproi. Dawit le connaît bien. En attendant, continue à prendre les antidouleurs.
Puis, il nous laissa seuls.
Je ressentis le besoin urgent de raconter ma vie à Dawit, là où il l’avait laissée. J'égrenai les événements les uns après les autres dans un seul souffle : la mort de notre mère suite à sa déportation d’Éthiopie, l’arrestation et la disparition de notre père dont on était sans nouvelle, la fuite de notre oncle vers le Soudan, le passage en Libye, la prison, le retour à Khartoum, la survie grâce à l’aide de la communauté Abesha puis la décision de partir vers l’Europe. Entre-temps, la nouvelle loi de 2020 sur le contrôle des frontières rendant le scan oculaire obligatoire. Je racontai les trafics fous, les meurtres. Les chirurgiens véreux, exploiteurs de misère, les opérations effroyables sur des touristes mutilés.
Mon mal de tête revint encore plus violent. J'avais très chaud. J'étouffais. Dawit ouvrit la fenêtre. J'eus l’impression d’entendre mon oncle m'appeler depuis la cour : « Simon, Simon, reviens parmi nous, ne pars pas ! Je t’en supplie ».
André Le Gall ressurgit devant moi, en blouse blanche avec un stéthoscope pendu autour du cou. Il parlait d’une voix ferme.
- De la morphine tout de suite. Faites baisser la fièvre, il est en plein délire. Monsieur Tekwele, c’est une septicémie, on va transférer Simon à la clinique du professeur Seproi à Karthoum. Je n’ai pas l’infrastructure nécessaire ici, sur le campement. Un véhicule humanitaire part tout de suite pour un approvisionnement de médicaments. Vous irez avec lui.
Mais pourquoi Dawit ne disait-il rien ? Il avait disparu et maintenant je me retrouvais dans une ambulance avec mon oncle qui me serrait la main en sanglotant.
Pourtant tout s'était bien passé. Mon opération des yeux, mon arrivée à Paris.
Une lumière blanche m'éblouit soudain. Je lâchai la main de mon oncle pour me diriger vers elle.
Je débarquai encore une fois à l’aéroport, je franchis la dernière porte vitrée qui me séparait du monde au-delà du monde. Et là, parmi la foule-de-ceux-qui-attendent-quelqu’un, j'aperçus ma mère. Elle souriait. Elle rayonnait dans sa belle robe de soie jaune, celle des jours de fête.
Elle me serra dans ses bras puis passa ses mains sur mes yeux. Ce contact me procura une sensation de douceur infinie.
- Mon Simon, mon petit Simon
- Tout va bien maman. J’ai passé le contrôle sans encombre.
Et nous partîmes tous les deux, main dans la main, vers la lumière infinie.
5 - LA RENCONTRE
Je suis assise à une table un peu plus loin, je peux le voir sans être vue.
Il me semble calme. Elle n’est pas encore arrivée mais je sais qu’il l’attend.
Tout est prêt, il a à nouveau sorti le grand jeu ; table retirée dans un petit coin de la salle, champagne au frais dans le seau.
Le cadre intimiste de ce restaurant sélect saura la séduire. Il le sait.
Un regard furtif à sa montre laisse à penser qu’il commence à s’impatienter. Une lueur d’espoir me traverse l’esprit ; peut-être ne viendra-t-elle pas, la peur de l’inconnu a peut-être été plus forte que l’excitation de la première rencontre ; car c’est bien un premier rendez-vous, je le reconnais bien.
Il a sorti le foulard de soie rouge, signe de reconnaissance et malgré son calme et son assurance apparents, je sais qu’il doute. Un nouveau coup d’œil à son poignet trahit son impatience.
Je redoute qu’elle vienne mais pourtant seule sa présence pourra me permettre de mettre fin à cette situation. Je désire trouver le calme et la sérénité.
A ce moment je le hais et pourtant je le trouve si beau. Et elle aussi va le trouver séduisant et irrésistible. Comme moi. Dans un passé pas si lointain.
Était-il aussi nerveux lors de notre première rencontre ? Regardait-il tant sa montre ? A quoi pense-t-il ? Est-il aussi sûr du dénouement de la soirée que lorsqu’il m’a connue ? Que redoute-t-il au juste ? Qu’elle ne vienne pas ou qu’elle lui résiste au point de faire échouer tous ses plans ?
J’espère qu’elle sera moins aveuglée et moins docile que moi, que son charme latin ne va pas l’endormir et l’ensorceler.
Soudain je le vois qui se lève et penche la tête vers l’entrée de la salle. Ca y est, elle est entrée, je sais que c’est elle. La suffisance qui se lit sur le visage de cet homme dont je ne peux même plus prononcer le nom montre qu’il a déjà accompli une partie de son plan et que
maintenant plus rien ne pourra l’arrêter. Plus rien non, mais quelqu’un oui et ce quelqu’un si ce n’est pas elle, ce sera moi. Je ne ressens plus rien. Ni haine. Ni colère.
Je sais que tout cela va bientôt finir et que je vais pouvoir partir sereine.
Elle a donné le nom de code au serveur qui l’oriente vers sa table. Elle est belle, bien sûr, grande, brune, féline. Un sourire radieux illumine son visage quand elle arrive près de lui.
Ils se découvrent pour la première fois. C’est son jeu favori et j’ai mis du temps avant de
comprendre ; il contacte les filles sur internet, les séduit par l’écriture, puis sa voix suave et
sensuelle fait le reste au téléphone. Charmeur, cultivé, un brin égocentrique, il sait attirer ses
proies.
Sa façon de faire est celle d’un chasseur avisé : battue, traque, puis quand il les a bien attirées,
ce sont elles qui se jettent sur lui. La victime n’a plus qu’à tomber dans ses bras.
Il invite la jeune femme à s’asseoir et d’un geste qui se veut à la fois discret mais bien à la vue de sa compagne, il fait signe au serveur qui s’empresse d’ouvrir la bouteille de champagne afin d’en servir deux coupes. Sa maîtrise de la situation impressionne les femmes et il en use.
Je ne la vois que de dos mais au sourire de cet homme en face d’elle je sais qu’elle est conquise. Le processus est enclenché, il n’y aura donc plus que moi pour l’arrêter.
Il parle beaucoup, ils commandent leur dîner, le vin blanc succède au champagne et je vois l’étau qui se resserre lentement. Il parle encore, et encore. La jeune femme, d’un geste de la main rejette souvent sa longue chevelure vers l’arrière, signe de séduction. Mais ses éclats de rire prouvent tristement que c’est elle qui est prise. A ce moment je me demande quand je vais intervenir. Il ne m’a toujours pas vue.
Soudain une femme s’approche de moi et me demande si elle peut s’assoir à ma table.
Contrairement à la jolie brune au champagne, cette personne semble passer inaperçue, aucun serveur ne l’a escortée jusqu’à moi. Du reste, je me dis que moi non plus, personne ne m’a accompagnée à ma table. Je la regarde, lui sourit, son visage ne m’est pas inconnu mais je suis bien trop absorbée par ma réflexion pour y faire grand cas. D’un mouvement des paupières je réponds à son invitation, surprise qu’elle choisisse de s’assoir à mes côtés plutôt qu’en face de
moi. Elle semble aussi intéressée par le couple que j’observe depuis maintenant deux heures.
Soudain l’homme se lève et se dirige vers le bar, ce qui laisse à penser qu’ils vont quitter le restaurant? En effet, après avoir payé, il s’éloigne et revient avec le manteau de la femme.
Sa façon d’effleurer ses cheveux et de toucher ses épaules quand il l’aide à s’habiller laisse présager que la soirée n’est pas finie. A mon tour je me dirige vers la sortie suivie de ma compagne de table. Sa présence commence à m’intriguer et son intérêt pour le couple m’interroge. Ne serais-je pas la seule ? Aurait-il fait d’autres victimes ? Nous les suivons.
L’homme entraîne sa compagne vers sa voiture au fond de la ruelle. Toujours la même mise en scène. Nous nous rapprochons, ils ne nous voient pas. Nous savons toutes les deux que nous devons intervenir. Maintenant.
Ils pénètrent dans la voiture et là il commence à l’embrasser. La jolie femme brune a dû sentir que la situation tournait mal car elle se refuse et cherche à se dégager de son étreinte.
Sans en attendre davantage, je me précipite sur la portière et tente en vain de l’ouvrir. Mes gestes sont impuissants, inutiles.
Ma main veut saisir la poignée mais n’y parvient pas, je ne réussis pas à sentir le métal sous mes doigts.
Sous mes yeux derrière la vitre, il dégage son foulard et commence à enserrer le cou de la femme. Elle se débat, semble me regarder à travers les carreaux embués mais elle ne me voit pas, elle ne peut pas me voir, pas encore. Ma compagne d’aventure semble aussi impuissante que moi. Nous sentons la fin proche et dans un dernier sursaut, la jeune femme tente un cri avant que ses yeux ne se figent. C’est fini.
Et là, dans la douceur d’une nuit d’été, une voiture démarre avec à son bord, un homme apaisé et le cadavre d’une jolie brune, sous les yeux de trois âmes condamnées à l’errance, en quête du repos éternel.
6- UN FOL ESPOIR
Les premières chaleurs sont arrivées.
Moiteur du lit, sommeil léger, agité. Les pensées vagabondent entre rêve et réalité, désirs et préoccupations. Avec la fraîcheur du petit matin le corps s’enfonce délicieusement dans le néant.
Une sonnerie lointaine, très lointaine. Encore quelqu’un qui a oublié de couper son téléphone. Il est étonnant que personne ne réagisse ! La sonnerie se fait insistante, se rapproche, me gêne de plus en plus. Je n’entends plus le concert, les oiseaux piaillent, le téléphone crie. J’ouvre les yeux. Chez moi. Dans mon lit.
Le soleil plonge dans la chambre, il doit être tard. Les arbres me regardent, immobiles, ils se préparent à la chaleur de la journée. Le téléphone tremble, un texto. Je le saisis, fais le code. Appel manqué, un inconnu. Un message, je regarde : « Rendez-vous à… »
Je me redresse, un rendez-vous oublié ? Quel jour ? Quelle heure ? Je saisis à nouveau le téléphone : dimanche. Je me laisse retomber, soulagée.
Qui a bien pu me sortir de mon sommeil, un dimanche ?
Et ce texto ? Je l’ai mal lu. Mes lunettes, mon téléphone, le code, message : « Rendez-vous à… » Rien de plus !
Un inconnu me téléphone un dimanche, me réveille. Devant mon silence, m’envoie un texto, me donne un rendez-vous sans lieu, sans date, sans heure, avec qui ?
Un plaisantin. Mauvaise plaisanterie. Une erreur…
Bonne nouvelle, c’est dimanche. Merci Inconnu de m’avoir réveillée.
J'ai rêvé, un cauchemar peut-être, je ne me souviens plus ! Dans la journée, ou demain, après demain... une sensation, un mot, me donnera l'impression d'un déjà vécu et alors, je ne saurai plus si le souvenir qui m'assaille fut rêve ou réalité. Peu importe, il y a longtemps que je me perds entre rêve et réalité !
Le piano chante encore dans ma tête, le lieu… indéfinissable. Je m’assoupis. De grandes allées, de grands arbres, des projecteurs, un immense bonheur. Mais tout s’écroule, les arbres, les gradins, la terre s’ouvre, un cauchemar…
Une douche, un café, un tour dans le jardin. Les roses souffrent de la chaleur, il faut arroser avant que le soleil ne soit trop haut. Je crus alors t’entendre « Tes roses sont plus importantes que tout ». Tu te trompais, mais j’avais tout fait pour que tu te trompes. Je t’avais éloignée, je devenais invivable. Je ne voulais pas te décevoir. Je pensais que la disparition d’une amie était plus supportable que la mort d’une amitié.
Notre dernière sortie, un concert à La Roque d‘Anthéron. Le piano ! Voilà où j’étais quand le téléphone sonna ! La fraîcheur du soir, les gradins combles, silencieux, oubliés. Le piano qui ne joue que pour soi, féérie des lieux. Un rêve.
Je sursaute. De nouveau le téléphone.
- Oui
- Oui
- Non, tu ne me déranges pas.
- Ah c’était toi ! oui tu m’as réveillée, mais tant mieux. Que je profite au maximum de ce dimanche !
- Non, pas pour sortir, des choses à régler avant la folie de la semaine. Merci de ton invitation, mais j’ai plutôt besoin de calme, alors la plage… C’était toi le texto ?
- « Rendez-vous à … » Un texto … incomplet.
- Oui, sans doute une erreur.
- Je t’embrasse moi aussi, à bientôt.
La plage, avec la chaleur, la foule, les cris des enfants, les jeux bruyants des plus grands, ce n’est pas pour moi. La plage, le soir avec la fraîcheur revenue, rendue à sa solitude ; les grandes étendues qui avalent les pas et les pensées au rythme d’une respiration profonde et régulière qui apaise les battements fous d’un cœur endolori ; oui. Tu aimais la plage, la chaleur, le sable. Nous en avons fait des trous où tu me gardais prisonnière, des châteaux de sable ! Des parties de ballons sous un soleil de plomb, je résistais, pour toi. Des baignades où nous jouions à nous faire disparaître, moi qui ai horreur d’immerger la tête ! Tu as grandi, tu as voulu faire de la voile …
Le téléphone tremble dans ma poche, un message : « Rendez-vous à … » Toujours
incomplet, toujours d’un inconnu. A mon grand étonnement, je souris. Amusant.
Matinée calme dans la dernière fraîcheur du jardin, sachant que plus tard, la maison offrira un frais refuge. Reliée à cet inconnu qui ne dit rien, ne demande rien mais qui occupe mes pensées, diversion agréable, je remets à plus tard les préoccupations du moment que je devais traiter, impérativement, aujourd’hui…
J’attends. Je ne sais quoi, mais j’attends.
Cela fait des années que j’aménage ce petit pavillon isolé dans une impasse au cœur de la ville, et jamais je n’ai le temps d’en profiter. A l’ombre, sous le tilleul, je m’étonne du plumbago qui s’est déployé sur le mur du garage et de la glycine qui lui dispute l’espace. Ils ont trouvé un compromis, ils mêlent leurs rameaux, leur couleur, leur odeur.
J’attends.
Habituée à toujours être en mouvement, occupée à une tâche, je m’étonne de ce que je découvre autour de moi, avant de sentir poindre l’angoisse. Volupté de l’attente angoissante qui me ramène aux résultats d’examens. Moment où tout est encore permis, espoirs, rêves, projets, et qui basculera dans l’ivresse où la désillusion. Ce fut à chaque fois l’ivresse, examens réussis.
Attente angoissante qui s’étire jour après jour. Plus d’espoir, plus d’attente, le vide, l’Angoisse. Angoisse amplifiée par le silence qui permet d’entendre les poissons rouges téter les bords du bassin, d’entendre… le temps qui passe. Tu ne reviens pas. Tu ne reviendras plus.
Plus jamais.
Le piano de cette nuit chante à nouveau. J’ai oublié le pianiste, j’ai oublié l’œuvre, mais j’entends la musique.
Le téléphone tremble, « Rendez-vous à… »
Les cigales retenaient leur chant, le vent avait faibli. Les platanes séculaires balançaient en silence leurs plus hautes branches accompagnant de leurs bras féeriques la musique céleste.
Au milieu de la nuit, communion parfaite des spectateurs, avec la nature. Les corps n’existaient plus, l’infini s’étendait devant nous jusqu’au firmament étoilé, aux mystères révélés.
La lumière fut. Les applaudissements éclatèrent. Les visages rayonnaient. Le vent
respectueux qui s’était suspendu, le temps du concert, aux plus hautes branches, redonnait vie à l’ensemble des ramures. Longs applaudissements des spectateurs encore ravis, muets de bonheur, échangeant parfois des regards complices. Ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient et renaissaient sans douleur, sans cris.
Immobile, pétrifiée, j’étais là avec toi, tu m’accompagnais silencieuse. Tu savais que j’étais ailleurs. Ces mêmes gradins, cette même nuit, féérique… Mais aujourd’hui cette absence… Ce fils disparu.
Les spectateurs descendaient, avec lenteur, comme à regret, dans un silence religieux.
Vibrant encore, par petites vagues frémissantes, ils sortaient, chrysalides, de leur cocon de nuit qui les avait protégés pendant ces heures d’extase. Je frissonnais. Tu pris le volant, me déposas chez moi. Silencieuses. Respectueuse de ma douleur.
Il fait chaud maintenant, je me replie au cœur de la maison dans la fraîcheur bienveillante.
« Rendez-vous à … » Je souris à nouveau à cet inconnu silencieux mais tenace qui partage,
oriente mon dimanche. Les meilleures rencontres sont peut-être celles qui n’ont pas lieu. Les regrets sont alors à la hauteur de ce qu’elles auraient pu être !
Rendez-vous à… Kiruna, s’impose à moi. Film dont on n’a pas assez parlé. Voyage au bout du jour. Long chemin initiatique qui promène un père sans fils dans un paysage désolé, grandiose. Lentement il se découvre, s’ouvrant aux autres, devenant un père possible pour cet enfant ignoré. Disparu à jamais. Trop tard.
Je te regardais grandir. Projetés dans un avenir heureux. Rencontre trop brève. Voyage au bout de la nuit. Long chemin de douleur qui laisse une mère sans fils, désemparée. Disparu à jamais. Trot tôt.
« Rendez-vous à … » Inconnu silencieux qui me permet de ne rien faire. J’attends.
Je repense à notre amitié, paroles inutiles, longs silences complices. Résonnent alors tes rares conseils. « Mais arrête-toi, pour vivre. » Tu m’avais dit un jour parlant de notre belle amitié, joliment définie, le mot n’était pas de toi, tu ne savais plus de qui, « un ami c’est celui que l’on connaît bien et que l’on aime encore. » Je t’avais éloignée, mais tu me connaissais bien. Tu savais. Je fuyais ma souffrance ; elle m’anéantissait. Je n’étais que cri ; je souffrais en silence. Je t’avais écartée ; mourir sans un cri. Je veux vivre ; j’ai besoin de ton amitié.
Dans la pénombre du salon, le piano de cette nuit revient.
Pour la première fois j’ai envie de revoir ses photos. Le coffret, enfoui, tout en bas de la bibliothèque. Mes mains moites tremblent pour l’ouvrir. Sur le dessus l’article de presse :
Disparition d’un plaisancier. On ne l’a jamais retrouvé.
Je ne saurai jamais.
Tout se mêle. La Roque avec toi, avec lui. La Roque avec toi, sans lui.
« Rendez-vous à… », un espoir fou.
Je prends une photo, il retrouve sa place sur le piano.
Je prends le téléphone.
- C’est moi.
- Oui, ça fait longtemps … un an.
- Tu peux venir ? Je t’expliquerai… j’ai besoin de toi.
- J’ai un rendez-vous. Un fol espoir …
- Je vais réserver des places pour … La Roque.
Mêmes gradins, même nuit féerique. Communion avec la nature. Renaître. Sans douleur, sans cris. Musique céleste. Les corps n’existeront plus, l’infini s’étendra devant nous jusqu’au firmament étoilé, aux mystères révélés. Mon fils retrouvé
7 - LE MOT DE LA FIN
— Sois prudente, n’allume pas, on pourrait s’étonner de voir les bureaux éclairés à cette heure, un dimanche.
Il s’installe devant la console de l’ordinateur, le met en marche. L’écran souligne de reflets bleus les contours de son visage. Un bref jingle : Le système est prêt.
— Ça par exemple, viens voir !
Elle sort de la pénombre et s’approche, mince silhouette que l’on devine à peine dans le faisceau intermittent du néon qui clignote sur la façade de l’immeuble : LES ÉDITIONS DU TREMBLE. Avec un logo, un arbre rouge sang.
Au milieu de l’écran, placée en évidence, une icône en forme d’enveloppe porte l’inscription : Pour Anne
— Qu’est-ce que signifie... grommelle l’homme. Il se lève et cède sa place.
Un message de Jean probablement. Je te le laisse ouvrir. Après, on fera le ménage dans son disque dur.
Elle s’assied, place le curseur sur le pictogramme et clique d’un doigt précis sur le bouton de la souris. Votre mot de passe ? interroge aussitôt l’appareil.
Manquait plus que ça, pense-t-elle. C’est bien du Jean, quel imbécile ! Avec sa manie de tout verrouiller, planquer, faire des cachoteries. Elle se retourne :
— Tu le connais, toi, le mot de passe ? On est bloqués, sinon.
Son profil est régulier. Les traits un peu durs. Elle semble fatiguée, soucieuse.
Lui s’impatiente :
— Comment veux-tu... Puis il suggère : Son pseudo, peut-être ? Wallace.
W.W.Wallace. Il en était si fier, souviens-toi. Il le justifiait en mimant l’allure et les intonations de Gabin : « Question prestige, crois-moi fiston, un blase amerloque sur une couverture de polar ça vous fait plus d’effet qu’un pedigree d’chez nous. » Et il n’avait pas tort. Dès son premier bouquin, il avait connu un succès foudroyant. Essaie donc Wallace.
Wallace n’est pas le bon code. Ni W.W.Wallace, ni même WWW.
Anne raisonne. Voyons... Ce message m’est destiné. Je connais forcément ce fichu mot de passe. Elle réfléchit, puis, d’un ton triomphant :
— J’y suis ! Ananas, c’est sûrement Ananas. Il m’appelait ainsi pour plaisanter. Ma nana, mon Anne, mon ananas.
— Ben, ça ne se voyait pas trop ces derniers temps !
Faut reconnaître, rien ne collait plus entre eux depuis quelques mois. Jean avait changé depuis que son nom, en tête du hit parade des Maîtres du mystère des années durant, avait sombré dans les profondeurs du classement avant de disparaître tout de bon. C’était de sa faute après tout. Se contentant de surfer sur la vague du succès, il faisait du Wallace sans se soucier des Hamy, des Pelletier et autres Sylvari qui venaient brouter l’herbe de son pré carré avec aplomb. Il était devenu sombre, irritable, parfaitement invivable. Puis s’était mis à boire et avait perdu l’inspiration. Pour l’aider à se sortir de cette mauvaise passe, Philippe Tremble, le patron des éditions éponymes et l’ami de toujours, lui avait offert un poste de lecteur. « Tu seras dénicheur de talents en attendant de retrouver le souffle. »
Jean avait accepté de mauvaise grâce une situation qu’il jugeait indigne de sa réputation. Ses rapports avec Antoine, son directeur de collection, étaient conflictuels. Celui-ci, jaloux des relations privilégiées que son nouveau collaborateur entretenait avec la direction, craignait pour son fauteuil. Jean, de son côté, ne souffrait aucune remarque, pas plus qu’il ne supportait la présence de Véronique, son assistante, qu’il accusait d’espionnage à la solde de la concurrence. Il avait formellement interdit à quiconque l’accès du bureau qu’il occupait au second étage de l’immeuble, rue de Condé à Paris, premier arrondissement.
A la maison, Anne et lui ne s’adressaient la parole que pour vociférer. Oui, il était loin le temps où Jean l’appelait mon ananas avec un rire taquin.
Pas plus que Wallace, Ananas ne s’avère opérant.
— Pourquoi ne pas utiliser la fonction Aide-mémoire, se souvient Anne, fort opportunément. Elle permet d’obtenir un indice choisi par le ʺverrouilleurʺ pour te mettre sur la voie en cas d’oubli du code.
Sollicité, l’ordinateur questionne : Le mot de ma fin ?
— On n’en sortira pas, l’imbécile ! éclate l’homme penché par dessus son épaule.
— Tais-toi... Tu pourrais tout de même respecter sa mémoire !
— Mais c’est ridicule enfin ! Ce jeu de piste m’exaspère. Tu as une idée, toi, du mot de sa fin ?
— Motus !
— Quoi motus ?
Jean avait simplement dit Motus en rendant son dernier soupir dans les bras d’Anne, au grand étonnement de celle-ci qui s’attendait à quelque chose de plus spirituel, de plus brillant, Jean ayant toujours eu le sens de l’effet. Elle le soupçonnait même d’avoir préparé sa sortie de longue date, tel un acteur, à la recherche du mot d’esprit qui marquerait à jamais les mémoires. Quelque chose comme le Tu quoque de César ou le Tirez le rideau, la farce est jouée de Rabelais.
Mais franchement, là, ce Motus était un peu court.
Peut-être voulait-il tout simplement lui rappeler la promesse faite lors d’une conversation qu’ils avaient eue le mois précédent ?
Elle était occupée à ranger du linge dans l’armoire du dressing, lorsqu’il avait fait irruption dans la pièce, très excité, en brandissant une liasse de papiers couverts de son écriture fine.
— Anne ! Je viens d’avoir une idée géniale. Nous allons enfin repartir du bon pied. Je tiens là un best-seller. Un scénario béton pour un film à Césars.
Puis il avait longuement démonté pour elle, rouage après rouage, la mécanique subtile et terrifiante d’un crime parfait. Si parfait, qu’après quelques minutes de silence – il guettait avec impatience la réaction de sa femme – elle avait objecté :
— Je pense qu’il serait criminel de publier une telle histoire, n’importe quel déséquilibré pouvant s’en inspirer pour perpétrer un meurtre en toute impunité : la victime sait qu’elle va être supprimée, par qui et de quelle manière, sans pouvoir échapper à son funeste destin, et sans que quiconque puisse par la suite soupçonner la vérité !
Il avait bien protesté, mais il avait fini par se rendre à l’évidence, la mort dans l’âme.
— Tu as certainement raison... Imagine cependant le malheur qu’aurait pu faire mon nouveau roman !
— Au sens propre, oui, je le crains justement !
Alors, pour sceller leur accord il avait murmuré, en posant un doigt sur ses lèvres : « Motus, donc. On n’en parle à personne. » Puis il s’était éloigné, l’épaule basse, sombrant peu de temps après dans la déprime et la paranoïa.
— Va pour Motus !
Motus est le sésame attendu. Curieusement, la frappe des cinq caractères a pour effet d’activer un programme de messagerie qui émet un cling d’alerte :
Message envoyé. Anne pousse un cri de surprise. Comment a-t-elle pu déclencher sans le vouloir l’envoi d’un courriel, probablement laissé en attente dans la mémoire de l’ordinateur ? Interdite, elle en découvre le contenu qu’elle lit à voix haute :
De Jean à philippe@editions-du-tremble.com
Mon très cher ami,
On prétend que je me suis suicidé ? N’en crois rien. J’ai été assassiné, victime de mon imagination. Il y a un mois environ, j’ai eu l’imprudence de présenter à Anne le synopsis de mon prochain roman, celui que tu attends depuis si longtemps – une intrigue diabolique pour un crime parfait – et de lui avoir juré de renoncer à mon projet par principe de précaution.
J’ai aussitôt regretté ma promesse : Anne n’a-t-elle pas de bonnes raisons de souhaiter ma disparition ? Elle me méprise, convoite ma fortune et me cocufie certainement. Et voilà que je venais de lui offrir le moyen de se débarrasser de moi sans aucun risque ! Mes craintes se sont vite muées en certitude. Il y a des indices qui ne trompent pas – un regard, un geste, des mots ou même des silences.
Elle va passer à l’acte, je le lis dans ses yeux. La situation serait cocasse s’il ne s’agissait pas de mon propre sort : metteur en scène de ma fin, je suis incapable d’en modifier l’issue, mon scénario étant trop bien ficelé !
J’ai du moins l’espoir d’une vengeance posthume : son forfait accompli Anne viendra certainement fouiller dans mon PC pour détruire mon journal et mes notes de travail, de crainte qu’ils révèlent les véritables circonstances de ma mort et conduisent au coupable s’ils étaient rendus publics. J’ai déposé un message à son intention sur l’écran de mon ordinateur. Il suffit, pour l’ouvrir, de disposer du mot de passe que je communiquerai à mon seul assassin. Anne signera son crime en t’envoyant, bien malgré elle, le présent courriel.
Je compte sur toi pour me venger. Adieu. Ton W.W.W.
Anne termine sa lecture d’une voix étrangement calme. Elle se tourne vers celui qui l’a écoutée jusque là en silence. Un petit sourire amusé flotte sur ses lèvres.
— Qu’en dis-tu, Phil chéri ? S’il avait pu se douter que toi et moi...
— Jean avait perdu de son flair, décidément. Mauvais pour un auteur de série noire, conclut le directeur des Éditions du Tremble en tirant derrière eux la lourde porte d’entrée de l’immeuble.
Dehors, un vent aigre balaye le trottoir mouillé dans les flaques duquel se reflète le logo d’un arbre rouge sang.
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