Je m’appelle Émilie. La vie a pris possession de mon âme un soir d’automne, dans une ancienne maison de campagne appartenant à ma famille. La pluie crépitait sur les vieilles tuiles, les flammes dansaient dans l’âtre d’une cheminée de pierres et je dormais dans la douceur des bras de ma mère.. Mon avenir, veillait sur moi avec tendresse.
Dès que j’ai su marcher, j’ai aimé mes chaussures. Plus tard, je lançais une balle à mon chat et nous faisions la course pour l’attraper. Mistigri gagnait toujours. N’ayant pas encore appris à perdre, je gardais une petite rancune à mon chat, et je me pris à moins aimer mes chaussures, les rendant responsables de mes défaites. La maternelle et les autres filles m’apprirent à dire non ! On disait de moi : Elle a du caractère ! En fait, je venais de découvrir les avantages de l’égoïsme. Le soir, dans mon lit douillet, je me reprochais mon comportement, mais j’avais une fâcheuse tendance à devenir sourde... Le remord n’avait pas encore atteint ma juvénile conscience. Jusqu’à ce que…
J’avais six ans quand mes parents me donnèrent une petite sœur à aimer. On la baptisa « Marie » Ce fut un choc ! Je devenais « Émilie, la sœur aînée » ! Je décidais d’être digne de mon nouveau statut et de toujours la protéger. Pour me remercier des sentiments plein d’amour, que je vouais à ma sœur, mon père me fit un cadeau :
- Je t’offre ce miroir Émilie, il sera pour toi un vrai confident, et il ne ment jamais. Tu remarqueras qu’il n’est pas rectangulaire, l’arrondi de son cadre de bois ciré ne blessera jamais les mains douces qui le caressent. Aime-le... Regarde son reflet chaque jour, et il répondra à tes questions. Tu verras…
Dés lors, Je passais des heures à t’interroger, mon ami miroir. Tu me disais que j’étais belle et ma candeur ne demandait qu’à te croire. Mais tu n’as pas tardé à freiner la satisfaction que me procuraient tes compliments..
- Attention ! Disais-tu. Prends garde à ne pas semer tes sentiments aux quatre vents. Aimer et offrir son amour est louable, mais les princes charmants ne sont pas toujours ce que l’on croit... Regarde plutôt autour de toi et tu trouveras toujours une âme qui a besoin d’être aimée…Tiens ! Souviens toi :
Il y a quelques jours, un pauvre homme, assis sur un bout de trottoir, a tendu sa main vers toi. Tu as fait un écart pour passer sans le voir, car sa misère t’a fait peur. Il ne demandait, pourtant, qu’une piécette… C’est comme si tu avais refusé une simple goutte d’eau pour étancher la soif d’un homme à l’agonie. Tu aurais pu lui consentir un regard pour qu’il sache qu’on le voit, mais tu ne lui a rien donné. Ta fierté a pris le dessus sur ce que j’essaie, en vain, de t’enseigner.
Oui, je me souviens, miroir, j’ai eu honte. J’ai voulu lui donner une grosse pièce le lendemain, mais un jour de trop était passé et il n’était plus là. Tu m’as alors glissé à l’oreille : Ne le cherche pas Émilie. Découragée, son âme lui a dit : Viens partons, je vais te confier à un ami qui te feras découvrir un nouveau chemin… Et tu ne sais pas tout Émilie ! Personne n’a accompagné son départ. Sa dépouille a été enlevée par la voirie comme un tas de feuilles mortes… Sans plus ! Aimer, sans partage, n’est pas facile, mais le premier pas que l’on fait vers l’autre ouvre notre cœur au monde entier.
Je ne savais pas qu’il était si difficile d’aimer son prochain. Personne ne m’avait appris le poids d’amour, que représentait une simple tranche de pain. J’acceptais cette leçon avec humilité.
Forte de tes conseils, je suivais avec bienveillance, l’avancée dans le temps, de ma petite sœur. Ses cris de guerre quand elle courait après Mistigri, résonnaient dans la maison comme un hymne au bonheur. L’amour ruisselait par toutes les portes, et menaçait de nous noyer… Qui plus est, ma sœur dégageait une bonté naturelle que j’étais loin de posséder à son âge.
Un jour d’hiver, un peu avant Noël, nous allions en ville, avec notre père, quand une petite mendiante attira son regard. Elle s’approcha d’elle, se pencha et lui demanda :
- Il fait froid. Tu n’as pas d’écharpe ? Tiens prends la mienne mon manteau me suffit.
La petite, apeurée, ne sut quoi répondre. Alors, Papa, ému, lui tendit le vêtement en la priant de l’accepter.
Moi, l’aînée je venais, encore, d’apprendre à aimer naturellement, sans contrepartie… Mais mon destin avait décidé qu’il était temps que j’apprenne à pleurer.
Marie était belle en dehors et en dedans. La soie de ses cheveux dorés encadrait deux yeux d’un bleu ciel pas possible tant ils vous éclaboussaient quand elle racontait l’histoire du chevalier qui tue le Dragon. Parfois elle plaignait ce pauvre Dragon qui n’était pas si méchant…
Mais, un jour, à l’âge de ses cinq ans, le dragon ne mourut pas. Le chevalier faillit à sa mission et Marie perdit ses forces à vouloir lutter contre la bête. Marcher devenait difficile, quant à courir, il ne fallait plus y penser. Elle dut garder le lit. Elle ne comprenait pas et demandait, sans arrêt : Pourquoi ? Et moi, je n’avais pas la réponse. Ses beaux yeux avaient perdu leur éclat. Seul, Mistigri amenait un sourire timide sur ses lèvres lorsqu’il venait se pelotonner dans ses bras. Il la comblait de bises. Ses ronrons et la douce chaleur de sa fourrure la réconfortaient.
Je luttais avec elle de toutes mes forces, mais l’amour que je lui portais ne suffisait pas. L’hôpital était inévitable. Quand les infirmiers sont venus pour l’emmener… J’ai pleuré. Avant qu’ils ne me l’enlèvent, je me suis penchée pour l’embrasser et lui dire :
- Tu sais que je t’aime Marie. Je ne t’abandonne pas. Je serais toujours auprès de toi.
Marie m’offrit, alors, un grand sourire et tendit ses bras vers moi. Je compris qu’ elle me faisait cadeau de sa vie. Tu sais, dit-elle, tu ne quittes jamais mes pensées. Moi aussi je t’aime ma grande sœur. Sur ces mots les portes de l’ambulance se fermèrent, le moteur rugit et le véhicule blanc s’éloigna.
Sa chambre, était décorée de petits lutins dansant sur les murs et une grande fenêtre laissait entrer le printemps et la lumière du soleil. Les infirmières s’appliquaient à donner les meilleurs soins à notre Marie. Des enfants venaient des chambres voisines et jouaient avec elle.
Figure-toi, miroir, que tes leçons n’étaient pas restées lettre morte. J’ai cherché ce que je pouvais faire pour lui apporter un réconfort moral. Surtout que Marie avait perdu ses cheveux. Je lui avais dit qu’il s’agissait d’une situation provisoire, mais Marie ne croyait pas un traître mot de mon discours. Je suis laide, disait-elle, plus personne ne m’aimera et mes camarades, ne voudront plus jouer avec moi…
- Tu crois que le soleil voudra encore réchauffer mon lit, le matin, avec ses rayons dorés ?
Cette question posée du bout des lèvres après quelques secondes de silence, m’avait anéanti. Que dire ? Que faire ? Au secours, miroir ! Aide moi, répond à ma place… Mon impuissance à trouver les mots me faisait honte, et je ne pensais qu’à fuir. L’amour qu’elle exigeait de moi était bien lourd pour mes petits bras. J’étais perdue, quand...tu vins à mon aide… Tu étais là miroir, dans le bleu de ses yeux...
Pour te prouver que c’est la vérité demain je viendrais avec le beau miroir que papa m’offrit quand tu es née. Il ne ment jamais ! Tu lui poseras la question et tes craintes s’envoleront, tu verras...Tu es encore plus belle qu’avant, ma petite sœur chérie, à demain.
Le lendemain, je vidais ma tirelire, te pris sous mon bras, et en chemin nous nous arrêtâmes à un magasin pour choisir un beau chapeau. J’avais choisi un modèle cloche, bleu clair, comme ses yeux, avec une bande blanche sur laquelle était accrochée une fleur rose. J’étais sûre qu’elle allait adorer.
Regarde Marie, « miroir » est venu te voir. Mais, tout d’abord, j’ai un beau cadeau pour toi. Je sorti de l’emballage le chapeau et le posai délicatement sur sa tête. L’absence de ses cheveux n’était plus de mise. Je retrouvais la petite sauvageonne qui enchantait ma vie. Je me dépêchais de te tendre vers elle pour qu’elle puisse se retrouver dans tes reflets. Je sais, que tu lui as parlé, et tu as glissé une ombre rosée sur ses joues pâles, dans l’image que tu lui as rendu.
Sont regard fatigué se tourna vers moi… Émilie… J’aimerais le prendre dans mes bras. Tu crois qu’il voudra ? Ses petits yeux se firent suppliant, je me dépêchait de te confier à elle tout en m’inquiétant de la voir aussi fragile. Marie t’entoura de ses bras et ferma ses yeux. Ses longs cils caressèrent son visage et un filet de sourire vint l’illuminer. Le silence qui s’était installé dans la chambre n’était troublé que par la respiration de Marie. Sur sa petite poitrine, miroir, tu accompagnais les battements de son cœur. Je vous regardais comme si j’admirais un tableau éternel. La fenêtre, ouverte, nous gratifiait d’une senteur de fleurs des champs. Soudain ! Miroir, tu faillis ! comme le chevalier, et tu ne bougeas plus… Ce fut comme si le dragon avait frappé. J’étouffais un grand cri... Et je t’ai détesté, miroir.
Ma colère fut telle que je voulu te briser en mille éclats... Mais ma vie, et peut-être celle de Marie, m’ont ramenée à la raison.
- Ta sœur l’a aimé ton miroir. Il a bercé ses derniers instants dans la sérénité. Elle est partie comme elle est venue… Sans le savoir. Regarde Émilie, son sourire ne l’a pas quitté.
La colère bâillonnait mon chagrin. Miroir ! Répond ! L’as tu vue partir ?
- Oui, Émilie, je les ai vues partir, main dans la main, avec sa vie. Oh ! Une toute petite vie, pas bien grande. Elles ont pris un chemin, encombré de fleurs qui les guidait vers la lumière. Elles gambadaient, heureuses et libérées vers un futur auréolé d’or...
Les années sont passées miroir, mon visage s’est fané, ton éclat s’est terni et ma vie, assise sur une pierre au bord de ma route, attend que je passe pour faire un bout de chemin avec moi… Marie n’est pas loin… Je le sais ! Viendras-tu avec moi ?
Fernand