MÉCANIQUE SENSIBLE

Publié le 1 Octobre 2019

On m’a fabriquée exprès pour cette scène. Une machine énorme, pleine de rouages. On m’a déposée là, dans le studio. Quelques essais pour vérifier mon bon fonctionnement et depuis, j’attends.

Une porte claque, un machiniste arrive, une caméra m’observe…

Clap ! Action !

Ça y est, ça tourne.

 

Mes rouages s’ébranlent, les dents crantées s’imbriquent aux creux des rouages d’en face. Tout cliquette, gronde, vibre, crisse… un vacarme épouvantable ! Je ne suis pas très rassurée, certaine que mes boulons vont sauter, mes vis se dévisser, mes courroies déraper, mes pignons, mes pistons s’emballer... quand Charlot est arrivé. Ah ! C’est donc ça ! Je tourne avec Charlie Chaplin… Quel honneur ! Je suis ravie mais vaudrait mieux se dépêcher, je sens que je surchauffe.

 

Charlot s’approche. Salopette sale, godillots tops grands, trop gros, burette en main, clé à molette en poche, il entreprend de me graisser le rouage. Je pressens une catastrophe en gestation… il est si maladroit ! Mais je ne peux intervenir, je suis clouée au sol, je ne peux que subir. Mon rôle est simple, en fait : il suffit que je sois moi-même. Je continue donc à tourner, grincer, couiner, chauffer de plus belle pendant que lui s’active autour de moi, m’abreuve d’huile, serre une vis par-ci, un boulon par-là…

 

Puis, d’un coup, je l’ai avalé. Je ne sais pas comment s’est arrivé. J’étais occupée à maintenir l’unité de ma mécanique quand j’ai senti un truc me grattouiller les dents crantées. Le truc, c’était lui ! Happé par mes rouages, il circule, aplati sur le ventre comme une couleuvre, entre les éléments de ma structure. Je fais tout ce que je peux pour dilater l’espace, je ne veux surtout pas le blesser. Quand il arrive au-dessus d’un piston, je maintiens ce dernier à l’arrêt ; j’évite de respirer, gardant toutes mes valves en apnée à son passage. Je mets tout mon être au ralenti pour ne pas le brûler. Et lui migre, drôle et tranquille, de roues en roues, se faufile tel une anguille jusqu’à mon cœur. Là, croyez-le, croyez-le pas, il me remercie pour la douceur et la bienveillance dont je l’enveloppe malgré ma rude armature métallique. Cela me touche, une larme d’huile m’échappe, s’écrase sur sa main. Il sourit, il me comprend.

 

Pendant ce temps, la caméra tourne. Faut la terminer cette scène. Il reprend la migration, ressort à l’autre bout de moi, éjecté par un petit rouage sur un petit nuage de poésie… Et moi, depuis, je suis devenue le symbole des Temps modernes !

 

Du moins, c’est ainsi que se le rappelle ma mémoire rouillée… Mais c’est si loin, je m’embrouille un peu, grippée, à l’arrêt, abandonnée depuis presque un siècle. Peut-être n’est-ce pas tout-à-fait comme ça que les choses se sont déroulées, peut-être vaut-il mieux, pour vous qui me lisez, aller voir ou revoir le film sur l’une de vos modernes machines... un ordinateur, je crois…

Moi, je préfère garder mes souvenirs vivants au creux de mon cœur mort.

****

Et puis... Juste une clé à molette...

 

Je relis mon texte. Peut-être quelques imprécisions… ? Vaut mieux que je visionne la scène de Charlot à l’usine. Les Temps modernes remontent à loin dans mon souvenir.

Ordi, Youtube, clic grand écran.

Charlot s’avance, démarche et silhouette reconnaissables dans le monde entier. Tous se déroule comme dans l'histoire racontée par la machine : elle l’avale, il suit tout le circuit des rouages, ressort… chez moi ! Là, debout devant moi, salopette maculée, clé anglaise dans la poche, moustache vagabondant sous le nez, Charlot !

Il me dévisage, sévère, me dit :

J’ai lu ton texte, je ne suis pas d’accord. Cette Mécanique sensible, bourrée de bons sentiments, dessert mon propos. Moi, avec ce film, je veux dénoncer l’aliénation de l’homme à la machine. Si tu me la rends sympathique, comment veux-tu que je sois crédible !

Mais... mais…

J’ai du mal à aligner deux mots et encore moins une idée. Toute ma salive s’est évaporée, je balbutie :

Mon texte ? Mais personne ne le lit, et puis, c’est un hommage. Ton film est, et restera, un des grands films du XXe siècle. Ce ne sont pas les trois bêtises que j’écris qui vont changer quelque chose.

Il se radoucit, me sourit. Regarde autour de lui, découvre l’ordi… Froncement perplexe de sourcils…

Où suis-je ? Qu’est-ce cela ?

Un ordinateur, par lequel tu es arrivé jusqu’à moi. Tu es chez moi.

Ce n’est pas mon monde ici, Renvoie-moi dans mon film.

Ah ! Mais... c’est que je ne sais pas comment faire ! Je pensais que tu saurais repartir puisque tu as su venir.

Non, je ne sais, je ne sais rien. Quel jour sommes-nous ?

Le 7 octobre 2019.

2019 !? Ce n’est pas possible ! Mes souvenirs remontent à… Je ne me souviens plus..

D’un coup, je panique. Le caractère surnaturel de la situation explose dans mon cerveau hébété. Comment faire ? Je lui dis ? … Allez, en douceur :

Heu… en fait, tu es mort depuis longtemps.

Il blêmit, s’évanouit. Pour la douceur, j’ai des progrès à faire ! Bon, comment réanimer un mort pour le renvoyer d’où il vient ?

COMMENT RÉANIMER UN MORT POUR LE RENVOYER D'OÙ IL VIENT ?

Les mots prennent tout leur sens, je suis en plein délire !! Tout ça n’existe pas, n’est-ce-pas ? Je vais me réveiller.. ?!

Tu ne rêves pas, tout cela existe.

Une voix résonne dans mon salon. Charlot ? Non, il est toujours dans les ‘vap’. Un autre visiteur de l’au-delà ? Une autre voix retentit :

T’inquiète pas, on le récupère.

Mais je reconnais ces timbres ! Jean Rochefort et Bernard Blier, sortis tout droit de l’Éternité ! Pas le temps de synthétiser l’information que Charlot a disparu via la Jactance au Paradis, petit texte du présent recueil. Dans mon salon, tout est calme. L’ordi s’est mis en veille, Les Temps modernes sont en sommeil.

Je n’ai rien compris à cette histoire, mais à côté du PC, il y a une clé à molette...

Rédigé par Mado

Publié dans #Cinéma

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F
Super texte ! bravo et félicitations
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M
Merci Françoise !!<br /> Bisous