La pluie a renoncé. L’orage s’éloigne. La musique céleste va tonner sous d’autres cieux. Le Glas, triste résonance d’une fin de vie, s’en va ; le service funéraire terminé, le curé, aidé par un vétéran du village, range les objets du culte avec dévotion. Le vieux Ciano est parti, terrassé par la vie. Une vie qui, dans ce coin de montagne, fait de vous un vieillard à cinquante ans. Des étés étouffants où l’air peine à satisfaire vos poumons et des hivers de froid et de gel qui s’emparent de votre corps et le tétanisent. Ici, pas de charbon, peu de bois… Certains survivent... D’autres pas ! Ciano dirigeait la maison communale avec sagesse. Qui le remplacera ? Restera-t-il, bientôt, suffisamment d’hommes capables de manier le pic et la pelle pour creuser les prochaines tombes ? Don Pietro, la quarantaine, à moitié chauve, petit et le teint gris de ceux qui ne mangent pas tous les jours à leur faim, se noie dans le désespoir. Son village va mourir en emmenant avec lui ses fidèles, un par un, dans le petit cimetière qui jouxte la chapelle. Son aide vient le saluer et part vers ses obligations sans se retourner. Pietro reste seul.
Il a l’habitude. Le matin à huit heures il célèbre sa première messe, tête à tête, avec l’homme sur la croix. Il lui fait beaucoup de reproches. Et pourquoi ceci ? Et pourquoi cela ? Quand, enfin, il se rend compte que sa fougue l’entraîne vers des chemins contraires à sa foi, il se calme et termine son office dans un mélange de piété et de frustration.
Sa vocation le prédestinait à la bure la plus rugueuse, enfermé dans un monastère perdu au centre d’un paysage sans nom. C’est ce qui fut. Il s’y trouvait bien. L’obéissance qu’il devait à sa congrégation convenait à celui qu’il voulait être. On l’avait baptisé : Frère Pietro. Seulement, la volonté divine avait placé sur son chemin Don Marco, confesseur du monastère, qui devina en lui un meneur d’âmes, qui fit en sorte qu’il soit le curé du village qui l’avait vu naître. Village qui fuyait le monde, pierre par pierre. Seul le cimetière donnait des signes de prospérité. Tellement qu’il avait dû se résoudre à bénir quelques arpents de terre profane pour enterrer dignement ceux qui partaient rejoindre les anges. La plupart des maisons n’étaient plus qu’un immense tas de gravas de murs écroulés. Le toit de la vieille école donnait un refuge à tout ce qui s’était affaissé sous elle. Un bout du tableau noir dépassait d’un nid de tuiles rondes réduites en miettes.
Seule, la place centrale, son monument aux morts et le café du coin avaient tenu le coup. Le patron du bar était le maire et le seul commerçant de cette pauvre communauté. On y trouvait de tout… Sauf ce qu’il n’y avait pas, auquel-cas il fallait se rendre en ville pour répondre à ses besoins.
Tout à ses pensées, il n’entend pas l’homme qui fait son entrée dans la chapelle. Les deux chandelles qui illuminent l’autel ne parviennent pas à lutter contre un début de crépuscule décidé à imposer sa loi. Elles donnent une lueur vacillante qui essaie de se conjuguer avec les courants d’air offerts par la vétusté des vieux murs lézardés. L’homme sort de la pénombre en s’approchant de l’autel et l’interpelle :
- Bonjour curé ! Que la bienveillance du seigneur des lieux se penche vers toi ! Comment vas-tu camarade d’enfance ?
- Brutto ! Il ne manquait plus que toi. Ne me dis pas que tu viens te confesser, la nuit approche et je ne voudrais pas me coucher trop tard.
L’homme imposait sa taille et la largeur de ses épaules à l’étroitesse de l’allée qui séparait les deux rangées de bancs en bois vermoulus de la chapelle. Une épaisse chevelure noire couronnait un visage à la fois dur et souriant, mais non dépourvu d’une bonhommie naturelle. Son allure désinvolte nimbait sa silhouette d’une confiance insolente. Cette chapelle l’avait vu naître, comme son ami Pietro. Leurs mères respectives leur avaient donné naissance sur le parvis de la maison de Dieu dans l’indifférence générale. A cette époque, il était de bon ton de porter ses soucis sur ses épaules, sans les faire partager aux autres. Mais, même dans la misère, ils avaient appris à lire dans cette petite école qui avait rendu l’âme. Plus tard, chacun avait choisi sa route.
Adolescent, Brutto était parti quelques années, on ne sait où. A son retour il s’était installé en ville, mais revenait souvent respirer l’air de son enfance tout en s’intéressant à l’évolution de la gent féminine qu’il avait fréquentée enfant. Quand une question se posait, il allait toujours au fond des choses… Pour ainsi dire.
Pour l’heure, il venait rendre visite à Pietro.
- Allons curé, je viens à toi animé des meilleurs sentiments que l’on puisse avoir dans cette maison de paix.
- Si tu viens habillé de tes seuls sentiments humanitaires, prends garde à ne pas t’enrhumer car je te vois nu comme l’enfant qui vient de naître, mais… en moins innocent... Car vois-tu, je suis au courant de toutes tes frasques et je frissonne de peur à ce qui t’attend le jour du jugement dernier.
Brutto se pencha vers Don Pietro et posa un regard intéressé sur lui.
- Dis-moi curé, tu m’as l’air d’être au courant de bien des choses… Je dirais même de trop de choses. Aurais-tu organisé un réseau d’espionnage ?
Un petit sourire vint fleurir sur les lèvres minces et gercées de Don Pietro.
- Pas besoin de réseau. Le confessionnal ouvre la porte de toutes les âmes. Elles viennent à moi se faire pardonner leurs turpitudes et, sans briser le secret de la confession, je peux te dire que leurs pénitences sont de plus en plus sévères. D’ailleurs, le secret de la confession est bien en péril… Vu l’état du confessionnal, toutes ces pipelettes voient et entendent tout. Les sourdingues sont carrément à côté de moi et en profitent pour donner leur avis. Je ne me met pas en colère car c’est leur distraction du samedi. Je tiens à ma clientèle et je veux la revoir le dimanche et...
Don Pietro se tourna vers Brutto, le regarda fixement et dit :
- Tu ne t’étonneras pas si ton nom circule ? Certaines t’ont baptisé Belzébuth, d’autres… L’enchanteur. Excuse-moi du peu ! Tu fais des dégâts et je crains pour toi une réaction du proche environnement de ces dames et demoiselles.
- Si c’est à cause de moi, pourquoi les punir ? Et puis que connais-tu, toi, de la vie ? Les veuves revivent, les mariées renaissent et les célibataires découvrent. Si j’osais, je parlerais de résurrection… Mais je n’ose pas ! J’ai bénéficié d’une bonne éducation, que ma sainte mère m’a prodiguée avec l’aide d’un chat à neuf queux qui avait sa place près de mon lit… Sans doute pour avoir moins de chemin à faire.
Rappelle-toi, Curé, comment nous sommes nés. Devons-nous quelque chose à un de ces bougres qui ont laissé nos mères dans la boue ? Les femmes ont détourné la tête pour éviter d’avoir du remord. Et aujourd’hui, elles me regardent et me veulent. Moi, par vengeance, je les prends et je les rejette, quel que soit le nom dont elles m’affublent.
Les hommes, eux, étaient trop fiers pour baisser les yeux sur la misère de nos mères. Fiers de posséder un bout de terre, si dur à travailler, qu’ils ne suffisait pas à les nourrir toute l’année. Ils les fermaient quand leurs femmes se donnaient pour quelques pièces à des voyageurs argentés... Tu sais que je dis la vérité, Pietro. Je n’invente rien. Nous sommes, toi et moi, les enfants de courants d’air qui n’ont fait que passer, sans s’arrêter. Le temps, un soir d’hiver, d’une soupe, et d’une couche où ils se réchauffaient dans les bras d’une pauvresse… Alors tu sais, Ciano et les autres ne font pas partie de ceux à qui je manifeste mon respect.
Don Pietro, malgré sa connaissance de l’être humain, peinait à trouver ses mots.
- Brutto, je sais, je sais ! Les sentiments n’ont pas le même poids ici qu’ailleurs. Dans notre village, la pluie noie, au lieu d’abreuver, la soif légitime de la terre, le soleil grille et brûle les sols. Quand à la neige, elle se contente de recouvrir d’un linceul des terres stériles. En ces temps de notre enfance, la paroisse n’avait pas de prêtre. Seul un diacre prodiguait les sacrements et enseignait aux enfants la parole du Seigneur, les jours de catéchisme. Aujourd’hui peu de choses ont changé. Mon arrivée, il y a deux ans, a chamboulé leurs habitudes, mais ils s’y sont fait. Il faut oublier le passé Brutto. Laisse les morts reposer en paix.
Tiens, à propos, j’ai placé Ciano à côté de ta mère. J’espère qu’ils profiteront de leur temps libre pour discuter et se réconcilier. Qu’en dis-tu ?
- Je n’ai jamais aimé Ciano, mais pas au point de lui souhaiter un purgatoire aussi pénible. Il va en baver, ça c’est sûr ! Mais... Si nous parlions turpitudes... Après tout c’est toi qui a levé le lièvre en dénonçant les miennes. Il paraîtrait que les pénitences que tu infliges à ces pauvres âmes perdues sont très imaginatives. Ce qui devait se traduire par un certain nombre de prières, si mes souvenirs sont exacts, ne suffit plus pour obtenir l’absolution. Il se trouve que j’ai entendu parler de certaines innovations en la matière. Je me suis laissé dire que certaines de ces pécheresses font pénitence par où elles ont péché. Tu m’en diras tant ! Reconnais que ces bruits qui courent interpellent, à juste titre, les gens ignorants comme ton serviteur. Qu’en penses-tu ? Toi ! En tant que spécialiste…
- Si Dieu a estimé nécessaire les bruits qui courent, c’est justement pour qu’ils courent et ne s’arrêtent nulle part. Il a aussi jugé nécessaire de créer des êtres faibles dotés d’une intelligence propice aux absences de compréhension. Les écritures disent qu’il faut de tout pour faire un monde. Et je le crois...
- Par Dieu qui nous écoute, Pietro ! Je te savais érudit, intelligent… Mais malfaisant à ce point, franchement je ne comprends pas que l’on ne t’ai pas encore remis la crosse du pasteur. Je devrais pouvoir me flatter d’avoir un évêque dans mes relations.
- Tais-toi Brutto ! Tu ne comprends rien à rien. Retourne en ville voir tes amis. Ceux qui sont bien habillés, qui parlent un langage châtié et qui ont des manières de chats de luxe.
- C’est toi qui ne comprends rien Pietro, ces gens-là ne sont pas de notre monde. Ils parlent de guerre et d’armes alors qu’aucun d’eux n’a jamais fabriqué un lance pierre. Ils jouent les gros bras, mais n’ont jamais eu à défendre deux ou trois billes, à la récréation, en employant les poings. Ils fument des horreurs sans n’avoir jamais volé une gauloise dans le paquet de leurs parents.
Hé ! Qu’elle est cette odeur ?
Le nez de Brutto s’était crispé, agressé par l’âcreté de cette émanation qui rôdait encore dans la chapelle.
- C’est l’encens, quand j’ai béni le cercueil de Ciano. Je n’ai pas regardé à la dépense. Je veux que son âme ne se trompe pas de route.
- On parle toujours d’odeur de sainteté dans les églises, vous pourriez faire un effort, je suis sûr que des parfums plus suaves attireraient davantage de fidèles.
- Brutto ! Pourquoi ne viendrais-tu pas à la messe dimanche ? Tu seras en pays de connaissance, elles viennent toutes manger la chair du Christ. Elles chantent aussi, pas très bien, mais ça leur fait une distraction. Tu es bien placé pour savoir qu’elles sont rares ici. Les hommes ne viennent pas. Ils jouent aux boules sur la place et prennent ensuite moult apéritifs pour oublier l’existence qui est la leur.
- Je viendrai avant la messe, Don Pietro. Je veux me confesser. Je n’accepterai de le faire qu’avec toi.
- La messe est à dix heures. Vient à six heures. Je ne voudrais pas sonner la cloche en retard.
- Je suis déjà curieux de connaître la pénitence que va me coûter mon comportement scandaleux. Mais devrai-je ensuite y renoncer ?
- Prévois de déjeuner tard Brutto, très tard... En certaines circonstances, il faut ce qu’il faut… Tiens ! J’aimerais assez que tu me parles de ces terres que tu achètes pour un prix dérisoire à des vieux propriétaires du village. Nous aurons tout le temps après l’office. Ah ! Je ne t’ai pas dit que les fidèles s’embrassent à la fin de la messe, en signe de paix.
- J’aime assez cette façon de faire connaissance avec ses voisines. On peut ne pas se limiter et serrer dans ses bras les personnes que l’on aime bien ?
- Les femmes et les hommes sont séparés. Tu ne devras manifester la paix qui habite ton cœur qu’aux rares mâles, trop vieux pour jouer aux boules sur la place… Désolé !
- Tant pis ! Je me mettrais au fond de la chapelle en laissant deux ou trois bancs d’écart entre eux et moi. Je crains qu’ils ne se rasent pas le dimanche. Je m’en voudrais que leurs barbes agressent ma peau de jeune premier que les dames adorent caresser...
Don Pietro leva ses mains pour faire taire Brutto.
- Ne te plains pas, si ta confession est sincère, il se pourrait que dans un élan de générosité absurde, je t’accorde l’absolution.
- Laisse moi rêver à ce miracle, Pietro, et à dimanche.
Ce dimanche la cloche ne faillit pas et tous les paroissiens habituels se pressaient sur leurs bancs. Comme à l’accoutumé, le côté des dames était complet, celui des hommes était occupé par trois vieux et n’avait qu’un seul fidèle de plus. Brutto était venu, mais à dix heures. Assis à la dernière rangée, sur un banc qui ne demandait qu’à perdre un de ses pieds, il eut la patience d’écouter l’office avec respect sans se préoccuper des regards curieux ou connaisseurs que lui lançaient certaines dames.
La messe est finie ! Don Pietro libéra ses ouailles et quitta l’autel pour se changer et remettre les objets du culte à leurs places.
Brutto se leva, traversa la chapelle et vint frapper à la porte.
- Entrez ! aboya le curé dans un élan de mauvaise humeur.
- Bonjour Pietro. Je ne suis pas venu ce matin car j’avais un travail très important à terminer. Mais nous pouvons parler ici, dans le calme du presbytère. Tu m’as interpellé, la dernière fois que nous nous sommes vu, sur mes achats des terres autour du village, comme si j’étais un escroc qui dévalise les petits vieux. Tu sais que ces terres ne valent rien. Eux le savent, encore mieux que moi. L’argent que je place sur le bureau du notaire leur permet une fin de vie acceptable alors qu’ils n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Mais rassure-toi, je ne vais pas me casser les os pour essayer de cultiver sur des terrains de pierres, par contre… Je cherche !
- Et tu cherches quoi ? Fortune ? Du pétrole ? Ou quelque chose d’approchant ? Je te croyais moins bête Brutto. J’ai vu comme tout le monde que des ouvriers procédaient à des sondages. Je me suis toujours demandé qu’elles étaient tes espérances en la matière.
- Non, non Pietro, je cherche des disparus… Deux disparus qui n’ont laissé aucune trace et dont la disparition incommode une personne très très importante. Tu as dû en entendre parler.
- Non ! Et puis cela ne m’intéresse pas. Les femmes de mauvaise vie ne récoltent que ce qu’elles ont semé. Dieu,dans sa mansuétude infini, leur trouvera bien une place au purgatoire. Je le souhaite, pour qu’elles puissent retrouver les chemins du ciel.
- Pietro ! Qui t’a parlé de femmes ? Tu me donnes du soucis mon ami. Vois-tu, je ne suis plus Brutto, je suis l’inspecteur Bruttini de la police criminelle. L’enquête concernant ces deux femmes avance à petits pas. Les sondages de terrain nous ont emmenés à proximité de l’extension du cimetière. Sans résultat, je dois le reconnaître. Jusqu’à hier. Ce matin, la police scientifique m’a contacté pour une trouvaille qui confirme le témoignage de quelqu’un qui n’a pas apprécié tes pénitences. Et et qui, bien que tardivement, s’est décidé à nous faire part d’un comportement insolite. Cette quelqu’une, devrais-je dire, t’a vu, une nuit, creuser à coté de la terre sanctifié, à une époque qui correspond au début des recherches. Nuit de pleine lune, pas de chance elle t’a formellement reconnu. Il faut dire que tu leur laisses des souvenirs inoubliables. Tu es tellement prés de tes pénitentes que tu as oublié que : Qui aime bien châtie bien. Toujours est-il que des corps ont été déterrés… Deux ! Et féminins… Peut-être de mauvaises vies ? Va savoir ? Les analyses répondront à de nombreuses questions.
Don Pietro, le juge est un peu curé, à sa façon, je te conseille vivement de te confesser. Pour l’instant, je te signifie ta garde à vue. Si tu me promets de bien te tenir et de m’accompagner sagement à ma voiture, je ne te passerai pas les menottes.
- Ton absence, c’était donc ça ! Tu es flic !
- Comme vous me l’avez dit, Dieu et toi, il n’y a pas bien longtemps : Il faut de tout pour faire un monde.
Fernand