VICTOR

Publié le 23 Mai 2017

Son père avait quitté la maison. Maman avait mis beaucoup de temps pour lui avouer qu’il ne reviendrait plus. Il voulait retourner vivre là où il avait grandi, dans un autre village d’Ardèche, celui-là même où la famille avait de nombreuses fois passé des vacances.


Après la colère et le désespoir, Victor se terrait dans une tristesse insoutenable. Papa lui avait dit en partant qu’il serait toujours son fils et qu’il l’aimerait toujours, qu’il serait toujours là pour lui... Oui, mais là, justement, il n’était plus là. Il lui avait dit aussi qu’il lui écrirait, qu’il lui enverrait des photos et même qu’il pourrait le rejoindre. Il avait un gros projet là-bas.
Que de belles journées il avait passées là-bas ! Les baignades dans la rivière pendant que maman pêchait ; puis papa lui construisait des châteaux de sable et de cailloux ; les promenades dans les forêts de châtaigniers, où on pouvait se cacher sous les fougères, tellement elles étaient hautes ; les visites à la ferme, perdue dans la montagne, où vivait cette famille avec qui ils avaient sympathisé. Ça ne sentait pas bon du tout là-bas, et les enfants étaient vraiment crasseux, mais il avait bravement réussi une fois à donner le biberon au petit cochon qui venait de naître. En redescendant, ils ramassaient des châtaignes qu’ils faisaient griller dans la cheminée.


Ça faisait longtemps que papa était parti, enfin du moins Victor le croyait car il n’était pas encore assez grand pour avoir une idée des semaines et des mois qui passaient. Il allait à l’école vaillamment, tous les matins, et tous les soirs quand il rentrait, sa première préoccupation était de savoir si papa avait écrit. Mais pourquoi il n’y avait toujours rien ?
Et puis d’ailleurs, c’était quoi son projet ? Maman lui avait dit qu’il allait construire une grande maison. Mais pourquoi, puisqu’on en avait déjà une, celle où habitaient papy et mamy ? Maman avait alors regardé Victor avec tristesse. Alors Victor avait eu peur. Peur que papa détruise tous ces endroits magiques où il n’avait que des bons souvenirs...


Et puis jeudi, en rentrant de l’école, il y avait une grosse enveloppe dans la boîte aux lettres, avec son nom dessus !
Sûrement pleine de photos ! Tout à sa joie, il s’en empara et rentra dans la maison. Maman n’était pas encore rentrée du travail. Il eut soudain peur d’ouvrir cette enveloppe. Alors il décida d’avaler le goûter que maman avait préparé, avant d’aller s’enfermer dans sa chambre avec ce trésor qu’il attendait depuis de si nombreux jours.

 

Victor jeta son cartable dans un coin de la chambre et sauta sur son lit, la lettre à la main. Il fixait son nom et son adresse, comme s’il ne réalisait pas encore que papa lui avait enfin écrit, depuis tous ces mois qu’il était parti. Il se décida à l’ouvrir et découvrit alors son contenu. Non, ce n’étaient pas des photos, enfin, pas celles qu’il attendait. Il y avait des photos de papa et puis aussi une photo d’un petit bébé dans les bras d’une dame.... Et puis une autre de ce même petit bébé dans les bras de papa. Et puis aussi il y avait une carte avec des dessins bleus et un prénom dessus : Maxence.... Et puis quand il a ouvert la carte, Victor a vu qu’il y avait le nom de papa dedans avec le nom d’une dame.


C’était écrit qu’ils étaient heureux.... Victor ne comprenait pas bien. Il y avait aussi bien sûr des photos d’une maison que Victor ne connaissait pas. La nouvelle maison de papa ??? Il y avait aussi une lettre de papa. Il lui demandait de lui pardonner de n’avoir pas écrit plus tôt. Il pensait qu’il était trop petit pour comprendre que papa était tombé amoureux.
Il disait qu’il l’aimait et que Maxence était son petit frère. Il disait aussi qu’il était sûr que Victor aimerait Karine, qu’elle, elle avait hâte de faire sa connaissance. Victor était tellement plongé dans sa lecture, préoccupé à tout regarder, qu’il n’avait pas entendu maman revenir. Elle était entrée dans sa chambre et regardait par-dessus l’épaule de Victor. Tout d’un coup, elle l’entoura de ses bras en le serrant très fort. Elle eut même un petit sursaut, comme un sanglot.

Alors brusquement, Victor a compris. Il avait compris pourquoi papa était parti et pourquoi il ne reviendrait plus. Pourquoi aussi il avait construit une nouvelle maison. Il avait compris que papa les avait abandonnés, maman et lui et qu’il n’avait plus le temps de penser à eux.... Sinon, pourquoi il avait attendu tout ce temps pour lui envoyer cette lettre ?
De grosses larmes commençaient à brouiller ses yeux et il s’arracha soudain des bras de maman sans la regarder. Il descendit les escaliers en courant, ouvrit brusquement la porte d’entrée et continua de courir dehors, sans trop savoir où il allait aller. Il pleurait, il sanglotait même, mais il courait.

...

Lucie était derrière son comptoir quand elle vit passer Victor, seul et en pleurs. Elle sortit sur la place pour le rattraper et usa de la promesse d’un cornet de glace pour l’attirer dans son auberge. Victor était juché sur un des tabourets hauts. Il baissait la tête.

 

Lucie avait repris son service car trois clients attendaient leurs cafés. Elle vint enfin s’asseoir à côté de Victor, toujours immobile et silencieux. Ses pleurs avaient cessé. Il attendait sa glace. Lucie la lui apporta.

- Merci Madame !

- De rien mon petit. Tu t’es fait disputer par ta maman ?

- Non.

- Elle sait que tu es sorti ?

- Euh... Non.

- Et si tu me disais alors pourquoi tu courais comme ça, avec de grosses larmes ?

Un silence, puis :

- C’est papa...

Lucie savait.... La maman de Victor était une de ses amies et elle l’avait beaucoup consolée elle aussi.

- Il m’aime plus et...

- Tu dis des bêtises, il ne t’aurait pas écrit. Tu vois bien qu’il pense à toi. Et je suis même sûre qu’il aimerait bien te voir. Oui, c’est ça, ça lui ferait vraiment plaisir... Tu parles d’une surprise que tu lui ferais ! Tu imagines ?

 

Lucie s’interrompit. Louis venait d’arriver et réclamait son petit verre de blanc, comme à l’accoutumée, avant de rentrer à la maison.

Victor connaissait bien Louis. Il le croisait souvent, quasiment toujours avec son âne et d’autres personnes qu’il avait l’habitude d’amener sur les sentiers. Il se rappelait que lorsqu’il était plus petit, Louis le faisait monter sur son âne et lui faisait faire un petit tour dans le village. Son papa marchait souvent à ses côtés. Comme il était fier ! Et là, Victor regardait Lucie et Louis qui discutaient un peu à voix basse en le regardant. Peut-être qu’ils parlaient de lui... Et si..…

 

Victor venait de penser à quelque chose en voyant Louis. Il aurait bien voulu la faire cette surprise à son papa, voir sa tête s’il le voyait arriver sans qu’il soit au courant.... Comme un grand quoi ! Oui, oui, c’est ça, il venait d’avoir une super idée.

-Dis-donc Louis, tu te rappelles de mon papa ? Tu crois que tu pourrais m’amener le voir papa avec ton âne ?

Louis écoutait Victor qui lui racontait son histoire.... Il tombait des nues. Non, franchement, il n’était pas au courant de tous ces événements. Un peu parce qu’il n’était pas souvent au village, toujours sur les sentiers avec Cadichon et les touristes, un peu aussi parce que Victor habitait légèrement en dehors du village avec sa maman Nadia.

Nadia justement qui arrivait en courant chez Lucie, l’inquiétude dans les yeux. Elle se précipita vers Victor pour le serrer dans ses bras, le prit sur ses genoux et le laissa finir sa conversation avec Louis, assez étonnée de le découvrir calmé.

Lucie avait rejoint le cercle.

- Après tout, pourquoi pas ? dit-elle à Louis.

Louis hésitait... ça changeait un peu ses objectifs...

- Et ma lettre de démobilisation alors ?

- Oh ! tu l’attends depuis 70 ans, tu peux bien l’attendre encore une semaine non ? insistait Lucie.

Nadia était dépassée. D’un côté fière de son garçon qui mûrissait d’un coup. De l’autre angoissée et un peu triste qu’il ait envie de la quitter.

Gérard venait de faire son apparition dans le bistrot. Il rejoignit le petit groupe. Il souhaitait alimenter sa saga villageoise, mais surtout, il avait vu que Nadia était là parmi eux. Nadia qu’il avait déjà croisée sur un salon littéraire et à qui il avait dédicacé son dernier livre. Ils avaient beaucoup parlé pendant le cocktail qui avait suivi... Il en gardait un souvenir ému.

- Bonsoir à tous !

Il fut bien vite malgré lui au courant de ce qui se passait... Mais ! - Je dois me rendre là-bas d’ici deux semaines. Il y a une grande Fête Médiévale et je voudrais bien écrire un papier là-dessus. Peut-être que je pourrai interviewer quelques participants. Un aller-retour dans la journée. Je pourrais déposer Victor le matin chez son papa et puis revenir le chercher pour le ramener le soir même ici. Qu’en penses-tu Nadia ?

Victor leva un regard implorant vers sa maman. Nadia baissait les yeux. Gérard insistait... Lucie sentit que quelque chose était en train de se passer....

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Rédigé par Bernadette

Publié dans #Ecriture collective

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