Si j’étais un souvenir, je serais la fleur qu’elle a respirée juste avant de partir.
Si j’étais un son étouffé, je serais la chanson qu’elle fredonnait avant de s’en aller.
Si je pouvais bouger d’un seul millimètre, je partirais sur le chemin pour la retrouver.
Souvenirs d’une fleur séchée
Il y a bien longtemps, avant d’être une fleur séchée, j’écrivais chaque jour mes pensées. Je n’en étais pourtant pas une, plutôt une fleur sauvage qui se laissait doucement effleurer par le vent.
Ce jour-là, au début du mois de juin, il y avait eu de l’agitation dans la maison qui se trouve au centre de mon jardin. J’ai bien reconnu les voix qui s’entrechoquaient. Surtout celle qui m’était familière, sa voix à elle, ma jeune amie. Celle qui venait régulièrement gambader parmi ma grande famille d’herbes folles, de coquelicots et de fleurs souvent sans importance pour les humains. Elle est venue, comme à chaque fois que le ton montait trop haut entre elle et son père, caresser les brindilles et les corolles et respirer délicatement nos parfums discrets.
Elle s’est attardée sur mes pétales orange. Je ne sais pas pourquoi c’est moi qu’elle a choisie. Toute fière d’avoir été l’élue, je faisais bien attention à garder le corps droit et la tête haute. Alors elle s’est mise à fredonner quelques notes, au rythme du vent, comme une berceuse qu’on chante pour calmer un enfant. Je ne comprenais pas les paroles bien sûr, mais sa voix était si douce qu’elles ne pouvaient être que bienveillantes. Il me semble qu’il s’est mis à pleuvoir car ma corolle a reçu quelques goutes d’eau qui tombaient de ses yeux.
Soudain elle a tourné les talons et s’est dirigée vers la maison. C’est la dernière fois que je l’ai vue. Elle n’est jamais revenue nous saluer mes sœurs et moi. Je n’ai plus entendu sa chanson, ni sa voix d’ailleurs. Le temps a dû s’écouler depuis mais combien de jours je ne saurais le dire. Le temps des fleurs est si différent du temps des humains. Peu à peu j’ai commencé à perdre de la vigueur, le vent pourtant léger se faisait plus agressif et décoiffait mes pétales.
Un jour quelqu’un m’a cueillie, emportée loin de mon champ et mise dans un bouquet de fleurs séchées posé sur la table du salon de la maison. Elle, elle n’est pas revenue respirer mon parfum, ni caresser ma corolle, ma beauté avait disparue, ma jeune amie aussi.
Pourtant je ne désespère pas de la retrouver un jour. Qui sait où vont les fleurs séchées quand les humains n’en veulent plus ?
Créée en 1933, « Intermezzo » est une comédie poétique et fantastique en trois actes qui oppose le rationalisme du quotidien à la magie de l'imaginaire.
Elle commence par la création d’une commission de 4 personnes : le Maire, le Droguiste, le Contrôleur des Poids et Mesures et l’Inspecteur.
Résumé de la pièce :
Dans un village français, à l’ambiance sous-préfectorale, le quotidien est perturbé par la présence d'un Spectre. Isabelle, une jeune institutrice poète et idéaliste, a pris l'habitude de lui donner rendez-vous chaque soir pour tenter de percer le mystère de la mort et du bonheur absolu. Mais, sous l’influence de ce spectre, l'ordre établi bascule : les tirages de la loterie récompensent les nécessiteux et la justice devient équitable.
Cette harmonie poétique dérange les autorités. L'Inspecteur, personnage rigide et incarnation du bureaucratisme bourgeois, débarque pour rétablir la normalité. Il voit dans ce spectre une menace pour la République et la raison et veut le « prendre mort ou vif » .
Isabelle hésite entre l'amour du Spectre (l'inconnu, la mort, l'idéal) et celui du Contrôleur, un homme simple, vivant et ancré dans la réalité. Prise d'un malaise alors que le Spectre s'efface, elle est ramenée à la vie par une « symphonie » de bruits familiers du village (le bavardage des voisines, les rumeurs du quotidien). Isabelle choisit la vie terrestre, acceptant la banalité du monde des vivants. Le « bruit de la vie » qui fait taire la mort.
Choix de l’acte à jouer :
L’acte I parce qu’il a une bonne dynamique de groupe ; il met en place l’intrigue, le conflit entre le monde rigide des adultes, de la bureaucratie et l'univers poétique d'Isabelle. Les personnages sont hauts en couleur ; chaque rôle doit offrir un vrai plaisir de jeu, entre comique de caractère, poésie et ironie.
Personnage choisi :
Le Droguiste :
Dès l'Acte I, il ne se contente pas de tenir son rôle de commerçant : il s'attribue une fonction théâtrale explicite, celle d'assurer la « transition ». Une invention poétique originale.
Dans Intermezzo, le Droguiste et l'Inspecteur incarnent deux visions du monde irréconciliables. Placés de part et d'autre de l'intrigue, ils orchestrent chacun à leur manière le rapport de la communauté au mystère et à la poésie.
Les petites morts de la vie sont les passages obligés pour grandir et accéder à l'ouverture d'un monde promis
Isabelle est sur le point de dire adieu à sa virginité et en mourant à l'enfance elle se joint à l'appartenance humaine comme à une fatalité attendue.
Dans cette nouvelle vie elle ne sera plus et recevra en échange de l'amour un corps nouveau, d'autres données où l'ordre, la hiérarchie, la communauté, l'intérêt général orienteront ses idées et ses actions futures jusqu'à sa vraie mort
'' ...et toutes elles seront toujours ainsi et c'est là toute l'aventure des jeunes filles...'' p : 172
C'est par un réquisitoire que le spectre en une phrase très longue fait la description de ce monde suspendu de la jeune fille ; par cette déclamation cynique il brosse l'ordre humain dans le devoir de transmission ;
et le spectre qui ma foi est un exutoire bien commode pour dire les choses délicates sans se mouiller annonce en oracle :
« ...mais soudain l'homme arrive...'' D'une manière doucement féroce on se moque allègrement de ce spécimen humain que toute l'animalité de prédateur sait déployer en arguments pour lever le gibier et le pousser jusqu'à l'apothéose finale ce qui au fond est d'une banalité attendue !
''...Assises dans les prairies,...''
Je retiens cette polémique étayée par un ou deux verbes qui guident le flot de la phrase pour arriver sur un point d'orgue : Mais soudain...
Voilà une version improbable mais pressentie pour faire pendant à cette belle phrase ;
Elles, debout dans les prairies, leurs frisbees battant l'air fouetté ou bien observant à la jumelle le passage futuriste d'un convoi en transit souhaitent la bienvenue à l'étranger par baiser voltaïque en notant d'éclaboussures d'arguments les dessins incertains d'un monde annoncé derrière l'écran brouillé d'un documentaire assourdissant, elles existent ombres crues dans leurs chambres closes, elles, chatoyantes et lumineuses l'été, piquantes voir mutines tout l'hiver comme l'espoir revenu chaque saison ; elles se glissent délicatement dans le costume du monsieur épinglant à droite, pinçant à gauche, giflant là si bien que les divinités du monde les prennent non pour l'humanité dans son enfance mais pour l'enfance éternelle ressuscitée enfin dans le chaos général et la gente bien morbide, elles, insultant sans pensées ni rémissions et sans fondement aucun elles attaquent tout terrain demandeur et se frayent et se servent sans vergogne un passage supposé pour leur avenir promis !
C'est toute la magie de Giraudoux pour transformer l'histoire banale de l'homme ; un langage poétique se développe jusqu'à la symphonie extraordinaire de la vie ordinaire
Si j’étais un souvenir je serais la reine de beauté dans un champ de lavande.
Si j’étais un son étouffé, je serais la vibration d’un tonnerre lointain.
Si je pouvais bouger d’un seul millimètre, je ferais un saut d’ange.
Voilà des semaines que je vis, tête en bas, suspendue à un fil de soie. Mon parfum s’est envolé le premier, puis la souplesse de mes pétales. Je suis devenue une silhouette desséchée par l’ombre et l’immobilité. Mais je sais que j’ai gardé une certaine élégance, celle que je qualifierais de tentation immortelle.
Dans ma mémoire coule un souvenir vibrant : Un océan violet, sous le soleil de juillet, mes feuilles balayées par le souffle d’un vent léger. Mon habit d’un orange éclatant, aux reflets mordorés donnait à mes pétales un double voile de beauté. J’étais devenue le reine au cœur d’un champ de lavande bercée par la caresse d’un tendre baiser sous ma robe satinée.
Chacun admirait mon allure gourmande dans ce contraste parfait, silencieux et parfumé.
Aujourd’hui, déposée dans un panier en osier, sur un lit de dentelle, je vis dans la tiédeur et l’ombre d’une pièce. Le monde extérieur n’est plus pour moi qu’un timide murmure, un son étouffé, un tonnerre lointain qui s’apaise. J’ai pourtant l’impression qu’une flagrance captivante flotte autour de moi et me rassure.
Si je pouvais bouger d’un seul millimètre, je ferais un saut d’ange. Un vol gracieux, souple, ouatiné pour voleter dans l’air comme un flocon d’or en fête. Je viendrais me poser délicatement sur le bureau de celui qui m’a soigneusement gardée en souvenir de la magie de ces instants qui ne s’oublient jamais.
Je suis née au printemps du siècle dernier. Ma famille est un jardin aux couleurs multicolores de l’arc en ciel.
Petite fleur, j’adorais les rayons chaleureux du soleil sur mes jeunes pousses, la fine pluie pour ma désaltérer. Ma mère, protectrice, de sa belle corolle pourpre me défendais des voraces ennemis.
Un jour, l’homme est venu la prendre ainsi que ses sœurs pour l’exhiber, dans un vase sur une belle table argentée, d’où je la voyais osciller, danser sous la brise au son de la musique ; une valse de Vienne m’a expliqué mon cousin, le Dahlias. J’ai tant pleuré de ne plus la voir, la ressentir à mes côtés que mes feuilles se sont flétries.
Pourtant, le temps a fait son œuvre. Il devient parfois, un allié, un ami, celui qui réconforte qui pardonne. Les caresses du soleil, les rayons de lune argent sont les nourritures célestes qui m’ont vu grandir.
Aujourd’hui, je me sens rayonnante, éblouissante, de mes pétales orangés striés de nervures dorées. Bientôt, je sais qu’un amour viendra me cueillir, à la fraiche rosée du matin. J’aime à penser, rêver, qu’immortelle, mes feuilles devenues couleur de brume, mon bouton encore dressé sous ma corolle brunie par le temps resteront le gage d’un amour enflammé, oublié dans une partition, une sonate, une petite valse au refrain entrainant de la vie.
Je t'aime, un peu , beaucoup, je n'entends plus cette douce musique, mes pétales et mon cœur sont flétris. Sans eau, j'ai perdu ma jolie parure d'un vert doré, mes pistils parés de mille feux sont éteints, et mon cher et tendre bourdon me délaisse
Soudain , parmi tous mes états d'âme, un souvenir joyeux apparaît dans mon esprit, je me vois parader au milieu du buisson, droite comme un I, j'étais très belle, je ressemblais à une étoile à son firmament, légère comme une plume tapie dans l'immensité de mon espace. J'illuminais sur ma haute tige robuste, le bouton d'or et les coquelicots, j'étais radieuse, heureuse de vivre. Perdue dans mes pensées, je n'entends plus le son étouffé des abeilles qui butinaient mon nectar sucré, tout en me faisant la causette.. Le son mélodieux qui me berçait me donner aussi une folle envie de danser au crépuscule, sur un rythme joyeux, pourquoi pas m'envoler comme mon ami le colibri dans le ciel. Alors saisie par mon aspect sec et fragile, je regarde mon galbe dans le reflet de la mare un brin asséché, je dirais plutôt une flaque, cette silhouette défraîchie à qui l'on ne dira plus :
je t'aime, un peu beaucoup, c'est triste de ne plus être aimé.
Mais j'ai la caboche dure, je n'ai pas dit le dernier mot, j'ai encore de l'allure.
Je sais, que parmi mes amies, quelques uns ou quelques unes, auront encore pour moi un joli coup de foudre et m'adopteront pour finir dans un joli vase de cristal au milieu de leur salon et pourquoi pas m'aimer encore, ? afin de me planter dans un endroit un peu protégé des rayons du soleil, au bout de leur jardin, comme cela la saison prochaine je renaîtrai belle et radieuse, en faisant un clin d’œil à la vie.
Si j’étais un souvenir, je serais une rose qui provoquerait des éclats de rire qui ferait rêver.
Si j’étais un son étouffé, je serais une flute au sourire timide.
Si je pouvais bouger d’un millimètre je ferais un clin d’œil à la vie.
Je suis née dans un beau jardin. Il y a si longtemps que seuls mes souvenirs me restent.
Je suis une fleur oubliée dans un manoir qui n’a plus son luxe d’antan.
Le jour où je suis née, éclose d’un joli bouton de rose, j’étais fière des couleurs flamboyantes de mes pétales. Au gré de la brise j’exhalais toutes les plus belles flagrances que j’étais capable de produire à l’aube de ma vie
Maintenant je dors dans une boite dorée au fond d’une malle abandonnée par la petite fille triste qui avait pris soin de moi. Avant que je ne fane elle m’avait fait sécher pour prendre cette couleur sépia si terne que je ne me reconnaissais plus. J’ai fini par me perdre dans un long sommeil sans rêves.
Ce fut une belle histoire et j’en suis encore tout émue en me remémorant ces instants magiques que j’aimerais vous raconter.
Ce matin là une petite fille triste entra dans la roseraie et s’assit tout près de moi en pleurs ;
Alors je mis tout mon cœur à jouer avec le vent et à me laisser entrainer dans une danse folle au risque d’en perdre mes pétales.
Soudain cette petite fille me vit et me parla comme si j’étais une personne vivante.
Je m’appelle Aurore. Comme tu es belle ! tu sens si bon, veux-tu être mon amie ?
Personne ne m’aime ici, ma belle mère ne pense qu’à ses toilettes et m’envoie sans arrêt à la nurserie.
Je ne pouvais pas parler mais je pouvais avec mes feuilles, mes pétales et mes tiges me servir du vent pour jouer une mélodie comme si j’étais une flute timide
Dès qu’elle entendit l’air, elle eut un grand éclat de rire qui chassa sa tristesse et effaça ses larmes.
C’est si joli cet air de flute que j’ai cru entendre ma Maman jouer de la flute traversière. J’aimerai être une musicienne et chanter des beaux airs d’opéra mais personne ne veut m’écouter et m’apprendre à chanter.
Surprise, ce fut plus fort que moi, je jouai Papageno de la flute enchantée, comme si je connaissais depuis toujours cet air. Comment cela était-il possible alors que j’étais une fleur immobile dans un buisson de roses ? Toutes les roses autour de moi se mirent à m’accompagner comme le ferait un orchestre.
Aurore se mit à sautiller de joie et chanta l’air sans en connaitre les paroles
J’étais née rose dans un jardin enchanté.
Demain je reviendrai avec des partitions de ma Maman que j’ai trouvées, me dit-elle.Je pourrai m’entrainer avec toi, peut-être. Est-ce que tu veux m’aider ?
Il n’y a que des petites filles pour croire en leurs rêves, c’est la magie de l’enfance.
Ainsi, tout le printemps, elle me montra les musiques qu’elle voulait apprendre. Je m’étonnais de pouvoir les reproduire avec mes consœurs les roses pour l’accompagner dans ses exercices de chant.
Nous enchainions, Rakmaninov, Nabuccho, la flute enchantée, La Traviata et bien d’autres encore.
Puis vint la fin du printemps, ne pouvant pas parler, je lui jouai le requiem de Mozart pour lui montrer que j’allais bientôt la quitter car j’allais faner.
Elle comprit vite le message et devint bien triste. Je crus voir apparaitre une larme au coin des yeux.
Je veux te garder avec moi pour toujours car tu m’as aidée et maintenant je peux prouver à ma famille que je suis capable de devenir une grande cantatrice.
D’émotion je me déplaçai d’un millimètre comme pour faire un clin d’œil à la vie et à l’épanouissement d’Aurore. Je vais devenir une rose éternelle.
Le lendemain elle vint avec une paire de ciseaux.
Est-ce que je peux te cueillir et te faire sécher ? Je te garderai avec moi pour toujours.
Je penchai ma tête fleurie pour lui donner mon accord et délicatement elle coupa ma tige et me fit reposer sur un joli mouchoir brodé.
Pendant quelque temps je suis restée dans sa chambre à l’honneur.
Puis elle grandit, devint une grande cantatrice et m’oublia.
Je me suis retrouvée au fond de cette boite, peut-être rangée par des domestiques pour faire de la place.
Au fil des années de cette solitude, délaissée au fond d’un grenier, j’avais perdu la notion du temps.
Un jour une autre petite fille trouva, par hasard, une jolie boite dorée et m’ouvrît.
En me regardant, elle éclata de rire et me dit :
Tu as une drôle de couleur sépia et tu me fais penser à une note de musique. Tu as dû compter beaucoup pour quelqu’un pour être dans un si joli coffret.
Ce fut ce rire qui me réveilla de ce long sommeil et ravivèrent mes souvenirs