GUILLAUME APOLLINAIRE
C' EST L' HIVER 1915
C' est l' hiver et déjà j' ai revu des bourgeons
aux figuiers dans les clos Mon amour nous bougeons
vers la paix ce printemps de la guerre où nous sommes
nous sommes bien là-bas entends le cri des hommes
un marin japonais se gratte l' œil gauche avec l' orteil droit
sur le chemin de l' exil voici des fils de rois
mon cœur tourne autour de toi comme un kolo où dansent quelques jeunes soldats serbes
auprès d' une pucelle endormie
le fantassin blond fait la chasse aux morpions sous la pluie
un belge interné dans les Pays-Bas lit un journal où il est question de moi
sur la digue une reine regarde le champ de bataille avec effroi
l' ambulancier ferme les yeux devant l' horrible blessure
le sonneur voit le beffroi tomber comme une poire trop mûre
le capitaine anglais dont le vaisseau coule tire une dernière pipe d' opium
ils crient Cri vers le printemps de paix qui va venir Entends le cri des hommes
mais mon cri va vers toi mon Lou tu es ma paix et mon printemps
tu es ma Lou chérie le bonheur que j' attends
c' est pour notre bonheur que je me prépare à la mort
c' est pour notre bonheur que dans la vie j' espère encore
c' est pour notre bonheur que luttent les armées
que l' on pointe au miroir sur l' infanterie décimée
que passent les obus comme des étoiles filantes
que vont les prisonniers en troupes dolentes
et que mon cœur ne bat que pour toi ma chérie
mon amour ô mon Loup mon art et mon artillerie
ARTHUR RIMBAUD
RÊVE POUR L' HIVER 1870
L' hiver nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.
Tu fermeras l' œil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.
Puis tu te sentiras la joue égratignée...
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courras par le cou...
Et tu me diras : '' cherche '' en inclinant la tête
Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
Qui voyage beaucoup...
SUZY DESROSIERS
22 DECEMBRE
Neigent les silences
Sur la blancheur
De la nuit
Des brouillards de froidure
Chagrinent
La canopée endormie
Des houles de flocons
Refleurissent
Le sol en apnée
La lune
Dessine
Des ombres de lumière
Sur les bancs immaculés
Il fait hiver
SABINE SICAUD 1913/1928
POÈMES D' ENFANT 1926
Laissez tomber les plumes de la neige...
Les oiseaux qui les ont perdues
Apportent des nouvelles toutes blanches...
Les ailes qui les ont perdues
Ont plané sur les Finlande et les Norvège.
Elles ont caressé des forêts blanches
Et les vertigineuses étendues
Où le soleil frileux, si peu de temps, se penche
Oh ! Pourquoi balayer les plumes de la neige !
Elles parlent de soleil blanc comme la lune
Et de lacs blancs où les traîneaux courent si vite...
Elles parlent de légendes au clair de lune
Et de cabanes où les ''tomtes'' nous invitent.
Des ailes ont semé leurs plumes, une à une...
MES HIVERS DE PEINTRE
L' hiver j' ai des œillères...
Sous les volets clos
Un murmure mouillé,
Un murmure feutré
Écrase le béton...
Il pleut ! Une pluie
Intime solitaire
Pluie, plantes
Conversent sérieux
banal échange...
Il pleut
Mon besoin d' eau m' invite
Là dehors à marcher dans le mouillé
Les pas mouillés
Nous conduisent
Au mouillé de la piscine
Où l' on glisse comme l' anguille
Et l' on trace comme limace
Pour oublier l' hiver de la pluie
Tout est liquide
L' HIVER LA LUMIÈRE
Marcher – bouger - j' suis la perspective des rues
Inondées de lumières où les arbres
Là-haut
Tout nus griffent le ciel cru
Marcher sur l' hiver où l' air cinglant
Cisaille les oreilles, assèche le blair
Et fend la peau
Marcher rigide et durci
C' est siiiiii bon la chaleur
Pour les oranges bien mûres
Et les citrons bien jaunes
Pour les jus bien acides
Et moi je salive après tant de goûters
Humblement expose
Mon bout de peau
A la lumière pâle
Qui flashe et me brûle
Doucement, c' est si bon...
Marie-Thérèse Hoarau