Publié le 8 Octobre 2026

Crédit photo MC.

 
ATELIER :
Journal intime
 
SUJET :
La fleur a perdu ses couleurs, mais elle a gardé sa mémoire. À quoi ressemble sa vie "intérieure" maintenant qu'elle est en mode sépia ?
Avant de rédiger son journal intime, répondez pour elle à ces trois questions en mode fulgurance poétique :
  • Si j'étais un souvenir, je serais...
  • Si j'étais un son étouffé, je serais...
  • Si je pouvais bouger d'un seul millimètre, je ferais…

Puis, en utilisant ces réponses, écrivez un extrait du journal intime de la fleur séchée.

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Rédigé par Atelier Ecriture

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Publié le 8 Octobre 2026

Membres du jury :
- Dominique
- Ghislaine
- Monique
- Bernard
- Clara
 
Présidente du jury :
- Mado
 

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Publié le 8 Octobre 2026

1- L’étoile autrement

Najm danse.

Pas pour être vu. Pas pour plaire. Il danse parce que quelque chose en lui refuse de se figer. Quelque chose d’indocile, de silencieux, presque invisible, mais plus puissant que les regards moqueurs, plus fort que les attentes des autres. Une force qui ne s’explique pas vraiment, mais qui insiste, qui relance, qui pousse.

Dans son quartier, on attendait autre chose de lui : le football, les cris de supporters, les terrains poussiéreux coincés entre deux barres d’immeubles, les vestes posées au sol pour recréer les cages. Son grand frère y avait trouvé sa voie, jusqu’à être sélectionné en équipe de France U19.

Lui jouait avec ses amis, sans goût pour la compétition. Le football, c’était surtout être là, après l’école, avec les autres. Mais ce qui le traversait vraiment, ce n’étaient ni les schémas ni les placements. C’était une autre forme de mouvement.

Le soir, dans sa chambre trop petite, il poussait le lit contre le mur. Il lançait de la musique depuis son téléphone posé sur le bureau et laissait l’espace se remplir de rythmes urbains, de piano, d’électro, de symphonies orchestrées, de musiques latines.

Le son saturait un peu, mais ça suffisait. L’adolescent répétait des gestes, encore et encore, face à un miroir posé à même le sol, en limitant ses appuis et l’intensité de ses bonds pour ne pas déranger les voisins, pour qu’ils ne posent pas de questions.

Il passait aussi de longues minutes sur YouTube à regarder des vidéos de danse. Un jour, il a découvert les collants, la rigueur du ballet, l’expression du corps dans son plus simple appareil.

Depuis, il n’a pas cessé de danser.

Contre les regards. Contre les évidences.
Contre les rires, parfois. Contre les silences, souvent.
Pour lui, pour sa mère, pour l’exemple.

Très tôt, il a compris ce que d’autres mettent une vie à saisir : la liberté n’est pas un état. Héraclite l’avait déjà énoncé : tout est flux. Rien ne demeure, tout circule.

Être libre, c’est pouvoir changer.
Être libre, c’est ne pas être piégé.
Être libre, c’est circuler dans ses pensées, ses émotions, son corps.

C’est dans la danse que cet équilibre fragile se révèle le plus clairement. Trop de contrôle, et le geste se durcit. Trop de lâcher-prise, et le corps se perd.

Le jeune homme a intégré une salle de danse en périphérie. Un aller-retour de près de deux heures, simplement pour se confronter à lui-même et progresser encore. C’était loin mais nécessaire. Le lieu était un ancien garage reconverti en centre socioculturel. Une immense salle, de grands miroirs légèrement piqués, une barre fixée au mur, un sol en PVC marqué par la répétition des pas. L’odeur du plastique chauffé, de la résine, des chaussons usés.

Chaque jeudi et samedi, Najm troquait son jogging pour un collant noir, un t-shirt ajusté, parfois un sweat qu’il enlevait en début de cours. Les premières fois, il se sentait observé. Pas à sa place. Il était alors le seul garçon.

Puis l’apprentissage.

Les lignes, la rigueur, la répétition.
Les pieds dans le bon angle, les appuis précis.
Juste assez de douleur pour façonner le jeune homme en un fidèle interprète des variations de la musique classique.

Chaque jour, le danseur recommençait. Les mêmes exercices à la barre, les mêmes enchaînements au centre, les accélérations, les diagonales. Jusqu’à ce que le corps devance la pensée, et que l’envol soit millimétré.

Mois après mois, Najm a déjoué les pronostics et les déterminismes. Il a remporté, un à un, des concours de danse. Peu à peu, une place se dessine. Un avenir entre tulle et lycra, fait d’exigence, d’attente, de précision sans faux pas. Les certitudes restent fragiles, mais l’espoir se tient droit. Une reconnaissance instable, mais bien réelle.

Tout juste majeur, il intègre une école de danse classique à la capitale. Il est à présent déjà trop âgé pour l’École de danse de l’Opéra national de Paris. Assez de force pour un premier départ. Le jeune homme serre contre lui presque toutes les économies de la famille dans un sac en bandoulière.

Najm vivait dans une chambre sous les toits, avec un velux ouvert sur le canal Saint-Martin. Un matelas au sol, une chaise, une petite table. Chaque matin, il descendait les six étages à pied, longeant les marches étroites et les murs usés, mais toujours avec élégance et souplesse.

Il marchait longtemps, sans vraiment s’arrêter, dans les rues grises, glissant entre les passants, ajustant un mouvement de bras dans les vitrines des cafés, évitant les chocs avec les pas plus pressés. Il passait régulièrement devant l’Opéra. La façade imposante, les colonnes, les dorures qui accrochaient la lumière même les jours gris. Les statues alignées, immobiles, comme les gardiennes silencieuses de son pari artistique et du Paris qu’il projetait. Il levait les yeux pour les contempler, s’imaginant à son tour au plus haut.

Les marches larges, les silhouettes élégantes qui entraient, les affiches annonçant des ballets, des noms qu’il apprenait à reconnaître. Tout semblait à la fois proche et inaccessible.

Un jour de pluie, l’une de ses déambulations l’a conduit jusqu’au musée d’Orsay. Il y rencontre pour la première fois L’Étoile de Degas. Une danseuse suspendue dans la lumière.

Najm reste immobile.

Ce n’est pas une invitation évidente. Pas un geste qui appelle. Plutôt une tension. Une continuité.

Comme si le mouvement ne s’arrêtait pas à la toile.
Comme s’il traversait le cadre, pour venir le chercher, lui tendre la main et l’inviter à danser.

Danser, ce n’est pas occuper l’espace. C’est y entrer. Il comprend que la liberté tient parfois dans ce point fragile. Ce déséquilibre maîtrisé.

Puis la nuit est tombée. Il a continué de marcher, pour retrouver ses amis vers la rue Bichat. Le bruit, la panique, les sirènes. Des gens qui courent, des trajectoires brisées, des gestes saccadés. Sur le pavé, la désorganisation, la peur qui prend toute la place.

Une détonation.
Puis le silence.

Quand il s’est réveillé, le flux s’était rompu.

Ses jambes sont meurtries.
Le mouvement arrêté.
Le corps devenu limite. Le silence. L’immobilité.

La chambre d’hôpital. L’odeur des draps propres, du détergent. Le bruit des machines. Les visites brèves des infirmières, des proches qui dissimulent leurs émotions avec effort. Et avec lui, quelque chose de plus vaste vacille. Car si la liberté est mouvement, alors que reste-t-il quand plus rien ne bouge ?

Najm est rentré.
Même quartier. Même immeuble.
Mais plus rien n’est pareil.

Le collant reste plié sur une chaise. Les baskets ne sortent plus. Les journées passent. Lentement. Le corps s’alourdit, la peau se relâche, les muscles abandonnent. Il prend du poids, le moral aussi est plombé. Il a l’impression d’être un poids mort, du lever au coucher.

Un soir d’été, il cesse d’éviter les conversations du dîner. Il s’installe près de sa mère, sur le canapé. À la télévision, presque par hasard, la cérémonie des Jeux paralympiques.
Des corps différents. Marqués. Et pourtant… Ils dansent.

Pas malgré.
Avec.

Le mouvement est là.
Autrement.

Un frisson.
Une impulsion.

Il bouge.
À peine.

Ses mains d’abord. Puis les épaules.
Un transfert de poids. Une tentative.

Mais il bouge.

Et dans ce presque rien, il y a déjà tout.

Car être libre, ce n’est pas retrouver ce qu’il était.
C’est ne pas se figer dans ce qu’il n’est plus.

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2- Couleurs de vie…

Imaginez une enfance gorgée de lumière, nourrie de toute une symphonie de couleurs : harmonies à l’infini, du jaune le plus clair, le plus doux, le plus laiteux, au roux orangé le plus profond, le plus chaud, nimbant le flanc d’impressionnantes falaises et les carrières d’ocre de sa terre natale.

Ce petit village qui porte bien son nom de « Roussillon » dans la Provence qui chante, c’est alors pour Félix, son trésor, son Colorado… Enfant, certains soirs de juin, lorsque la chaleur cédait enfin et qu’une paix délicieuse descendait sur toute chose, il grimpait tout en haut par les ruelles, et « mangeait des yeux » les somptueux couchers de soleil faisant flamboyer les falaises et posaient des reflets violets sur les champs d’oliviers, au loin. Alors une joie trop forte lui dilatait la poitrine à lui faire mal.

Plus tard, c’est avec une réelle joie qu’il relance la petite usine de production de poudres d’ocres, de son aïeul, tombée en sommeil.

Ainsi Félix, affairé et heureux, passe maintenant ses journées à surveiller l’extraction dans les carrières, la fabrication des pigments, le choix les nuances et le dosage des mélanges… Son visage en reste toujours comme constellé d’une infime poussière d’or cuivré. Il ne fait vraiment qu’un avec cette terre aux couleurs de feu qu’il aime viscéralement !

A vingt-deux ans, il épouse Hélène, une belle jeune femme, à la peau dorée, et rieuse comme l’eau des sources. Ils ont grandi dans le même village, s’observant discrètement au fil des ans… S’ouvre alors pour eux, brodée au petit point du quotidien, une vie d’amour, de tendresse et de sérénité.

L’annonce d’un enfant à naître ajoute encore à leur bonheur tout neuf. On les voit souvent, cet été-là, main dans la main, dans le silence de la complicité, flâner par les chemins, à travers la garrigue, noyée dans le bleu du ciel et l’or du soleil qui « miele » la lumière…

Mais en ce funeste après-midi du 3 septembre 1939, tout bascule. Le tocsin retentit dans les collines, déchirant l’air et plombant les cœurs. Puis c’est la mobilisation, les adieux déchirants, les combats sans merci, l’hébétude, les mâchoires serrées, la peur au ventre, la défaite, la montée dans les wagons aveugles et enfin l’arrivée, par une soirée glaciale d’hiver dans un camps de prisonniers de guerre, réfractaires au travail, à Kobierzyn, près de Cracovie.

Et là… Félix découvre la désolation absolue, noyé dans une grisaille sans fin : celle lugubre des vêtements de grosse toile rêche, distribués à chaque détenu, celle sinistre de tous ces baraquements alignés, faits de mauvaises planches usées, gris sale, du sol charbonneux et boueux, empli d’ornières. Pas un brin d’herbe, pas un arbre, mais un immense terrain vague à donner le frisson, hérissé de fils barbelés et gardé par des miradors suintant la mort. Et par-dessus tout, ce ciel obstinément gris, bas, buté, désespérant, mettant sur toute chose comme un linceul funèbre.

Aussi, outre le froid terrible lui raidissant les muscles, et la faim lui tirant le ventre, le plus dur à surmonter pour lui, reste ce manque absolu de couleurs qui lui gèle les yeux et l’âme. Il s’enfonce chaque jour un peu plus dans un long cauchemar en noir et gris, qui lui enlève tout désir, même celui de survivre. Le temps s’est arrêté, il n’a plus cours. Ce n’est plus qu’une longue nuit douloureuse.

Après un mois de cet anéantissement, on leur permet d’écrire à leur famille. Lui n’aligne que des mots sans vie, froids et livides, comme la neige, qui, blafarde, recouvre maintenant tout, depuis plusieurs semaines.

Puis un matin, à la distribution du courrier, on lui remet une immense enveloppe jaune, d’un jaune lumineux, victorieux, insolent dans tout ce gris, un jaune qui lui donne le vertige mais lui réchauffe le cœur, le ramène à la vie. Il l’ouvre : les mots tendres et forts de sa femme lui sont comme un baume. Elle lui annonce la venue d’Antoine, leur nouveau-né, beau bébé costaud et souriant à l’envi, comme sa maman.

C’est aussi l’ocre de l’enveloppe, dont il s’était amusé, autrefois, à teinter tout un coffret de correspondance qui le réveille, le ressuscite. Le sang de la couleur court à nouveau dans ses veines. Il la glisse sous sa tête la nuit, et sous sa chemise le jour, pour survivre : c’est son viatique. A chaque fois qu’il la regarde, il revoit le soleil, ce soleil qui inondait tout et faisait sensuellement vibrer les couleurs jusqu’à les rendre palpables.

Quelques jours plus tard, durant l’appel quotidien dans le froid glacial du petit matin, affaibli, il s’affaisse lourdement sur le sol. On le transporte à l’infirmerie, où une pleurésie est diagnostiquée. En le déshabillant, l’infirmier allemand trouve l’enveloppe, et ému, la lui laisse. Après avoir lutté plusieurs jours contre la mort, sorti de sa torpeur, instinctivement il cherche à tâtons, le courrier de l’espoir sous sa chemise, puis soulagé, se rendort. Chaque jour de sa convalescence, dans ce lit étroit et dur, il puise, dans cette tache de soleil de papier, le réconfort qui lui est devenu vital.

Rétabli, il raconte à sa femme la traversée de la maladie et le soutien inespéré de sa lettre lumineuse. En réponse il reçoit, quel bonheur ! dans un colis alimentaire, outre le courrier désormais mensuel, d’épaisses feuilles de dessin, une collection de petits pots de pigments de toutes les nuances d’ocres, et un bouquet de pinceaux bien touffus. Sa femme est vraiment l’âme de son âme : elle a senti d’instinct ce qui pouvait le sauver.

C’est ainsi que durant les quatre longues années de sa captivité, pendant que certains de ses compagnons d’infortune composent, sur des bouts de papier d’emballage, de somptueux menus pour tromper leur faim, d’autres montent des pièces de théâtre, aux décors découpés des boîtes en fer des colis alimentaires …Félix, lui, calmement peint avec tous ses pigments, à l’infini, les paysages de son enfance et de la liberté. les distribuant ensuite à tous les compagnons de son baraquement !

Puis, par un beau matin de mai 1945, il est, avec ses camarades, enfin libéré du camp, amaigri, affaibli, mais ivre de joie. Rapatrié par train sanitaire, il arrive en gare d’Avignon où l’attend sur le quai, Hélène, sa jeune femme radieuse ; tenant par la main un petit bonhomme, de presque cinq ans, tout apeuré par cet étranger qui lui tend les bras !

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3- Ce qu’elle ne voyait pas

Je vis au bord du vent. Mon appartement n’est qu’une pièce ouverte sur l’Atlantique, un espace que la lumière traverse comme si elle n’avait jamais appris à frapper, un lieu où rien ne s’impose vraiment mais où tout insiste. Le balcon avance au-dessus du port avec cette fragilité des choses humaines posées face à ce qui les dépasse, et chaque matin commence dans un léger cliquetis de mâts, une musique de métal et d’eau qui ne cherche pas à séduire mais à durer. Les bateaux oscillent comme des phrases encore incertaines, des lignes qui hésitent à se fixer. Je m’assieds face à la baie vitrée, et j’attends. J’allume l’ordinateur non pour produire mais pour laisser venir, comme on ouvre une fenêtre plus grande que soi. Lune marche sur la rambarde. C’est une chatte noire et blanche, fine et dense à la fois, une présence exacte. Elle avance avec cette lenteur souveraine des êtres qui n’ont pas besoin de vérifier leur place. Elle ne doute pas. Elle ne calcule pas. Elle ne cherche pas l’équilibre : elle l’habite. Moi, j’écris pour apprendre à ne pas tomber.

Le port respire sous mes yeux. L’air a cette odeur mêlée d’iode et de bois mouillé, une odeur de choses qui ont vécu dehors plus longtemps que nous. Les mâts dressent leur forêt droite dans le bassin, et je les regarde comme d’autres regarderaient une architecture sacrée. Parfois, le vent se glisse entre eux et fait naître une vibration fine, presque intérieure, comme si le monde cherchait à s’accorder sans jamais y parvenir tout à fait. Je vis dans cette oscillation. Rien n’est stable, mais rien ne cède. Lune avance, s’arrête, ajuste imperceptiblement son poids, puis reprend, et dans ce mouvement minuscule je reconnais une science du réel que je ne possède pas. Elle ne transforme rien. Elle ne commente pas. Elle est là.

C’est dans cette vie presque retirée qu’elle a commencé à m’écrire. Au début, ce n’était rien. Une phrase brève, presque timide, pour dire merci. Une autre pour dire qu’elle avait reconnu quelque chose d’elle dans mes textes. Elle parlait de respiration. Elle disait que mes mots lui faisaient de l’air. Je lui ai répondu comme je réponds toujours, avec une douceur qui ne s’attache pas, une présence sans emprise. J’ai écrit quelques phrases sur la lumière, sur cette manière qu’elle a d’exister sans rien retenir, et j’ai pensé que cela suffisait. Lune, ce jour-là, est venue poser sa tête contre mon poignet pendant que je tapais. Son corps interrompait le flux des phrases. Je l’ai caressée sans m’arrêter d’écrire. Elle a attendu, puis elle s’est retirée.

Ses lettres sont revenues. Plus longues. Plus ouvertes. Elle parlait de ses journées, d’un appartement fermé, d’un temps qui ne s’écoulait pas vraiment. Elle disait qu’elle avait du mal à sortir, qu’elle restait longtemps immobile sans savoir ce qu’elle attendait. Elle ne nommait pas la douleur, mais elle la laissait apparaître par endroits, comme une eau qui remonte à travers une fissure. Il y avait dans ses mots une retenue, une manière de ne pas peser, de ne pas déranger. Je lisais cela comme une matière sensible. J’y voyais une profondeur, une forme fragile mais cohérente. Je lui ai écrit que ce qu’elle traversait avait une texture, que rien ne disparaissait complètement, que même l’effacement pouvait devenir un lieu. Elle m’a remerciée avec une simplicité qui m’a touchée. J’ai pris cela pour une preuve.

Les jours ont continué. Le vent passait dans la pièce, soulevait les pages, déplaçait les objets les plus légers. Le port oscillait comme toujours. Lune marchait sur la rambarde avec une précision intacte. Et moi, je répondais. Elle a commencé à écrire davantage. Ses phrases se sont rapprochées d’elle-même. Elle parlait de fatigue, d’un manque de prise sur le réel, d’une impression de glisser à côté de sa propre vie. Elle disait parfois qu’elle avait l’impression de ne pas être tout à fait là, comme si le monde se déroulait sans elle. Certaines phrases restaient suspendues. Sans suite. Comme si elles avaient atteint un bord invisible. Je lui ai répondu avec plus de soin encore. Je lui ai parlé de l’eau, de cette manière qu’elle a d’accueillir sans retenir, de la possibilité d’être traversée sans se perdre. Pendant ce temps, Lune venait s’interposer entre moi et l’écran. Elle passait devant la lumière, coupait la phrase en deux, insistait. Je la déplaçais doucement. Elle revenait. Je ne comprenais pas.

Un soir, elle m’a écrit plus tard que d’habitude. Un message court, sans formule. Elle disait qu’elle avait peur de s’effacer complètement. Que certains jours, elle ne savait plus si elle existait encore pour quelqu’un. J’ai relu cette phrase plusieurs fois. J’ai senti quelque chose d’un peu plus dense, une tension différente. J’ai hésité. Puis j’ai répondu. Je lui ai parlé du souffle, de cette manière qu’a la vie de continuer même lorsque nous ne la sentons plus, de la possibilité de rester là sans comprendre. J’ai relu mon message. Il était juste. Il était lumineux. Je l’ai envoyé. Lune, cette nuit-là, a miaulé longuement. Elle tournait dans la pièce, revenait vers moi, insistait. J’ai fermé la porte.

Elle m’a écrit le lendemain : « Je crois que tu comprends. » J’ai pris cette phrase comme une reconnaissance. Je n’ai pas vu qu’elle pouvait être une attente. Une demande déplacée hors du langage.

Les lettres ont changé. Elles sont devenues plus brèves. Plus directes. Il n’y avait presque plus d’images. Juste des phrases nues. Elle disait qu’elle n’y arrivait plus très bien. Qu’elle se sentait de plus en plus en dehors. J’ai répondu comme avant. Avec fidélité. Avec cohérence. Je lui ai parlé d’équilibre, de cette manière qu’a le corps de corriger la chute sans la supprimer. Je lui ai parlé de Lune, de sa façon d’avancer au bord du vide sans peur. J’ai voulu lui transmettre cela : une forme de confiance dans le mouvement. Elle a répondu une dernière fois. Une phrase très courte. Puis le silence.

Ce silence ne m’a pas immédiatement inquiétée. Je l’ai laissé être. Une pause. Une respiration. Je continuais d’écrire. Je pensais à elle comme à une présence en retrait, un fil discret qui ne demandait rien. J’ai commencé un texte. Sur une femme qui se retirait du monde avec une douceur presque parfaite. J’écrivais cela avec précision. Je trouvais les mots justes. Je construisais une forme. Je pensais lui rendre hommage sans le dire. Je ne voyais pas que je transformais sa disparition en matière.

Lune, ce jour-là, n’est pas montée sur la rambarde. Elle est restée à l’intérieur. Immobile. Posée près de la baie vitrée. À regarder le dehors sans y aller. J’ai noté ce détail sans m’y arrêter.

Le colis est arrivé un matin très clair. Une boîte simple, posée là comme une évidence tardive. À l’intérieur, un de mes livres. Annoté. Souligné avec une écriture fine, presque effacée. Et une lettre. Très courte. Je l’ai ouverte debout, face à la mer. Lune s’est approchée lentement. Elle s’est assise près de moi, sans bruit.

Elle écrivait qu’elle n’avait pas réussi. Qu’elle avait essayé de rester dans la lumière que je décrivais, mais que cette lumière ne la touchait pas. Elle écrivait qu’elle m’aimait bien. Puis elle ajoutait qu’elle aurait eu besoin qu’on lui parle autrement. La phrase suivante était simple, presque calme : « Tu écris si bien la lumière que tu n’as pas vu l’ombre où j’étais. »

Le vent s’est levé à ce moment-là. Rien de spectaculaire. Une infime variation dans l’air. Les mâts ont tinté plus fort. La mer a changé de rythme. Tout était identique, et pourtant déplacé. Lune a posé sa tête contre ma jambe. Un geste direct. Sans détour. Je suis restée immobile.

Je me suis assise devant l’ordinateur. J’ai relu ce que j’avais écrit. Les phrases tenaient. Elles étaient justes. Lumineuses. Elles formaient un ensemble cohérent, presque nécessaire. Mais elles ne la contenaient pas. Elles ne l’avaient jamais contenue. J’ai compris alors, avec une lenteur presque physique, que j’avais regardé sa douleur comme un paysage. Que j’avais reconnu en elle une matière, une vibration, une forme — mais pas une urgence. Je n’avais pas entendu ce qui ne pouvait pas devenir une phrase.

J’avais répondu à côté.

Lune, elle, ne transformait rien. Elle ne cherchait pas à comprendre. Elle ne cherchait pas à bien dire. Elle restait. Elle insistait. Elle revenait, encore et encore, avec cette obstination simple des êtres qui ne savent pas détourner le réel.

Le vent passait. La mer respirait comme toujours. Rien ne manquait au monde. Sauf ce que je n’avais pas su voir.

J’ai posé les mains sur le clavier. J’ai attendu. Longtemps. Comme chaque jour. Mais cette fois, rien n’est venu. Parce que toutes les phrases que je connaissais auraient encore été une manière de transformer, d’adoucir, de détourner. Une manière de continuer à ne pas répondre.

J’ai compris que je ne m’étais jamais vraiment adressée à elle.

Que je m’étais adressée à ce que son absence me permettait d’écrire.

Alors j’ai laissé l’écran ouvert.

Et, pour la première fois, je ne me suis pas tournée vers une phrase.

Je me suis tournée vers Lune.

Elle ne m’a pas regardée comme un lecteur regarde un texte.

Elle m’a regardée comme on regarde quelqu’un qui est enfin là.

Et dans ce regard, sans reproche, sans distance, il y avait une évidence presque insoutenable :

ce que je n’avais pas su faire pour elle n’appartenait pas à l’écriture.

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4- Les grandes chaussures

Papa est rentré tard ce soir. Maman faisait les lasagnes. Elle a tourné la tête et elle a dit, juste en le regardant, « Ah, ça y est ! », c’est tout. Je savais pas de quoi elle parlait pour le dire sans dire quoi, mais quand j’ai vu, j’ai vu. Il avait acheté des chaussures, mais des chaussures … Il était très content, et de les montrer à Maman et avec son costume, regarde, finalement ça rend vachement bien. Il avait les bouts qui partaient devant le pantalon, loin, comme si Papa il allait marcher sur des ponts dans la jungle, avec des trous entre les bouts de bois, comme si Papa il avait besoin de rallonges pour pas tomber dans la rivière à crocodiles. Papa il marche jamais sur des ponts suspendus. Il marche sur du béton et des moquettes, sans aucun trou, sans crocodiles, où les pieds rien que les pieds ça suffit pour pas mourir. Papa il est vendeur de cuisines. Et ses pieds ils finissent juste après les lacets, j’ai regardé avec ses chaussons où il remplit avec du pied jusqu’au bout. De toute façon le bout il est tout fin, y’a pas un pied de papa qui rentrerait, peut-être un pied de bébé, un qui vient de naitre. Même pas sûr.

A l’usine il y a eu une panne de ciseaux et ils ont pas pu couper, le bout. Comme c’était moche c’était sûrement pas cher, et comme Papa il dit tout le temps que les cuisines ça se vend plus, les vendeurs pas riches ils ont dû acheter des chaussures pas chères. Du coup, comme ils en ont tous acheté, c’est devenu cher, et comme c’est devenu cher, ils ont tous voulu en acheter. C’est pareil avec les maillots de foot d’une équipe de N2 qui gagne et que c’était pas prévu. Mais tout ça je savais pas, au début. Alors je lui ai demandé pourquoi il avait acheté ces chaussures, j’ai pas dit moches, parce que moche on a le droit de le dire que quand on est tout le monde d’accord. Sinon on se fait gronder. Il m’a dit, un vendeur de cuisine, ça doit être sérieux. Je lui ai demandé si le sérieux ça se mesurait en chaussures. Il m’a dit que je posais trop de questions.

Donc, plus on veut avoir l’air sérieux, plus on met des rallonges de chaussures. En cuisines, Papa il veut battre le p’tit Freddy, il vend des cuisines même à ceux qui n’avaient pas prévu d’en acheter, il est trop fort. C’est pour ça qu’il faut des longues chaussures. Par contre, quand il va courir, Papa, il met des baskets de la bonne longueur (celle de ses pieds), c’est parce qu’il veut pas être champion du monde du marathon. C’est précis les chaussures. Les dames c’est pareil, mais avec les talons. Je vois bien Maman, plus c’est important, comme les rendez-vous avec sa carrière, plus elle se met haute. Les hommes c’est la longueur, les femmes c’est la hauteur, et les enfants c’est la couleur. Moi je préfère les jaunes, mais j’ai que des bleues d’occasion, parce que mes pieds ils grandissent trop alors ça sert à rien d’en prendre des que je choisis.

Au goûter, comme j’étais assis en face du meuble à chaussures, j’ai demandé à Papa si ils avaient eu une panne de ciseaux à l’usine de chaussures. Il m’a dit oui, sûrement. Comme il regardait son téléphone, il a répondu sans savoir ce qu’il répondait, et sans savoir ce que j’avais demandé. C’est après que j’ai compris ça. Alors le soir, comme Papa il était sur son téléphone et Maman pas rentrée, j’ai pris du coton dans ma poche et les gros ciseaux de couture de Maman, ceux qui ont le droit de couper que du tissu. Je me suis dit, le cuir, c’est du tissu. Pour les semelles, Maman dit toujours que mes maillots de foot c’est rien que du plastique, en s’énervant parce que ça fait mourir les ours blancs. Alors comme le tissu des maillots c’est du plastique, ça veut dire que les semelles en plastique c’est du tissu, juste pas étalé tout fin. Donc que c’était bon, pour les ciseaux.

J’ai pris les chaussures de Papa et je suis allé dans le cellier. J’ai coupé le bout, bien joli. Les ciseaux préféraient sûrement le plastique plus étalé, plus tissu, mais j’ai réussi. J’ai préparé du gros scotch noir à plat, j’ai mis le coton au milieu, et j’ai collé. J’ai remis un peu de scotch pour que ça tienne bien, dans les flaques d’eau. C’était entre beau et moche. Mais plus beau qu’avant et moins moche qu’avant.

Papa a ouvert ses yeux en très grand en voyant ses chaussures, sans cligner pendant longtemps. Maman a regardé pareil, mais exactement en même temps elle a éclaté de rire, en entier. Comme une bombe. Elle a dit c’est nerveux parce que Papa, lui, il rigolait pas. Du tout. Elle est allée dans la chambre en se secouant. On l’entendait du salon. Elle arrivait pas à arrêter. Papa essayait de me gronder mais comme Maman rigolait aigu, rigolait grave, re-rigolait aigu, on y arrivait pas, lui à me gronder, moi à faire le grondé. Je me disais qu’elle avait pas encore deviné, que les semelles c’est du tissu vraiment très épais.

Papa a fini par réussir à me gronder. « Bon sang ! C’est comme ça les chaussures professionnelles ! 80 balles !! Poubelle ! ».

Maman est ressortie de la chambre en s’essuyant ses yeux. Elle était toute rouge, elle respirait fort par le nez en soufflant tout fin par la bouche, ça se voyait, pour pas recommencer à rigoler. J’ai la même technique, c’est elle qui m’a appris.

Papa regardait Maman avec une tête de chef des hyènes. J’ai demandé à Papa, parce que je me posais la question : « Comme les vendeurs de cuisine ils ont des grandes chaussures, est-ce que les vendeurs de chaussures ils ont des grandes cuisines ? ». Ca a re-rendu Maman nerveuse, fois dix, elle a mis ses mains sur sa bouche pour bloquer mais ça a raté : elle a explosé avant d’arriver à la chambre. Papa il m’a juste dit « Tais-toi. ».

Pendant le repas, à table, Maman elle avait encore des coups de rire. Alors Papa il s’est levé et il est allé cacher les chaussures dans la poubelle. Chroum. Clac. Même pas essayées, alors que, si ça se peut.

Papa m’a emmené au salon de la cuisine de Lyon, pour que j’aille pas au foot, à cause des chaussures coupées. Nul.

Comme je m’ennuyais et que je préfère m’ennuyer assis, je me suis mis sur un fauteuil bas sur le bord de son stand, sur le bord de l’allée. Papa attendait au bord du stand, avec ses anciennes chaussures, il était triste. Ça se voyait sur sa tête. C’est là que j’ai compris que j’aurais pas dû, couper. Parce que j’ai regardé les chaussures qui marchaient dans l’allée, les chaussures des hommes trop longues, les chaussures de femmes trop hautes, ça faisait plein de chaussures moches, qui faisaient beau ensemble. Elles allaient toutes dans le même sens, et si deux ralentissaient, ça faisait comme un caillou de rivière, un petit bouillon, un petit creux vide, et les autres chaussures prenaient un autre chemin autour, et les autres encore les suivaient, dans le nouveau chemin. Ça faisait comme le tapioca dans la soupe chez Mamie, qu’on pourrait rester tout le repas à touiller, on passe la cuillère et ça suit, ça s’organise, ça se met d’accord sans parler, ça se fonce pas dedans, c’est beau. Les chaussures se mettaient d’accord pareil. Sans se foncer dedans, sans se parler. Parce que, si les chaussures avaient des bouches, elles auraient pu se dire pour la bosse dans la moquette, à cause du câble dessous. Il y a eu un grand talon qui s’est accroché dedans, et la dame est tombée, sur un monsieur à longues chaussures, qui s’est emmêlé dans ses chaussures (sûrement à cause des rallonges), qui est tombé sur une autre dame à grands talons et ça a continué. Carambolage de gens. Ça a fait comme une énorme bogue de châtaigne : des piques autour et du mou dedans. Les piques c’était les grands talons et longues chaussures, le mou c’était des gens, qui rigolaient pas beaucoup. Il faut dire qu’ils étaient pas habillés pour tomber. Ça tombe pas bien des jupes saucisse et des costumes de président. Comme ça plie pas, on tombe comme un poteau. Bim. Par terre. Coincé. Comme des rôtis en ficelle. Ceux pas tombés ont relevé ceux du bord, ceux du bord ont relevé ceux du milieu, et la rivière de chaussures est repartie.

 

Je suis allé voir Papa parce qu’il n’avait plus de rendez-vous. Je lui ai dit que de toute façon il était le plus fort, même avec ses chaussures pas professionnelles. Il m’a fait un câlin et on est allés boire un chocolat chaud au bar du salon. Ils ont mis des Smarties dedans. C’était sûr qu’ils allaient couler, alors ils ont coulé. C’était bête mais c’était bon. On a parlé du foot.

J’ai demandé à Mamie mon argent pour trois Noël, parce que j’allais être sage. Et si elle pouvait m’emmener à Lyon.

Le plus dur ça a été le sapin, parce que ça se vend pas au printemps, ils disaient les vendeurs en rigolant. On en a pris un petit en plâtre, au rayon des piscines, qui ressemblait un peu à un ananas. Rose. Mamie elle a dit que c’était n’importe quoi ce magasin.

J’ai mis le sapin sur la table, avec des gros ciseaux de couture neufs et un bon cadeau d’un magasin de chaussures où Mamie elle avait dit que ce serait bien. Pour qu’il choisisse.

Maman elle a adoré les ciseaux. Comme elle avait pas fait de couture, elle a même pas eu le temps d’être fâchée pour les cassés.

Papa il était super content, de penser à toutes les cuisines qu’il allait vendre.

Ça y est, Papa il a acheté des chaussures. Des crampons de foot, des jaunes ! Il m’a dit que le seul qui avait besoin de chaussures professionnelles, c’était moi, tellement je suis un champion au foot. C’est pas vrai, mais comme j’avais très envie d’avoir des crampons jaunes, j’ai rien dit, et on a fait un gros câlin.

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5- Le désordre amoureux

─ Charles, pourrais-tu me donner le bras jusqu’au salon ?

Elle vient d’arriver à la Résidence Des Buis et, après le déjeuner, l’a interpellé de sa voix rouillée. Il ne s’appelle pas Charles et le tutoiement l’étonne. Mais il accepte d’accompagner cette nouvelle pensionnaire, rythme ses enjambées sur ses petits pas qui se bousculent quand tout est lenteur autour d’eux. Assis à ses côtés maintenant, il respire son parfum. Puissance des notes teintées de fleur d’oranger et de jasmin. La femme s’est perdue dans ses pensées. Il l’observe : menue dans une robe vert vif ; une bouche peinte d’un rouge un peu tremblant ; des cheveux oscillant en reflets blancs et violets. Il choisit de l’appeler Colibri pour sa silhouette fluette, tout en couleur. C’est joli, Colibri, et il faut bien qu’il la nomme puisqu’elle n’a pas répondu quand il lui a demandé son prénom. Va pour Charles et Colibri !

Charles, que la vie en résidence a poussé à la morosité, voire à une mélancolie ronchonne, trouve Colibri attachante et imprévisible. Certes, elle s’égare dans les couloirs, se trouble sur des détails, raconte de travers et à trous, mais arrive souvent à se récupérer par une pirouette incongrue. Tous les pensionnaires ont des bizarreries et Charles estime que celles de Colibri éclairent les journées. Il se met à l’attendre, dès le petit déjeuner, avec une régularité qu’elle ne possède pas. Parfois, elle se tient dans le restaurant alors que tout le monde dort encore ; parfois, il convient d’aller la chercher. Quoi qu’il en soit, elle se présente toujours avec un fard à paupières bleu qui illumine ses yeux rendus presque transparents par l’âge ou ses lumières intérieures. Quand elle oublie de s’appliquer du rouge à lèvres, elle s’agace si un miroir lui renvoie sa bouche nue.

─ Quelle horreur ! marmonne-t-elle.

Son allure, c’est ce qui la tient au sol, estiment les soignants.

Charles se moque des diagnostics médicaux. Ici, chacun est malade de sa vieillesse. Il s’enchante de l’élégance de Colibri. Cette femme donne des éclats à ses maux et s’en libère en fantaisie au rythme d’urgences qui n’appartiennent qu’à elle. Parfois, elle le prend à partie, au milieu du petit déjeuner :

─ Charles, nous sommes en retard pour aller chercher les enfants à l’école.

Il la suit dans le couloir encombré de déambulateurs jusqu’à ce qu’elle s’arrête en soupirant.

─ Mais où ai-je donc la tête ? J’ai oublié le pain.

D’autres fois, elle décide de partir en Grèce, là où ils se sont rencontrés. Ça tombe bien, il ne connaît pas la Grèce, trouve, avec le recul, qu’il n’a pas assez voyagé ! Elle l’entraîne faire sa valise avant de s’asseoir dans un murmure désolé où elle se perd puis sommeille. Il reste à ses côtés. Dorénavant, quand Colibri revient de ses longs voyages, elle le cherche de ses yeux gluants de non-souvenirs, de sa main qui tremble d’être partie si loin.

En sa compagnie, Charles sort de son existence étriquée entre les murs d’un EHPAD qui sentent l’ennui, le terminus d’une vie et l’eau de Javel. Il n’a pas souhaité y résider mais on a décidé pour lui : un grand ON bien défini qui va de son médecin à son fils. Celui-ci vit à l’étranger et a estimé, en responsabilité, que son père ne pouvait rester seul dans son appartement. À son âge, il risquait de tomber. À son âge, il se nourrissait mal. Par anticipation, il fut sommé de dégager. Cette épreuve a flétri ses dernières années, jusqu’à ce que Colibri apparaisse et qu’il devienne Charles sous ses injonctions douces.

Avec elle, il vagabonde. Il adore l’accompagner où elle veut, même quand ça n’est pas bien loin, juste à la recherche d’un petit chat tigré qui ne peut être là, puisque les animaux sont interdits. Il l’aide à ne pas le trouver.

Les soignants ont constaté combien il arrive à la calmer. En sa présence, elle gagne en sérénité et lui, l’homme taciturne, semble presque heureux. Alors, sans l’énoncer vraiment, l’équipe lui a confié la surveillance de Colibri.

─ Monsieur Diderin, veillez à ce qu’elle ne recrache pas ses médicaments derrière notre dos.

─ Monsieur Diderin, n’oubliez pas de revenir à l’heure de votre balade, Madame a gymnastique.

Ça ne le dérange pas d’être sa mémoire sur les petites choses.

─ Monsieur Diderin, vous ne voudriez pas faire un Scrabble avec elle ?

Il a toujours détesté ce jeu mais s’y est mis. Il veille sur les limites de son oiseau, quand ses yeux deviennent sombres, quand sa main, prise d’un petit tremblement sec et nerveux, annonce un soupir, un épuisement.

─ Colibri, chuchote-t-il, reste avec moi.

Seul le dimanche pose un problème à Charles. Ce jour le sépare de son oiseau fragile. Sa famille vient la visiter, mari et enfants. Ils s’enferment dans sa chambre. Pour cacher quoi ? Qu’elle pleure et gronde en les voyant, que sa tête lui fait mal, qu’elle oublie qu’elle en a une ?

Charles n’ignore pas que son jugement est injuste.

Comme il a gardé de bonnes jambes malgré son âge, il sort marcher deux heures, le temps de leurs visites. Au retour, il la trouve systématiquement prostrée, inaccessible. Lorsqu’enfin elle revient de ses pensées rongées, elle assène d’un ton de reproche :

─ Mais où donc étais-tu passé, Charles ?

Charles la recueille, au début d’une simple caresse sur la main, désinvolte comme le souffle du vent, puis dans ses bras, où elle se blottit. Il contient son chagrin et sa confusion. Son cœur de Colibri, alors, palpite sans effervescence.

Un dimanche soir, il la trouve particulièrement triste et grise. Il choisit de lui lire un recueil de poèmes qui sent la forêt. Brusquement, Colibri se lève, les yeux étincelants, passe à la salle de bain, en ressort dans une robe noire, élégante, dont elle lui demande de remonter la fermeture éclair. Ce geste, dont il est privé depuis si longtemps, glissant sur sa peau ; ce moment suspendu entre doute et amour ; ce baiser léger au creux de sa nuque. Elle rit puis réprimande en tapotant son gros gilet et son pantalon en velours côtelé :

─ Charles, tu n’as pas oublié, nous dînons chez les Prévost.

Il l’emmène dans sa chambre pour qu’elle choisisse son costume. Il se change, se rase, se parfume. Quand il est fin prêt, elle dort sur son lit, colibri épuisé auprès duquel il se glisse pour une nuit peau contre peau aux rêves enlacés. Depuis, ils dorment ensemble et le lit de 90 élargit leurs horizons. Ils voguent sur leur vieillesse.

L’établissement n’apprécie pas du tout l’évolution de la situation.

Le directeur, la psychologue, la kinésithérapeute, l’animateur, tous et toutes ont tenu réunion sur leur cas, suivie de conseils et remontrances.

─ Monsieur Diderin, vous n’ignorez pas qu’elle est vulnérable. Elle ne sait pas ce qu’elle fait.

Quoi leur répondre ? songe Charles. Il est juste la canne soutenant l’équilibre fragmenté de son oiseau.

─ Enfin, Monsieur Diderin, vous savez bien qu’elle est mariée.

Nous y voilà ! Le trou à rats de l’ordre moral. Oui… Oui… Son époux la visite chaque dimanche, avec ses enfants. Très bien ! Pour ne pas déranger, preuve qu’il les respecte, Charles continue à s’éloigner.

─ Monsieur Diderin. La situation est tendue. Nous avons été contraints de leur parler. Les enfants souffrent, mettez-vous à leur place !

Bien sûr, c’est douloureux. Les enfants auraient voulu garder leur mère intacte et ne pas assister à son évaporation. Que peut-il ? Il ne prétend pas la réparer. Il l’enveloppe seulement pour que les vapeurs de sa vie ne la brûlent pas. Lui, le vieux encore sain d’esprit, est sommé d’endosser la responsabilité de la situation alors que Colibri a posé son nid chez lui, avec une tendre obstination.

─ Charles, si on allait dormir maintenant, je suis si fatiguée.

Tous les pensionnaires se mêlent d’exposer leur point de vue, dorénavant. Les pour, qui auraient aimé que ça leur arrive ; les contre, qui penchent du côté de « cette pauvre famille ». Une tempête sur l’EHPAD. Un scandale !

Le directeur finit par proposer une rencontre pour s’expliquer clairement et se comprendre sûrement. Face à la famille, Monsieur Diderin se montrera sensible aux arguments. Par éthique, la psychologue exige que Madame soit présente.

15 heures, salle de réunion. Le mari arrive, suivi des fils qui maintiennent leur mère repliée à l’intérieur d’elle-même. L’entretien débute, formel, poli. Puis les enfants s’expriment, pleurent, prennent à témoin leur père, désignent leur mère, toujours apathique, dénoncent, menacent.

Monsieur Diderin n’a rien à dire, ne dit rien. Les mots, les douleurs, les colères sentent la vase et personne n’y peut rien.

D’un coup, Colibri sort de sa prostration, prise de tremblements effrayés. Elle regarde autour d’elle. Ses yeux s’arrêtent sur Monsieur Diderin qui lui fait non avec la tête. ─ S’il te plaît, Colibri, n’en rajoute pas, pense-t-il avec force.

Elle sourit. ─ Ah ! Charles, je vous ai attendu. ─ Elle s’échappe, s’assied à ses côtés, lui prend la main.

Le silence, stupéfait.

Le mari les fixe : elle, limpide, et lui, gêné mais qui l’accueille. De longues minutes passent avant que l’homme, sortant de sa stupeur, ne s’exprime.

─ Monsieur Diderin, vous ignorez sans doute que je m’appelle Charles et cela fait bien longtemps que ma femme l’a oublié. En vous offrant mon nom, je veux imaginer qu’elle prolonge l’amour qu’elle m’a porté. Vous êtes celui par qui elle se souvient de moi.

Ainsi fut consenti le désordre amoureux.

Depuis, des nuits collées-serrées pour Charles et Colibri et des dimanches en famille pour Madame.

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6- Tout pour le pôle espoir

Il fait très beau dans cette commune des Condamines, dans les Alpes. Léo et Luck, 15 ans, se retrouvent dans la grande station au-dessus de leur village pour s’entraîner au ski dans les couloirs en dessous du télésiège Muscadet. Luck et Léo sont tous les deux les meilleurs de leur club et, dans deux semaines, ils vont passer les détections pour intégrer le pôle espoir de ski alpin. Léo est excellent à l’école, tandis que Luck, lui, fait partie du groupe des « ventres mous ».

Malgré ce très beau temps, Luck est anxieux. Quand il ouvre son enveloppe, il apprend qu’il n’est pas retenu au pôle espoir. Il est désespéré. Au collège, il retrouve son meilleur ami, toujours entouré de filles. Dès que Léo croise le regard de Luck, il court à sa rencontre. Il s’extasie, s’imaginant déjà dévaler avec lui les pistes du pôle espoir. Léo se rend compte que Luck n’a pas dit un mot. Ce dernier le regarde droit dans les yeux et lui annonce la mauvaise nouvelle. Aussitôt, il s’éloigne. Léo veut le rattraper, mais Luck lui fait comprendre de le laisser seul.

Léo s’est senti mal toute la matinée. Il se dit que s’il avait été plus attentif envers Luck, il aurait pu lui remonter le moral. À la pause méridienne, il aperçoit Luck sortir discrètement du self. Alors, il décide de le suivre. En voyant Luck entrer dans une salle de classe, Léo se cache dans un casier et attend qu’il ressorte pour jeter un coup d’œil dehors. Il remarque que Luck a volé une caméra dans la salle de technologie. En sortant de l’établissement, Luck s’enfuit en courant vers le petit supermarché, où il achète de la nourriture en boîte, des bouteilles d’eau et une couverture de survie, puis il rentre chez lui. Léo observe toute la scène. Il comprend immédiatement ce que Luck a en tête et prépare ses affaires pour ce qui s’annonce comme une longue et périlleuse aventure.

Luck vient d’avoir une idée fabuleuse : il va gravir le mont Ethos et se filmer pour prouver à tous qu’il a le niveau pour intégrer le pôle espoir. Après s’être préparé et douché, il écrit une lettre à son ami et à ses parents pour les informer de son départ et leur préciser qu’il est inutile d’appeler les secours, car il ne voudra pas redescendre. De son côté, Léo rassemble son équipement de survie et accroche sa paire de skis derrière son sac. Il ne prévient personne, car il habite seul : ses parents sont partis faire le tour du monde.

Luck se lève très tôt. Il dépose la lettre sur la table de la salle à manger, puis se rend devant la maison de Léo, où il dépose une lettre sur le rebord de la fenêtre de sa chambre avant de partir. Il ne remarque pas la disparition de la paire de chaussures de son ami, qui traîne habituellement sur le perron.

Quand Luck arrive devant la barrière qui interdit l’accès, Léo surgit de derrière un rocher. Il veut jouer le rôle de grand frère en le mettant en garde contre tous les dangers potentiels. Mais s’il veut partir, il le suivra. Luck est bien décidé à gravir cette montagne et se dit que ce serait amusant de le faire à deux. Alors, il répond que si Léo veut l’accompagner dans cette aventure, il est le bienvenu, mais ce sera à ses risques et périls. Après une rapide accolade, ils partent tous les deux sur le sentier escarpé et rocheux.

Pendant toute la journée, ils marchent sans trouver de neige. Le bas de la montagne n’est pas trop abrupt. En fin d’après-midi, ils trouvent une grotte peu profonde, mais qui les protège du blizzard. Ils mangent de la viande séchée et se réchauffent près d’un petit feu, alimenté par des brindilles ramassées non loin de là, dans un bosquet de broussailles. Quand le feu s’éteint, ils se couchent tous les deux dans leur couverture. Il fait très froid, et Léo a du mal à dormir.

Au matin, les deux garçons se réveillent en même temps à cause du bêlement d’une chèvre qui les regarde d’un air interrogateur. Ils se lèvent, prennent leur petit déjeuner, qui consiste en un morceau de pain et une gorgée d’eau. Ensuite, Luck se filme en vidéo et commence à raconter sa nuit, puis ce qui va se passer durant la journée. Léo boucle les sacs. Ils sortent enfin, et un vent fort les secoue un peu, mais ils commencent quand même à gravir la montagne.

Ils font une pause à midi sur un petit plateau rocheux d’où ils voient leur village s’étendre dans la vallée. Au-dessus d’eux, un vautour perché sur son nid les observe d’un œil mauvais. Au moment où ils sortent les morceaux de pain et de fromage, le vautour les attaque. Il fond sur les deux garçons en poussant un cri strident. Luck se dépêche de ranger la nourriture dans le sac et sort la pioche à glace pour se défendre. Après dix minutes à donner des coups dans le vide pour effrayer l’oiseau, le vautour s’en va, déçu de ne pas avoir pu manger. Les garçons terminent leur repas et se remettent en marche.

Ils doivent atteindre la crête du versant nord de la montagne, là où le vent fouette inlassablement la paroi glacée, avant la nuit. Les deux garçons creusent un trou dans la neige pour se protéger des bourrasques. Il y fait tellement froid qu’en pleine nuit, Léo doit se glisser dans le sac de couchage avec Luck pour ne pas mourir de froid. Au matin, les garçons s’attachent entre eux avec une corde et un baudrier, puis ils commencent l’ascension, une gourde à la ceinture et une pioche dans chaque main.

Tout à coup, une violente rafale fait déraper Léo. Il tombe en hurlant, mais s’arrête net. Luck vient de le rattraper d’une main. Cela laisse le temps à Léo de se ressaisir et de replanter ses pioches dans la glace. À cause de cet incident, Luck n’a plus qu’une pioche pour continuer à monter, et Léo a ralenti, car il est beaucoup moins confiant. Il ne leur reste qu’une centaine de mètres à parcourir, mais le jour décline déjà.

Le froid les fait frissonner, et ils doivent allumer leurs lampes torches pour s’éclairer. Léo commence à se plaindre qu’ils n’y arriveront jamais. Alors, Luck passe devant et donne la cadence pour se donner du courage. Au moment où les derniers rayons du soleil disparaissent, les deux garçons viennent d’atteindre le haut du mur de glace. Ils s’allongent, essoufflés, dans la neige. Après un moment de répit, ils montent le camp et s’endorment aussitôt.

Ils se réveillent tard dans la matinée et se dépêchent de faire leur routine : défaire le camp pour Léo, publier sur le blog des réseaux sociaux pour Luck. Léo regarde au loin et voit des nuages noirs en contrebas. Il faut absolument atteindre le sommet avant que les nuages ne les rattrapent.

La pente est raide, mais il est possible de marcher sans matériel. À plusieurs reprises, la poudreuse les engloutit. Ils marchent pendant plusieurs heures, sans prendre le temps de s’arrêter pour manger. Malheureusement, la tempête les rattrape. Après une demi-heure, le nuage les enveloppe. Les deux garçons ne voient plus rien et décident de s’attacher entre eux pour ne pas se perdre. Mais Luck, qui est en tête, se trompe de direction et se dirige vers un côté beaucoup plus raide et instable. Soudain, Léo perd l’équilibre. Il se rend compte qu’une plaque de neige s’est détachée. Heureusement, Luck l’a entendu et a pu s’accrocher avant que la corde ne se tende. Léo remonte la corde et retrouve Luck à côté du rocher.

À présent, il neige à gros flocons, et les deux garçons sont trempés jusqu’aux os. Par chance, les nuages se dissipent. Les garçons voient que la nuit est tombée. Frigorifiés et épuisés, ils profitent d’un rayon de lune pour monter le camp à la hâte.

Au réveil, Luck et Léo ont droit à une vue splendide : le soleil qui se lève au-dessus des nuages en contrebas, la neige fraîchement déposée la veille. L’ensemble les ébahit. Mais surtout, ils se rendent compte qu’ils sont arrivés au pic du mont Ethos.

Après son blog quotidien, Luck aide Léo à ranger le camp. Pour la première fois de l’expédition, les deux garçons chaussent leurs skis. Luck allume sa caméra pour le live de la descente. Ils prennent beaucoup de plaisir, mais Luck garde en tête qu’il doit impressionner le pôle espoir. Il fait des figures, passe dans des couloirs étroits ou entre les rochers. Léo fait de grands virages derrière Luck pour assurer sa protection au cas où il tomberait. Ils skient ainsi toute la matinée, puis, après le repas, recommencent durant l’après-midi.

Vers dix-huit heures, ils rejoignent la station par la piste principale, maintenant fermée. Une foule les applaudit. Ils sont épuisés, mais heureux de leur périple. Une dizaine de journalistes les interpellent. Ils ont tout vu de l’exploit des deux garçons dans le live des réseaux sociaux. Luck et Léo sont déboussolés, mais heureusement, la maman de Luck les sauve de toutes ces questions. Le recruteur surgit de la foule et annonce à Luck qu’il est retenu pour intégrer le pôle espoir.

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Rédigé par Atelier Ecriture

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Publié le 8 Octobre 2026

 
Membres du jury :
- Dominique
- Ghislaine
- Monique
- Bernard
 
Présidente du jury :
- Mado
 
Excusés :
Bernard
 

 Délibération du jury le 8 octobre 2026 :

1er : Dom Juan
2ème : Le mot de la fin
3eme : Un fol espoir
4eme : Frontière
5eme exæquo : Oraison funèbre
                           La rencontre
7eme : À corps perdu

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Publié le 8 Octobre 2026

Si j’étais un souvenir, ce serait celui de ce matin d’été où j’ai vu naître le soleil alors que je venais de sortir de terre

Si j’étais un son étouffé, je serais le soupir enchanteur de cette brise matinale venue sécher les larmes de rosée déposées sur mes pétales.

Si je pouvais bouger d’un seul millimètre, je demanderais au Dieu du vent de faire danser ma corolle pour que ma vie se joigne à celles de mes sœurs.

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Sortie de terre, pour le bonheur des regards qui se perdront dans le velouté de mes pétales, je me redresse et regarde l’astre de feu faire son apparition. C’est magique. Je ne suis pas sûre de mériter cette féerie, mais je sais que je suis belle, la nature me l’a dit. Les humains qui vont et viennent dans ce jardin, s’arrêtent et m’admirent. Certains vont jusqu’à caresser ma robe et s’extasient de sa douceur. On dirait de la soie, disent certain… Attention aux épines de la tige disent d’autres.

Des yeux bleus se penchent vers moi. Les humains se nourrissent de mes senteurs que je prodigue avec générosité. Je les entends parler : Regardez comme elle est fière, toutes ses sœurs l’admirent. Son arrogance défie le ciel…. Pourtant, elle aussi, ne vivra qu’un instant de vie, comme les autres fleurs.

J’écoute, mais je ne sais pas. Je ne comprends pas le sens de leurs discours... La vigueur commence à me faire défaut. La musique dispensée par le vent et qui m’emportait dans les nuages s’est tue.

Autour de moi certaines fleurs sont parties, emportées par des humains empressés. Il me vient à l’esprit que hier est déjà passé. Ce soir, le soleil est en route pour aller se cacher derrière les collines. Les jours se transforment en heures, les heures en minutes. Quant aux secondes elles s’évadent à la vitesse du vent…

J’ai le sentiment que demain je serais vieille. Mon arrogance s’envolera, la douceur de ma robe se flétrira et mes feuilles s’inclineront. Une main viendra me cueillir… Et enfin je comprendrais.

 

Fernand

 

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Rédigé par Fernand

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Publié le 7 Octobre 2026

 
En me promenant d'un doigt à l'autre entre les mains de ma cueilleuse, JUDITH, je m'aperçus que je vieillissais.
Si, si, mes couleurs n'ont jamais été d'une splendeur éblouissante, mais j'avais un charme particulier, me disait-on.  
Chaque onde personnifiée me prédisait un souvenir impérissable dans mes vieux jours, mes couleurs devenaient sépia et mes petites feuilles se momifiaient pour que je devienne immortelle.
Mon cher journal, écrit et pensé dans ma tête jaunie.
Je fus jeune, belle, exaltant un parfum sucré, discret que les hommes offraient en guise de sincérité à leur dulcinée.
Avec mes compagnes, on me traitait avec précaution, me posant sur une étagère aux regards intéressés du chat.     
Les années passant, je devins incolore, d'un blond suave, un touché légèrement provoquant.
Parfois quelques personnes condescendantes me lançaient un regard qui semblait dire "Oh que ce bouton de fleur devient tendre, il fut certainement très beau."
De mes oreilles indiscrètes, les sons ne me parvenaient que sourdement, me voyant trônant dans un petit vase ancien, bleu azur sur une étagère entre deux livres de poésie. 
Je fus séchée toute seule non pas dans un livre, écrasée entre deux pages, mais comme une mémoire que l'on n'ose pas jeter.
 
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 Réponses en mode fulgurance poétique :
 
Si j'étais un souvenir, je serais impérissable dans mes vieux jours, si l'on prenait soin de moi.
 
Si j'étais un son étouffé, je serais un 'Oh que ce bouton de fleur vieilli tranquillement.
 
Si je pouvais bouger d'un seul millimètre : je ferais s'envoler mes petites feuilles
Comme un arc-en-ciel monochrome.
 
 
Dominique
 
 

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Rédigé par Dominique

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Publié le 7 Octobre 2026

Sujet : à faire en contemplant une fleur séchée : « La fleur a perdu ses couleurs mais elle a gardé sa mémoire. A quoi ressemble sa vie intérieure maintenant qu’elle est en mode sépia ? Ecrivez un extrait de son journal intime. »

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Ma courte vie a été bien remplie. Dans ma jeunesse, j’adorais lorsqu’un amoureux voulait m’offrir à sa dulcinée. Etre un vecteur de la passion qui enflamme deux êtres, n’est-ce pas là un destin enviable ? Et si, en me tendant à sa belle, il lui murmurait une chanson d’amour de Dalida, mon interprète préférée, quel moment magique c’était pour moi… J’étais alors récompensée d’avoir pris soin de ma chevelure si semblable à celle de la chanteuse ! Je sais que ma crinière crée des jalousies chez des copines moins bien loties que moi. Au printemps, solidement plantée en bordure d’un champ piqué de boutons d’or et de pâquerettes, je les domine toutes par ma grande taille, mon élégance et ma toison rousse…Et mon parfum… Ne me dites pas que vous ne l’avez jamais senti, il est beaucoup plus envoutant que celui de la rose… Et si j’entonne « Gigi l’Amoroso » et ses paroles langoureuses, vous tomberez en pamoison devant ma voix unique !

Maintenant que je suis desséchée, je voudrais bien revivre ma jeunesse, auréolée de feuilles émeraude, mes pétales orange vif fièrement tendus vers l’azur et coiffés de longs cheveux de feu ! Une pluie légère et je me redressais alors dans la douceur printanière du jour ou l’agréable petite fraîcheur nocturne. Si j’avais pu me déplacer sous la pluie, j’aurais entamé une danse endiablée, les pieds dans une flaque, sur le rythme du chant des oiseaux et du bourdonnement des abeilles. Dans le temps, des papillons multicolores se posaient avec précautions sur ma tête, pour le plus grand plaisir des photographes amateurs.

Et oui, j’ai eu tout de même une belle vie du temps de ma splendeur ! Maintenant, cette période couleur sépia me conduira, j’espère, dans un vase en compagnie d’autres fleurs séchées. Et là, nous évoquerons nos souvenirs, ceux d’une époque où le climat était encore si agréable ! La pluie printanière était toujours la bienvenue, avant cette insupportable canicule qui a entraîné à tout jamais le flétrissement de notre beauté…

La jeunesse n’est pas éternelle, nous devons l’accepter…

Annie TIBERIO

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Rédigé par Annie

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Publié le 7 Octobre 2026

 

Si j'étais un souvenir, je serais la fraîcheur d'un matin d'été avant le lever du soleil.
 
Si j'étais un son étouffé, je serais le bruissement de la brise dans mon feuillage.
 
Si je pouvais bouger d'un millimètre, je ferais un grand pas en arrière pour me réfugier à l'ombre du talus, juste sous le robinet qui fuit.
 
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Je suis devenus vieille et desséchée ; j'ai perdu mes couleurs, je suis sépia de la tige aux feuilles, de ma corolle à mon cœur. Mon cœur qui palpite au souvenir des matins d'été, quand la nuit pâlissait sur la colline dans le fraîcheur éphémère de quelques gouttes de rosée.
Puis, le soleil pointait, je m'épanouissais, accueillante, offrant mon pistil aux insectes. Ça vrombissait, ça volait en pagaille, ça faisait des piqués joyeux jusqu'au fond de mon âme. La vie était une fête, alors.
 
Mais voilà, je suis devenue vieille et desséchée, plus personne ne me butine, même plus le vent. Je n'entends plus le bruissement doux de la brise qui caressait mon feuillage. Mes jolies feuilles vertes dansaient de plaisir sous son souffle tiède, avant de retomber dans leur immobilité apaisée. Je croyais à l'éternité, je croyais que les jours succèderaient aux jours dans un printemps délicieux, fleuri, immuable. Je me trompais.
 
L'été est arrivé, il s'est emballé. Une chaleur caniculaire s'est abattue sur moi et sur le monde. J'avais soif, très soif, j'avais chaud, très chaud. J'aurais aimé pouvoir faire un pas en arrière, me réfugier à l'ombre du talus, sous le robinet qui fuit. Sympa, au demeurant, le robinet ! Il a bien essayé d'envoyer de l'eau jusqu'à moi, mais j'étais trop loin, elle s'évaporait avant de m'atteindre.
 
Et je suis devenue vieille et desséchée. Alors, on m'a arrachée à la terre qui m'a vue naître, on m'a pendue la tête en bas à une poutre en bois. Je suis restée là, inutile, désespérée, à me demander que serait ma raison de vivre maintenant, sans les abeilles, les bourdons, la rosée, la brise... À quoi je sers, corolle écartelée, vie rabougrie, pendue par les pieds ? Que me reste-t-il ?
 
Je broyais mon pistil au noir désespérance quand la réponse a surgi. Aujourd'hui-même, là, maintenant !
Mon cher journal, j'ai l'immense honneur, la grandiose fierté de t'annoncer que je suis devenue, ainsi que mes sœurs d'infortune, sujet d'écriture.
Tu te rends compte ! On inspire un groupe de belles plumes dans un atelier !
Et tu vois, ça, c'est un formidable message d'espoir : on peut être vieille et desséchée et garder sa place dans la société !
 

 Mado

 

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Rédigé par Mado

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Publié le 7 Octobre 2026

Voici la question qui m'a été posée lors de ma conférence « Poils et Plumes, phénomènes en voie de disparition »

Petite précision : l'objet de ma conférence portait sur la disparition des poils chez les hommes en particulier qui préfèrent les torses et jambes glabres ainsi que la nouvelle fierté d'arborer des cranes lisses, ce qui ne sied pas à tout le monde.

Voici la question posé par un auditeur : « Pourquoi les chats ont-ils les oreilles pointues et pas de plumes ? »

Le premier mot qui me vient à l'esprit est Turlututu ! Tous les chapeaux ne sont pas pointus et tous les oreilles de ces félins domestiques non plus.

Quand le chat n'est pas là, ne dit-on pas que les souris dansent ? Et où va donc le chat pendant ce temps-là ? Des études bien documentées ainsi que de nombreuses filatures ont démontré que le chat se rendait à son cours de danse, plus exactement de barre à terre. Il tente ainsi de faire des pointes avec ses oreilles. Seuls les chats qui aiguisent leurs oreilles en pointe peuvent accéder à leur rêve. Et, quel est-il donc ce rêve ?.....

Le rêve de devenir un rat, un petit rat de l'opéra.
Voilà le mystère des oreilles pointues résolu.
Passons à l'absence de plumes que Monsieur, peut-être,semble vivre comme une injustice  ?

Vous n'êtes pas sans ignorer que les chats dorment beaucoup et consacrent ensuite un temps infini à leur toilette ?

Dès lors, où trouveraient-ils le temps de lire ou d'écrire ?
Et, pour ce qui est d'écrire, ils n'ont tout simplement pas appris. Ils n'ont donc que faire de plumes ou de stylos.
Mais ils peuvent exercer leur veine artistique, en trempant leur queue dans l'encrier, déposer sur une feuille de papier ou une toile- selon les moyens du maître ou de la maîtresse-, des gouttes, des tâches, et organiser le tout avec leurs pattes de velours, de soie, de lin ou de coton bio.

A défaut d'écrire, ils peuvent ainsi accéder au marché de l'art. Lors de happenings, ils paraîtraient, oreilles pointues revêtues de tutus, trempant leurs pattes et leur queue au son du Beau Danube Bleu dans de gros pots de peinture, afin de réaliser leur rêve (danser) et une œuvre. Certains exégètes et marchands d'art, à l’affût de nouveautés, qualifieraient de chef d’œuvre la performance. Ils prétendraient, qu 'après un siècle d'immobilisme,  A star is born . Aux oubliettes Jeff Koons, ses Puppies, Baloon dogs et Ours . Détrôné par un chat. Une O.P.A. Hostile dénommée Opéra Pictural Animalier.

Fin de la démonstration.

P.S. : ajout de questions morosophiques

Les 3 premières sont de mon ami Pierre

1/ Où va un crayon quand il se taille ?

2/ Que fait un nudiste Porte Maillot ?

3/ Comment faire du vélo quand on est au régime sans selle ?

4/ Fait-on beaucoup de ratures lorsqu'on se barre ?

5/ Si le silence est d'or, les politiques n'auraient-ils pas tout intérêt à se taire afin de combler le trou de la dette ?

 

D'autres questions morosophiques sur ce lien :

https://un-atelier-d-ecriture-a-nice.over-blog.com/2026/10/questions-morosophiques.html

 

Odile


 

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Rédigé par Odile

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Publié le 5 Octobre 2026

 
LE PROGRAMME
 
Voici le programme, modifiable au gré de nos envies, bien sûr !
Pour cette saison 2026-2027, nous explorerons deux grands thèmes :
- L'écriture, suggérée par Letizia, de l'atelier Pasteur
- La mort, suggérée par Louis, de l'atelier du Ray.
Mais nous irons aussi vagabonder parmi les peintres, les fleurs séchées, les arbres généalogiques ou porteurs d'idées, flemmarder sur la plage, oublier les verbes, rédiger textos et mails, écrire du théâtre, plonger dans l'euphonie, s'envoler en poésie, en optimisme, en pessimisme, devenir gardien de phare et morosophe, établir notre carte d'identité cosmique et terminer l'année par des jeux.
 

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Rédigé par Atelier Ecriture

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