Publié le 18 Juin 2017

tableau de Bernard Brunstein

tableau de Bernard Brunstein

Le premier personnage est arrivé d’on ne sait où !

Le deuxième, cinq minutes après, on ne s’attendait pas à lui !

Comme j’étais là pour le troisième, nous avons tous été soupçonnés …

Pourquoi nous ?

Nous devions avoir un don …

Pensée libre d’après Daniel PENNAC

 

...

 

LE VILLAGE, DESTINS CROISÉS est une tentative de roman collectif, rédigé séance après séance à l’atelier d’écriture Bon Voyage tout en respectant les contraintes suggérées.

Ces contraintes ont été :

  • Chapitre I :

personnage et analepse

suspense

  • Chapitre II :

anamnèse

écriture épistolaire

  • Chapitre III :

écriture blanche et dialogue

l’art de la chute

 

L’idée de départ est la suivante :

Dans un village, les habitants attendent le courrier.

***

 

LES AUTEURS

(par ordre alphabétique)

 

Bernadette s’est intéressée au petit Victor et à sa maman Nadia

Bernard a partagé l’attente de l’écrivain Gérard

Dominique a enquêté sur Eric, l’avocat et Sandra, sa compagne

Gérald a fouillé la vie de Rémy, l’archéologue, de Bernadette et Philippe, de la Poste,

            et celle des Templiers

Hervé n’a fait que passer, a laissé un courrier et brait avec l'âne Cadichon…

Inge s’est inquiétée pour Amandine et son passeport

Louis a déliré avec Louis, le fou des montagnes

Mado a recueilli les confidences de Lucie à la perle bleue

Nadine a écouté Jane, la vieille dame et Jade, sa fille

Nathalie est partie sur les traces de Simon, le professeur

 

***

LES ATELIERS

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Publié dans #Ecriture collective

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Publié le 14 Juin 2017

 

En aparté, réflexions de Cadichon.

 

Hi han, hi han, Louis, Louis, mais il est où ? Me laisser attaché, rien à manger, rien à boire, pas même un coup de téléphone, Moi le seul âne écoresponsable du haut pays.

 

C’est vrai qu’il est bizarre en ce moment mon Louis, il fume trop.

Rien qu’hier, il me confie un groupe de randonneurs parisiens, une chaleur, je n’avais pas envie de grimper la montagne. Ils se sont noyés dans le torrent, le mauvais gué, surtout après la pluie. Bah, d’autres viendront, il en vient toujours. Je prends le chemin des écoliers, mâchonne çà et là des chardons sans gluten, de l’herbe bio, des poires respectueuses de l’âne et de la nature.

Et il me fait quoi mon Louis ? Il tourne ma longe à un pin, allume une cigarette, et s’en va chercher les touristes. Oh ! Il se méfie de moi maintenant ?

 

C’est vrai qu’il est bizarre en ce moment mon Louis, il cauchemarde.

Cette nuit je l’entendais marmonner :

  • Jane n’est pas la mère de Jade, mais Lucie est la fille de qui ? Pétard j’ai oublié, si faut, Gérard ne va pas écrire au ministre et Bernadette ?

Au matin je l’ai réveillé comme il aime, une grande lèche sur le crâne. Il me crie dessus :

  • Vé je t’ai pris pour Marcel.

  • Marcel ?

  • Marcel, le pépiniériste.

  • Le père de Victor ?

  • Le fils d’Amandine.

  • Le pépiniériste ?

  • Non Victor. Le pépiniériste c’est le grand qui veut me faire essayer sa voiture. Va savoir s’il me fait le coup de la panne. Aujourd’hui on n’est plus sûr de rien.

  • Tu deviendras membre actif du club LGBT !

  • LGBT ? Quésaquo ?

  • Les Grands Beaux Tontons… de Bernadette « of course » !

On bavassait tranquille et tout à coup il bondit, renverse son bol de café, hurle :

  • M…., Mado, mon courrier, l’armée française, Cadichon : Garde à vous !

 

C’est vrai qu’il est bizarre en ce moment mon Louis, il part en courant.

Lui, courir, de ma vie je ne l’avais jamais vu.

  • Oh Louis dove vaï ?

  • A Paris.

  • Tu vas voir les filles ?

Il ne m’a pas répondu, il était déjà trop loin, presque au bout de ses rêves.

Tranquille, moi je trotte vers le champ du père Simon. Non pas Simon le prof d’histoire, Simon le brocanteur, le frère de Gérard, le cousin de Nathalie. Il y laisse souvent Zoé son ânesse, ma petite amie.

  • Hé Zoé comment tu te portes ?

  • Holla Cadichon mon copain, je suis fatiguée, je reviens d’Italie.

  • D’Italie ?

  • Et oui, figure-toi que le père Simon quand il traficote il préfère passer par la montagne.

  • La montagne, c’est haut ça. Il faut marcher des heures et des heures.

  • Ouais, à chaque fois il me dit : « Allez Zoé pour l’Italie suit les Romains, prends la via à pieds » Et il rigole. Tu comprends toi ?

  • Je comprends surtout qu’à trois du matin, il y a moins de douaniers au col de Tende que dans les bureaux sur l’autoroute !

 

 

C’est vrai qu’il est bizarre en ce moment mon Louis, il écrit un roman.

Un Atelier d’écriture il fréquente. AnimaNice, tu le crois ça ? Franchement, s’il ne met pas vite fait le point final, il va virer fada !

Hi han, hi han !!!

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Rédigé par Hervé

Publié dans #Ecriture collective

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Publié le 9 Juin 2017

Troisième chapitre et dernier chapitre de notre "roman collectif". Suite et fin des aventures de nos personnages.

***

CHAPITRE III

 

RENDEZ-VOUS AU VILLAGE

 

Canotiers, Déjeuner au bord de la rivière – Auguste Renoir

Nous avons appris que le courrier a débouché sur un rendez-vous au bar du village. Tous nos personnages s'y rencontrent à tour de rôle.

Voici le dernier acte de leurs histoires.

 

***

BERNADETTE ET LE POIVRIER

 

« Mouette rieuse » ! Quelle idée saugrenue, encore une initiative de Lucie.

-Il faut une adresse qui accroche avait-elle dit ! « Mouette » ça fait plage, bord de mer. Quel est l’homme qui n’a pas rêvé d’une belle fille sur le sable, hein ?

« Rieuse » ça fait enjouée, et puis une femme grincheuse ça n’attire personne, non ? Tu vois avec cette adresse, tu as tout juste !

Tu parles ! On avait tout faux, oui ! Ça n’avait rien donné. Pas de réponse. Ou plutôt, pas de réponse qui l’intéressait.

Pourtant cette fois Bernadette a franchi le pas. Elle a pris la décision de se rendre à ce rendez-vous mystérieux.

« Gentil homme », cette adresse originale apparut sur sa boite mail l’avait intriguée, elle se rend donc à l’Auberge des Remparts.

Elle termine ses courses au marché forain. Elle vient d’acquérir des dessous affriolants qu’elle n’aurait jamais osé acheter dans une boutique en ville. Le boucher emballe sa commande et lui propose de la déposer dans son panier.

-Il est bien prévenant ce célibataire, il ne faudrait pas qu’il s’imagine que …

Sa réflexion est brusquement interrompue par l’exclamation du commerçant :

-Ça alors, madame Bernadette ! Je n’aurais jamais imaginé que …

-Que quoi ? Grand Dieu !

Le sac entr’ouvert laisse apparaître l’achat précédent accusateur. Les joues écarlates, Bernadette tente de se justifier :

-Ah mais ! Qu’allez-vous imaginer ? Ce n’est pas pour moi voyons ! C’est un cadeau pour ma nièce.

Elle n’ose pas lui annoncer : -vous me voyez équipée de ce machin ? Mais elle se rend compte à temps que ça l’aurait entraîné trop loin.

Elle se tait, règle sa commande et hausse les épaules. De quoi se mêle-t-il ce boucher ? Je vais finir par être en retard à mon rendez-vous avec cette histoire.

Une autre cliente se présente, Bernadette en profite pour s’éloigner prestement. Heureusement il n’y a pas eu de témoins à cet incident. Elle franchit la porte de l’Auberge des Remparts qui commence à se remplir. Lucie l’aperçoit et lui adresse un petit signe. Ce rendez-vous mystérieux fixé ici par son correspondant virtuel ne devrait pas tarder. Suis-je en avance ? Elle s’installe et observe furtivement les quelques clients installés.

Serait-ce cette personne au bar qui la couve du regard ?

Elle espère que non, quelle vilaine moustache !

Cet autre attablé qui feint de lire le journal et qui lui sourit par-dessus les pages ? C’est quand même à lui de se présenter non ?

Bon ! L’heure tourne. Le marché forain s’évacue. L’Auberge des Remparts se remplit. Lucie, du comptoir la surveille du coin de l’œil. Soudain le tambour d’entrée pivote et Philippe, conquérant, apparaît. Il a troqué sa blouse grise poussiéreuse pour une belle veste. Sa chemise ouverte laisse apparaître une poitrine velue, une belle casquette vissée sur la tête termine le personnage. Il repère aussitôt Bernadette. Le sourire ravageur, se dirige vers elle.

-Ah non ! Pas lui !

-Madame Aubignac, mais que faites-vous là ?

-Moi ? Euh… Rien, je prenais mon café habituel !

-Figurez vous que je dois rencontrer une mouette rieuse !

-Une mouette ? Ici ? Ça alors, quelle drôle d’idée !

Sa cervelle fonctionne à la vitesse de l’éclair. Vite, il me faut trouver une parade. Quelques échanges sans importance, Philippe s’éloigne et se console auprès d’un énorme demi de bière. Bernadette se lève et quitte la table.

-Et bien ! On ne m’y reprendra plus !

Découragée, elle s’approche du comptoir et réfléchit à tous ces empilements de constats, de loupés, de craintes pour l’avenir. Lucie s’agite à l’autre extrémité entre deux cafés et trois verres de vin blanc. Un instant libérée, la patronne se rapproche tout en astiquant le zinc avec son torchon.

-Alors quoi de neuf ?

-Oh ! Tu sais, la routine ne me quitte pas.

-Oh là, là ! Toi tu as ta tête des mauvais jours !

-Pas du tout, d’ailleurs à ton loto j’ai gagné le premier prix : un poivrier, tu te rends compte ? Qu’est ce que je vais en faire maintenant ?

-Ah bon, un mâle ou une femelle ?

-Qu’est que j’en sais moi ? Mais, attends, c’est quoi cette histoire ?

-Ce n’est pas une histoire ma chérie, un poivrier femelle a besoin d’un poivrier mâle pour s’épanouir et vice et versa d’ailleurs.

Bernadette ouvre de grands yeux et écoute son amie, ne sachant que répondre.

-Au fait, enchaîne Lucie, j’y pense subitement : C’est à Marcel qu’il faut en parler. Et ce qui ne gâte rien, bel homme comme il est, c’est un véritable plaisir de l’écouter.

Bernadette sort de sa torpeur :

-Tu ne serais pas un peu amoureuse toi ?

-Moi ? Mais pas du tout !

-Je te vois venir, enchaîne Bernadette. Toi et tes idées pour me trouver l’homme idéal !

Lucie fait celle qui n’a rien entendu.

-Marcel pour ton information ma petite c’est le roi des pipéracées, le prince des fragrances, le seigneur des agnus-castus, bref, c’est lui qui tient le stand des épices sur le marché. Passe demain vers treize heures, il aura replié son étal et c’est l’heure de son café.

Cette remarque a laissé Bernadette rêveuse. Cette Lucie tout de même, toujours une longueur d’avance sur moi, pense-t-elle…

Le lendemain à l’Auberge des Remparts, la discussion s’engage entre Marcel et Bernadette.

-Un poivrier de Guinée ! Mais c’est la Rolls-Royce des poivriers que vous avez gagné. Savez-vous qu’on appelle leurs fruits « les graines du paradis » ? Il faut absolument lui trouver une compagne ou un compagnon, c’est selon. Au fait vous êtes madame … ?

-Mademoiselle, je ne suis pas mariée ! Mais à quoi reconnaissez-vous un mâle d’une femelle ?

-Aux feuilles ! Longues et pointues pour le mâle, rondelettes pour la femelle. Le secret c’est de les planter côte à côte et tout passe par les racines qui s’emmêlent. Allez savoir pourquoi, ça leur monte à la tête. Enfin, je veux dire jusqu’aux fruits qui s’épanouissent si l’entente est parfaite ! La nature a de ses ressources !!! Le plus simple serait que je puisse le découvrir.

Lucie cligne discrètement de l’œil vers Bernadette et s’éclipse.

Les voilà en présence du spécimen. Marcel sûr de lui affirme :

-C’est une femelle, très belle, mais un peu maigrichonne. Elle manque d’amour c’est évident, il faut vite corriger cela.

Bernadette se sent rosir. Marcel est discret, leurs regards ne se croisent pas.

L’arbuste est transporté dans la propriété du prince des fragrances sur les collines et planté à côté d’un beau mâle. Bernadette émerveillée de ce qu’elle voit, découvre un Marcel drôle, attentionné. Une autre dimension avec tout ce qu’elle avait rencontré jusqu’à ce jour. Sur sa propriété, il avait fait les choses en grand. Serre chauffée et humide pour les plantes tropicales, serres basses pour le safran et autres épices fragiles, vastes étendues d’oliviers. Tout était organisé, méthodique et respirait le sérieux.

Un repas scella cette rencontre. Le champagne l’étourdit un peu. Ses sens s’affolèrent beaucoup plus violemment lorsque la main de Marcel lui effleura la joue. La visite de la propriété était prévue pour durer mais elle s’arrêta sous le feuillage frémissant des oliviers. Les perceptions de Bernadette s’embrouillèrent à tous les niveaux. Elle découvrit alors tout le bonheur du monde sous un ciel d’azur parfait, transmis par ce drôle de Marcel.

Les choses se présentaient sous leur meilleur jour. Bernadette se sentait portée sur un petit nuage… Les mois se succédèrent. Les deux arbustes avaient l’air de s’entendre à merveille.

Sous la lune claire et le ciel étoilé des nuits d’été, sous les premiers frimas d’automne qui envoyaient les feuilles des autre arbres voltiger jusqu’à terre, eux profitaient de la moindre brise pour joindre leurs feuillages comme caresses innombrables. Les pluies d’hiver rendirent vigoureuses leurs racines qui ne cessaient de s’enlacer en d’interminables étreintes. La relation s’installait. La passion peut être d’avoir rencontré l’âme sœur ? Le printemps arriva, les bourgeons apparurent, grandirent. Les branches ployaient sous les frasques de ces joyeux lurons balancés dès qu’un souffle passait. Arriva la saison de la cueillette. Marcel avec précautions séparait les baies rouges des grains de poivre arrivés à maturité. Il en écrasa quelques uns entre ses doigts, le diagnostic tomba :

-Quel arôme, c’est un véritable délice, annonça-t-il. Je vais fabriquer des gobelets spécialement pour cette cueillette et sur l’étiquette j’inscrirai : « Récolte Bernadette – cru exceptionnel ».

Il entoura la taille de sa femme de son bras vigoureux et déposa un baiser à la base de son cou. Les sens de Bernadette recommencèrent à s’embrouiller.

Les jours défilent. La récolte se vend bien. Les deux nouveaux amants ne se quittent plus… Les relations avec leurs amis sont fréquentes.

Ce jour là, Lucie et sa tante Jane invitées par le nouveau couple arrivent les bras chargés. Elles trouvent un petit mot bien en évidence sur la table de la cuisine : « Nous sommes sur le domaine ». Elles déposent leurs paquets et partent à leur recherche. Elles parcourent la propriété et en arrivant prés de la grande serre, elles entendent clairement :

-Marcel, as-tu pensé à arroser les poivriers ?

-Lesquels ?

-Mais nos deux tourtereaux voyons !

***

ERIC
 

Avant de lui faire connaître ses grands parents, Sandra demande à Eric de s'arrêter quelques minutes pour prendre un café chez une amie qui tient "l 'Auberge des Remparts", Lucie, un personnage haut en couleur par sa gentillesse, sa capacité d'adaptation face aux conflits personnels de certains habitants du " Village".

Lucie les reçut avec les yeux brillants, prenant ses lunettes les remontant sur son nez, ceci deux à trois fois, c'est un tic émotionnel.

Juste un petit moment pour te revoir, te faire un bisou et surtout te présenter un ami très cher Eric, dit Sandra.

Les amoureux se détendaient, riaient aux larmes en s'étouffant à la manière de raconter les potins de ce village, par Lucie.

Rémy est revenu, la tête toujours pleine de souvenirs et de rêves qui continuent à le harceler, des recherches toujours utopiques, mais quelquefois bizarrement concrètes selon ses rencontres.

Louis toujours dans ses rêves de grande guerre qui n'en finissait plus d'arriver.

Il s'est marié, oui oui, avec Marinette la bergère du "Haut plateau", gentille comme lui, pas d'enfant mais des moutons, des chèvres et bien sûr son âne à Louis, tous les deux se font vieux, mais ils sont les attractions du village, sans méchanceté aucune .

Donc, j'ai retrouvé Mamie Yvonne et Papi Pierre, la jeune femme rougit, les larmes aux bords des yeux, je vais leur présenter Eric, qui est avocat et prendre des nouvelles des mes oncles et tantes, cousins, cousines. Ils m'ont promis d'essayer de réunir la plupart d'entre eux.

En sortant de l'auberge, les amoureux croisent Gérard sautant de joie, il a enfin après maintes et maintes correspondances auprès de personnes compétentes à travers le pays, obtenu des appuis lui facilitant la rédaction de son ouvrage, lui offrant la finalité de ses espérances, la parution de son premier livre, après des années de recherches.

Tout à son bonheur, il n'a pas reconnu Sandra.

Sur le chemin de " La Grande Bâtisse ", ils croisent des gens, des choses, des endroits qui font remonter des souvenirs à la jeune femme .

Mamie Yvonne les accueille en tremblant d'émotion et de rires saccadés de joie.

Il est comme je l'imaginais, grand, beau, l'air si doux et amoureux, ce dernier esquissant un sourire.

 

Quelques jours après la visite de Sandra, l'aubergiste, lui téléphona, elle était contente de l'avoir revue, trouvant qu'avec Eric, ils formaient un beau couple.

Elles papotaient sur les uns et les autres.

- Je ne savais pas que Louis s'était marié, dit la jeune femme.

- Il n'est pas marié, mais Marinette est une bonne amie, une confidente et quand ce dernier "monte à Paris", la bergère s'occupe de son âne Cadichon.

- C'est un homme charmant et toujours prêt à rendre service.

Grand-mère, d'un pas résolu, voulut aller chercher le sous-verre contenant des photos de famille retrouvées dans le grenier et arrangées avec Pierre, son facétieux mari et leur auxiliaire de vie, il y a quelques temps, après la réapparition de Sandra, quand déboula le fougueux Griffon de la famille, qui renversa Mamie dans les bras d'Eric.

- L'atmosphère est à la joie on dirait, dit Sandra, se tenant sur le perron, accompagnée de quelques cousins, cousines, récupérés sur internet, puis sur Skype, c'est bien Skype on peut visualiser et se familiariser avec des personnes perdues de vue depuis longtemps.

Sandra et Eric, main dans la main, entrèrent dans le salon où trônait, sur la cheminée, le fameux portrait de famille, suivis par les grands-parents et autres personnes présentes.

Une idée lumineuse, mais cependant bien réfléchie, jaillit de Papi Pierre :

- Nous somme heureux d'avoir retrouvé certains membres de notre famille, on a pensé avec Yvonne, comme les fêtes de fin d'année approchent, faire un repas chez Lucie, à l'Auberge des Remparts. Cela nous fera moins de fatigue et si, par la même occasion, Sandra et Eric désirent célébrer leurs fiançailles !!!! Éventuellement, nos amis de village, Louis, Marinette, Gérard, Rémy et les autres seraient les bienvenus en se joignant à notre petite tribu...

***

GÉRARD

 

Le soir je m'endormis la tête pleine de mots. Ce n'est que quelques jours après que le téléphone sonna, c'était monsieur Malavialle qui me disait avoir bien reçu ma lettre et qu'il m'invitait a nous retrouver chez Lucie ce mercredi.

Gérard se réveilla tôt, pour être à l'heure au rendez-vous. Onze heures venait de sonner au clocher de l'église, quand Gérard poussa la porte du bar restaurant chez Lucie. La salle était plongée dans une demie obscurité, ce qui apportait une fraîcheur ambiante en ce début de juillet.

Gérard: Bonjour!

Lucie: Bonjour, vous avez réservé ?

Gérard: Oui pour deux personnes au nom de Pierre de fontaine.

Lucie: Ah oui, installez-vous la table près de la fenêtre.

Gérard s'assit et regarda la place du village où des enfants jouaient. Tout à ses pensées, il ne vit pas arriver monsieur Mallavialle qui lui dit:

"Bonjour, comment allez vous".

Gérard se le va un peu confus et faillit renverser la carafe d'eau.

"Bonjour Monsieur Malavialle"!

Simon: Vous pouvez m'appeler Simon ça sera plus facile que Monsieur et moi je vous appellerai Gérard si vous le voulez bien.

Gérard balbutia un oui tout en tendant une main tremblante.

Ils s'assirent face à face, Gérard n'osait pas poser les questions qui lui brûlaient les lèvres, concernant son roman. Un silence commençait doucement à s'installer quand Lucie vint leur demander :

" Vous prendriez bien un apéritif avec cette chaleur"

Gérard en profita pour changer et ne pas montrer sa gêne devant son imminent interlocuteur.

Simon qui semblait s'amuser devant l'attitude de Gérard, habitué de voir comment les gens se comportaient devant ses titres professionnels. Il répondit à Lucie « oui deux anisettes s'il vous plaît » et se tournant vers Gérard « avec ou sans glaçon ? »

La glace venait de se briser et Gérard sentit dans la personnalité de Simon une grande simplicité. C'est d'ailleurs Monsieur Mallaviale qui parla du roman en le tutoyant.

Simon : Je dois t'avouer que j'ai été très surpris de la connaissance que tu as sur les enquêtes policières dans le monde médiéval.

Gérard eut du mal entre le tu et le vous : Vous savez par mon métier d'archiviste j'ai eu pendant plus de quarante ans l'occasion de me documenter.

Simon: Alors je peux te dire que ton roman est une réussite et que la correction que tu as apportée est parfaite.

Gérard se passa la main devant les yeux pour cacher son émotion. Là encore Lucie lui sauva la mise par le service du stockfisch. Le repas se passa et Gérard et Simon parlèrent de tout et de rien, comme deux amis qui se seraient connus depuis de nombreuses années.
Le moment de se séparer arriva.

Simon : Gérard j'ai été très content de faire ta connaissance. Je t'invite à ma prochaine conférence sur les signes ésotériques et je présenterai Monsieur Rémy Taillade archéologue avec qui tu pourras discuter de ton livre.

Gérard: Merci Simon, vous, pardon, tu viens de me redonner le moral et par ton jugement la reconnaissance de mon travail.

Ils se quittèrent et Simon se retourna : Surtout tiens-moi au courant pour la maison d'édition.

Gérard traversa la place comme dans un rêve ; quatorze heures sonnait au clocher, il ne remarqua même pas l'âne de Louis qui rentrait tout seul à l'écurie.

La tête pleine des mots d'encouragement de son nouvel ami Simon, Gérard s'endormit rêvant cette nuit-là de prix littéraire et d'histoires médiévales.

Le lendemain matin, la journée s'annonçait belle, le village se réveillait doucement, l'air était rempli des odeurs de pain frais du boulanger d'à côté. Il prit son café en lisant le journal qui résumait le résultat des votes des élections législatives. Onze heures sonna au clocher de l'église quand il entendit taper à sa porte, c'était le facteur. Il lui tendit une lettre..... la lettre de la maison d'édition. Fort des paroles d'encouragement de Simon, il déchira l'enveloppe et lut:

Monsieur, nous avons bien reçu votre courrier en date du 8 juin, en réponse nous avons le regret de vous faire savoir, que ce n'est pas vous l'heureux gagnant du grand prix du jury. Néanmoins votre roman a attiré l'attention de nos correcteurs et nous serions désireux de vous rencontrer afin d'établir avec vous un contrat d'édition. D'autre part nous vous encourageons à continuer d'écrire. Veuillez agréer…

 

Gérard ne lut pas les formules de politesse ; il était déçu et heureux à la fois. Il était aux anges. Il s'empressa de téléphoner à Simon qui fut ravi de la nouvelle.

La Nouvelle, voila un style que Gérard n'avait jamais osé écrire. Il fallait, qu'il partage sa joie et il se précipita chez Lucie où il était sûr de retrouver Mado qui y prenait son café tous les matins.

Lucie et Mado furent heureuses pour Gérard et quand il annonça qu'il allait s'essayer dans la Nouvelle, c'est Lucie qui lui fournit matière à réflexion.

" Tu devrais écrire sur le village, viens chez moi tous les jours et écoute. Ici se rencontrent, soit au comptoir, soit à table, Louis et son âne, Rémy l'archéologue et sa femme Jade, Bernadette la receveuse des postes et son employé Philippe, enfin, ils ont tous une histoire et je dirais même des histoires qui, pour un homme de lettres comme toi, seront source à l'écriture.

 

Et c'est ainsi, que Gérard se mit à écrire, non pas une nouvelle, mais une saga sur le petit monde de son village ou à part le changement des saisons il ne se passait jamais rien.

***

JANE

 

La vie s'arrête au village, en ce jeudi d’un septembre frissonnant.

Jane descend du bus, cahin-caha, quelques perles de sueur au front, les yeux rivés au sol pour éviter la chute. Elle hésite à lever le regard…. N’est-ce pas un rêve ?

 

Rémy siège nonchalant en terrasse du café. Peu de monde au bar à cette heure… Il entame un deuxième café quand il la voit, clopinant sans hâte vers lui. Il la salue d'un sourire encourageant. Elle s'approche, hésite.. Il lui désigne un siège, elle prend place en souriant.

Je suis Rémy, dit-il d'une voix légèrement envoûtante, le regard accentué.

Je suis ravi de vous rencontrer, Jane, nous allons pouvoir rattraper le temps perdu..

 

Jane a la gorge sèche. Ses yeux remercient l'élégant quinqua assis face à elle... Elle prend du temps...comment aborder ce moment trop attendu.. Ne pas faire d'impair, oublier les querelles…. Elle sent son cœur s'apaiser enfin.

Bonjour, Rémy.

 

Lucie s'approche et les questionne d'un regard placide… La ruralité bienveillante. Jane lui jette un regard interrogateur, plisse un temps les rides de son front, esquisse une question, puis préfère reprendre le dialogue à peine entamé.

Deux cafés, merci… Au moins pour commencer.

Ne vous inquiétez pas, Jade ne va pas tarder. Elle termine un entretien et nous rejoint.

 

Le sourire s'élargit. Elle ne sait trop quoi dire, trop de questions en tête... les mains tremblent encore, et ce nœud dans la gorge.

Vous savez, nous habitons une petite maison, en bordure du village, Jade adore s'occuper du jardin.. Elle a la main verte, nous avons de belles roses... elle se griffe souvent, d'ailleurs.

 

Un sourire moqueur et de connivence, comme un rayon de soleil. Des paroles légères comme la rosée du jour.

Moi, je prends des cours de cuisine, sur le tard, ça me permet de rencontrer des gens de mon âge, au club, on parle de tout et de rien, le passé, les partie de pêche, les Bains de Mer, le sable incrusté dans les maillots... On rit de temps en temps, de nos bonheurs, de nos malheurs.

 

Rémy se déploie sur son siège, laisse glisser ses pieds, fait craquer les jointures de ses doigts, semble enfin se décider. Il faut... passer à table.

 

...

 

Ce prénom, Jade... Un bijou dur, translucide… Une facette polie par le souffle vital, l'éclat d'une séduction douloureuse.. Une essence inconnue qui fascine.

Un cheveu sur une soupe plutôt fade... tourner la cuillère, malaxer mollement..

Courir les bras tendus dans une nuit écarlate. Je veux vivre !

Julien comme un premier sourire, Rémy plus malin, carnassier. La chair fraîche.

L'émoi des sens, à corps perdu, le rêve à portée de main, l'argent facile, le plaisir comme seul but. Oublié, le couple silencieux aux yeux tristes.

Ici au village, j'ai retrouvé Lucie, ma cousine, à l'Auberge des remparts. Pétrie aussi d'une joyeuse solitude, même si je la soupçonne de faire les yeux doux à Philippe, l'employé de la poste, dont la nonchalance attire les convoitises. La mienne aussi, d'ailleurs, mais la sombre jalousie de Rémy engourdit mon ardeur. Sans parler de Bernadette, la receveuse, qui joue la tour de contrôle de son petit microcosme.

Rémy, je l'aime bien. Il est vif, tendre, intelligent, les sens aux aguets. Il dit ce qu'il pense, et fait ce qu'il dit. Pas toujours facile, et puis... un tantinet collant, parfois.

Une cohabitation plutôt agréable, en somme, dans un cadre reposant, presque idyllique. Jusqu'à ce que ma mère arrive. Comme pour remettre du piment dans cette soupe un peu fade. Reste à savoir qui va tourner la cuillère, cette fois.

Lucie a compris l'enjeu. Et tente de calmer le jeu, si faire se peut. Pacifiste dans l'âme, malgré tous ses déboires personnels. Une belle âme, comme on dit. Elle est ravie de retrouver en Jane les éclats d'un souvenir radieux, autant que fugace.

Pour moi c'est une autre affaire… Même si le temps a coulé, lavé les orages, apaisé la discorde.

Tourner la page, enfin. Trouver la paix peut-être. Ou du moins essayer. Rémy n'est pas contre, il a vu les dégâts de la brouille, au fond des yeux. En quête d'une miséricorde qui lui est toute personnelle. Le fatras du passé, enseveli sous une couche de bienveillance.

Lucie me tape sur l'épaule, stoppe net ma rêverie.

Un bon repas bien arrosé pour fêter les retrouvailles... ça te convient ? me jette-t-elle dans un sourire narquois ..

Ouais… Avec tout le village alors… sans oublier Philippe bien sûr. Et Rémy pourra inviter son ami Simon, l'archéologue.. On noiera le passé au champagne.. E la nave va !

 

***

LOUIS

 

Voulant battre l'affaire tant qu'elle est chaude, je téléphone immédiatement à Mr Harry Caut. Son secrétaire Mr Jean Bonneau me répond que ma demande ne peut pas être satisfaite, car Mr Harry Caut est en ce moment en visite au Soudan pour une affaire de la plus haute importance. Par contre, si un rendez-vous dans deux semaines vous convient, vous pourrez vous entretenir avec son chargé d'affaires Mr René Gath qui a tous pouvoirs pour vous donner satisfaction.

J'accepte aussitôt et annonce la nouvelle à tout le village ou presque, la cabine téléphonique se trouvant dans un recoin de l'emplacement réservé au point poste. Les jours suivants se traînent lamentablement. Je n'ai pas la tête à mon travail, mes employeurs éventuels m'invitent avec : certains bonhomie, d'autres moins indulgents, et parfois grossièreté à plus de constance dans ma tâche. D'autres m'aident énormément à préparer mon voyage. Ce n'est pas rien, tout seul dans Paris.

Un certain Frère Martin Duguar, féru d'internet, m'a dégoté une place en auto partage. Le jour de mon départ, il se propose de m'emmener à Nice, au point de rendez vous. La personne qui va me conduire est une femme charmante d'environ soixante ans que je complimente en lui disant qu'elle ne fait pas son âge. Elle me regarde pendant quelques secondes d'un drôle d'air, puis éclate de rire me disant :

Heureusement que je suis adepte d'humour, sinon j'aurai pu me fâcher.

Je n'ajoute rien, ne voulant pas aggraver mon cas. La glace étant rompue, normal pour un mois de juillet, le trajet se présente sous les meilleurs hospices, sans mauvais jeux de maux. Après un en cas rapide et un bon café, elle voulut aller faire du lèche-vitrines dans les boutiques à proximité du resto.

Je vous demande une demie heure, me dit elle.

Prenez votre temps, lui répondis-je, je vais faire une petite sieste à l'ombre de ces grands arbres. Surtout ne m'oubliez pas en partant !

L'après midi se déroula sans encombre en papotant comme de vieux amis. Elle me déposa devant mon hôtel. Au cours du déjeuner, elle m'avait donné son numéro de portable, et me répéta qu'elle retournait vers Nice le surlendemain, que si ça me convenait, elle serait heureuse de refaire un trajet avec moi. Je lui promis de l'appeler le lendemain en fin d'après midi.

Une dernière question, me demanda-t-elle. Au sujet de mon âge, vous me donniez vraiment soixante ans ?

Devant mon mutisme, tout en riant, elle me dit :

C'est que c'est mon âge ; vous êtes un drôle de bonhomme .

Je lui répondis :

Pas toujours drôle, mais je confirme : vous faites bien plus jeune que votre âge...

 

Le lendemain, comme convenu, je me présentais à dix heures au ministère. A l'accueil, le préposé m'indiqua ou se trouvait le bureau de Mr René Gath. Le planton me fit entrer de suite dans une grande pièce luxueusement décorée. Mr René Gath vint au devant de moi , me tendant la main,l'air réjoui de me rencontrer. Cet homme, jovial, entra aussitôt dans le vif du sujet.

Mr Fadoli me dit-il, votre affaire est très complexe, et vous n'êtes pas le seul dans cette situation. Cependant étant très pugnace, et être recommandé par Mr Rémy Taillade, j'ai réfléchi longtemps et je pense avoir trouvé une solution qui nous conviendra à tous les deux. J'avoue que ma proposition est un rien illégale, mais nous possédons des réserves d'argent prévues justement pour résoudre des cas comme le vôtre. Qu'en pensez-vous ?

Moi, tout ce que je demande, c'est un papier officiel prouvant que je suis démobilisé ou pas !

Je m'explique, je pense que pour vous, vous avez intérêt à être démobilisé. Je peux vous fournir une attestation sur papier officiel avec en tête du ministère vous stipulant que vous êtes à nouveau civil depuis le début de cette année, bien sûr, vous repartirez avec un petit pécule.

Ce pécule se monterait à combien ? Il y a des années que je n'ai rien reçu.

Est-ce qu'une somme de cinq mille euros en espèces vous paraît suffisante ?

J'ai beaucoup de crédits à rembourser, je m'attendais à un peu plus.

Je peux ajouter deux mille de plus si vous pouvez me rendre un petit service. J'ai un colis urgent à remettre à une personne habitant à Sclos-de-Conte. Par manque de chance les postiers sont en grève. Je crois savoir que ce village n'est pas loin du vôtre, si vous pouvez vous charger de cette commission, je vous en serai éternellement reconnaissant.

Mais, bien sûr, ce sera avec plaisir, je suis tellement heureux d'arriver à la fin de mes tracas !

Patientez un moment, je fais rédiger le papier officiel et je reviens avec les fonds et le colis. Il est adressé à Mme Sandra chez Mr Eric … avocat dans un cabinet à Sclos-de-Conte. Vous trouverez facilement, c'est le seul avocat du village. Voilà, vérifiez la validité de ce document officiel, la totalité de la somme convenue, et je vous confie le colis en question certain qu'il arrivera à sa destinataire.

 

L'entrevue ayant été assez brève, je vais déposer mon colis à l'hôtel avant d'aller déjeuner.

Sans attendre le soir je téléphone à Mme... Je ne sais même pas, son nom. Heureusement j'ai son numéro de portable. Je l'appelle en vain, toujours la messagerie. Je déjeune frugalement , me dirige vers une entrée de métro pour aller passer quelques heures à Pigalle. Je suis pressé et curieux de visiter ce lieu, tellement j'en ai entendu parler. Je me retrouve au bas d'une flopée de marches d'escaliers, avec tout en haut une grande église donnant l'impression de s'écrouler. Je crois en entendre le bruit, mais ce n'est que le passage d'une cabine du funiculaire. Combien cette église pourrait contenir de chapelles de mon villages ? La réponse reste en suspens. Devant cette église, c'est comme une ruche. Plus loin, un havre de paix. Une jolie place cernée par des bistrots, des brasseries. Entre les platanes des caricaturistes, des jongleurs amusent les promeneurs curieux, flânant. Le temps passe vite, il me faut retrouver l'hôtel. Je consulte mon téléphone dont le clignotant me prévient d'un message. C'est Marine qui attend mon appel. J'arrive à la joindre, l'invite, si elle est libre bien sur à dîner avec moi. Elle accepte sans minauderie aucune pour nous retrouver à dix neuf heures trente à mon hôtel. Nous passons une soirée très agréable, je lui raconte mon après-midi, elle, reste assez vague sur ses occupations, nous parlons de choses et d'autres comme de vieux camarades, sauf que nous ne savons rien l'un de l'autre. Nous rejoignons nos hôtels respectifs en nous donnant rendez-vous le lendemain à sept heures.

Pile poil à l'heure ! Je lui propose un café qu'elle décline, je prends mes affaires posées près de moi, elle tique en voyant mon colis.

Je vous expliquerai en cours de route, lui dis-je, avant qu'elle me pose la question.

Dès le départ elle m'interroge :

Alors ?

Je trouve sa question un peu sèche, mais bon, mon colis doit l'intriguer. Je lui explique le pourquoi du comment de mon entretien avec mon interlocuteur. Sa bonne humeur lui est revenue, pourtant elle me questionne sur des points de détails.

Mine de rien, je rentre dans son jeu, puis je lui demande si moyennant une participation plus importante elle voudrait bien m'amener à Sclos-de-Conte pour déposer le colis à son destinataire.

Elle me répond un trop rapidement : mais oui, avec plaisir. Je suis de plus en plus intrigué par son comportement. Aussi, à la première halte, je lui pose la question sans détour :

Marine vous êtes qui ?

Et vous, êtes-vous le simplet du village ? Je ne crois pas, il se peut que nous suivons la même piste et nos parcours différents font que nous nous rejoignons près du but.

Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, expliquez-vous, vous en avez trop dit ou pas assez. Vous enquêtez sur cette affaire de détournement de fonds ?

Trafic de cocaïne, escroqueries, blanchiment d'argent, un point d'ancrage de la mafia.

Vous êtes sûre ? Je ne pensais pas avoir mis mes sabots dans une affaire aussi importante. Je me doutais bien d'un coup fourré. J'en ai pris conscience à la vue de ce Mr René Gath qui en plus de son nom prédestiné m'a semblé trop empressé à l'égard de ma petite personne. Qu'allons nous faire ?

Nous allons porter ce colis à sa destinataire et nous aviserons.

En attendant je vais téléphoner à mon amie Marinette pour avoir des nouvelles de Cadichon ; mon âne déprime lorsqu'il ne me voit pas.

Allô Marinette, tu vas bien ? Oui, et Cadichon ? Il déprime ! Bon, passe-le moi, je vais lui parler... allons mon petit Cadichon, il ne faut pas être triste, je vais bientôt rentrer, fais un sourire – (à Marine : il retrousse ses babines) – C'est bien, je t'ai acheté des carottes, des nantaises, et je te passerai la brosse à reluire. Repasse-moi Nennette maintenant. Ne t'inquiète pas, je t'expliquerai, je vis en ce moment une expérience incroyable.

 

Nous arrivons dans la soirée à Sclos de Contes. Trouver les bureaux de Mr Eric ne fut pas chose facile. Après plusieurs tentatives une brave dame accostée dans la rue nous renseigna, toute heureuse que nous ne lui ayons pas demandé son argent et ses bijoux.
Le numéro et la rue se trouvent dans une impasse, nous dit-elle.
Bizarre, normalement les bureaux d'avocats et de notaires se situent dans des rues passantes avec plaques de cuivre bien astiquées. La porte d'entrée s'étant ouverte après notre premier appel à l'interphone, nous nous trouvâmes dans une cage d'escaliers plus que vétuste. Le bureau de Mr Eric se situant au troisième étage, nous empruntâmes l'escalier prenant bien soin de ne toucher ni la rampe ni le mur. Le dernier palier est encore plus mal entretenu que les autres, faiblement éclairé par une lampe poussiéreuse, pleine de chiures de mouches. A l'origine ce couloir devait abriter des chambres de bonnes. Sur l'une des moins décaties, une carte de visite punaisée à même le panneau de bois. Au dessous, écrit à la main sur une feuille de cahier d'écolier, la mention : pour tous colis ou courriers, s'adresser chez Mme Jane au village proche de St Benoist. Cette histoire se complique encore. Croyant la démarche aussi aisée que de mettre une lettre à la poste, et maîtriser la situation, qui nous échappe, je propose à Marine d'aller jusqu'à St Benoist, le village étant tout près d’ici et lui offrir le gîte et le couvert pour la nuit, mon amie tenant des chambres d'hôtes. Elle fera ainsi la connaissance de Cadichon et de Marinette.

 

Nous arrivons à la nuit tombée chez Jane, elle répond au premier coup de sonnette et nous ouvre sans être étonnée d'avoir devant elle deux inconnus. Elle nous fait entrer en nous demandant :

 

Vous m'amenez le colis ?

Comment savez vous que nous vous amenons un colis ?

Depuis quelques temps, plusieurs fois par mois, des inconnus, jamais les mêmes, m'amènent des paquets que d'autres viennent récupérer. Je ne connais ni les premiers ni les seconds, mais chaque fois, ils me donnent une petite somme d'argent qui m'aide à subvenir à mes besoins. Alors !

Quel laps de temps s'écoule-t- il en général entre le moment du dépôt et le retrait ?

Toujours quarante huit heures, et le soir vers vingt heures.

Pour nous, mission accomplie, nous vous souhaitons une très bonne nuit.

Nous primes la route pour rejoindre Valdaqui, Marine me laissant le volant, ayant plusieurs coups de fils à donner afin d'organiser une filature pour connaître le dernier destinataire. Nous arrivèrent au gîte tard, le dîner venant de se terminer. Je fis les présentations, le courant passa immédiatement entre Marine et Marinette, elle allèrent ensemble à la cuisine pour nous préparer un en-cas. Victor, devant l'écran de la télé, occupé à descendre en flammes des hommes bleus, des hommes rouges, des dragons, et toutes autres bestioles apparaissant sur l'écran, ne nous avait pas entendu rentrer. Je m'approchai par derrière en lui mettant les mains sur les yeux et lui demandant :

Qui c'est ? en déguisant ma voix.

Il se dégagea rapidement, contourna le canapé, se jeta dans mes bras en me disant :

Pépé, pépé !

Moi qui n'ai pas d'enfant et, évidemment pas de petits enfants, quel bonheur de sentir ce petit bonhomme se blottir dans mes bras. Les gens simples s'émeuvent facilement, j'en eu la larme à l’œil. La nuit était bien avancée, je pris une torche électrique d'une main, Victor de l'autre, et je l'amenai voir Cadichon. Lequel ne dormait pas, il m'avait senti arriver et il sautait de joie. Lorsque je lui donnais la carotte, et reconnut au goût que c'était bien une nantaise, il devint fou de joie et réveilla toute l'écurie.

 

Tout ce petit monde se leva tard le lendemain, la nuit ayant été courte. Victor, les yeux encore "poutineux" de sommeil, avala rapidement son chocolat, deux tartines de pain beurrées, puis vint me parler de son projet : il aimerait aller rendre visite à son père à dos d'âne.

Victor, moi je veux bien, le village ou vit ton père est assez éloigné d'ici, même en partant tôt le matin, tu n'auras pas beaucoup de temps à passer avec lui. Ta mère va venir te chercher cet après midi, nous en parlerons avec elle, et nous trouverons une solution. D'autant que ce voyage à Paris m'a fatigué et que je ne vais pas reprendre de suite mes sorties avec les touristes.

L'escapade avec Victor se résuma finalement à un tour du village à dos d’âne.

Lle gang de malfaiteurs fut anéanti et les journées passèrent paisibles… jusqu’ à l'arrivée de cette nouvelle lettre… du ministère des Armées.

 

Monsieur Fadoli, ayant participé efficacement au démantèlement de ce réseau de trafiquants,

le ministère des armées vous remettra une médaille du mérite lors d'une réception en votre village.

 

***

LUCIE

 

Lucie raccroche le téléphone, se tourne vers l’enfant :

Ta maman va venir te chercher Victor. Que dirais-tu d’une bonne glace en attendant ?

Hochement de tête dans un reniflement.

J’aimerais bien à la fraise…

Va pour la fraise, répond Lucie en souriant.

 

Adossée au au comptoir de son café-restaurant, Lucie relisait la lettre que tante Jane lui a envoyée par retour de courrier quand elle a aperçu le petit Victor, en larmes, courant dans la rue. Elle l’a intercepté, le fait entrer. Il s’est laisse faire, comme soulagé d’être pris en charge. Perché sur un haut tabouret, il raconte son papa parti, son gros chagrin, sa course désespérée vers nulle part. Pauvre petit bonhomme… Lucy l’ébouriffe d’une main, lui tend la glace à la fraise de l’autre.

Le café est désert à cette heure. Son dernier client, un historien du CNRS à la recherche de documents cadastraux des XIIIe et XIVe siècle, est parti depuis un bon moment, tout comme Gérard, l’écrivain. Ce dernier a pris son café au comptoir pour discuter avec elle ; il lui a gentiment demandé si elle avait pu écrire sa lettre, a semblé sincèrement heureux de la tournure que prennent les événements pour Lucie.

La jeune femme s’installe face à Victor :

Alors Victor, cette glace ?

Trop bonne !

L’enfant sourit à présent. Une histoire de plus à rajouter au silence, pense Lucie. Elle aime cette heure tranquille où, dans le café, le silence revient tout chargé des conversations, des confidences, déposées là par les vies qui se croisent. Murmures ténus qui flottent au-dessus des tables, s’irisent sous les lampes, s’accrochent aux murs.

Le bruissement de la lettre au fond de sa poche la ramène au réel. Elle repense à l’histoire que Jane lui a racontée. Une histoire bien banale en fait : un homme, deux femmes. L’homme a choisi Jane. Jade, blessée, a supprimé tout ce qui de près ou de loin avait un lien avec sa sœur, sauf la broche à la perle, allez savoir pourquoi…

Lucie sourit à la franchise de Jane. Grâce à elle, le secret angoissant qui étouffait sa vie s’est évaporé. Aujourd’hui, elle se sent solide et sereine. Elle va bientôt rencontrer sa tante, et même sa cousine. Car tatie Jane a une fille qu’elle a prénommée… Jade.

Il n’aurait pas fallu que sa mère lui donne, elle aussi, le prénom de la tata ! Cette histoire est déjà suffisamment embrouillée ! Dieu merci, Lucie s’appelle Lucie, comme sa grand-mère. Elle aime bien cette idée de prénoms que l’on se transmet de génération en génération. Comme un patrimoine familial. Des Jane, Jade, Lucie qui courent indéfiniment sur la boucle d’une lemniscate…

 

Derrière la vitre, une silhouette se profile. Nadia, la maman de Victor entre dans la pièce, serre son fils contre elle.

Le soir descend sur la place, bientôt les habitués de l’apéro vont arriver, Zézette, Louis avec son âne, Sandra et Eric…

Demain, tatie Jane sera au village. Elle a rendez-vous avec Rémy, son gendre, ici, à l’Auberge des Remparts. Encore une histoire de famille compliquée, semble-t-il. Jane est restée évasive sur le sujet et Lucie n’a pas tout compris, toute à la joie de faire... ou refaire connaissance avec sa famille retrouvée…

 

Le lendemain, le chercheur du CNRS s’installe en terrasse. Peu après, une vieille dame s’approche, hésitante, s’installe à la table du chercheur, une conversation s’engage entre eux. Lui semble très à l’aise, elle un peu tendue. Derrière son comptoir, Lucie les observe. Leur discussion se termine rapidement, ils se lèvent, le chercheur s’en va, la vieille dame entre dans le café, regarde Lucie en souriant.

Bonjour Lucie…

Un bref instant de flottement tangue sur le visage de Lucie, puis la joie dans les yeux.

Jane ? … Bonjour tatie Jane, je suis tellement contente de vous rencontrer enfin ! Venez, asseyez-vous. Là, nous serons tranquilles.

Les deux femmes prennent place autour d’une table un peu à l’écart. Lucie, les joues rosissantes, s’exclame :

J’en oublie de vous proposer quelque chose à boire… ou à manger si vous préférez… Dites-moi…

Merci Lucie, je n’ai pas faim du tout, et je me suis désaltérée en compagnie de mon gendre, Rémy, à l’instant.

Ah ! C’est donc lui le mari de ma cousine… Il est déjà venu manger ici, on avait bavardé, il m’avait parlé de ses recherches…

C’est lui, confirme Jane en ôtant le foulard qui entoure son cou.

Lucie tressaille. Sur le chemisier de sa tante, le bijou, la lemniscate à la perle.

Jane… cette broche… j’ai la même…

Je sais Lucie, répond Jane d’un ton apaisant, c’est moi qui l’ai offerte à ta mère. Et elle m’a offert celle-ci. C’est tout bête, tu sais. Un jour, en faisant du lèche-vitrine ensemble, nous avons remarqué ce bijou. Il lui plaisait beaucoup, alors, sans rien dire bien sûr, je suis retournée le lui acheter pour son anniversaire. Mais elle a eu la même idée et en a fait autant, si bien que nous nous sommes offert mutuellement le même cadeau. Je te laisse imaginer nos têtes respectives quand nous avons ouvert nos paquets !

Les yeux de Jane rient, malicieux. Une interrogation traverse ceux de Lucie.

Tu te demandes pourquoi on a ouvert nos cadeaux ensemble ?

Lucie sourit, acquiesce.

Nous avons deux ans et deux jours de différence avec ta mère. Nous avons toujours fêté nos anniversaires ensemble… enfin, jusqu’à celui-ci, ajoute Jane. Cette broche a été notre dernier cadeau. La suite, tu la connais…

Elle soupire, se tourne vers la salle.

Tu as bien modernisé l’auberge, Lucie, c’est très accueillant.

Merci tatie. A la mort de maman, j’ai tout refait à neuf. Vous avez connu avant ?

J’y ai même fait des extras l’été. C’est ici que j’ai connu mon mari.

Jane baisse les yeux, sa main droite fait tourner l’anneau d’or qui orne son annulaire gauche. Lucie laisse le moment de silence accueillir l’émotion, puis prend une mine espiègle pour dire :

Si le cœur vous en dit, tatie, je vous engage pour l’été !

Merci ma chérie, répond Jane en riant, mais je ne suis pas sûre que tu fasses une bonne affaire. D’ailleurs, l’heure tourne, tu vas te mettre en retard à papoter avec moi. Je dois m’en aller à présent, mais je reviendrai. Maintenant que l’on s’est retrouvées, on ne se perdra plus. Promis ?

Promis tatie. Reviens quand tu veux.

Le tutoiement pour sceller la promesse. Jane s’en va à pas menus, Lucie, la regarde partir, les yeux pleins de tendresse.

 

Ce soir, Lucie, accoudée à la balustrade de son balcon, goûte le moment tranquille. Les derniers rayons de soleil colorent le ciel de rose. Dans le lointain, les montagnes adoucissent leurs crêtes, se fondent dans un sfumato d’un bleu délicat.

Bleu comme la perle, pense Lucie. Et flou comme ma mémoire. Je savais sans savoir.

Depuis qu'elle a retrouvé tante et cousine, elle a le regard plus clair Lucie, avec quelque chose d’apaisé, quelque chose comme le sentiment d’avoir réussi une quête. Elle se sent libérée. De quoi ?… elle ne sait pas trop, mais elle n’est plus la même, c’est sûr ! Un monde étriqué pulvérisé… oui, c’est ça. Et l’envie de vivre, de rire… d’accepter l’invitation de Philippe, peut-être… Il serait mon cavalier aux fiançailles de Sandra et Eric... Oh ! La tête de Bernadette ! Jade, avec ses antennes ultra-sensibles, a bien compris que lui et moi… Elle est chouette, Jade, ma cousine, et bientôt mon amie, j’espère… Il faudra que je demande à son mari, l’érudit Rémy, ou au professeur Simon Mallevialle, l’origine de la lemniscate… Ça doit remonter à l’Antiquité ce truc-là.

Tu seras mon dernier bijou, dit-elle en caressant la broche. Je n’ai plus envie de chercher les bijoux anciens… plus besoin en fait.

 

En bas, dans la ruelle, Louis passe avec son âne, le petit Victor à califourchon. Nadia suit avec Gérard… Ces deux-là… J’ai bien fait de suggérer à Gérard d’écrire sur le village. Il s’en passe des choses, mine de rien ! D’ailleurs, j’ai bien envie de m’y mettre, moi aussi, à l’écriture… je pourrais raconter l’histoire de la lemniscate… Je la dédicacerais comme ça : A tatie Jane et à sa fille, Jade… Oui, c’est ça. Dès demain, je m’inscris à l’atelier d’écriture.

***

RÉMY

 

Rémy et Simon reviennent de leur journée laborieuse et franchissent la porte de L’Auberge des Remparts. Une délicieuse odeur d’Estofinado les accueille. Ils s’attablent fourbus et affamés. Lucie apporte déjà une bouteille de rouge d’Entraygues et un plat fumant. Ils se servent. Simon souffle sur sa fourchette : Hum ! Fameux ! Il faudra attendre quelques bouchées pour que la discussion reprenne.

-Je pense que Gérard qui écrit un roman historique apprécierait toutes nos recherches.

Rémy fronce les sourcils :

-Gérard ?

-Oui, Gérard Pierredefontaine qui habite votre village ! Il m’a contacté pour un détail de lettre épistolaire incluse dans son roman, très intéressant par ailleurs, tu devrais le lire !

 

Rémy revoyait ce rêveur, comme lui, qu’il croisait lors de ses balades sur le causse. Un salut, quelques banalités échangées, un discret ce Gérard. Je n’aurais jamais imaginé que …

-Je ne savais pas qu’il écrivait un roman. Tu as raison je vais m’en procurer un exemplaire et me le faire dédicacer.

 

Puis les préoccupations de la journée reprirent le dessus.

-Finalement toute cette énergie pour pas grand-chose !

-Ne dis pas ça Rémy, nous avons exploré plusieurs pistes,

-Oui, je sais. Le cadastre : trop récent ! Le château et sa bibliothèque qui remonte au treizième siècle : rien non plus !

 

Simon fait la moue,

-Je ne suis pas tout à fait d’accord, Rémy, tu y as découvert le tracé de ce long sentier entre les terres du château et celles des Templiers : une trace tangible, tu ne peux pas le nier !

Rémy sauçait avec attention son assiette.

-Oui, mais quoi ? Trois kilomètres de marche et rien là aussi !

-Finalement, enchaîne Simon, cette question d’ombre à toute son importance (À l’ombre de la croix, le ciboire… dit le texte) encore faut-il savoir dans quelle direction !

-Oui, une fois que l’on aura trouvé ce que l’on cherche !

Simon, l’air étonné :

-Et bien, une croix ou un calvaire, ça me semble clair non ?

 

Rémy encaisse. C’est vrai que de ce côté l’hésitation n’est plus de mise. Simon Mallevialle référent médiéval de la collection 10/18 il ne fallait pas trop le chahuter. Il essaye de reprendre l’initiative :

-La position du soleil, voilà la réponse. Cette satanée ombre se déplace au long de la journée. Vers l’Ouest au soleil levant, vers l’Est au soleil couchant…

-N’oublie pas l’ombre sur elle-même à midi complète Simon.

Rémy hoche de la tête.

 

Lucie s’approche de la table, mains sur les hanches :

-Je vois que mon plat vous a plu, ça me fait plaisir. Que diriez-vous d’un petit Rocamadour ou d’une divine tourtière fine comme les ailes d’un ange servie avec des pruneaux d’Agen ?

Simon regarde Rémy :

-Est-ce bien raisonnable ?

-Mais oui, mais oui ! Fait confiance à Lucie. Un cordon bleu comme elle, il n’y en a pas deux dans la région.

Lucie débarrasse la table et s’éloigne les joues roses.

-Et les ailes alors ? « Les bêtes aux pieds d’argent s’abreuveront sous l’aile de la croix » Est-ce une direction suggérée ? A proximité immédiate ? Éloignée ?

Autant de questions sans réponses…

 

Simon un instant songeur, le regard perdu dans son verre à moitié vide, résume le travail des derniers jours :

-Le paysage a tellement changé, combien de constructions nouvelles ont modifiées la physionomie du village et de ses environs. On a ausculté les trois calvaires actuellement visibles et qui remontent au jubilé de 1833 je te rappelle.

Celui au Nord du village apparaît sur une placette entourée de maisons, son orientation Nord / Sud ne semble pas convenir.

Celui sur la route de Laissac a été déplacé pour permettre à la nouvelle voie de passer. Là les repères sont brouillés.

Celui plus isolé sur la route de Gleysenove, au lieu dit Boussac, est positionné sur un ancien sentier, à proximité de la ferme démolie. N’oublie pas la ferme à proximité dont la construction remonte à 1901 (à en juger par le linteau de la porte d’accès) et qui barre l’horizon au Sud.

Ce calvaire ne semble pas avoir été déplacé. Nous nous y sommes attardés, cherchant un indice plus fiable. Qu’avons-nous trouvé ?

Aucun indice sérieux. C’est vrai qu’en remontant vers le village on a débusqué ce renard arrêté en travers du chemin et qui s’est enfoncé dans ce taillis à proximité du calvaire. Tu as été plus curieux que moi. Cette petite cavité-là, en demander le débroussaillement je n’y aurais pas pensé…

 

Rémy ne le quitte pas des yeux. Tout avait été passé au crible, la bonne méthode. On finira par trouver …

Deux heures sonnent au carillon de la Mairie. L’ombre se fait discrète sur chaque chose. Les tables de la terrasse, les arbres de la place, les maisons alentour, aucune ombre ne déborde. Tout semble concentré, recroquevillé sur soi.

 

Simon et Rémy se lèvent et s’apprêtent à sortir de l’auberge. Simon s’engage pour traverser la place écrasée de soleil. Rémy rêve face à ce paysage figé, puis soudain :

-Simon, l’ombre !

-Oui ? Il faut bien la chercher cette ombre aujourd’hui. Il n’y a qu’à l’intérieur que l’on peut la trouver !

-Ce n’est pas ce que je veux dire, l’ombre … L’ombre est à la verticale et il est quatorze heures !

-Évidemment ! Tant que nos politiques ne changeront pas, on aura toujours deux heures d’avance sur l’heure réelle.

-Oui ! C’est bien ce à quoi je pense. Le calvaire portera son ombre sur lui-même à quatorze heures et non à midi…

 

Ils se regardèrent tous les deux figés par cette découverte évidente.

Les ouvriers du génie rural envoyés par les services techniques de la mairie s’étaient affairés à débroussailler la cavité indiquée par Rémy.

A un certain moment, les lames d’un appareil avaient heurté un bloc rocailleux. Passé le juron de l’employé, une pierre moussue visiblement taillée, à demie enterrée était apparue…

Rémy avait sentit son cœur palpiter. Est-ce que la chance, allait enfin se manifester ? Il confirma de la dégager. Quatre pour la manipuler, ils ne furent pas de trop. La face contre terre, souillée fut aussitôt brossée. La chance confirma qu’elle avait son mot à dire.

Un agneau sculpté surmonté d’une croix palmée discoïde apparut sans ambiguïté. Rémy, subitement calme, basculait son regard du calvaire vers leur récente découverte. Mais quoi ? La réponse était là. L’évidence qu’il s’acharnait à découvrir. Cet élément sculpté qui gisait au sol, était-il le complément de la stèle d’origine ? Mais alors la stèle du jubilé qu’il apercevait clairement avait été scellée sur le socle de l’ancienne croix ! Était-ce possible ? Cette découverte augmenta sa tension. Il téléphona à Simon, occupé à poursuivre une autre piste sur internet : l’examen de textes anciens qui auraient pu indiquer une quelconque sécession de l’Ordre sur le plateau du Larzac. Celui-ci interrompit aussitôt ses recherches et s’empressa de le rejoindre. Sur place, l’évidence accrochait le regard. Sans aucun doute il s’agissait bien d’une sculpture de l’époque templière.

Rémy aussitôt brûlait les étapes. Le texte faisait référence à une ombre portée qui devait indiquer une direction.

-Certes, enchaînait Simon, cette question d’ombre à certainement son importance, mais à en juger par la configuration des lieux, je ne vois pas trop…

A l’Est un talus et un pied de colline où d’ailleurs aucune résurgence ne semble n’avoir jamais existé (ce qui annule la suite du message : des bêtes qui s’abreuvent)

-Au Sud la ferme récemment construite (linteau gravé avec 1901) élimine toute possibilité, sans compter que l’ombre portée sur la croix nous interdit d’apprécier l’ombre de la croix elle-même au soleil couchant…

Rémy regardait sa montre, effectivement il était midi passé et la croix n’était pas au soleil… Une déception de plus.

Depuis, la découverte de la place écrasée de soleil à la sortie de l’Auberge des Remparts avait marqué les deux chercheurs. Ils s’y rendirent le lendemain à midi et attendirent quatorze heures.

Que ces deux heures furent longues à passer… Au fur et à mesure que la courbe du soleil grimpait, l’ombre de la croix se ra menait vers elle-même, au point d’être limitée au socle à l’heure dite…

Ils décident sur le champ de desceller la croix du jubilé à l’endroit où, cela semblait être le cas, elle avait été scellée sur le socle existant.

Du matériel adapté avait été acheminé. La stèle templière repositionnée sur le socle. Rien d’évident dans ce montage…

La direction de l’Ouest indiquée par une branche de la croix s’orientait à perte de vue vers un vallon ensemencé de blé qui aurait pu, (dans un endroit à trouver), recueillir l’eau d’une résurgence, mais où ?

Des recherches futures avec l’aide d’un fontainier seront envisagées, mais les circulations d’eaux souterraines depuis tant de temps s’étaient certainement déplacées.

Rémy reste perplexe quand à ce socle n’ayant à priori pas bougé depuis son origine…

Pour la énième fois il cherche dans ce bloc de pierre taillée une autre émotion, plus forte que celle qu’il avait ressentie lors de la découverte. Aucun repère ne peut l’aider. Puis tout à coup, il est ailleurs. Il revoit le travail accompli à l’époque. La solitude de ces hommes qui avaient caché ici dans le silence et le vent ce qu’ils avaient de plus précieux, que personne ne devait découvrir… enterré … muré… tel un trésor de Pharaon … pour toujours…

Il demande la dépose du socle et ordonne que l’on creuse en dessous.

Là, à quatre pieds de profondeur, ils découvrent un coffret avec divers objets liturgiques en très mauvais état, à aucun moment ils n’imagineront qu’il pouvait y avoir un autre coffret quatre pieds plus profond (vous lecteur vous savez qu’il y avait quelque chose en dessous, n’est-ce pas ?)

La stèle du jubilé fut rescellée, la croix templière fut transportée au musée de la Commanderie à Sainte Eulalie de Cernon ainsi que le coffret avec son contenu. Les recherches abandonnées… jusqu’au jour ou peut-être l’on découvrira l’emplacement de l’ancien « point d’abreuvage des bêtes »…

Est-ce une légende ?...Est ce la réalité ?

Hum…allez savoir ?

 

En cette fin de journée, attablé à la terrasse de l’Auberge des Remparts, je rêvasse à cette question : « Mais comment ont pu naître ces personnages ? »

Comme ça ! Imprévisible combinaison entre les contraintes du texte imposées par Mado, les besoins du récit qui s’alimente lui-même, les hasards de la rêverie, les lectures passées, les gens que l’on côtoie. Mais en y réfléchissant bien, ce n’est pas leur naissance qui est importante, c’est leur existence qui s’épaissit au fur et à mesure.

D’une table à l’ombre derrière moi, s’élève un dialogue entre Gérard et Philippe.

-Un scénario improbable, des acteurs inconnus au générique, mais des dialogues ciselés, une mise en scène bien tenue, des rebondissements à dérouter…

Philippe qui en est à sa troisième bière face à un empilement de soucoupes avec noyaux d’olives, enchaîne :

-Eh bé ! Il risque de remporter la palme d’or à Cannes ce film !

-Mais qui te parles de film ? Je te parle du village et de notre roman « Destins croisés ».

Sur ce, Gérard s’arrête et avec un sourire malicieux à l’air de dire :

« Tu me suis ? »

Pas vraiment…

Philippe, le regard vague, termine sa gorgée et enchaîne :

-Quand j’étais petit, je savais que j’avais terminé un livre en voyant écrit « Fin ». Alors je pouvais le ranger dans la bibliothèque. C’était simple, non ?

Bernard a tout compris :

-Très simple… Tu l’auras ton mot magique…

 

FIN

***

 

SIMON et RÉMY

 


 

Simon rencontra donc Gérard Pierredefontaine peu après. Il l’avait convié entre ses murs, dans le salon transformé au fil des ans en annexe de son bureau ; et ce fut un moment sympathique et léger, avec un écrivain intéressé et humble, d’une grande honnêteté concernant ses connaissances sur la période médiévale. Rien à voir avec ceux qui vous balancent leur manuscrit de Fantasy en vous exhortant de lui donner le vernis d’un Moyen âge archétypal où se côtoient châteaux forts, princesses en détresse, chevaliers en armure et animaux fabuleux. Là, les recherches avaient été menées avec sérieux, et seuls d’infimes détails auraient pu faire tiquer le spécialiste un peu sourcilleux.

Leur rencontre avait néanmoins été écourtée par les contingences de leurs emplois du temps respectifs, et Simon ne fut pas vraiment surpris d’être recontacté par Gérard quelques jours plus tard. Sans excès de civilité, mais plutôt dans la perspective de reconduire en échange gagnant-gagnant où tous deux s’étaient complus, il conviait Simon à un déjeuner informel, dans une auberge qu’il connaissait au cœur d’un village voisin, le mercredi en quinze.


 

Simon reçut le matin suivant un courrier de Rémy Taillade, qui lui renvoya ce sentiment habituel de l’animal de compagnie recevant la caresse espérée en secret : il était flatté. Rémy lui servait du « Mon cher Simon » et du « Cher ami », et même s’il se convainquait qu’en chercheur installé, aux nombreuses attributions, Taillade devait avoir l’amitié épistolière facile, la formule venait cajoler l’estime toujours flageolante qu’il avait de lui.

Leurs rapprochements, professionnels, avaient pris un temps, grâce à la faconde de Taillade, qui avait l’art de mettre chacun à l’aise, des allures oscillant entre la considération et la camaraderie ; et Simon se souvenait du plaisir à partager avec lui, alors, l’expertise commandée par les Monuments Historiques lors de la rénovation de l’église de Conques. En spécialiste doublé de l’intellectuel local, Taillade avait tout dirigé d’une main de maître ; Simon s’était entretenu silencieusement avec les vitraux et les sculptures. En point d’orgue de leur travail, dans l’église à l’acoustique rénovée, le concert de Jordi Savall, où Nicolas Hotman, les Sieurs de Machy et de Sainte-Colombe et surtout Marin Marais, étaient revenus pleurer sous ses doigts avec les cordes des violes. La seule évocation des sanglots graves des Tombeaux ce jour-là replongeait Simon dans un état sublimé où l’excitation le disputait à l’extase dans une alchimie résolument troublante.

Puis ils s’étaient moins croisés. Et là, le courrier de Taillade, dans la foulée de leur dernier échange, tirailla Simon de sentiments complexes où se mêlaient perplexité et euphorie. Il tomba avec justesse sur ses angoisses complexées attisées par ce qu’il nommait entre lui « l’épisode de Malmö ». Taillade requérait à nouveau son aide dans l’exploitation du texte qui accompagnait l’amphisbène ; texte obscur et partiel - « A l’ombre du repère, les bêtes aux pieds d’argent s’abreuveront. Ses ailes les guideront. Ciboires et cavaliers jumeaux sur le même cheval abondent… » - que l’ambiguïté symbolique des termes catalysait dans le sibyllin.

 

Avant de réfléchir plus avant, Simon s’empressa de griffonner ce que chaque mot pouvait évoquer dans la symbolique médiévale ; dans ce milieu conquis au feu de la lecture, de la relecture, des subtilités des traductions depuis le grec, l’hébreu et l’araméen, et de l’annotation tatillonne, il évoluait aujourd’hui en mode semi-automatique. Il relut, biffa, puis s’efforça de domestiquer le flot initial de ses pensées en les ordonnant dans un tableau :

 

Termes

Symboles possibles

Ombre

= présence protectrice de Dieu

= repos et rafraîchissement

= état passager, éphémère

obscurité et la mort

Repère

?

Bête(s)

= état de l’homme qui est sans relation avec Dieu

Pied(s)

= image de la marche de l’homme durant sa vie

= purification de la marche

Argent

= vérité (couleur) ou sagesse (métal) divines

= figure du prix payé pour le rachat des pécheurs.

Aile(s)

- l’envergure et la force = figures des soins de Dieu en faveur des siens

- guérison

Ciboire

- la colère divine

- l’épreuve

- l’action de grâce

- la destinée

-la Nouvelle Alliance

coupe de bénédiction = sang versé pour l’Humanité

= souffrances

coupe de feu et de soufre, coupe de la colère ou de la fureur de Dieu

Cavalier(s)

= protection

= messager de la mort

Jumeaux

= attestation ou témoignage suffisant

cheval

= blanc, puissance de la lumière sur les ténèbres ; roux ou rouge-feu, l’amour finissant ; noir, les malheurs ; pâle, blême ou verdâtre, la mort spirituelle

= manque de confiance en Dieu

= orgueil

= victoire des Martyrs ou course victorieuse du chrétien

 

 

Mais rien ne jaillissait vraiment, et comme le suggérait la suite de la lettre de Taillade, le mieux était d’aller « se frotter au terrain » pour reprendre l’adage d’un vieux professeur de l’Institut de Géographie qui exhortait les étudiants à chausser de bons godillots pour parcourir le monde plutôt que d’en lire les descriptions rapportées. Le souvenir de cet appel au réel trouvait un écho dans l’invitation du chercheur à le rejoindre prochainement en commençant par un bon repas avant d’explorer physiquement les alentours. Il prit la peine de répondre par mail, et la brièveté de sa réponse, positive, rendait bien mal compte de la peine qu’il avait prise à dissimuler sous une avalanche d’adverbes son exaltation.

Les élèves du lycée qui n’étaient pas libérés par les révisions du bac, étaient regroupés pour la semaine dans le cadre d’un programme de sensibilisation à la protection de l’environnement sous forme de course d’orientation, de débats et d’ateliers sur l’île de la Barthelasse. Simon, qui était cette année de correction des épreuves du bac, avait été dispensé d’y participer. Il put donc proposer à Taillade une entrevue « en viande », comme disait sa grand-mère, dès le lendemain.

La préparation de cette escapade posa à Simon la question de la cravate. Ses échanges avec Taillade, cantonnés au domaine professionnel, avait jusqu’à présent laissé peu de place aux litanies de politesses mais requéraient de sa part, il en était convaincu, une certaine déférence, bien que Taillade pour sa part affichât toujours une forme de décontraction évidente. Si Simon se voyait invariablement un cran en dessous du chercheur du CNRS, et tergiversait longuement in petto sur la forme de leurs rapports, Taillade ne s’embarrassait pas.

Il cueillit Simon dès son arrivée à l’aéroport de Rodez, s’adressant à lui avec une aisance où s’exprimaient l’habitude de la prise de parole, une forme de respect confraternel et une simplicité toute provinciale que trahissait, parfois, l’intonation chantante de son accent rouergat. Il les conduisit sans regarder la route qu’il connaissait par cœur, discourant des curiosités de la région au gré des digressions qu’il faisait à partir des mystères de son parchemin.

L’Auberge des Remparts où ils s’arrêtèrent avait la rusticité des Causses : les murs de la grande pièce avaient été chaulés ; les feux de bois avaient parfumé l’atmosphère intérieure ; des gros bouquets secs de chardons bleus garnissaient les tables et le patron roulait les « r » comme le Tarn les galets au fond de son lit. Taillade était là en habitué, et avec son énergie habituelle, s’occupa de tout. Simon, qui n’avait pas coutume de faire bombance, et avait adopté sans trop y penser le rigorisme de son enfance, où l’on se nourrissait pour vivre sans prendre plaisir à manger, décida de se laisser faire.

Bien lui en prit ! Les plats étaient typiques des campagnes où une gastronomie simple s’était développée, à base de produits du terroir et de saveurs marquées. Insensiblement, Simon se détendit. Ils avaient attendu le café pour reprendre leur enquête, devisant jusqu’alors, entre les bouchées, de leurs recherches actuelles et à venir. Alors que l’abondance des mets aurait pu les plonger dans une torpeur postprandiale, c’est au contraire tout ragaillardis, tels des gamins préparant un coup douteux, qu’ils reprirent leurs réflexions, penchés sur une copie du document qui occupait toute la table.

- « Bon, sur la carte la plus ancienne que j’aie pu trouver, la Cassini de 1781 dressée à partir de relevés des années 1766-1780, j’ai distingué l’ancien Comté de Rodez du Comté du Rouergue, puis les différentes propriétés des commanderies. J’ai aussi annoté certains lieux mentionnés dans des documents contemporains du parchemin. Mais là, je sèche un peu. Vous avec une idée, Simon ? »

Simon, absorbé par son analyse du document qu’il découvrait, l’écoutait à peine. Il songeait à la première description de l’amphisbène dans l’Encyclopédie de Brunetto Latini au XIIIème et s’efforçait de trouver une cohérence à sa représentation avec les bribes du texte. Levant la tête, il fixa Taillade dont le doigt cheminait sur la reproduction de la carte de la région qu’il avait posée sur ses genoux.

- « Attendez, reprenez ce que vous disiez sur la chronologie de l’acquisition des propriétés par les différentes commanderies ! »

A peine surpris par le ton un rien péremptoire pour une fois de Simon, mais sentant confusément qu’il était sur une piste, Taillade relut la note qu’il avait résumée, lentement. Simon sembla gribouiller quelque chose sur un feuillet de son calepin tout en jetant de fréquents coups d’œil sur la carte où Taillade désignait les lieux au fur et à mesure qu’il les égrenait. Quelque chose dut se dessiner, car Simon s’empourpra légèrement.

- « On va tout refaire sur la carte elle-même, mais je crois qu’on tient le début d’une bobine. J’ignore si elle se déroulera jusqu’au parchemin, mais il faut essayer »

Il passèrent l’heure suivante à tracer de surprenantes figures géométriques avec une fièvre grandissante ; et bien avant d’avoir fini, ils devinèrent ce qui apparut avec le dernier trait : un point de concours de l’ensemble des possessions templières, qui ressemblait de surcroît à s’y méprendre au barycentre de la figure finale – mais l’excitation de la découverte majorait la vérification mathématique immédiate ainsi reportée – crevait la carte comme l’origine de toute chose.

- « Il faut repartir de là », affirma Simon.

Taillade lança à l’aubergiste qu’il le paierait plus tard, et tous deux sortirent presque en courant jusqu’à la voiture du chercheur. Ils s’installèrent dans le véhicule : Simon conduirait, et Taillade, les yeux dansant du paysage à la carte, le guiderait.

***

SIMON et GÉRARD

 

Simon n’interrogea que quelques secondes son reflet dans le miroir qui tenait une cravate entre ses doigts à hauteur de gorge, avant de la jeter sur le lit et de s’élancer hors de la maison en bras de chemise dans une chaleur déjà prégnante.

Devant l’auberge, il hésita. Des tables et des chaises, à l’ombre doublée d’un grand platane et de parasols jaune et bleu, avaient été déployées sur la place, mais à cette heure pourtant dédiée au rafraîchissement de l’apéritif, elles restaient désertes.

Pousser la porte de l’établissement l’embarrassait car il lui faudrait affronter les regards interrogatifs des habitués qu’il ne connaissait pas ; et d’ailleurs, si Gérard Pierredefontaine n’était pas encore là, valait-il mieux l’attendre dedans au risque de le manquer s’il lui s’arrêtait dehors?

Dansant d’un pied sur l’autre en faisant mine de lire la carte, Simon sentait monter l’inconfort de la timidité alors qu’une pensée ajoutait un fin saupoudrage d’angoisse supplémentaire : et si Gérard était à l’intérieur ?

- « Ah, vous êtes arrivé avant moi ! Vous n’avez pas trop chaud ? »

Gérard Pierredefontaine, tout en chemise lui aussi, une veste claire pliée au creux du coude, sacoche à l’épaule, la mine incarnadine d’avoir pressé le pas sous le soleil, arriva comme un vent léger qui dissipa sa circonspection devant l’auberge.

- « J’arrive à l’instant », mentit-il à demi en avançant une main droite largement ouverte qu’il espérait ne pas être trop moite. L’impression de leur poignée oscilla entre la politesse de ceux qui ne se connaissent suffisamment pas encore et la chaleur de du plaisir de se retrouver.

Ils convinrent ensemble de s’attabler dehors, espérant que la chaleur ne serait pas trop incommodante et profiter ainsi du calme de la place.

- « Vous prendrez un apéritif, professeur ? », s’enquit Gérard, hésitant sur la manière dont il devait s’adresser à Simon.

Ce dernier s’efforça d’arrondir les angles de la bienséance en prenant le parti de la détente :

- « Je vous en prie, ne me donnez pas du « professeur » ni du « monsieur » ; j’entends ça toute la semaine. Appelez-moi Simon, ce sera plus simple ! »

Gérard sourit en s’appuyant contre le dossier de sa chaise, satisfait de la tournure cordiale que prenait le déjeuner.

- « Pour l’apéro, alors, Simon ? » demanda-t-il comme s’il goûtait une friandise.

- « Ma foi, vous m’avez honoré de votre confiance lors de la relecture de votre manuscrit ; je vous la rends en ce qui concerne le déjeuner », répondit Simon, qui n’était pas particulièrement gourmet et avait pris, de ses décennies de célibat, des habitudes de frugalité, avec l’impression de passer un plat trop chaud à son voisin de table. De fait, le sourire avec lequel il accompagna ce propos était pour le moins paradoxal.

Mais Gérard sembla plus à l’aise encore, se redressa, plia les jambes qu’il avait allongées sous la table sous sa chaise, et agita le bras afin de signaler leur présence au personnel de service de l’auberge.

Il allait se lever, faute de réponse, quand elle apparut après avoir ouvert la porte, de l’autre côté de la rue, avançant vers eux. Dans le soleil, tout en cheveux de lumière et légèrement vêtue pour supporter la chaleur, Lucie, l’aubergiste, s’approcha pour prendre leur commande.

De cette rencontre, au-delà de leur sympathie, Simon devrait garder longtemps la honte cauteleuse de ses moyens perdus dans le commerce avec les femmes quand il s’écarte du biais professionnel ; et sa muette admiration qui se tinta d’un son aigrelet de jalousie devant la faconde de Gérard. L’écrivain, en effet, se transforma à chaque retour de l’aubergiste qui semblait y prendre un certain goût, et en tout cas, son temps : il parlait avec tout son corps, souriant des yeux, complimentant des mains, ivre d’une légère assurance qui lui valait en retour force sourires et un intérêt qui ne paraissait pas feint. Il était l’auteur qui enchantait la terrasse, quand Simon se trouvait renvoyer au rôle de faire-valoir. Il en eût éprouvé une rancœur certaine si Gérard n’avait pas été aussi désespérément sincère ; et prit le parti de se réjouir de la scène à défaut d’y jouer vraiment.

...

SIMON, la fin de l’histoire...

 

Le soleil irradiait rose, irradiait d’or, les volets pensifs des hautes bâtisses qui gardaient au frais les habitants du village. La chaleur inscrivait l’été dans les ruelles qui sinuaient entre les murs de pierres et autour de la place où Simon, comme à l’accoutumée, avait garé sa voiture. Bientôt, les festivités estivales confisqueraient cet espace au bénéfice des touristes.

Il savait que la touffeur de l’air l’abattrait dès qu’il sortirait de l’habitacle, et il resta assis devant son volant, profitant de la fraîcheur résiduelle de la clim qui avait fonctionné durant tout le trajet.

Ces derniers jours avaient bousculé son quotidien, et Simon sentait fourmiller un contentement qui confinait au bonheur ; celui du sens de la raison d’être ; de l’évidence de la réponse à tous les « Mais qu’est-ce que je fais ici, bon sang ? ». Biffées à la saveur des rencontres, toutes les réflexions désespérantes, toutes les mines affligées qui lui avaient semblé lui lancer si souvent de l’autre côté du miroir « Mais tu t’es vu, mon pauvre Simon ? ».

L’année scolaire finissait ; il avait bouclé le texte et sélectionné les illustrations de ses interventions prochaines dans le cadre des Rencontres Historiques de l’Enclave des Papes ; et il venait de partager de bons bouts de temps et quelques connaissances avec ce qui lui semblait bien être de la délectation.

Généreux, Gérard Pierredefontaine avait insisté pour mentionner son aide en exergue de son roman. Cette perspective titillait agréablement l’ego de Simon qui repoussait à toujours plus tard la rédaction d’un ouvrage propre. Et au-delà, ces moments partagés avec l’écrivain s’étaient révélés pleins d’une bienveillante humanité qui faisait si souvent largement défaut à sa vie.

Autant qu’il pouvait s’en souvenir, il avait toujours été seul. Fils unique, dans une famille de Protestants dont l’histoire s’émaillait de massacres et de fuites de refuges en déserts, ses souvenirs d’enfance le revoyaient seul ; seul et silencieux.

Son père ne paraissait vivre que pour sa pharmacie et la collecte de serpents dont il conservait les plus beaux spécimens dans des bocaux exposés encore dans l’officine fermée. Le Maire sollicitait fréquemment Simon pour louer ou racheter les murs de la boutique, mais il hésitait, et les ophidiens formolisés attendaient dans leurs cages de verre. Dans ses escapades naturalistes, son père allait seul, et Simon aujourd’hui préférait penser que seule la volonté d’éviter le danger à son petit garçon en était la cause.

Sa mère ne parlait pas. Elle lavait. Simon avait réalisé après son décès, plus de dix ans auparavant, que les souvenirs qu’il avait d’elle, c’était ses mains, rougies et usées par les serpillières d’eau savonneuse dont elle frottait inlassablement les dalles du sol de leur vieille maison. Chaque fois qu’il essayait de penser à elle, lui revenaient des images de sol mouillé à laisser sécher et des odeurs persistantes de savon noir.

Lors de sa nomination au lycée Aubanel, il avait acquis un petit appartement, intra-muros, dans la rue fraîche et ombragée des Teinturiers, où demeurent encore quatre roues à aubes, vestiges de l’intense activité manufacturière de la ville aux temps des moulins à garance et des filatures de soie. Il y avait aimé l’atmosphère de village, avec les galets de la calade et les platanes, habitée encore par l’esprit de Laure de Noves, le grand amour de Pétrarque. Situé au dernier des trois étages, vieillot et exigu, l’appartement s’ouvrait sur le toit en terrasse, immense, où le regard pouvait embrasser toute la Cité des Papes, et bien au-delà.

Il l’avait aimé, mais il était revenu très vite auprès de ses parents vieillissants, dans la maison familiale de Mérindol, à quelques pas du castrum qui abrite aujourd’hui un mémorial du martyr vaudois. Il avait accompagné la fin de leurs vies, trouvant parfois pesant leur trio, d’abord, puis cette improbable vie de couple avec son père après la disparition de sa mère, durant quelques années de cohabitation presque mutique. Mais il avait apprécié le calme et la beauté de la vallée de la Durance, le massif sombre, et même sauvage encore, du Lubéron, et la tranquillité de pouvoir faire son marché sans crainte d’y rencontrer des élèves ou leurs parents : ici, c’est au lycée de Cavaillon, de Pertuis ou de Salon que les adolescents du village poursuivaient leurs études, et dans les rues du village, il n’était plus enseignant. Une vie s’était organisée, rythmée par ses déplacements pendulaires à Avignon. Il avait néanmoins conservé l’appartement qui lui servait de bureau professionnel, notamment pour ses activités aux archives, et de pied-à-terre lors de ses rares sorties nocturnes, à l’opéra d’Avignon ou pendant le Festival.

 

Il avait été un petit garçon seul. Il était un homme seul, dans un petit appartement ou dans une grande maison vide, pleine d’histoire, de meubles anciens et de poussière.

Son désir éperdu de reconnaissance, du moins le supputait-il, s’apparentait de fait à la volonté d’existence tout court d’un garçonnet solitaire resté célibataire, dont la vie semblait s’écouler en marge du monde, et à rebours de l’histoire, davantage emplie de références médiévales que de contacts contemporains.

Le temps passé avec Taillade lui avait apporté ce rapport entre pairs qui faisait « bondir son cœur comme un chien fou » pour reprendre une expression tadjike croisée un jour entre les lèvres d‘une conférencière du Musée Guimet. Peut-être plus que l’enquête historique fructueuse qu’ils menèrent ensemble, et ce sentiment exaltant de chasse au trésor qui avait enthousiasmé leur aventure.

Porté par ces impressions, Simon sortit de sa voiture ; et la chaleur, effectivement, lui parut pesante ; à l’inverse exact de la fraîcheur conservée de la maison entre les murs épais.

D’un regard léger, Simon balaya la table du salon où des piles de documents, de dossiers, et de livres se faisaient concurrence dans des équilibres imprévisibles. Il s’arrêta sur l’enveloppe du courrier de l’Université de Malmö, l’enveloppe « extérieure », celle qui avait su le trouver sans détours – il avait déjà classé la lettre dans le dossier constitué lorsqu’il préparait sa candidature, et conservé l’enveloppe « intérieure », qui s’était perdue avant de lui revenir caparaçonnée, pour le souvenir.

Simon allait jeter l’enveloppe dans la corbeille quand, par hasard… par réflexe… il glissa nonchalamment un dernier coup d’œil à l’intérieur en faisant bâiller l’ouverture : au fond, collé contre l’une des parois de papier kraft, un rectangle cartonné aisément identifiable. Une carte de visite. Celle d’Erling Kagge. Et crachés à l’encre rouge de l’urgence, quatre mots : « Call me back ASAP ».

***

VICTOR

 

Lucie était derrière son comptoir quand elle vit passer Victor, seul et en pleurs. Elle sortit sur la place pour le rattraper et usa de la promesse d’un cornet de glace pour l’attirer dans son auberge. Victor était juché sur un des tabourets hauts. Il baissait la tête.

 

Lucie avait repris son service car trois clients attendaient leurs cafés. Elle vint enfin s’asseoir à côté de Victor, toujours immobile et silencieux. Ses pleurs avaient cessé. Il attendait sa glace. Lucie la lui apporta.

- Merci Madame !

- De rien mon petit. Tu t’es fait disputer par ta maman ?

- Non.

- Elle sait que tu es sorti ?

- Euh... Non.

- Et si tu me disais alors pourquoi tu courais comme ça, avec de grosses larmes ?

Un silence, puis :

- C’est papa...

Lucie savait.... La maman de Victor était une de ses amies et elle l’avait beaucoup consolée elle aussi.

- Il m’aime plus et...

- Tu dis des bêtises, il ne t’aurait pas écrit. Tu vois bien qu’il pense à toi. Et je suis même sûre qu’il aimerait bien te voir. Oui, c’est ça, ça lui ferait vraiment plaisir... Tu parles d’une surprise que tu lui ferais ! Tu imagines ?

 

Lucie s’interrompit. Louis venait d’arriver et réclamait son petit verre de blanc, comme à l’accoutumée, avant de rentrer à la maison.

Victor connaissait bien Louis. Il le croisait souvent, quasiment toujours avec son âne et d’autres personnes qu’il avait l’habitude d’amener sur les sentiers. Il se rappelait que lorsqu’il était plus petit, Louis le faisait monter sur son âne et lui faisait faire un petit tour dans le village. Son papa marchait souvent à ses côtés. Comme il était fier ! Et là, Victor regardait Lucie et Louis qui discutaient un peu à voix basse en le regardant. Peut-être qu’ils parlaient de lui... Et si..…

 

Victor venait de penser à quelque chose en voyant Louis. Il aurait bien voulu la faire cette surprise à son papa, voir sa tête s’il le voyait arriver sans qu’il soit au courant.... Comme un grand quoi ! Oui, oui, c’est ça, il venait d’avoir une super idée.

-Dis-donc Louis, tu te rappelles de mon papa ? Tu crois que tu pourrais m’amener le voir papa avec ton âne ?

Louis écoutait Victor qui lui racontait son histoire.... Il tombait des nues. Non, franchement, il n’était pas au courant de tous ces événements. Un peu parce qu’il n’était pas souvent au village, toujours sur les sentiers avec Cadichon et les touristes, un peu aussi parce que Victor habitait légèrement en dehors du village avec sa maman Nadia.

Nadia justement qui arrivait en courant chez Lucie, l’inquiétude dans les yeux. Elle se précipita vers Victor pour le serrer dans ses bras, le prit sur ses genoux et le laissa finir sa conversation avec Louis, assez étonnée de le découvrir calmé.

Lucie avait rejoint le cercle.

- Après tout, pourquoi pas ? dit-elle à Louis.

Louis hésitait... ça changeait un peu ses objectifs...

- Et ma lettre de démobilisation alors ?

- Oh ! tu l’attends depuis 70 ans, tu peux bien l’attendre encore une semaine non ? insistait Lucie.

Nadia était dépassée. D’un côté fière de son garçon qui mûrissait d’un coup. De l’autre angoissée et un peu triste qu’il ait envie de la quitter.

Gérard venait de faire son apparition dans le bistrot. Il rejoignit le petit groupe. Il souhaitait alimenter sa saga villageoise, mais surtout, il avait vu que Nadia était là parmi eux. Nadia qu’il avait déjà croisée sur un salon littéraire et à qui il avait dédicacé son dernier livre. Ils avaient beaucoup parlé pendant le cocktail qui avait suivi... Il en gardait un souvenir ému.

- Bonsoir à tous !

Il fut bien vite malgré lui au courant de ce qui se passait... Mais ! - Je dois me rendre là-bas d’ici deux semaines. Il y a une grande Fête Médiévale et je voudrais bien écrire un papier là-dessus. Peut-être que je pourrai interviewer quelques participants. Un aller-retour dans la journée. Je pourrais déposer Victor le matin chez son papa et puis revenir le chercher pour le ramener le soir même ici. Qu’en penses-tu Nadia ?

Victor leva un regard implorant vers sa maman. Nadia baissait les yeux. Gérard insistait... Lucie sentit que quelque chose était en train de se passer...

***

CADICHON

 

En aparté, réflexions de Cadichon.

 

Hi han, hi han, Louis, Louis, mais il est où ? Me laisser attaché, rien à manger, rien à boire, pas même un coup de téléphone, Moi le seul âne écoresponsable du haut pays.

 

C’est vrai qu’il est bizarre en ce moment mon Louis, il fume trop.

Rien qu’hier, il me confie un groupe de randonneurs parisiens, une chaleur, je n’avais pas envie de grimper la montagne. Ils se sont noyés dans le torrent, le mauvais gué, surtout après la pluie. Bah, d’autres viendront, il en vient toujours. Je prends le chemin des écoliers, mâchonne çà et là des chardons sans gluten, de l’herbe bio, des poires respectueuses de l’âne et de la nature.

Et il me fait quoi mon Louis ? Il tourne ma longe à un pin, allume une cigarette, et s’en va chercher les touristes. Oh ! Il se méfie de moi maintenant ?

 

C’est vrai qu’il est bizarre en ce moment mon Louis, il cauchemarde.

Cette nuit je l’entendais marmonner :

  • Jane n’est pas la mère de Jade, mais Lucie est la fille de qui ? Pétard j’ai oublié, si faut, Gérard ne va pas écrire au ministre et Bernadette ?

Au matin je l’ai réveillé comme il aime, une grande lèche sur le crâne. Il me crie dessus :

  • Vé je t’ai pris pour Marcel.

  • Marcel ?

  • Marcel, le pépiniériste.

  • Le père de Victor ?

  • Le fils d’Amandine.

  • Le pépiniériste ?

  • Non Victor. Le pépiniériste c’est le grand qui veut me faire essayer sa voiture. Va savoir s’il me fait le coup de la panne. Aujourd’hui on n’est plus sûr de rien.

  • Tu deviendras membre actif du club LGBT !

  • LGBT ? Quésaquo ?

  • Les Grands Beaux Tontons… de Bernadette « of course » !

On bavassait tranquille et tout à coup il bondit, renverse son bol de café, hurle :

  • M…., Mado, mon courrier, l’armée française, Cadichon : Garde à vous !

 

C’est vrai qu’il est bizarre en ce moment mon Louis, il part en courant.

Lui, courir, de ma vie je ne l’avais jamais vu.

  • Oh Louis dove vaï ?

  • A Paris.

  • Tu vas voir les filles ?

Il ne m’a pas répondu, il était déjà trop loin, presque au bout de ses rêves.

Tranquille, moi je trotte vers le champ du père Simon. Non pas Simon le prof d’histoire, Simon le brocanteur, le frère de Gérard, le cousin de Nathalie. Il y laisse souvent Zoé son ânesse, ma petite amie.

  • Hé Zoé comment tu te portes ?

  • Holla Cadichon mon copain, je suis fatiguée, je reviens d’Italie.

  • D’Italie ?

  • Et oui, figure-toi que le père Simon quand il traficote il préfère passer par la montagne.

  • La montagne, c’est haut ça. Il faut marcher des heures et des heures.

  • Ouais, à chaque fois il me dit : « Allez Zoé pour l’Italie suit les Romains, prends la via à pieds » Et il rigole. Tu comprends toi ?

  • Je comprends surtout qu’à trois du matin, il y a moins de douaniers au col de Tende que dans les bureaux sur l’autoroute !

 

C’est vrai qu’il est bizarre en ce moment mon Louis, il écrit un roman.

Un Atelier d’écriture il fréquente. AnimaNice, tu le crois ça ? Franchement, s’il ne met pas vite fait le point final, il va virer fada !

Hi han, hi han !!!

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Publié dans #Ecriture collective

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Publié le 8 Juin 2017

La Chute d'Icare - Saraceni Carlo

La Chute d'Icare - Saraceni Carlo

La chute d’une nouvelle ou d’un roman histoire doit être vécue par le lecteur comme la fin de l’histoire. Rien de plus frustrant qu’une chute qui tombe à plat. Une histoire qui ne se termine pas vraiment gâche tout le texte, le lecteur se demande s'il a bien tout compris, s’il ne manque pas une page.

Certains vous diront qu'il s'agit de fin ouverte, mais il faut distinguer la fin ouverte de l’absence de fin.

 

Il y a deux manières de terminer un texte, la fin ouverte ou la fin fermée.

 

  • La fin ouverte :

Si la fin est « ouverte », le protagoniste atteint ou pas son objectif, mais ce qui est important, c’est que la quête de son objectif lui a ouvert de nouvelles perspectives. La fin des histoires d’amour est souvent ouverte : Ils ont compris qu’ils s’aimaient, ont décidé de construire quelque chose ensemble, et maintenant, on les laisse faire leur vie.
Ce qui différencie une fin ouverte d’une non-fin, c’est le franchissement d’une étape. Le personnage termine un cycle de sa vie et s’en va vers le commencement d’un autre. 

http://www.lanthologiste.fr/fin-conclusions/

 

  • La fin fermée :

Lorsque l’on parle de fin « fermée », Le héros entreprend une ultime action pour atteindre son objectif. Une fois cette action effectuée, il ne peut plus rien faire en rapport avec cet objectif. La fin la plus fermée : le héros meurt. La plupart des histoires policières se terminent par une fin fermée : Le flic arrête le meurtrier.

http://www.lanthologiste.fr/fin-conclusions/

 

Comment écrire une bonne fin ? Voici cinq techniques proposées par le site : « L’anthologiste »

  • La découverte :

Lors d’une découverte, le héros résout un mystère, il découvre une vérité concernant un autre personnage, un évènement du passé ou une situation. Dans les polars, il s’agit de l’identité de l’assassin ou de la preuve qui le fera tomber. Cette découverte permet au personnage d’entreprendre l’ultime action qui lui permettra d’atteindre son objectif.

http://www.lanthologiste.fr/fin-decouverte/

  • La révélation :

La révélation est une prise de conscience. Lors d’une révélation, le héros découvre un nouveau sens à sa vie, un moyen de mieux vivre, sa capacité à agir d’une façon qu’il n’aurait pas soupçonnée ou une vérité profonde relative à la façon de mieux se comporter avec les autres. Il s’agit d’une fin introspective et morale.

http://www.lanthologiste.fr/fin-revelation/

  • Le dévoilement :

 Lors d’un dévoilement, l’auteur révèle une vérité essentielle sur le rôle, l’objectif ou le plan du personnage principal, après l’avoir volontairement cachée pendant tout le récit. Cela change radicalement le sens de l’histoire.  Parfois, mais c’est rare, le héros prend conscience de cette vérité en même temps que le public. Le dévoilement repose sur la création d’une illusion. Le lecteur est confronté à une vision incomplète de la réalité et se forge des convictions qui finiront par s’effondrer.

http://www.lanthologiste.fr/fin-devoilement/

  • Le rebondissement moral :

Lors d’un rebondissement moral, le protagoniste découvre le moyen de renverser une situation injuste (et de préférence désespérée) : Il s’agit donc d’un climax spécifique, qui ne fonctionne qu’avec les histoires ayant pour thème la justice.

http://www.lanthologiste.fr/fin-rebondissement-moral/

  • La surprise extérieure :

Ce rebondissement repose sur la découverte d’une composante de l’environnement du personnage ou sur un effet de narration. Cet élément volontairement caché, souvent au prix d’une écriture à double sens, change la situation du héros.

http://www.lanthologiste.fr/fin-surprise-exterieure/

Et surtout, éviter le deus ex machina dont voici la définition selon Larousse :

Personnage ou événement inattendu venant opportunément dénouer une situation dramatique.

En littérature, le deus ex machina désigne un miracle invraisemblable, mal intégré au récit, un événement ou un personnage dont l’intervention improbable et inattendue apporte un dénouement inespéré à une situation sans issue. Placé à la fin de l’intrigue, il est utilisé par paresse scénaristique pour provoquer opportunément une « happy end » sans aucune cohérence avec le récit.

SUJET D'ÉCRITURE :

Terminer votre récit en tenant compte des épisodes précédents :

ceux que vous avez vous-même écrit

ceux dont vous n’êtes pas l’auteur et dans lequel votre personnage intervient.

Vous pouvez éventuellement passer à la première personne et rédiger de façon plus intime, comme si le personnage se confiait à son journal intime par exemple, ou bien utiliser le monologue intérieur. Veillez cependant à une transition cohérente si vous passez de la focalisation externe à la focalisation interne.

 

***

SOURCES :

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Publié dans #Les ateliers

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Publié le 3 Juin 2017

Premier chapitre du "roman collectif" de l'atelier d'écriture AnimaNice Bon Voyage, avec la synthèse des deux premiers épisodes présentant les personnages.

***

 

CHAPITRE I

 

ATTENTE ET SUSPENSE

 

 

Summertime - Edward Hopper

 

Un jour, un tranquille village connut pendant un temps une singulière agitation. Des personnages hétéroclites semblaient s'être donnés rendez-vous. Intrigué par cette affaire, l'atelier d'écriture AnimaNice Bon Voyage décida d'enquêter. Chaque membre de l'atelier se chargea d'un personnage et en rapporte ici l'histoire.

Les personnages se succèdent par ordre alphabétique.

 

Tout a commencé par l’attente d’un courrier...

 

***

AMANDINE

 

Onze heures et demi passé, et toujours pas de facteur ! Amandine, une femme mince, la cinquantaine passée, quelques cheveux gris cachés sous une coloration blond cendre, n’arrête pas de regarder la pendule, puis de se diriger vers la fenêtre. Un SMS lui avait indiqué qu’un colis Chronopost devait arriver ce jour, entre 8:00 et 11:00 heures. Il contenait certainement son nouveau passeport, elle n’attendait rien d’autre.

Comment avait-elle pu se laisser entraîner dans une histoire aussi folle ? Vendre son passeport pour le déclarer ensuite volé ! Elle s’était trouvée dans une situation financière difficile. Sa fille, enceinte, abandonnée par le père de l’enfant, était à l’autre bout du monde, sans travail, sans ressources. Elle-même, au chômage depuis presque un an, avait juste de quoi subsister. De toute urgence, il fallait trouver de quoi payer le billet d’avion de sa fille. Elle s’était confiée à une amie, Marianne, espérant secrètement que cette dernière lui prêtera l’argent nécessaire, ou se portera au moins caution auprès de la banque. Mais non, Marianne lui parla du trafic de papiers, affirmant qu’un passeport comme le sien vaudra certainement vers les cinq mille euros, de l’argent facilement gagné. Amanda en convenait.

Marianne s’occupa de la transaction. Amanda ne s’était jamais douté que son amie avait des compétences dans ce domaine, qu’elle connaissait des gens auxquels on pouvait s’adresser. Quand Marianne lui avait remis les cinq mille euros, en espèces, Amanda avait posé des questions sur la nouvelle propriétaire de son passeport. Marianne l’avait regardée un moment, puis lui a dit : moins tu en sais, mieux c’est pour toi. On dirait une réplique de cinéma, pensa alors Amanda. Marianne ne lui donna pas d’autres explications.

Grâce à l’argent, elle avait pu faire revenir sa fille. Elle était contente de la revoir, de la trouver en bonne santé, même si, dans un premier temps, sa fille n’avait pas trop le moral. Amanda cherchait à discuter avec elle pour en connaître la cause. Ses moments de tristesse, étaient-ils dû au fait que son compagnon l’avait lâché ? Était-elle encore amoureuse de lui ? Avait-elle l’impression d’avoir gâché sa vie, se sentait-elle en situation d’échec ? La fille ne se confia pas, mais, à l’évidence, la sollicitude de sa mère lui faisait du bien. Puis, la grossesse se passait bien. La perspective d’être bientôt Grand-mère comblait Amanda de bonheur, bonheur qui a déteint, petit à petit, sur sa fille qui devenait de plus en plus joyeuse, comme elle l’était avant son départ pour ce voyage aventureux. Amanda avait maintenant la certitude d’avoir pris la bonne décision en vendant son passeport.

Elle avait ensuite demandé un nouveau passeport, déclarant le sien perdu. Ce n’était qu’une formalité, mais, n’étant pas habituée à ce genre de combine, elle était inquiète, terrorisée par moments, et, malgré les paroles rassurantes de Marianne, craignait que la supercherie soit découverte et elle jetée en prison.

La sonnerie retentit à 11:48. Elle ouvre la porte, le préposé de la Chronopost lui remet une enveloppe. Il faut signer ici, lui dit-il.

 

***

ERIC

 

Par un concours de circonstances malheureux, Eric a rompu avec sa dernière petite amie.

Il l'a rencontré à Sclos de Contes, mignonne un peu fofolle, mais bon elle a jeté son dévolu sur lui.

C'est vrai que en y repensant, Sandra traînait toujours avec de drôles de gens, mais Eric était amoureux.

Elle habite une caravane avec ses parents. Un jour cette dernière lui dit :

- J'ai donné ton adresse à une copine d'enfance qui a eu des problèmes de drogue, rien de grave, mais mes parents ne l'aiment pas, acceptes tu que sa lettre arrive chez toi ?

Quelques semaines se passent pas de courrier, mais 1 paquet, puis 2 adressés à Sandra.

Un jour, le jeune homme rentre chez eux ( car entre temps elle a emménagé avec lui ) quelle est sa surprise de voir la police en sortir.

- Que se passe t il demande Eric ?

- Il y a longtemps que nous surveillons ce groupe de jeunes, impliqués dans un trafic d'objets d'art, des statuettes chargées de drogue, répondit l'officier de l'ordre, vous étiez au courant ?

Le jeune homme tombe des nues.

En fait ajoute le policier, tout le village est au courant, voue êtes un gentil garçon, trop gentil et le groupe en a profité.

Aujourd'hui Eric se remémore cette histoire, qui s'est déroulée dans sa jeunesse.

L'expérience fait la force des choses et des sentiments à venir, c'est en faisant des erreurs que l'on apprend...

Maintenant le jeune homme est avocat en pénal, son passé lui sert à être objectif.

Un jour qu'elle ne fut pas sa surprise en traitant son dernier dossier, Sandra et ses acolytes, sortis de prison récemment ont recommencé leurs exploits, mais à échelle nationale.

La jeune femme est toujours aussi belle, son sourire angélique... ses complices ont pris de l'assurance, le procès s'annonçant difficile il aura lieu en huit clos, de tout évidence les preuves sont là. Des journalistes se tiennes en bas du Palais de Justice, car un parent du Maire de Châteauneuf est impliqué.

L'audience est remise plusieurs fois, mais le procès se finalise sans heurt.

La jeune femme est émue de revoir Eric et interrogée seule avoue les noms de ses complices, cela étant à sa décharge elle n'écope que de quelques mois de détention.

Un jour alors qu'Eric installé dans un cabinet d'avocats de groupe, ne pense plus du tout à ses démêlés avec Sandra et son groupe, une lettre arrive à son domicile, une certaine Aurélie s'inquiète de ne plus avoir de nouvelles de son amie Sandra, la lettre date de 3 ans.

Bizarre, pense t il c'est l'ancienne copine que les parents de cette dernière n'aimaient pas.

Encore une histoire de stupéfiants ou autres magouilles. Il jette la lettre dans la poubelle de son bureau.

Le temps passe, puis un jour occupé par un dossier compliqué d'adultère, de divorce, un nom apparaît celui de l'expéditrice de la fameuse lettre, Aurélie, de son mari et de sa maîtresse Sandra

Une certitude se dessine à l'horizon, le passé de maître Eric va ressurgir malgré lui. Il propose à un de ses collègues de prendre en charge ce dossier, mais ce dernier refuse, déjà surchargé de travail .

L'avocat ne se doute pas des manigances et des rebondissements sentimentaux et juridiques qui vont à nouveau bouleverser sa vie.

Le dossier, les convocations, les confrontations des différents partis, ne s'avéraient pas de bonne augure, faisant renaître des sentiments contradictoires dans sa tête.

Aurélie s'est mariée, sans être sortie du milieu de la drogue et par malheur a épousé un homme" charmant" qui au fil du temps l'a prostitué.

Drôle d'histoire, mais que vient faire Sandra! Par un concours de circonstances, il apprend que cette dernière ( son ancien amour ) , a rencontré Alain, le mari de son amie Aurélie, celui ci lui fait croire qu'il est célibataire, leur relation se concrétise et Alain continue à mener une double vie.

Un jour à la piscine municipale du village les deux amies se rencontre par hasard , elles sont contentes de se retrouver.

Leur complicité est un bonheur et un malheur pour la suite des évènements.

 

***

GÉRARD

 

En ce mercredi d'avril, assis dans son fauteuil, il regardait ce bout de rectangle blanc sur lequel, une main inconnue avait écrit son nom et son adresse. C'était le facteur qui lui avait apporté il y a de cela une heure. Dans la solitude de sa maison, il n'osait ouvrir cette lettre . Dans sa tête mille questions se bousculaient. Est- ce le résultat du concours? Il se revoyait entrain de répondre aux questions qu'il trouvait dans son journal télé de chaque semaine. Avait-il gagné ce voyage de rêve aux Antilles ou était-ce la réponse de l'éditeur pour son manuscrit, son premier roman policier ?

Il se mit à rire en se rappelant qu'il se voyait "grand prix du jury pour une première œuvre".

 

Gérard, ancien fonctionnaire aujourd'hui à la retraite vivait seul dans sa maison héritée de ses parents. La soixantaine grisonnante, Gérard était un passionné des mots, des couleurs, de la vie et sa principale activité de la semaine, c'était de participer à l'atelier d' écriture animé par Mado, la bibliothécaire du village. Le reste du temps, il peignait avec plus ou moins de talent des tableaux de fleurs et d'animaux.

 

Devant cette enveloppe, Gérard était comme un enfant devant une vitrine de Noël. Au comble de l'excitation, Il prit dans le tiroir de son buffet son coupe papier. Quand la pointe commença à déchirer l'enveloppe, Gérard sentit battre son cœur. Dans le silence de la pièce, on entendit le crissement du papier qui se déchire. La réponse était la sous la forme d'une feuille blanche pliée. Ses main se mirent à trembler:

" Ridicule, se dit il, tu n'es plus un gamin. Allez ouvre, ce n'est qu'une feuille!"

Gérard déplia la feuille et la posa sur la table. Il commença à lire à haute voix :

"Monsieur , nous avons le plaisir de vous faire savoir qu'un technicien de l'isolation viendra vous rendre visite le jeudi 13 avril."

D'un seul coup le monde s'écroula. Ce n'était pas la lettre tant attendue. Déçu, il s'enfonça dans son fauteuil. Pendant un instant il voulut s'isoler du monde. La sonnerie du téléphone le sortit de

sa torpeur. C'était Mado qui lui rappelait de venir à l'atelier. Depuis toujours elle l'encourageait à persévérer dans l'écriture, au moins une qui croyait en lui. L'atelier était pour Gérard un instant de bien être où il fuyait la monotonie du quotidien. Il faut avouer que ce village était sans histoire.

 

Ce lundi là Gérard doutait de lui, il n'avait toujours pas reçu de réponse. Le facteur levait désespérément les bras au ciel pour lui dire "Toujours rien". C'est en passant devant la librairie que son esprit fut attiré par le titre du journal.

QUI est l'auteur du grand prix du jury?

 

Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Il se précipita pour acheter le journal et fit demi tour le journal sous le bras pour essayer de comprendre pourquoi un tel mystère. Le journaliste mentionnait que le prix avait été accordé à une personne dont on ignorait le nom. Comment pouvait on accorder un prix sans connaitre l'auteur? L'article lui donna, en partie, les réponses. Le jury à l'unanimité avait accordé le prix à la lecture d'un roman. Mais les feuillets sur lesquels étaient écrit le nom de l'auteur s'étaient égarés dans les différents services de la maison d'édition. Devait il téléphoner? Et si ce n'était pas lui! Dans la tête de Gérard se bousculaient mille questions. Lui, le petit fonctionnaire, avoir un prix littéraire lui semblait présomptueux. Et pourtant, il fallait en avoir le cœur net. "Ils finiront par retrouver les feuillets disparus" se disait-il. Enfoncé dans son fauteuil, il téléphona à Mado, pour lui expliquer la raison de son absence et en même temps lui demander conseil. Elle lui répondit: " Je vais voir ce que je peux faire, t'inquiète pas, je te rappelle.

 

Combien de temps dura l'attente, la pendule du salon égrenait les secondes qui lui semblait des heures. Il était vingt heures, quand le téléphone sonna. Fausse alerte, c'était le technicien qui lui confirmait le rendez-vous du lendemain. Gérard commençait à se raconter des histoires, quand Mado rappela. Alors lui dit-il anxieux!

Elle lui répondit: " désolé mon cher Gérard "

Quoi! ce n'est pas moi?

"Non! il ne donne pas de renseignements par téléphone, il faudra que tu leur écrives et ils te répondront"

Bien, répondit Gérard, je vais le faire de ce pas et j'attendrai le passage du facteur et leur réponse.

 

***

JANE

 

Une petite maison basse, juste avant le virage pour le centre-ville. Un portail en bois toujours ouvert, une allée de gravier fin menant à la petite terrasse.

Elle s'assoit chaque jour sur une chaise en rotin posée devant la porte d'entrée.

Jane prend le soleil, regarde la rue, le monde, guette la vie ou ce qu'il en reste. Un corps recroquevillé. Ses jambes sont faibles, ses yeux fatigués, une silhouette fragile au frisson de l'automne.

Vingt années qu’elle vit recluse dans ce petit village vendéen, St-Benoist.

Quarante ans plus tôt, c'est pour les vacances d'été qu'elle était venue pour la première fois avec son mari et sa fille. Fuir Paris pour des plage de sable fin, troquer la montée quotidienne des escaliers contre une maison de plain-pied, s’irradier de soleil, loin du vieux logement mansardé, en bordure de la capitale.

Elle aime se baigner, Jane, tremper d'abord les pieds, prendre la température, puis tenter une brasse timide, la tête frileusement hors de l'eau.

Ray, son mari, préférait la pêche en montagne, quand on peut taquiner la truite ou le goujon dans les rivières sauvages.

Leur fille Jade avait joué l'arbitre, privilégiant la mer, le soleil, et surtout les boîtes de nuit écumant les villages alentours. Engouffrée dans la frénésie disco des seventies, la jeune ado se trémoussait volontiers sur la voix suave de Donna Summer ou Barry White. Puis rentrait à vélo tard dans la nuit, épuisée et heureuse, en traversant une vaste forêt dont les ombres sinistres l'accompagnaient jusqu'au bercail .

Le soir du 15 août 77, les choses ne s’étaient pas passées comme prévu. Le bal des pompiers s’était éternisé, et Jade avait senti son cœur s’emballer dans les bras de Julien, un jeune coiffeur des environs. Le temps semblait s’être arrêté.

 

Ce matin Jane est inquiète. Elle plisse les yeux, fait craquer ses mains. Ses articulations l’ont toujours fait souffrir. Et le temps n’arrange rien. Le médecin s’est lassé de poser des questions. Jane est avare de paroles comme de sourire.

Depuis le décès de son mari, elle se tasse sur son fauteuil ou sa chaise, tricote ou feuillette un magazine, pose son regard sur l’horloge de la cuisine.

Elle attend le passage du facteur. Avec l’aide à domicile qui lui apporte son repas et ses médicaments, ce sont ses seuls liens à la vie.

 

Le crissement du gravier la met en alerte, lui fait plisser les yeux. Le fil de laine arrête son cheminement entre les tiges métalliques, comme dans l'incertitude de l'ouvrage à venir.

Jane pose son tricot, tente péniblement de se lever. Qui peut venir à cette heure, quand la vie est comme suspendue à la chaleur moite ? Serait-ce l'aide à domicile, pour une douche relaxante et un brin de ménage, la préparation d'une recette sans gras ni gluten, comme le médecin lui a recommandée ? ou bien le voisin, venu tailler la haie, qui pousse comme du chiendent et l'empêche de surveiller le monde ? ou encore peut-être le boulanger qui fait le tour de toutes les masures pour proposer pain spéciaux ou gourmandises ? Non, elle le sent, elle entend comme en rêve la voix de Victor, le facteur.

 

Une lettre, le fil de sa vie, pas un rappel de la banque, traité par le mépris ou l'ignorance... ni une facture supplémentaire, déposée sans un regard sur le buffet de la cuisine. L'air est lourd, très lourd.

Les semelles semblent se jouer de son attente, et font vibrer son cœur comme un archet désaccordé.

 

Jane est debout, elle avance dans la pénombre du salon aux relents d’encaustique. Un pas après l'autre, elle glisse vers l'entrée, tente d'accommoder ses yeux. Sa main cherche la poignée, le corps vacille un peu... ça y est. Le regard perce enfin la vitre. Elle se fige, laisse tomber sa canne sur le carrelage, comme un soutien dépassé.

 

***

LOUIS

 

Descendu très tôt de mon hameau perdu dans les ruines d'un très ancien village prospère au Moyen Âge, je m'impatiente, le facteur étant encore en retard. Ah ! Ces jeunes, plus aucun respect pour les anciens. Bon sang, pour ne pas dire autre chose, j'ai promis au maire de servir de guide à quelques randonneurs. Déjà une demi-heure qu'ils sont partis. Je leur ai bien donné quelques consignes élémentaires : suivre les chemins balisés, rester groupés. En cas de doute sur le chemin à emprunter, s'en référer à l'âne, le suivre sans le perdre de vue, car c'est lui qui transporte les provisions…

 

Cette lettre que je n'aurai encore pas aujourd'hui ! Je ne peux plus attendre. Il faut que je rejoigne au plus vite le groupe, surtout qu'il y a un torrent à traverser. Les derniers orages en haute montagne ont du grossir le débit d'eau, et il peut y avoir danger. Je pars donc d'un bon pas et que vois-je arriver dans ma direction ? Le facteur ! Non, mon âne tranquille broutant quelques chardons. Aucun signe des randonneurs. Fixée à la selle, une feuille de papier sur laquelle est écrit: votre âne est une mule, il ne veut plus avancer, nous allons traverser à guet.

 

Ils sont fadas, il n'ont même pas vu la passerelle. J'attrape mon âne par la bride et tiens, je me roulerai bien une cigarette. Pas facile avec le vent, le tabac s'envole avant d'avoir pu coller le papier. Une petite demi-heure après, je peux enfin l'allumer. J'ai presque envie de redescendre au village, le facteur sera peut être passé. J'ai hâte de savoir si je suis toujours militaire ou civil. Toutes ces dernières années je n'ai plus reçu ma solde, mes parents adoptifs plus un gorgeon à s'envoyer derrière la cravate, les pauvres.

 

Mais aujourd'hui, ces touristes sont peut être mon jour de chance, si je les retrouve ! Ils sont dix, il faut que j'en ramène au moins neuf. Dans l'armée nous avons droit à dix pour cent de perte. Je marche, je marche, et je ne les vois pas... Mais ou est donc passé mon âne ? Quel con je fais, je l'ai oublié attaché à l'arbre. Que dois je faire ? Parer au plus pressé : récupérer les randonneurs ou retrouver mon âne ? Cruel dilemme… Une petite cigarette m'aidera à prendre la bonne décision.

 

***

LUCIE

 

Le clocher de l’église sonne onze heures. Accoudée à la balustrade de son minuscule balcon, Lucie guette le facteur. Depuis le premier étage, en se penchant un peu, elle peut le voir remonter la rue principale du village, tourner devant la boulangerie avant d’arriver devant sa maison. Il ne devrait plus tarder à présent. Le colis doit être livré aujourd’hui. Ça tombe bien, c’est le jour de fermeture de son café-restaurant. Elle aura tout l’après-midi pour examiner l’objet. Ses mains tremblent d’impatience. A quarante ans, elle se sent aussi excitée qu’une gamine de quinze ans à son premier rendez-vous. Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’elle commande un bijou ancien. Le tiroir de sa commode en est rempli. Les vieux bijoux, c’est sa passion à Lucie. Elle chine dans les brocantes ou sur les sites spécialisés. C’est en navigant sur l’un d’eux qu’elle a reconnu la broche. Une broche en argent en forme de lemniscate avec une perle bleue ; sa mère avait la même.

 

Elle l’épinglait souvent sur une écharpe ou un châle. Bijou fascinant ! Lemniscate, symbole de l’infini… La perle posée tout en haut d’une boucle, prête à dévaler le ruban... à l’infini. Enfant, elle y voyait la Terre roulant sur une route de l’Univers pendant que sa mère, déesse toute puissante, harmonisait les mondes. A sa mort il y a dix ans, Lucie, fille unique, a hérité de l’appartement et tout ce qu’il contenait, bijoux compris, mais la broche et son écrin avaient disparu depuis longtemps, oubliés par sa mère dans un hôtel de vacances et jamais retrouvés.

Alors, lorsque le bijou a surgi sur l’écran de l’ordinateur, son cœur a fait un bond. Elle l’a comparé avec celui immortalisé sur de vieilles photos, avec celui accroché à ses souvenirs, il paraissait identique. L’image sur le site de vente ne présentait pas le verso de la broche mais Lucie se souvient encore de la trace du poinçon, juste à la croisée des deux boucles, avec sa légère boursouflure, un peu sombre. Sa mère lui racontait que c’était la lune qui se cachait au revers de l’infini. La jeune femme n’a pas oublié la sensation granuleuse que la minuscule aspérité provoquait sous l’index. Il lui tarde de voir arriver le facteur pour enfin examiner le bijou et qui sait… peut-être retrouver enfin la broche maternelle.

 

Cliquetis de pédale dans la ruelle ; le vélo jaune apparaît devant la boulangerie. La jeune femme se précipite, dévale l’escalier, arrive sur le pas de la porte en même temps que le facteur. Celui-ci extirpe de sa sacoche une enveloppe beige, la tend à Lucie qui la saisit et remonte chez elle aussi rapidement qu’elle en était descendue, dépose l’enveloppe sur la table basse du salon, respire en un grand soupir, s’étonne de l’émotion qui l’habite. De l’impatience certes, mais pas que… quelque chose… impossible à définir…. Voyons, ce n’est qu’un bijou, se dit-elle. Même s’il s’avère être celui de ma mère, pourquoi suis-je si bouleversée ?

 

L’enveloppe beige attend sur la petite table. Délicatement, Lucie décolle le rabat. Ce bijou cogne dans sa mémoire comme s’il voulait libérer un souvenir oublié. Du moins, c’est l’impression qu’elle ressent en ouvrant le colis. Elle est loin d’imaginer dans quelle histoire la broche à la perle va la propulser. Au fond de l’enveloppe, une boîte en velours rouge... Comme celle de sa mère… Picotements dans la gorge… Lucie soulève le couvercle. Couchée sur le satin jauni, la broche lemniscate à l’argent terni, la perle bleue posée là, en haut de la boucle. Examen minutieux de l’objet. Les sensations perdues de l’enfance remontent au bout de ses doigts. L’index accroche le poinçon au dos du bijou, la minuscule lune cachée sur un revers d’infini. La jeune femme en est sûre : c’est bien la broche de sa mère qui, miraculeusement, lui est revenue.

 

Elle la contemple, émue, quand son attention est attirée par l’écrin. Du coussin de satin jauni dépasse un morceau de papier. Lucie extirpe le billet de sa cachette, le déplie. Une écriture serrée court sur tout le feuillet ; ce que Lucie y déchiffre va bouleverser le cours de sa vie.

 

***

RÉMY

 

Tout avait commencé, il y a dix jours…

Rémy Taillade était occupé à bichonner les rosiers de son jardin.

Les gourmands avaient été coupés. Les branches sèches sectionnées. Les mauvaises herbes arrachées. L’engrais soigneusement réparti au pied de chaque plant. Il se dirigeait vers la treille et portait tous ses soins vers cette espèce grimpante et ses greffes réalisées récemment qui attiraient tant de compliments.

Sa vielle maison restaurée, surplombant le village Médiéval de Saint-Cirq-Lapopie en bord de Lot lui permettait de marier douceur de vie et travail à distance.

L’ordinateur, fée du XXIe siècle avait supplanté l’électricité fée du XXe. Son poste de chercheur au C.N.R.S. spécialisé dans l’étude des civilisations et ordres du moyen âge disparus l’autorisait à s’échapper de la capitale le plus souvent possible.

L’aérodrome de Rodez à proximité facilitait grandement son rêve de vivre à la campagne dans un environnement de grande qualité propice à ses réflexions.

Au village les commerçants le voyaient arriver avec le sourire. Abondante chevelure, silhouette longiligne, souvent dans la lune, son attitude s’apparentait un peu de celle du professeur Tournesol. Mais sa stature musclée ne le rapprochait pas physiquement de ce personnage de bande dessinée.

Une référence en son domaine. Ses ouvrages souvent salués par la presse spécialisée, mais pas seulement, le public aussi était au rendez vous de ses conférences. Ses publications se vendaient bien…

Le téléphone sonnait depuis un moment lorsqu’il en prit conscience.

Son épouse avait décroché le combiné et depuis la terrasse surplombant le jardin, l’interpellait :

-C’est pour toi, le Conservateur du patrimoine régional de Rodez !

Rémy s’empressa de remonter de sa roseraie et s’installa à son bureau.

-Oui Paul, excuse-moi mais j’étais occupé avec mes fleurs !

-Ah ! Tes rosiers ! Je comprends très bien car je fais partie de tes admirateurs inconditionnels ! Dis-moi, pourrais-je te distraire de ta passion de jardinier ?

Sans attendre de réponse, il continua…

-Des ouvriers ayant démoli une ruine pour la réalisation de l’élargissement de la voie de contournement de Vézins de Lévézou ont découvert une sorte de parchemin partiellement lisible et j’aimerais avoir ton avis…

-Ah !…ça m’intéresse ce que tu viens de dire, demain dans la matinée ça ira ?

-Très bien, répondit le Conservateur, disons 10 Heures dans mon bureau.

Il raccrocha et resta rêveur à sa table de travail, ça faisait bien longtemps qu’on n’avait pas trouvé de document écrit dans la région. Autant les vielles pierres ne manquaient pas, autant un écrit ayant traversé les ans l’interpellait. On verra ! Il regrettait déjà d’attendre au lendemain…

Il rejoignit sa treille pour continuer ce qui avait été interrompu.

Paul Albagnac, la cinquantaine flamboyante était un homme de décision. Lorsque le besoin se présentait, il arpentait avec assurance les bureaux de toutes les instances dirigeantes du département, de la région et au-delà si nécessaire, pour trouver des financements par ci, des arrêtés de sauvegarde par là afin de sauver ce qu’il appelait « l’âme de notre pays ».

Sa passion du vécu de cette belle région l’avait conduit à la direction du Patrimoine et tout l’intéressait, aussi bien un tesson de poterie, qu’une arche découverte lors d’une démolition dans la vieille ville ou une peinture sur le mur d’une chapelle lors d’un ravalement.

Dans ces cas là, les portes s’ouvraient facilement face à sa détermination.

S’il avait pris la décision d’appeler Rémy, c’est que le document découvert méritait qu’on s’y attarde…

 

Le planton de service à la préfecture de Rodez surveillait du coin de l’œil ce chevelu qui avait refusé de s’asseoir, préférant regarder par la fenêtre les flèches vertigineuses de la Cathédrale toute proche.

Arrivé avec une demi-heure d’avance à son rendez vous Rémy attendait.

Il ne pouvait s’empêcher de se remémorer l’épopée des bâtisseurs de Cathédrales.

L’étude des plans régulateurs des plus grands bâtiments faisait clairement ressortir les lois harmoniques traditionnelles Grecques adaptées au Roman.

Quand au Gothique et ses voûtes en arcs brisés où un coup de marteau provoque des vibrations identiques à une corde d’instrument de musique ! Quelles tensions !

La science de résistance des matériaux ne suffit pas, l’imagination et la prise de risques était bien présente dans cette conception…

La porte du bureau du Conservateur s’ouvrit et Paul Albagnac s’approcha de Rémy en lui tendant la main :

-Alors toujours dans tes rêveries Rémy ?

-Pas tant que ça, Mr. Le Conservateur, pas tant que ça, j’essaye toujours d’imaginer les solutions qui ont été mises en œuvre lors de telles réalisations ! Dit-il en désignant par la fenêtre les flèches de la cathédrale.

-Je comprends bien ce langage, répondait Paul, mais associé à une dose de raisonnement logique tout de même…Dis moi, tu peux éviter de m’appeler « Mr. Le Conservateur », nous travaillons tous les deux pour les mêmes choses, dit-il en fermant la porte de son bureau et en indiquant de la main un fauteuil à Rémy.

-Oui je sais, je plaisantais, mais tu sais on commence seulement à se rendre compte que ces monuments ont été construits selon des données scientifiques pas encore toutes repérées.

-Certes je connais ta théorie et Dieu sait si elle est convaincante, mais aujourd’hui ce qui m’a fait t’appeler est la découverte d’un document bizarre, peut être de l’époque des Templiers !

-Ah !…l’affaire des Templiers…Triste affaire !

-Oui, le document que l’on m’a amené me fait penser que dans notre région certaines « choses » ont dues être mises à l’abri !

Sur ce il revêtit des gants de latex, en tendit une paire à Rémy et déploya un document d’environ 30 x 40 cm très dégradé ainsi qu’une pelure de cylindre rouillé lui ayant servi de coffre.

-Effectivement, ça ressemble à première vue à un parchemin…

-Oui très abîmé, répondit le Conservateur, on distingue au microscope laser quelques signes caractéristiques en haut à gauche et dans le texte…enfin ce qu’il en reste…une référence à une croix …existante sur site peut être, ainsi qu’un vague croquis ?

Après un court silence permettant à Rémy de prendre conscience des détails, le Conservateur continua :

Il faudrait le faire expertiser au carbone 14, tu pourrais demander à ta direction ?

Rémy observait attentivement le parchemin qui semblait vouloir mettre en valeur des points de repère. Il releva la tête et son regard devait être suffisamment interrogatif car Paul reprit la parole :

-Ce document a été trouvé enchâssé dans les maçonneries d’une ruine rongée par les ronces. Des ouvriers du génie routier occupé à l’élargissement de la voie de contournement de Vézins de Lévézou l’on découvert en triant les déchets.

Ils ont hésité à me le remettre, m’ont-ils dit, car ils craignaient que je ne prenne la décision de stopper les travaux !

Une journée sur place avec l’aide d’une pelle mécanique m’a permis de constater qu’il n’y avait rien d’autre à espérer de cette masure !

-Oh…le paysage a du tellement changer depuis. Cette ruine était certainement en plein champ à l’époque.

-Peut être… en tous cas je t’en ai fait une photocopie agrandie et j’aimerai avoir ton avis. Les Templiers dans notre région, comme tu le sais, avaient de sérieuses implantations.

Rémy prit congé du Conservateur, mais déjà son imagination lui indiquait quelques pistes…

Un aller-retour au siège du CNRS à Paris en était une. Il leur avait laissé l’original et conservé une copie du parchemin. Il attendait avec impatience le passage du facteur et la réponse de son siège.

...

RÉMY

(L’oubliette)

Bernadette Aubignac a gagné un arbuste de petite taille, mais de grande souche lui a-t-on précisé. Une consolation ! Une flûte de mousseux à la main, elle contemple le premier prix que l’on vient de lui remettre. Inscrite au Loto par son amie Lucie, la patronne de « L’Auberge des Remparts », elle fait contre mauvaise fortune bon cœur. Elle n’est pas venue pour cela. Enfin ! Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle trouvera l’âme sœur…

-Qu’est ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? réfléchit-elle, songeuse face à ce poivrier.

La soirée se termine. Les participants quittent les lieux, Bernadette remercie les organisateurs et prend la direction de sa maison. Le poivrier embarqué dépasse du coffre de sa voiture.

Ah ! Lucie et ses idées ! Lucie, son amie de longue date, tient vraiment à s’occuper de Bernadette.

-Ne désespère pas, lui disait-elle. Un beau brin de fille comme toi, je ne comprends vraiment pas !

Bernadette est chef de centre à la poste de Saint-Cirq-Lapopie.

Trente quatre ans et toujours personne dans sa vie. Son annonce sur « Meetic.fr » l’obsédait. Elle essaye de ne plus y penser et se concentre sur son travail.

Une équipe à faire tourner. Voilà cinq ans qu’elle avait été nommée à ce poste. Elle les connaissait tous ces employés avec leurs défauts et leurs qualités. Il y en avait un qu’elle évitait de croiser : le préposé du département courriers au rebut. Pas méchant ce Philippe, il fallait juste le remotiver de temps en temps. Ah ! Pour bouger, il bougeait ! Toujours les écouteurs de son portable aux oreilles à écouter des musiques que l’on entendait trois mètres à côté. Il passait son temps à déplacer des cartons d’un placard à l’autre. Elle voyait bien que les piles ne diminuaient pas ! Pourtant elle repoussait sans cesse l’idée de s’occuper de ce département. Comme s’il devait rester figé. Ne pas ouvrir la boîte de Pandore, on ne sait jamais. Aujourd’hui, elle prendra le temps. Toutes les lettres qui atterrissent ici, attendent que quelqu’un veuille bien s’occuper d’elles. Les déchiffrer, trouver un indice quelconque pour les remettre dans le circuit voilà la difficulté. Mauvaise adresse, pas de nom du destinataire, pas de ville mais un département, bref, toute la collection des distraits de la terre. Les lettres au Père- Noël on savait à qui les renvoyer, mais les autres ? Classées sans suite dans des cartons que personne n’ouvrait. On ne pouvait pas toutes les décacheter, quoique !

Bernadette ouvrit la porte du local affecté au courrier au rebut. L’employé tout au fond, dans une position stratégique qui lui permettait, tout en étant assis les jambes sur le bureau, de repérer tout mouvement intempestif, la repéra aussitôt.

Il se leva, prit un carton à ses pieds et le déposa avec force sur une table en soulevant une poussière qui n’avait pas été enlevée depuis un nombre de mois incalculable.

-Alors Philippe, où en est-on ? Est-ce que le stock diminue ?

Philippe surpris qu’on s’intéresse à ses placards, fit glisser ses écouteurs sur sa nuque et désigna une pile nouvellement posée.

-Ben ! Regardez, je n’ai pas terminé de ranger celle d’hier qu’on m’en dépose d’autres ! C’est fou ce que les gens sont distraits, non ?

-Je ne vous demande pas de les ranger, mais de faire en sorte qu’elles sortent d’ici. Ouvrez-les s’il n’y a que ça pour trouver une solution ! Je souhaite que ces piles diminuent sérieusement. Vous serez le premier félicité.

Bernadette prit en main une lettre qui glissait sur un tas écroulé. L’adresse partiellement effacée, par la pluie certainement, laissait apparaître un R et un S majuscule séparés par un point.

-Tenez, celle-là par exemple, ça me semble être un courrier adressé à notre chercheur du C.N.R.S. Ouvrez là et vérifiez. Vous n’aurez plus qu’à la proposer pour la tournée de demain !

Philippe, je compte sur vous pour m’éviter de passer commande de cartons de stockage qu’on ne sait plus où stocker, vous comprenez ?

Philippe regardait, l’œil vide, son chef et se demandait pourquoi cette tornade venait de traverser son univers immanquablement figé.

Il ouvrit la lettre indiquée. Rémy Taillade était loin d’imaginer ce qui allait lui être distribué.

***

SIMON

 

Le jour nouveau dévoilait un ciel bleu, cérulé encore, avant l’azur ; le soleil caressait la cime effilée, vert sombre, des cyprès qui gardent les murs du cimetière du vieux village ; en contemplant pensivement le décor depuis sa fenêtre entr’ouverte, si fièrement dressées, Simon laissa louvoyer l’idée récurrente de vieilles pierres à l’ombre de leurs gardiens sempervirents, résistant opiniâtrement de concert aux vents-loups qui battent si souvent les collines alentours et font ployer la garrigue sous leurs morsures.

A l’intérieur, dans une obscurité décalée par les volets fermés devant les autres fenêtres, la cafetière avait entamé la ritournelle du jour revenu : le café passait, tout en murmures, tout en soupirs, tout en effluves vagabondes ; le poste de radio diffusait des éclats de la cacophonie du monde qui lui donnaient envie d’écouter Anne Gastinel et Claire Dézert interpréter Schubert jusqu’à la chair de poule. Instants précieux et recommencés, suspendus entre ses nuits solitaires et l’effervescence du jour ; temps de respiration ralentie, plus profonde, avant le grand souffle des activités diurnes, la ronde des élèves, le ressac des cours, le poids des copies ; un temps flou, à contre-temps des heures sonnées et des cases toujours trop exiguës des agendas ; un moment à soi ; pour soi ; qu’il voudrait retenir à chaque matin revenu.

C’est lui qui poussa un soupir dans les derniers borborygmes de la cafetière, en secouant la tête comme pour s’ébrouer de ces bribes de pensées ; il emplit sa tasse du breuvage noir, dont le parfum, plus intense, sembla irradier simultanément en ondes de chaleur au creux de son estomac, et il lança un coup d’œil au minuteur du four micro-ondes pour jauger le temps restant avant de partir au lycée ; et estima qu’il pouvait bien encore s’attarder pour vérifier sur le site d’UPS.

Il posa sa tasse sur une pile de magasines, et donna une chiquenaude à la souris pour extirper l’ordinateur de sa veille – déjà un moment qu’il ne l’éteignait plus la nuit ; il s’assit face à l’écran, chercha le mail pour retrouver la référence du courrier, copia, colla dans la case idoine, et soupira ; le message, inchangé depuis deux jours, le replongea dans une incertitude sourde : « votre envoi est en cours d’acheminement ».

Il alla fureter sur d’autres sites de transports internationaux afin de s’enquérir des délais habituels de livraison entre la Suède et la France ; il fit des simulations, s’inquiéta d’un éventuel retard, vérifia une énième fois l’adresse qu’il avait indiquée - celle du lycée – au cas où une erreur se serait glissée depuis sa dernière consultation, et devant l’évidence, extrapola l’attente à venir encore.

Le Journal de 7h30 tira la sonnette d’alarme du temps perdu et à devoir rattraper pour ne pas être en retard au lycée.

Il remit à la hâte les vêtements de la veille, nonchalamment avachis sur l’accoudoir d’un fauteuil, jeta un coup d’œil désespéré à sa tasse toujours pleine mais froide, songeant à l’ersatz de café du distributeur de la salle des profs, et empoigna sa sacoche prête déjà, ou plutôt toujours prête faute d’avoir été ouverte, gorgée de copies non corrigées. En faisant faire un tour de cou à son écharpe, il songea à l’excuse à trouver si les élèves réclamaient leur travail, sortit son trousseau de clefs de sa poche et ferma sa porte plus brutalement qu’il ne l’aurait souhaité : dans le calme matutinal du vieux village, sous le regard effrayé du gros chat gris qui montait la garde chaque matin sur le pilier du portail de l’ancien menuisier, la porte claqua ; dans les vibrations sonores amplifiées par le silence environnant, ses pas résonnèrent sur les pierres de la calade, et il gagna sa voiture garée sur la place alors que son pouls commençait à s’accélérer.

Vingt ans déjà qu’il effectuait le trajet du village au lycée et retour, quatre fois par semaine… Vingt ans qu’il s’efforçait d’enseigner les subtilités historiques et géographiques du monde à des vagues d’élèves amollis ou survoltés par l’adolescence, angoissés par le bac ou par leurs parents angoissés par le bac. Au fil des ans et des programmes remaniés sans cesse ni exigence scientifique, ce temps passéà gagner sa vie lui semblait perdu par ailleurs, et même les rares questions de quelques élèves passionnés avaient fini par l’ennuyer plus qu’à le motiver. Il aurait pu s’attacher à compter les points sur sa grille d’avancement, espérant passer « hors classe » avant sa retraite, mais sa vraie vie était ailleurs.

 

S’il avait laissé en l’état plus ou moins, dans l’espoir toujours repoussé de les reprendre sérieusement un jour, ses recherches commencées sur les représentations du dragon dans les bestiaires médiévaux, son intérêt pour le Moyen âge ne s’était pas amoindri, au contraire. L’abandon de sa thèse, il en était convaincu, avait davantage tenu aux circonstances qu’à la moindre qualité de son projet, comparé à ceux des autres. Fils unique d’un pharmacien, il s’était efforcé de bémoliser la déception paternelle de n’avoir pas embrassé la même carrière et repris l’officine familiale - mais, résolument, si les sciences l’intéressaient, leurs formulations mathématiques relevaient pour lui de l’abscons le plus insondable - et s’était passionné pour l’histoire de la médecine et des pratiques médicales. Il s’était plongé avec autant de délices que d’intérêt dans les balbutiements médiévaux de la médecine occidentale dont les lueurs lui semblaient injustement étouffées entre les phares de l’Antiquité et les Lumières ; dans une effervescence intellectuelle soutenue par la création des universités dans l’Occident médiéval, les connaissances médicales antiques, grecques et latines rencontraient, par le truchement des médecins arabes et juifs, une soif de savoir qui précédait largement la Renaissance. Al-Andalus avait alors pris pour lui des allures d’âge d’or et son échec au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure, qui l’avait conduit sur les bancs de la Sorbonne, avait aussi libéré un temps d’étude qu’il avait alors largement consacré à apprendre l’hébreu en complément du latin et du grec. C’est presque tout naturellement sur Maïmonide qu’il avait envisagé de travailler. Les semaines qu’il avait passé à élaborer son sujet, centré sur la période espagnole du grand intellectuel médiéval, s’étaient néanmoins avérées vaines quand il avait découvert, quelques jours avant de soumettre son projet, le dépôt d’un sujet de thèse, « Maïmonide, médecin, théologien, talmudiste et philosophe, double vie et vie d’errance, de Cordoue à Almeria », quasiment identique à celui qu’il s’efforçait de formuler. Ce fut à la hâte qu’il avait changé radicalement d’objectif, porté par la verve d’un jeune conférencier entendu quelques jours auparavant dans le cadre d’un colloque sur la collection de portulans de la Bibliothèque Nationale ; le chercheur y avait insisté avec fougue sur l’absence à ce jour de recherches sérieuses sur les créatures monstrueuses qui bordaient les marches du monde sur ces documents, comme sur tant d’autres. Le sujet sur lequel il avait alors envisagé de travailler, « La figure du dragon dans les bestiaires médiévaux du XIIe au XVe siècle : textes, images, symbolique » avait emporté l’adhésion de son directeur de thèse mais ne lui avait pas ouvert les cordons de la bourse du CNRS. En dépit de son intérêt croissant pour un sujet auquel il n’avait jamais songé auparavant, les nécessités financières avaient pris le dessus et, l’agrégation d’histoire en poche, il était parti faire de la coopération sous les tropiques africains en guise de service militaire avant de revenir, après quelques circonvolutions géographiques propres aux affectations de l’Education Nationale, enseigner « au pays ».

Professeur en collège, puis en lycée, il avait très vite dirigé, en marge de ses activités professionnelles, l’équipe bénévole des archives départementales à Avignon qui s’affairait à compléter puis diffuser plus largement le lent travail obscur des paléographes ; et adhéré à l’association Histoire et Images Médiévales, dont il était depuis devenu président, qui se donnait pour mission de promouvoir l’ensemble des savoirs sur le Moyen âge et ses acteurs en faisant le lien entre approche universitaire et histoire vivante. Sans avoir réussi à être normalien ni parvenir à intégrer le CNRS, il était devenu, petit à petit, un nom dans le petit monde des médiévistes du dimanche, d’abord ; puis au gré des patronages des actions culturelles d’associations de médiévistes, il s’était fait une place à la marge, qui le poussait parfois, quand le sujet s’y prêtait, aux portes des colloques internationaux, sur le même plan que des universitaires de renom.

En effet, des créatures fabuleuses, il avait tout exploré : des illustrations des enluminures aux descriptions dans des textes variés, des sculptures sur les bâtiments officiels ou religieux aux emblèmes choisis par certaines familles ou communautés ; il s’était familiarisé avec l’héraldique, la sigillographie et la vexillologie et avait étudié avec passion les subtilités du langage, comme le vocabulaire militaire où le dragon était, depuis le XIIe siècle, un étendard, puis par extension au XVIe siècle, un soldat de cavalerie. C’est en s’attardant sur des objets de la vie quotidienne – il songeait encore avec cette espèce d’émotion indéfinissable à la magnifique citole en bois doré, ornée de motifs floraux, que le British Museum conservait – que son intérêt avait peu à peu glissé ; et de l’étude des représentations de créatures, dont les progrès de la science attestaient aujourd’hui qu’ils n’avaient jamais eu de réalité biologique, Simon avait le sentiment d’être entré dans le monde de l’imaginaire, perçu alors comme un recours pour combler les déficits d’interprétation et de cohérence des observations quotidiennes et proposer des réponses aux questionnements foisonnants de la curiosité humaine : cosmogonie, théogonie, anthropogonie avaient fait la part belle à l’imagination créative des hommes pour donner sens au monde et s’organiser en sociétés ; ce souci d’interprétation s’était également attaché à tous les événements de l’existence, de la catastrophe naturelle aux malheurs quotidiens, structurant les sociétés humaines et façonnant leur identité : à leur manière, basilics, caladres, licornes, tarasques, serres, et bien entendu, dragons, rendaient compte de l’imaginaire du Moyen âge à travers lequel se pouvaient saisir les mentalités de l’Occident médiéval.

Depuis, il s’attachait, avec une application soutenue, et un brio peu à peu attesté, à décrypter l’esprit médiéval ; du moins à ce que l’on pouvait croire en voir sourdre, parfois, avec prudence, avec humilité, dans une perspective d’humaine condition partagée hors de l’emprise du temps. Les méandres de l’histoire qu’il explorait échappaient largement au carcan, mais aussi à la rigueur, des progrès de la science ; et traçaient leur cours, dessinant des arabesques changeantes aux lignes floues des interprétations.

Dans ces disciplines que l’on qualifiait volontiers de « gazeuses», pour désigner, en les stigmatisant quelque peu, l’au-delà du « mou », par opposition aux sciences « dures », Simon excellait ; tout au moins, il convainquait. Cette notoriété discrète sonnait cependant comme une reconnaissance en demi-teinte qui comblait une partie de son ego sans amoindrir le regret de ce qu’aurait pu être sa vie de vrai chercheur.

 

Vingt ans qu’il naviguait ainsi, entre confort et petites fiertés personnelles, entre ennui et déconvenues au long cours.

Et puis, au détour d’un article sur le renouveau des études médiévales, dans une revue scientifique au tirage presque confidentiel auquel il restait fidèlement abonné, une annonce de l’Université de Malmö : les emprunts et interprétations de l’époque médiévale par les œuvres de Fantasy, qui connaissaient actuellement un formidable succès, suscitaient autant de questionnements que d’agacements chez les spécialistes du Moyen âge ; Gudrun Ingeborgsen, qui régnait en maîtresse sur une partie du monde de la recherche médiévale, proposait la création d’un collège interdisciplinaire sur les imaginaires médiévaux auquel elle conviait les chercheurs de tous bords.

Il avait hésité. Par crainte du regard des historiens de métiers pour qui l’enseignement ne se concevait, a minima, qu’au niveau de l’université, et dont le regard sur les professeurs du secondaire lui semblaient toujours largement condescendant. Par peur de n’être pas à la hauteur aussi : ses travaux restaient inachevés et il s’était malgré tout détourné largement du monde universitaire, préférant une formation d’autodidacte au gré de ses passions…

Il avait hésité… Il avait hésité, puis il s’était lancé ! La part faite dans les histoires officielles à l’épaisseur humaine, à la viande en plus sur l’os des faits incontournables, à l’humanité véritable, ne relevait véritablement encore que de l’anecdotique. Lui, le sujet le transportait. Saisir l’esprit derrière le dessin, le symbole, entre les lignes des textes déchiffrés, relevait des réflexions de l’ensemble des sciences humaines et sociales, où l’historien devait se faire aussi sociologue, linguiste, psychologue, et quand les champs disciplinaires étaient épuisés, homme, tout simplement. Il avait alors entrepris de rassembler ses anciennes recherches, amendées au fil des ans sans effort réel de composition ; il avait actualisé tant bien que mal ses travaux en jachère ; il avait tout résumé et traduit en anglais ; et dans le même élan, avait tout expédié en Suède. Pour l’occasion, il s’était fait domicilier au lycée, indiquant un peu réaliste « département d’histoire », espérant ainsi faire figure meilleure.

Un mois plus tard, un mail du laboratoire d’histoire médiévale de l’Université de Malmö l’avertissait de l’expédition d’un courrier spécial via UPS ; et depuis, il attendait.

 

Il arriva au lycée juste à temps pour intercepter les Seconde A qui allaient quitter l’établissement tout heureux de l’aubaine de l’absence du premier professeur de la journée ; et donna un cours maussade, où élèves et enseignant auraient souhaité être ailleurs.

Il profita de la pause de 10h pour aller roder autour de la loge de l’accueil d’où la gardienne lui jeta un regard peu amène ; et faisant claquer la vitre de l’hygiaphone, précéda sa question en lui lançant vertement : « Tt-tt-tt ! Monsieur Mallevialle, je n’ai rien pour vous ! Et je vous le rappelle, le facteur ne passe pas avant midi ! »

Devant tant de véhémence, la surprise le disputa à la déception dans les pas de Simon qui avait tourné talons tout à trac. Il songea que les élèves surnommaient la gardienne «Ombrage», en référence à un personnage cruel de la série de J. K. Rowling, Harry Potter ; mais à cet instant, il lui préféra «Cruella», avant de se souvenir que «Cruella», pour lui et ses camarades préparant le concours d’entrée à Normale Sup, c’était la présidente du jury de l’épreuve orale de latin : les récits de ses réflexions acerbes, de ses remarques désobligeantes et de ses questions déstabilisantes égayaient les pauses entre les révisions, où l’on essayait de se faire peur comme avec une histoire d’horreur les soirs d’orage, et faisaient battre la chamade au cœur des candidats dont les voix s’étranglaient tandis qu’ils tentaient d’essuyer discrètement leurs mains moites sur leur vêtements neufs de circonstance. Toutes ces peurs anciennes qui paraissaient abyssales, alors !

L’attente s’installa à nouveau, comme alentissant la course des aiguilles au cercle des pendules, et au rythme des sonneries aigrelettes des heures.

Il tenta de combler cette période d’impatience durable en s’efforçant d’améliorer encore son anglais ; en dévorant sur le net tout ce qu’il put trouver sur Gudrun Ingeborgsen : elle dirigeait actuellement le laboratoire d’études des mythologies scandinaves à l’Université de Malmö, mais avait travaillé plusieurs années dans l’équipe du professeur Kagge, Erling Kagge, le plus grand spécialiste des runes et des tombeaux nordiques. Les traductions de leurs travaux émaillaient ses soirées libres de champs nouveaux que sa curiosité défrichait avec un enthousiasme recouvré, inversement proportionnel à celui qui guidait ses pas le lendemain vers le lycée et ses salles de cours, ses élèves et les conseils de classe. Il voyait, en miroir intérieur, cet ennuyeux prof d’histoire dont il avait eu à souffrir les cours et les coups de colère l’année de son propre baccalauréat ; et dans 20 ou 25 ans, c’est peut-être cette image que ses élèves actuels auraient de lui ; Il n’en éprouva aucune honte. Aucun regret.

Aujourd’hui, le souvenir qui reste de cette période d’attente est celui d’une plongée en apnée, d’une vie suspendue, d’un tunnel traversé.

 

***

VICTOR

 

Son père avait quitté la maison. Maman avait mis beaucoup de temps pour lui avouer qu’il ne reviendrait plus. Il voulait retourner vivre là où il avait grandi, dans un autre village d’Ardèche, celui-là même où la famille avait de nombreuses fois passé des vacances. Après la colère et le désespoir, Victor se terrait dans une tristesse insoutenable. Papa lui avait dit en partant qu’il serait toujours son fils et qu’il l’aimerait toujours, qu’il serait toujours là pour lui... Oui, mais là, justement, il n’était plus là. Il lui avait dit aussi qu’il lui écrirait, qu’il lui enverrait des photos et même qu’il pourrait le rejoindre. Il avait un gros projet là-bas.

Que de belles journées il avait passées là-bas ! Les baignades dans la rivière pendant que maman pêchait ; puis papa lui construisait des châteaux de sable et de cailloux ; les promenades dans les forêts de châtaigniers, où on pouvait se cacher sous les fougères, tellement elles étaient hautes ; les visites à la ferme, perdue dans la montagne, où vivait cette famille avec qui ils avaient sympathisé. Ça ne sentait pas bon du tout là-bas, et les enfants étaient vraiment crasseux, mais il avait bravement réussi une fois à donner le biberon au petit cochon qui venait de naître. En redescendant, ils ramassaient des châtaignes qu’ils faisaient griller dans la cheminée.

Ça faisait longtemps que papa était parti, enfin du moins Victor le croyait car il n’était pas encore assez grand pour avoir une idée des semaines et des mois qui passaient. Il allait à l’école vaillamment, tous les matins, et tous les soirs quand il rentrait, sa première préoccupation était de savoir si papa avait écrit. Mais pourquoi il n’y avait toujours rien ? Et puis d’ailleurs, c’était quoi son projet ? Maman lui avait dit qu’il allait construire une grande maison. Mais pourquoi, puisqu’on en avait déjà une, celle où habitaient papy et mamy ? Maman avait alors regardé Victor avec tristesse. Alors Victor avait eu peur. Peur que papa détruise tous ces endroits magiques où il n’avait que des bons souvenirs...

Et puis jeudi, en rentrant de l’école, il y avait une grosse enveloppe dans la boîte aux lettres, avec son nom dessus ! Sûrement pleine de photos ! Tout à sa joie, il s’en empara et rentra dans la maison. Maman n’était pas encore rentrée du travail. Il eut soudain peur d’ouvrir cette enveloppe. Alors il décida d’avaler le goûter que maman avait préparé, avant d’aller s’enfermer dans sa chambre avec ce trésor qu’il attendait depuis de si nombreux jours.

Victor jeta son cartable dans un coin de la chambre et sauta sur son lit, la lettre à la main. Il fixait son nom et son adresse, comme s’il ne réalisait pas encore que papa lui avait enfin écrit, depuis tous ces mois qu’il était parti.

Il se décida à l’ouvrir et découvrit alors son contenu. Non, ce n’étaient pas des photos, enfin, pas celles qu’il attendait. Il y avait des photos de papa et puis aussi une photo d’un petit bébé dans les bras d’une dame.... Et puis une autre de ce même petit bébé dans les bras de papa. Et puis aussi il y avait une carte avec des dessins bleus et un prénom dessus : Maxence.... Et puis quand il a ouvert la carte, Victor a vu qu’il y avait le nom de papa dedans avec le nom d’une dame. C’était écrit qu’ils étaient heureux.... Victor ne comprenait pas bien. Il y avait aussi bien sûr des photos d’une maison que Victor ne connaissait pas. La nouvelle maison de papa ??? Il y avait aussi une lettre de papa. Il lui demandait de lui pardonner de n’avoir pas écrit plus tôt. Il pensait qu’il était trop petit pour comprendre que papa était tombé amoureux.

Il disait qu’il l’aimait et que Maxence était son petit frère. Il disait aussi qu’il était sûr que Victor aimerait Karine, qu’elle, elle avait hâte de faire sa connaissance. Victor était tellement plongé dans sa lecture, préoccupé à tout regarder, qu’il n’avait pas entendu maman revenir. Elle était entrée dans sa chambre et regardait par-dessus l’épaule de Victor. Tout d’un coup, elle l’entoura de ses bras en le serrant très fort. Elle eut même un petit sursaut, comme un sanglot.

Alors brusquement, Victor a compris. Il avait compris pourquoi papa était parti et pourquoi il ne reviendrait plus. Pourquoi aussi il avait construit une nouvelle maison. Il avait compris que papa les avait abandonnés, maman et lui et qu’il n’avait plus le temps de penser à eux.... Sinon, pourquoi il avait attendu tout ce temps pour lui envoyer cette lettre ?

De grosses larmes commençaient à brouiller ses yeux et il s’arracha soudain des bras de maman sans la regarder. Il descendit les escaliers en courant, ouvrit brusquement la porte d’entrée et continua de courir dehors, sans trop savoir où il allait aller. Il pleurait, il sanglotait même, mais il courait.

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Publié dans #Ecriture collective

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Publié le 3 Juin 2017

Deuxième chapitre, construit avec les textes rédigés lors des ateliers "anamnèse" et "écriture épistolaire". La vie de nos personnages continue...

***

CHAPITRE II

 

LE SOUVENIR ET LA LETTRE

 

La Liseuse – Jean Raoux

Le courrier est enfin arrivé et provoque quelques émotions. Un souvenir émerge, une lettre le suit...

L'atelier d'écriture a réussi à se procurer la correspondance de certains personnages.

***

ERIC

 

 

Eric apprendra que Sandra a repris ses études afin d'être psychologue auprès des tribunaux.

Devenue une femme qui a mûri et pris de l'assurance.

Un jour Aurélie organise un dîner avec Sandra pour la présenter à son mari.

Ayant un peu bu, ce dernier fait une énorme gaffe et la vérité éclate, suivie d'une dispute et d'une gifle.

Sandra pense avoir réussi à convaincre son amie de son innocence.

Quand quelques semaines après cette dernière reçois une convocation chez le juge.

Dossier compliqué, non, l'avocat Eric est très convainquant, preuves et témoignages à l’appui, tout compte fait, Alain, le mari écope de prison avec sursis et sa femme Aurélie est admise dans une clinique de désintoxication.

La vie est pleine d'imprévus, un jour le cas d'un enfant autiste mal traité, amène Sandra à se rendre au Palais de Justice.

Par un hasard organisé par " Cupidon avec ses flèches", les anciens amoureux de jeunesse Eric et Sandra se retrouvent dans la salle des pas perdus.

Leurs affaires traitées.

Un café, puis un restaurant se terminant par une ballade au clair de lune, ils se racontent leurs passés, allongés dans l'herbe.

- Je ne me suis jamais marié, dit Eric.

- En revanche, réplique la jeune femme, après mes ennuis de jeunesse, je suis allée vivre chez mes grands parents au "Village", un joli petit hameau, avec les portes des maisons ornées de peintures décoratives.

Un jour, ma grand mère Yvonne a reçu la lettre d'une de mes amies, habitant à Sclos de Contes, ce petit village de mon enfance, elle resta rêveuse quelques minutes… n'ayant pu me joindre à ce moment.

Et puis, continua Sandra, j'ai rencontré Jacques, un médecin psychiatre qui m' sorti de ma torpeur, je l'ai suivi à Paris où j'ai fait mes études de psychologie.

Trois ans Après nous nous sommes séparés et je suis revenue, j'habite à Nice maintenant.

Je vais voir le plus souvent possible mes grands-parents, j'ai découvert une grande tribu, cousins, cousine habitant dans diverses régions de France.

Je savais que Mamie Yvonne avait des sœurs et Papy Pierre des frères.

Sa sœur préférée, la plus jeune, Jane, vit en Vendée, depuis la mort de son mari, elle ne veut plus voir personne, mais ma petite grand-mère préférée a dans l'idée de réunir tout le monde pour les fêtes de fin d'année.

Un jour avec l'aide de Papi et de leur auxiliaire de vie, ils ont exécuté de magnifiques sous verres, disposant les photos façon arbre généalogique, ceux-ci trônant sur la cheminée.

Durant mon séjour chez eux à "Village", j'ai aidé à retrouver plusieurs adresses.

Amandine, je ne la connais pas, mais j'aime bien son prénom..

Pierre, de son côté, se met à la recherche de ses frères.

 

***

GÉRARD

 

Le faire de ce pas, Gérard abasourdi se dit en lui même je le ferai demain. Ecrire, écrire pourquoi, pour qui. La nuit fut longue, peuplée par les personnages de son roman. La lumière du jour filtrait à travers les volets, les bruits du village qui se réveille, l'invitèrent à en faire autant.

Devant la tasse de café, il se rappela la discussion de la veille. Plus le temps passait, plus il doutait de la qualité de son écriture. N'avait-il pas commis des erreurs sur l'histoire, pas son histoire, celle qu'on écrit avec un grand H. Il se remit à relire les feuillets de son roman dont l'histoire se déroulait à l'époque médiévale, où la réalité se mêlait avec les légendes.

 

Est-ce le toucher du papier, l'odeur de l'encre et de la poussière, Gérard ferma les yeux et les images anciennes du temps de son enfance lui revinrent à l'esprit. L'écriture de la craie, sur le tableau noir, le toucher du cahier neuf où il écrivit pour la première fois son nom, avec la plume "sergent major" trempée dans l'encre violette. Que l'instituteur avait distribué le matin dans l'encrier de porcelaine blanche, inclus dans le bureau. Tout lui revenait à l'esprit, les bouts de craie que certains malicieux laissaient dans l'encrier. Ah oui, il était loin le temps de son enfance, de son insouciance, le temps ou il eut son premier diplôme " le prix de babillage" en ce temps-là il parlait, l'écriture il ne savait.

 

Un bruit le sortit de sa torpeur, Gérard mit un temps pour revenir à la réalité et avec elle son actualité. Il était là, dans son salon, face à son roman, tout lui revint en mémoire. Ne risquait-il pas de se couvrir de ridicule en écrivant à la maison d'édition.

Il se promit de faire lire son roman à monsieur Simon Mallevialle, le professeur d'histoire dont il avait entendu dire par Mado que c'était un spécialiste de l'époque médiévale.

Gérard chercha sur l'annuaire, le numéro de téléphone et il l'appela.

Allait-il lui répondre ?

Monsieur Simon Mallevialle lui signifia avec gentillesse qu'il se ferait un plaisir de lui donner modestement son avis.

Le rendez-vous fut pris, pour le lendemain.

 

Devant lui, un peu angoissé, je lui racontais mon histoire, la perte par la maison d'édition des feuillets qui pourraient lui dire : c'est vous, enfin... c'est moi. Monsieur Malavialle lui avoua que lui aussi attendait une lettre et que tous les jours il surveillait le facteur pour une lettre qui n'arrivait jamais.

 

 

Il trouva mon roman fort intéressant, me signala juste une petite erreur sur la tournure du style épistolaire m'encouragea à poursuivre mon action auprès de la maison d'édition et me proposa de lui envoyer la correction et de nous retrouver au café de chez Lucie dans une semaine. Il faut avouer que je sortis de son entrevue avec beaucoup de fierté. Etre reconnu par un professeur me remplit de joie. Arrivé à la maison, je m'installais à mon bureau. J'écrivis la lettre à la maison d'édition et entrepris la correction de mon roman suivant les conseils de monsieur Malavialle. La première lettre fut relativement aisée à écrire tandis que pour la correction de mon roman, je m'empressais de relire les notes que j'avais écrites lors de mon entrevue avec monsieur Malavialle. Il faut dire que le style épistolaire n'est pas une chose simple à écrire. Le "salutatio, le captatio, le narratio, le petitio" et enfin la conclusion étaient jusqu'à ce jour, pour moi, aussi incompréhensibles que le latin. Heureusement, les explications de monsieur Malavialle étaient claires.

Je lui écrivis ma correction en ayant au préalable fait un brouillon.

 

MONSIEUR GERARD PIERREDEFONTAINE à MONSIEUR MALAVIALLE SIMON, PROFESSEUR D'HISTOIRE

 

Veuillez trouver ci-après la correction de mon roman.

 

le salutatio: Monsieur l'enquêteur en chef à Monsieur le Marquis de Mallemorte

le captatio: Hier dans les bois de Cythère, prés de Mallemorte les Avignon, une jeune femme fut retrouvée morte en partie déshabillée.

le narratio: C'est en menant son troupeau au pré que le sieur Bernardo a fait la macabre découverte. Il se dépêcha de venir me narrer l'histoire.

le petitio: Je vous demande de me saisir de l'affaire, d'autant que la jeune fille est une enfant du pays dont les parents tiennent boutique au centre du village.

la conclusion : Ce sera avec plaisir que je diligenterai mon enquête pour vous servir et je montrerai à la populace de notre ville que la justice de Monsieur le Marquis est sans défaillance.

 

Du village, le 28 mai de l'an de grâce 1417.

 

 

En espérant avoir été à la hauteur de vos explications, et dans l'attente de vous retrouver à votre convenance chez Lucie, veuillez agréer mes sincères salutations.

 

Mes deux lettres terminées, je m'empressais d'aller les poster. L'attente recommença.

Dans ma tête, je commençais à imaginer le voyage de mes lettres. J'avais pris la précaution de bien les affranchir avec les timbres de mon carnet et surtout d'écrire mon nom et mon adresse au dos des enveloppes. Une fois envoyées par la poste, les voila livrées à elles-mêmes, avant d'être déposées dans une boite aux lettres sur laquelle est marqué le nom du destinataire. Combien de temps allaient-elles rester dans cette petite case pour qu'enfin monsieur Mallevialle ou la secrétaire de la maison d'édition puissent déchirer leur enveloppe et lire ce que j'avais écrit.

 

***

JANE

 

Jane tient la lettre dans sa main. Les yeux égarés, elle ne peut que respirer le parfum entêtant qui s'en échappe, l'odeur si particulière du papier parcheminé, un frisson du passé qui lui fait monter les larmes aux yeux.

Ses doigts se crispent puis se relâchent, sans même qu'elle ait pu lire le nom de l'expéditeur. Inutile... elle le sait maintenant, ou plutôt elle le sent, c'est la lettre qu'elle attend depuis longtemps, celle qui va peut-être lui donner des nouvelles de Jade, sa fille, disparue des radars depuis une éternité. Depuis cet été où son jeune cœur s'était perdu dans celui de Julien.

Un vaurien qui l’avait entraînée sur une pente dangereuse, de petites combines en larcin plus graves, jusqu'à la rencontre avec Rémy, spécialisé en trafic d'art et signatures contrefaites, bijoux anciens et faux parchemins.

Jane avait tenté sans succès d'alerter sa fille. L'amour n'a pas d'oreille.

La dernière fois qu'elle l'avait croisée, c'était dans un bar louche, bercé par une musique nauséeuse, situé dans une petite ruelle de La Tranche sur mer, une agréable station balnéaire vendéenne.

Rémy avait étalé, sur une table un peu rouillée, ses dernières trouvailles du marché des contrefaçons : un lot de faux incunables, dont l'odeur caractéristique était simulée par un parfum de synthèse .

D'une main malhabile, Jane tente de chasser les larmes qui lui viennent aux yeux. Ce jour-là son angoisse avait monté d’un cran face au regard fasciné de sa fille, comme attirée sans retour par la vie marginale de son nouveau compagnon. Jane avait monté le ton pour tenter de raisonner sa fille, Julien et Rémy, trop jeunes pour imaginer les risques de leurs frasques. Mais rien n’y fit, les jeunes gens avaient chassé les remontrances avec une ironie exaltée, et Jane avait fini par quitter le bar en furie, après de violents éclats de voix, et des larmes plein les yeux.

La scène avait consommé la rupture filiale de façon brusque et tragique. Les tourtereaux et leur mentor avaient quitté la région sans laisser de traces, soupçonnant Jane de vouloir alerter la police sur leurs manigances.

Tant d’années s’étaient écoulées, des années de silence et d’inquiétude.

Et pour seule piste hypothétique, connaître le parcours de Rémy, né en Corrèze, près de Brive, d’un père routier et d’une mère juriste. Passionné de motos, et coureur de jupons invétéré. Pas de quoi rassurer une mère éplorée.

 

Lettre à Monsieur Rémy Taillade, Saint-Cirq-Lapopie

illustre chercheur au CNRS, département Archéologie

 

Cher monsieur,

 

Votre lettre met fin à tant d'années d'incertitude, d'errance et de questions, que je suis encore sous le choc, et la joie infinie, de voir mon angoisse arriver à son terme.

J'imagine qu'il ne fut pas facile pour vous de voir se réveiller un pan peu glorieux du passé, et je vous sais gré d'avoir eu le courage et la bienveillance de me révéler, même si tardivement, le chemin tortueux vécu par ma fille Jade. Elle me manque tellement !

Vous me dites cet élan fougueux qui vous porta l’un vers l’autre, et qui poussa Julien à s'éloigner d'une histoire qui n'était plus la sienne.

Jade qui se prit au jeu des fouilles et des archives archéologiques, pour de bon cette fois, et vous incita à troquer un vice contre un métier passionnant.

Ma vue se trouble, et mes mains se mettent à trembler. Comment vous remercier de retrouver la lumière après tant d'obscurité ?

Vous me rendez la vie, ou ce qu'il en reste. vous semblez passionné par vos fouilles actuelles, aidé par votre ami Simon, spécialiste des symboles. Cela me rappelle la magnifique lemniscate à la perle turquoise que m'avait offerte ma sœur il y a bien longtemps... et celle que j’ai trouvée par hasard en chinant dans les environs, ou bien était-ce en boutique, ma mémoire s'effiloche quelquefois, et les bulles de souvenirs s’entremêlent sans trop se reposer …

Ma soeur et moi aimions chiner, dans tous les sens du terme, faire les brocantes mais aussi nous chamailler, nous titiller, parfois nous jalouser sans trop savoir pourquoi..peut-être un malicieux atavisme…?

Ma sœur, qui elle aussi, s'est éloignée de moi, suite à un conflit sentimental qui nous a opposées l'une à l'autre, et séparées à jamais, au détriment de ma petite Lucie, sa fille, que je n'ai jamais revue non plus... Que de malheur dans une famille !

Et ma petite Jade suivrait maintenant une spécialisation portant sur les incunables, ces manuscrits qui l’ont toujours fait rêver!

Je tremble de joie et de fierté, grâce à vous.

Vous me dites être maintenant son époux... les yeux me piquent encore.

Pourrais-je imaginer une rencontre apaisée avec vous deux, dans un lieu qui vous conviendrait, entre la Vendée et le Lot, où vous habitez actuellement?

Peut-être même pourrais-je penser à me rapprocher de vous...Et qui sait, devenir la mamie des enfants à venir ?

Ma vie est comme suspendue à votre réponse...Cette réconciliation me tarde tant, au terme d'une vie trop fracturée.

À bientôt de vous lire. Tendrement.

 

Jane

***

 

LOUIS

 

Je décide de retrouver mon âne, les touristes étant supposés être moins bêtes que lui. Quoique ! Le plus important pour l'instant est de retourner au village avant la fermeture de la permanence postale qui se tient dans un recoin du bistrot. Encore que, si j'arrive après 17h, la préposée sera tellement imbibée qu'elle ne me sera d'aucune utilité.

 

Je retrouve facilement Cadichon, ce nom lui va comme un bonnet, il l'a de suite adopté. Bien évidemment, j'arrive après la fermeture, je vois Zézette partir en zézayant des jambes. Le troquet est encore en pleine effervescence, je bois un verre ou deux… trois ? Oui, possible ! Je rentre chez moi en mettant mes pas dans les traces de ceux de Zézette. Le lendemain matin, je me pointe dès huit heures pour être le premier client. Zézette ne me dit même pas bonjour. Seulement : toujours pas de lettre pour toi. Je ne râle pas, je m'y attendais.

 

Cette nuit j'ai pris une décision, je vais aller à Paris, au ministère des Armées, pour m'adresser de vive voix au responsable. Je me suis souvenu d'avoir connu au village Saint Circ Lapopie un personnage qui pourrait m'aider dans mes recherches, un certain Rémy Taillade ! C'était à l'occasion de la Semaine des Villages fleuris du département du Lot. Une personnalité, un chercheur au CN..quelque chose. Il m'avait pris à la bonne parce que, comme lui, j'ai la passion des fleurs, des roses surtout. Mon accent et mon parler rustique l'ont de suite amusé, lui, un parisien. En sirotant un apéritif, je lui avait parlé de mon problème de carte de démobilisation. Il m'avait proposé de m'envoyer une lettre d'introduction auprès d'un de ses amis ayant une fonction importante dans ce ministère.

Aussi sec, bien qu'une averse bienvenue venait de s'abattre sur la campagne asséchée et que les vapeurs de chaleur s'élevaient au ras du sol, je pris la direction du bistrot cantine pour rédiger ma lettre.

 

Lettre adressée à Mr Rémy Taillade- Saint-Cirq-Lapopie- Lot

 

Monsieur

D'abord bonjour. Lors d'une conversation que nous avons partagée, ainsi qu'un très bon saucisson servi en même temps que l'apéro, je vous avais parlé de mes démêlés avec le ministère des Armées. Vous m'aviez proposé votre aide en cas de besoin, c'est le pourquoi de cette lettre .Vous pouvez me l’adresser à Mr Fadoli Louis Valdaqui 06250

 

Ps : Votre ami le ministre est il toujours en fonction ?

 

Réponse quelques jours après.

 

Cher Monsieur Fadoli

 

J'écris directement à mon ami Harry Caut, l'assistant du ministre en lui expliquant vos démêlés. Prenez rendez-vous avant d'aller le voir au : 16 avenue Bellevue Paris 75. Il pourra sûrement arranger votre affaire.

Recevez mon amical souvenir.

R Taillade

 

***

LUCIE

 

 

Joyeux anniversaire Jade, ma chère sœur !

Je t’embrasse bien fort.

Jane

 

Quelques mots simples couchés sur un billet pour accompagner un cadeau... et une déflagration. Sa mère avait une sœur ! Lucie relit le papier fané. Courtes phrases, témoin d’un moment de vie de famille dont elle ignore tout. Comment, pourquoi un tel secret… Jade, sa mère, avait une sœur… Jade et Jane...

C’est en prononçant ces prénoms à voix haute que Lucie a basculé. Loin, très loin dans l’enfance... sur une route de campagne, sa menotte de fillette agrippée à la main d’une femme en manteau rouge. Elle sentait bon, comme les violettes qu’elle ramassait au bord du chemin.

"N’embête pas tatie Jane, Lucie". La voix de sa mère quelque part, dans le paysage…

Tatie Jane qui chantait pour sa "p’tite Lulu" Au clair de la Lune le soir, dans le jardin, quand la lune d’été était ronde et blanche ; et le jasmin embaumait.

Les souvenirs remontent comme des bulles.

Une maison, un jardin, sa mère, sa tante et elle, "p’tite Lulu". Et puis l’oubli. Tatie Jane évaporée.

Les questions éclatent en rafales dans la tête de Lucie, trop nombreuses, trop rapides pour attendre d’éventuelles réponses. De ce bouillonnement émerge l’essentiel – je ne suis plus seule, j’ai une tante quelque part. Des cousins et cousines peut-être… C’est énorme !... Il me faut un café bien serré pour m’aider à réfléchir à tout ça.

 

Lucie s’installe dans son fauteuil préféré, pose la tasse fumante sur la table à côté de la broche à la perle, vertigineuse lemniscate, laisse venir les questions :

Pourquoi, et quand tatie Jane a-t-elle disparu de sa vie ? Depuis très longtemps sûrement. Elle devait être un tout petit enfant pour l’avoir ainsi oubliée.

A qui appartiennent la maison, le jardin et où se trouvent-ils ? Jusqu’à présent, Lucie ne se souvenait pas d’avoir passé son enfance ailleurs que dans son appartement actuel ; pourtant, cette bribe de souvenir lui raconte autre chose ; elle se sent chez elle dans la maison au jasmin. Elle fouille alors dans ses papiers, trouve l’acte notarié dont la date confirme son impression : l’appartement actuel a été acheté par sa mère alors qu’elle était âgée de quatre ans. Où a-t-elle vécu avant ? Dans la maison au jasmin ?

 

C’est sans doute à cette époque que les sœurs Jade et Jane se sont définitivement séparées. Jane effacée de leurs vies. Sa mère ne lui a jamais parlé de sa tante, il n’y a aucune photo de Jane, aucun souvenir d’aucune sorte sauf le bijou à la perle que sa mère portait si souvent et qui gardait son secret. Un bijou acheté dans un vide-grenier, lui avait-on dit.

Lucie saisit la broche, la détaille. Pourquoi a-telle disparu de la boîte à bijou de sa mère ? Comment est-elle arrivée sur le site de vente en ligne ?

 

Trop de questions sans réponses, trop d’émotions pour aujourd’hui. Lucie épingle la lemniscate sur sa veste, enfouit l’écrin et le billet dans sa poche, et file chez son amie Amandine pour lui tout raconter.

 

Amandine l’écoute un moment, l’interrompt :

J’ai des soucis avec un passeport, lui confie-t-elle, je dois quitter cette histoire. Demande à Louis ; il est un peu à l’ouest, mais il connaît pas mal de choses sur les gens du coin.

 

Judicieux conseil ! Grâce à Louis, Lucie a pu remonter une piste qui lui a amené quelques réponses mais aussi de nouvelles questions. Depuis, elle oscille entre fébrilité, anxiété, euphorie, et la broche à la perle bleue ne quitte plus son col. Derrière le comptoir du bar-restaurant, elle sert ses rares clients, la tête ailleurs. La prochaine étape serait de contacter ma tante... lui écrire une lettre… je ne sais pas trop comment la rédiger…

 

Elle a encore parlé à voix haute. Une habitude de personne seule.

Gérard, l’écrivain du coin, est attablé devant son café. Il sourit :

Tu parles seule, Lucie ? Tu veux écrire une lettre ? Ça tombe bien, on vient de faire un atelier d’écriture consacré au genre épistolaire. Viens, assieds-toi, je t’explique.

 

LETTRE de Lucie à Jane, en Vendée

 

Je suis Lucie, j’ai cru un moment être votre nièce mais aujourd’hui, je n’en suis pas certaine.

Je vous avais oubliée, Jane. Vous avez déserté ma vie depuis si longtemps.

 

Il y a quelques jours, j’ai trouvé un mot signé de vous adressé à ma mère, mot qui suggère qu’elle était votre sœur. C’est en lisant votre prénom au bas du message que quelques souvenirs ténus ont émergé du fond de ma mémoire. Il y avait une maison, ma mère, vous... J’ai cherché à savoir, j’ai posé des questions autour de moi.

 

Louis, un ancien du pays, se souvenait de vous, de nous, de la maison située à l’entrée du village. Une recherche dans les registres du cadastre a confirmé ces informations. Je sais maintenant que la maison a existé, que nous y avons vécu ensemble, qu’elle a été vendue et détruite il y a environ quarante ans pour permettre la construction d’un supermarché.

En revanche, aucune trace de votre existence, Jane. J’ai fouillé dans les documents de ma mère. Rien n’indique qu’elle avait une sœur.

 

Alors je viens vers vous dans l’espoir d’obtenir quelques réponses afin de comprendre pourquoi, dans mon souvenir et dans mon sentiment intime, vous restez ma très chère "tatie" Jane.

 

Du village, le 22 mai 2017

***

RÉMY

 

Le soleil s’échappait sous les derniers nuages et caressait l’horizon chaotique des Grands Causses. Rémy aimait bien se promener dans le silence et les effluves de ces espaces sauvages. Les chênaies, chemins caillouteux, longs alignements de murets de pierres sèches, portails effondrés qui laissaient entrevoir quelques dolines où s’abreuvent les bêtes, tout cela lui permettait de remettre de l’ordre dans ses idées. Il en avait bien besoin. La réponse à son courrier multipliait les interrogations. Le texte analysé par ses confrères semblait être authentique. La langue choisie : le latin, le support employé : une peau de chèvre tout ramenait à une authenticité. Cela il l’avait déjà décelé. Par contre un dessin l’intriguait fortement. Un serpent à deux têtes, identique à ce serpent Aztèque, terrassé par une épée, comment pouvait-il être sur ce document alors que les Amériques allaient être découvertes deux siècles plus tard ? Et ce texte, enfin ce qu’il en restait, une suite assez incompréhensible. Tout concourait à l’embrouiller dans ses déductions. Les Templiers dans leur rigueur menaient une vie simple et ne s’embarrassaient pas de symboles ésotériques. Peut être le texte d’un grand prêtre éloigné de la base ? Mais ici dans cette masure, ça ne cadrait pas !

 

Le soleil glissa sur la ligne de crête. Rémy eut son attention entièrement fixée sur cet instant. L’espace d’une fraction de seconde il se revit en Suède, subjugué par le même coucher de soleil. Allez savoir pourquoi ? La lune peut être, La lune presque pleine, en forme de soucoupe qui n’avait pas attendu que le soleil disparaisse pour apparaître majestueuse. Une coïncidence heureuse. Un séminaire sur les histoires Médiévales des divers pays Européens. Ses exposés avaient été suivis avec beaucoup d’intérêt. Il se rappela aussi son confrère Simon Mallevialle et ses recherches sur les symboles fantastiques. L’art de faire parler ce qui semblait hermétique à tant d’autres. Aussitôt la solution lui apparut évidente. Il fallait retrouver la trace de Simon. Lui saurait indiquer une piste à suivre.

 

Des hirondelles voletaient, zigzaguaient et sifflaient en se pourchassant. Rémy ressentit soudain un grand calme intérieur, comme si les problèmes s’étaient subitement résolus. Il s’était arrêté, profitant de la douceur de cette soirée qui s’installait. Le village de Saint-Cirq en contre bas lui apparut recroquevillé autour des ruines de son château. Le chemin de halage, le long de la rivière fut le dernier léché par les rayons qui disparurent sans que Rémy ne s’en rende compte…

Ce fut un jeu d’enfant de retrouver Simon Mallevialle. Ses coordonnées notées à l’époque, toujours valables. La réponse ne tarda pas. Simon très intéressé par cette découverte en terre de France attendait d’en savoir plus. Ils correspondirent donc par mail et skype interposés. Mallevialle analysait le symbole anachronique et tout lui parut soudain évident.

-Je pense que ce que vous me désignez par une référence Aztèque est une pure coïncidence, issue de l’imagination du prescripteur. Par contre l’Amphisbène, serpent avec une tête à chaque extrémité de son corps a bel et bien existé dans la mythologie Européenne des douzième et treizième siècles. Ce serpent ne laissait aucune chance à ses adversaires. Ce symbole pourrait être le Roi Philippe le bel, l’épée qui le terrasse devient en ce cas l’épée des Templiers. Hélas la réalité que nous connaissons, est toute autre.

Voilà que l’éclairage de Simon redonnait vie à cette découverte, restaient à explorer les autres pistes …

 

L’employé du cadastre regardait sa montre, midi était déjà passé depuis longtemps et cet individu qui consultait ses registres ne semblait pas s’en apercevoir.

Hum…Hum…se permit-il,

Rémy avait constaté depuis un grand moment que ces documents ne lui seraient pas d’une grande utilité.

Ils ne remontaient pas plus loin qu’au XVIII è siècle, il fallait donc chercher ailleurs.

Merci… excusez moi pour le retard occasionné, je ne vous dérangerais plus.

Sur ce il quitta les bureaux du cadastre légèrement contrarié, mais il s’y attendait un peu.

Une chose était évidente en tous cas, les repères récents ne permettaient pas de recoupement avec le parchemin.

Compte tenu de l’heure, il décida de se restaurer et les auberges authentiques ne manquaient pas dans la vielle ville.

 

Il se dirigea vers « L’auberge des Remparts » dont on lui avait dit le plus grand bien, s’installa et commanda un « Estofinado Aveyronnais » (sorte d’Aligot) spécialité de la maison, accompagné d’un verre de rouge du pays.

Lucie la patronne du restaurant également cuisinière à l’œil malicieux et au large sourire aimait traîner en salle après avoir servi ses clients pour obtenir leur avis.

Sûre de ses talents elle savait qu’elle ne recueillerait que des compliments, une conversation s’engagea avec Rémy après les congratulations inévitables :

Vous êtes en déplacement dans la région ?

Oui en quelque sorte, j’appartiens au C.N.R.S et je suis à la recherche de documents cadastraux des XIII è et XIV è siècle mais en préfecture je n’ai pas pu remonter au-delà du XVIII è.

Ah ! En ce cas vous devriez vous rapprocher du château de Vézins dont l’origine remonte à 1150, son propriétaire actuel Mr. le Comte possède des documents très anciens relatifs au partage des terres, et ils ont l’avantage d’avoir traversé la période révolutionnaire sans dégâts alors que les églises et abbayes ont été sérieusement saccagées pendant cette période !

Je ne sais pas si vous y trouverez ce que vous cherchez mais vous pouvez toujours essayer !

Rémy trouva cette idée fort intéressante, aussi demanda t-il l’avis du Conservateur sur ce Comte…

Philippe de Lévézou de Vézins est un homme charmant, lui dit-il

Il te rendra certainement service, mais prends la précaution de demander une audience, ne te présente pas à l’improviste, il risquerait de ne pas apprécier…

Tout en organisant son entretien, lui revenaient en mémoire certains passages de la charte des Templiers et principalement ceux ayant trait aux richesses terrestres :

« Vous ne devez avoir ni seigneuries, ni richesses, ni aise de votre corps, ni honneurs.

« Vous serez pauvres et ferez pénitence afin de sauvez votre âme, si notre maison vous « accueille, vous lui devrez tout »

 

Des hommes aussi rudes et aussi formés n’ont pas pu s’enfuir (lorsque ce fut le cas…) en emportant un quelconque magot…

S’ils ont réussi à s’échapper ils ont certainement cachés ce qui avait le plus de valeur pour eux, en attendant des jours meilleurs ou une rédemption…qui n’est jamais venue !

 

Rémy venait de remercier Simon Mallevialle pour ses brillantes explications au sujet du symbole dessiné. Il réfléchit. Mais enfin ! Nous n’avons pas parlé du texte qui est tout aussi ténébreux. Il se décide donc.

 

Lettre de Rémy Taillade à Simon Mallevialle professeur émérite

Au Lycée Aubanel Avignon 84.

 

Votre facilité à expliquer l’inexplicable me pousse à abuser de votre science. Nous n’avons pas échangé sur la suite de ce parchemin, tout au moins ce que nous avons pu traduire, et qui nous conduit de ténèbres en catacombes, jugez-en plutôt.

« A l’ombre du repère, les bêtes aux pieds d’argent s’abreuveront. Ses ailes les guideront. Ciboires et cavaliers jumeaux sur le même cheval abondent… Le reste illisible ».

Ce texte hermétique comprend, à mes yeux, plusieurs repères. Mais votre avis me serait très utile. Évidement quand on connaît le causse, les repères ne manquent pas. Celui-là comporte des ailes, est-ce le feuillage d’un arbre particulier ? Depuis le temps, je pense que cette référence est à écarter, cet arbre n’existe certainement plus. Un rocher comme un dolmen sur lequel la brume, si généreuse chez nous, s’accrocherait ? Trop aléatoire ! Un moulin en pierre et ses ailes de toiles ? Il existe bien une ou deux ruines qui pourraient être des moulins dix-huit ou dix-neuvième siècles mais du treizième… Il y a bien longtemps qu’ils ont disparu. Peut-être une borne ou une stèle cruciforme avec ce disque à croix palmée si reconnaissable ? Vous voyez Simon, je me débats en pleine incertitude.

Autre chose « Les bêtes s’abreuveront » me parait une référence sure. Les troupeaux de moutons ont toujours étés présentes sur le plateau. Encore faut-il trouver la doline adaptée. «Les cavaliers jumeaux sur le même cheval abondent» me semble une autre valeur sure. Une référence évidente à la monnaie des Templiers, dont nous avons quelques exemplaires au musée de la Couvertoirade.

Nous touchons là le cœur de ce courrier. Est-ce ce fabuleux trésor, que Philippe le Bel voulait s’approprier et que l’on cherche depuis sept siècles ? Aucun Templier, même sous la torture et la crémation, ne l’a divulgué.

Vous voyez, l’enjeu vaut que nous nous rencontrions pour analyser nos déductions et conclusions. Vous serait-il possible de vous rendre libre. Cette chère Lucie du Bar des Remparts saura nous préparer un de ces délicieux plats de notre région. Elle n’a pas de concurrente a son niveau vous savez. Nous pourrions ensuite arpenter le Causse. Libérez-vous pour quelques jours. L’histoire risque d’être au rendez-vous ! Vos jours seront les miens.

Pour ma part, j’ai feuilleté les archives du cadastre qui ne m’ont rien apporté. J’attends un rendez-vous avec Mr le Comte de Vézins dont le château et surtout la bibliothèque remontent au douzième siècle. Ce château a eu la chance de traverser la période révolutionnaire sans dégâts.

Saint-Cirq-Lapopie le dernier jour de Mai de cette année passionnante…

 

 

Le comte de Lévézou de Vézins voulut bien accepter qu’un membre du C.N.R.S vienne consulter ses archives, mais « elles ont été consultées tant de fois » avait-il précisé, je ne vois pas ce que cela vous apportera…

Enfin… rendez-vous fut pris et Rémy se présenta à l’heure et au jour dit au portail du château.

Le concierge qui servait également de guide aux visites publiques, car une partie du château était ouverte au public, l’accueillit et le conduisit à la partie privée où se situait entre autre la bibliothèque.

Rémy fut très impressionné par l’apparat des boiseries murales, de l’acajou certainement, qui supportaient autant d’ouvrages reliés, parfaitement rangés par année et par taille.

Le plafond à caisson et le parquet craquant à chaque pas complétaient l’atmosphère d’élégance de cette pièce.

Mr. Le Comte l’attendait, installé dans un large fauteuil à l’arrière d’un bureau dont les quatre pieds reposaient sur un magnifique tapis.

Dans son dos, une tapisserie suspendue par plusieurs boucles à une tringle murale représentait une scène de chasse.

Que me vaut l’honneur de la visite d’un membre du C.N.R.S ?

Rémy Taillade, Mr. Le Comte, se présenta-t-il… Et bien nous sommes à la recherche d’archives cadastrales des XIIIe et XIVe siècle et plus précisément de l’emplacement de bornages ou stèles cruciformes de préférence discoïdes !

Ah… vous faites référence à la période templière… A l’époque le château de mes ancêtres était beaucoup plus modeste, mais il bordait déjà les immenses domaines attribués aux frères.

Vous trouverez peut-être la position de bornes délimitant les propriétés qui s’étendaient jusqu’à la Commanderie de la Clau qui a été détruite peu de temps après la dissolution de l’Ordre, il n’en reste qu’une tour carrée…

Mais de là à retrouver l’emplacement de calvaires… ça m’étonnerait.

A ma connaissance il y a trois calvaires sur la commune, un à l’entrée du village vers la gendarmerie, un autre sur la route de Laissac et le troisième au lieu dit Boussac, ils datent tous les trois de 1833 année du jubilé… sauf erreur de ma part… mais nous allons consulter ensemble ces archives !

Le Comte se déplaça et déploya les tiroirs profonds et plats d’un grand bureau, il en retira des parchemins plastifiés (des copies sans doute).

Rémy put constater que les terres des Templiers faisaient apparaître de grands espaces délimités par des bois (dénommés forêt du Temple), ruisseaux, étangs, champs (dénommés champ de l’Ouest et champ de l’Est), maisons représentées par le terme ferme ou grange, mais aucune position de borne et aucun calvaire.

Il se rappelait que les terres offertes à l’Ordre provenaient principalement de domaines seigneuriaux et que personne n’aurait contesté un vallon de plus ou un vallon de moins d’autant plus que les frères étaient assujettis à l’obligation de satisfaire à toutes les aumônes (et plus encore par temps de disette) donc plus de terres à cultiver équivalaient à plus de bouches à nourrir.

La limite avec les terres du château semblait suivre un chemin assez rectiligne dénommé « Le long sentier ».

Il repéra cependant quelques croisements de chemins qui auraient pu justifier l’emplacement de calvaires, mais ces chemins ne correspondaient plus du tout à la voirie actuelle.

Comment s’y retrouver ?

Il demanda au Comte s’il pouvait photographier la carte qui lui paraissait la plus détaillée et surtout où apparaissait clairement la position du château comme point de repère fixe.

Mr. Le Comte accepta bien volontiers sous réserve d’être tenu informé par la suite des résultats de ses recherches.

***

LES TEMPLIERS

 

Les cavaliers avancent courbés sur leurs montures…

Le ciel était bas et le pas lent de l’équipage contribue à la somnolence du voyage. Ils sont tous les trois revêtus de leurs grands manteaux blancs marqués de la croix rouge à l’épaule gauche (l’épaule du cœur) mais cette tunique les protège difficilement du vent cinglant de ce début d’automne.

Une mule lourdement chargée les suit au terme d’une courte longe.

En contrebas du plateau, ils aperçoivent clairement les méandres du Tarn de même que le pont de pierre qui conduit à Millau.

De part et d’autre du pont, des hommes en armes… Certainement des Dragons du Roi.

Instinctivement ils s’assurent des armes portées à la ceinture : l’épée et poignard court sont bien là.

-Hum…ce n’est pas par là qu’il faut passer, il vaut mieux chercher un gué en aval, nous y serons plus en sûreté…

Nous étions en 1314 et le Roi Philippe IV dit le bel avait décidé de détruire l’Ordre du Temple qui faisait, d’après lui, de l’ombre à l’affirmation de son autorité. Il les ressentait comme un état dans l’état et avait lancé à leur encontre une campagne de calomnies.

L’histoire confirmera que tous les aveux obtenus sous les tortures de l’Inquisition ne furent que mensonges et manipulations.

L’Ordre des Templiers existait depuis deux siècles. De nombreux seigneurs lui avaient légué terres et redevances à tel point qu’il était devenu comptable du trésor royal !

Le grand maître des Templiers, Jacques de Molay, venait d’être brûlé vif (le 18 mars 1314) accusé « d’hérétique » sur un îlot de la Seine en plein cœur de Paris.

C’est à ce moment précis (après s’être dévêtu afin de ne pas souiller sa tunique par les flammes) qu’il proclamera les paroles suivantes :

- « Je meurs dans l’injustice des hommes, mais la justice divine saura rattraper dans l’année ce Roi félon et son Pape complice. »

Fin novembre de l’année 1314, le cheval de Philippe le Bel revint seul d’une promenade avec son royal cavalier. Le Roi s’était tué dans une chute qui restera toujours un mystère. L’Ordre était dissous, les membres non emprisonnés activement pourchassés. Les biens séquestrés par le pouvoir Royal, mais le trésor des Templiers ne fut jamais retrouvé.

Nos cavaliers avancent décidés, sans se retourner. La peur ne fait pas partie de leur quotidien, qui oserait attaquer des Templiers ? Eux qui ont protégé d’innombrables pèlerins des brigands de toutes sortes.

S’ils venaient à croiser des hommes du Roi en armes, il est certain que ces derniers éviteraient le combat sauf à être très largement supérieurs en nombre.

Ils se déplacent depuis la Commanderie de la Cavalerie sur le plateau du LARZAC, important réseau de routes Templières.

 

Bertrand se rappelle avec amertume ces mêmes chemins empruntés deux ans plus tôt… Informé par sa hiérarchie, d’une réunion souhaitée par le Roi et répercutée aux Connétables de chaque région de France.

Il s’agissait à l’époque, de trouver une solution à la pérennité de l’Ordre des Templiers, dont certains envisageaient même d’intégrer les régiments royaux.

Tous étaient venus en armes, confiants, pour participer à ce rapprochement avec les troupes du Roi. Le Roi Philippe le bel en personne n’avait-il pas insisté afin que ces rassemblements se fassent sous son autorité, que personne ne contestait d’ailleurs à commencer par les Templiers. La Commanderie de la Cavalerie s’était tout naturellement désignée pour la région du Larzac.

En y arrivant Bertrand avait remarqué quantité de dragons du Roi campant à proximité des bâtiments.

Cette concentration de troupes avait aiguillé sa méfiance.

S’il s’agissait de discourir entre responsables de l’Ordre et responsables des troupes royales, alors pourquoi tant d’hommes ?

Certes les troupes n’étaient pas déployées et n’encerclaient pas la Commanderie, mais la vision de cette multitude de tentes alignées ainsi que la fumée de ces innombrables feux de bivouac éparpillés au hasard de ces alignements ne lui parurent pas de bon augure !

Il s’en confia à plusieurs de ses compagnons et leur demanda de ne pas se rendre à cette réunion. Mais un soldat est un soldat, un ordre est un ordre. L’instruction de se présenter émanait des plus hautes instances de la hiérarchie des Templiers donc tout était clair. D’ailleurs l’affaire serait réglée dans la journée.

Certains plaisantaient en précisant qu’ils pourraient repartir avant la tombée de la nuit et rejoindre Saint Eulalie de Cernon ou leur compagnie était stationnée…

Bertrand s’en rappelle encore… Quel souvenir douloureux dut traverser l’esprit de ceux qu’il n’avait pas su convaincre. Lui prit la décision de s’écarter de son groupe et s’éloigna vers un bois visible à quelques lieux.

Là il y retrouva d’autres compagnons non convaincus, eux aussi, de la justesse d’un tel regroupement. Jean et Hugues jeunes novices se rapprochèrent de lui et formeront un groupuscule soudé pour la suite…

La suite… on la connaît malheureusement.

Une fois les Templiers regroupés à l’intérieur de la Commanderie, la troupe du Roi se déploya à l’extérieur des remparts, de façon à ceinturer l’ensemble du lieu et d’éviter toute fuite.

Des officiers pénétrèrent accompagnés d’hommes en armes et désarmèrent la totalité des chevaliers présents. Le rapport de trois contre un fut souvent employé. Malgré quelques rares rébellions (les Templiers convaincus de leur bonne foi ne comprenaient pas cette agression) les membres de l’Ordre furent désarmés et conduits sous bonne escorte à la forteresse de Najac, emprisonnés dans l’attente d’être « questionnés ». Cette sinistre besogne durera de nombreux mois. L’histoire retiendra de cette manœuvre le terme de première opération de police de grande envergure sur le royaume.

Bertrand, Hugues et Jean témoins sidérés de cette félonie eurent tout loisir pour réfléchir à la dignité et à l’indignité de l’homme…

Après l’étourdissement provoqué par l’annonce de la dissolution de l’Ordre, les trois Templiers prirent la décision de cacher à tout jamais le trésor dont Bertrand seul rescapé de ce désastre, connaissait l’emplacement. Ils retournèrent donc à Sainte Eulalie de Cernon et à la Cavalerie pour desceller ce qui n’était connu que d’eux.

Le temps s’est légèrement dégagé et ils atteignent maintenant l’extrémité du plateau. Le déplacement des chevaux, malgré leur pas lent, affole un important troupeau de moutons occupé à paître. Ceci les fit sourire et leur remet en mémoire la principale ressource de la Commanderie du Larzac. Le fromage de brebis additionné a de la poudre de pain de seigle moisie qui se vend très bien sur les marchés environnants et au delà. Mais c’est le passé, il faudra bien trouver autre chose pour l’avenir…

Ils débutent la descente vers les gorges du Tarn en contre bas, et au terme d’une courte distance, stoppent leurs montures. Les dragons du Roi aperçus en contrebas leur imposent de prendre un autre chemin.

Ils détournent leurs montures et empruntent un pli de la montagne plus à l’Ouest qui les cache des hommes en armes. Le chemin choisi, plutôt un sentier pour bétail, ne leur permet d’atteindre les bords du Tarn qu’à la nuit tombante.

Abrités par une végétation dense, l’oreille aux aguets, ils observent dans un grand silence la rive opposée. Aucun mouvement, ils décident donc de traverser le Tarn et de remonter vers le Causse. Leur destination finale est une ferme du Lévézou qui les fournit en fromage de brebis.

Après une nuit de repos à la belle étoile, ils entreprennent leur ascension vers le hameau de Vézins. Les cendres de leur feu de campement sont soigneusement recouvertes afin d’éviter toute fumée.

Ils arrivent à la ferme. Le bâtiment principal construit en pierres appareillées à joints larges laisse apparaître une couverture de lourdes plaques de lauze couleur gris sombre. La cour centrale, sur laquelle s’ouvre l’accès principal, est sommairement revêtue de pierres plates noyées sur une étendue de terre et d’herbe rase.

Deux autres bâtiments plus bas, les bergeries, flanquent le bâtiment d’habitation et ferment la cour sur deux autres côtés. Un muret d’une hauteur d’homme clôture la propriété. Bertrand met pied à terre et pousse le lourd portail métallique qui s’ouvre accompagné d’un grincement caractéristique.

Un chien berger noir aboie, l’attention de Benoît est attirée. Le berger stoppe la traite de ses brebis et sort sur le pas de l’étable. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il découvre ses visiteurs.

-Frères, quels risques énormes avez-vous pris en venant ici, la région grouille de soldats à la solde du Roi !

-Eh ! De quoi sommes-nous donc coupables ?… Nous n’avons pas la trame de gueux que l’on veut nous faire endosser !

La colère à fleur de peau provoquée par cette injustice ne pouvait que resurgir. Puis l’importance de leur déplacement l’emporte sur les turbulences de l’émotion.

-Nous n’avons rien mangé depuis hier Benoît, peut-on s’attabler et nous entretenir d’une affaire de grande importance !

Benoît s’empresse d’étaler sur la grande table, fromages, pains et cochonnailles. Les chevaux sont abreuvés et alimentés en foin…

Nos trois templiers lui firent comprendre que la mule est chargée de tous les objets liturgiques de valeur qu’ils avaient pu emporter, mais ne lui parlèrent pas des pièces d’argent constituant le principal du chargement.

-Une ferme comme celle-ci sera le dernier endroit où les troupes du Roi viendront chercher des objets liturgiques !

Benoît leur conseille divers endroits mais ne souhaite pas participer à l’ensevelissement au cas où il serait « questionné ».

Bertrand rétrécit son regard, reste songeur. Les autres vissèrent leurs yeux sur cette hésitation, il se décide enfin et prend la direction des opérations…

La croix palmée en pierre disposée en contre bas du hameau a la croisée des chemins, sera descellée. Deux sacs y seront enterrés, un contenant des pièces à huit pieds de profondeur et l’autre contenant les objets du culte au dessus à quatre pieds de profondeur. La croix sera scellée à nouveau, orientée Est/Ouest afin de donner la direction vers l’autre zone d’enfouissement…

A proximité de la croix palmée, près d’une résurgence aménagée en doline empierrée, permettant aux brebis de s’abreuver, quatre sacs bourrés de pièces seront enterrés en point haut de cette dépression, à huit pieds de profondeur, orientés selon les quatre points cardinaux, le premier en liaison avec la direction Est/Ouest de la croix palmée visible à une demi-lieue environ. Une brise légère se lève, les feuillages bruissent. Le choc des pelles et pioches se tait. Les trois hommes s’épongent le front et retournent à la ferme.

Une peau de chèvre tendue sur quatre piquets fit l’affaire. Un vague croquis, un texte sommaire, un serpent terrassé (un phantasme en sorte). Le tout roulé dans un broc de lait, scellé à l’arrière d’une mangeoire. Hugues se recula de quelques pas … Aucun repère n’attirait particulièrement le regard. Personne ne trouverait jamais ce parchemin. Ils se tiennent face à face et se mettent à psalmodier un chant puissant et monocorde d’une voix que rien ne peut effrayer. Benoît est prit d’un grand respect qui lui tient le dos droit, sans bouger, respirant à peine. Il sent qu’ils s’adressent à quelqu’un d’invisible, quelque part dans le vent naissant…

Quand ils eurent terminés, il leur demande ce qu’ils avaient dit.

Bertrand lui répond qu’ils avaient parlé au tout puissant, et sans attendre lui précise :

-Comme il nous a toujours protégés, nous lui avons demandé de protéger maintenant un homme simple de tourments injustes.

Enfin ils décident de laisser la mule à Benoît et quittent la ferme.

Les lourds manteaux des trois cavaliers font voleter quelques feuilles lorsqu’ils les mettent à l’épaule, le chien s’écarte la queue entre les jambes, oreilles baissées face à cette force développée…

Ils s’éloignent et prennent la direction du Sud – Ouest.

Cette direction choisie devait les conduire vers la frontière Catalane et leur permettre d’intégrer les « Templiers du Roy d’Aragon ». Ils y seraient reçus à bras ouverts et intégrés à l’Ordre de Calatrava. Leur expérience et leur détermination au combat les feront doublement apprécier.

Lorsqu’ils passent à proximité de la forteresse de Najac, où furent emprisonnés les Templiers arrêtés sans résistance (car sûrs de leur bon droit) ils descendent de leurs chevaux, mettent un genou à terre afin de prier pour leurs frères injustement punis. Reprennent leur chemin, soucieux de l’avenir mais en même temps rassurés par ce qu’ils venaient d’accomplir. A présent tous les malheurs du monde pouvaient glisser sur eux comme pluie sur le plumage d’un canard.

Ils cheminaient depuis une heure lorsqu’ils aperçurent en contre bas, sur l’ex route templière qu’ils avaient évitée, une escouade de dragons du Roi se déplaçant. Ils s’écartèrent dans des hauts buissons, attendirent que les premiers arbres de la forêt avalent la troupe. Cette même troupe lorsqu’elle arrive à proximité de la croix palmée en contre bas du hameau de Vézins, décida de la mettre à bas dans un grand éclat de rire (quel glorieux fait d’armes…).

Le socle résista et fut laissé en l’état.

***

SIMON

 

Puis, alors qu’il avait fini par entendre doucement la voix des occasions perdues lui susurrer des mots de résipiscence, au début d’un après-midi printanier, alors qu’il allait fermer la porte sur le couloir et que l’attention des élèves semblait se perdre entre l’appel à la sieste postprandiale et le bourgeonnement de mille émotions marginales, Ombrage l’interpella ; ou plutôt, il vit ses lèvres former des sons mais ne les entendit pas, pas plus que le brouhaha de la classe profitant de cette intrusion pour raviver ses bavardages. Il n’entendit rien, car il la voyait brandir entre ses doigts serrés dont la main accompagnait les paroles muettes, une enveloppe d’UPS, son excitation lui faisant deux yeux immenses au-dessus des ses joues rosies par la hâte, et l’image fugace d’une vieille carpe pêchée jadis dans un étang en Sologne le retint de se jeter sur elle. Il marmotta un remerciement en s’emparant du courrier, avant de réaliser qu’il avait été ouvert. Il dut y avoir une ombre orageuse dans ses prunelles, car avant même qu’il ne parlât, elle crachota : « Oh, pauvre ! Faut bien que je vérifie : c’est pas un bureau de poste, ici ! Si vous croyez que vous êtes le premier à vous faire expédier des trucs au lycée pour ce soit plus discret… » En proie à une fébrilité qui confinait à l’éréthisme, il prit le raccourci de la diplomatie, et, tout sourire, lui répondit : « Vous avez eu bien raison de vérifier ; vous pourrez ainsi attester que je ne reçois ici que de la correspondance professionnelle. Et d’une université étrangère, en plus ! », ajouta-t-il un peu crânement en tapotant presque compulsivement le logo de l’Université de Malmö à l’en-tête du courrier.

- « Vous allez nous quitter ? » demanda la concierge alors qu’il refermait la porte sur elle.

Les élèves de la classe de Terminale B payèrent simultanément leur indiscipline bruyante et son impatience devant un devoir sur table surprise de géographie ; leurs protestations offusquées cessèrent néanmoins rapidement quand il précisa, un peu goguenard, que le coefficient de la note augmenterait avec leurs récriminations. Le calme partiellement revenu, il alla s’appuyer sur le mur du fond de la classe, faisant mine de surveiller d’un œil le dos des élèves à la tâche, et, pour la première fois, déplia les deux feuillets et entreprit de les lire. Enfin.

Le courrier, rédigé en anglais, reprenait dans un premier temps les raisons de cet échange, la création d’une unité mixte de recherche et sa candidature. Le second paragraphe commençait par un mot couperet qui décapita avec une singulière brutalité toutes les saynètes qu’il avait pu imaginer : « Unfortunately ». « Unfortunately » – malheureusement – le mot vacillait, avec les élèves et la salle de classe, avec son cœur au bord des lèvres, avec ses espoirs de toujours plus autre chose que ce qu’il vivait au quotidien ; « Unfortunately » - heureusement, il put s’appuyer complètement contre le mur du fond, mais les mots qui suivaient se brouillaient des larmes qu’il s’efforçait de retenir avec une rage incoercible ; son souffle était coupé net – et l’image qui lui vient fut celui d’un pendu, faute d’avoir trouvé le mot ; il serrait les dents, les lèvres et les poings alors qu’un hurlement sourd vociférait en lui et que des flots de glaçons circulaient dans ses veines. « Unfortunately »…

-« Ça va, Monsieur ? »… La question vint d’une voix qui oscillait entre inquiétude et timidité. L’une des élèves du fond de la classe, moins inspirée par le sujet ou plus curieuse que les autres, s’était retournée et, par sa seule question formulée à mi-voix, entraîna vers lui l’attention de toute la classe. Il opina sans rien dire, et invita les élèves à se remettre au travail en regagnant son bureau sur l’estrade.

Il n’avait pas poursuivi la lecture du courrier. Quelque chose comme un sentiment de brûlure au bout des doigts l’avait enjoint à replier les feuillets avant de les réinsérer dans l’enveloppe. L’enveloppe… Pourquoi diable une simple enveloppe avait-elle mis une quarantaine de jours pour effectuer le trajet, largement aérien, entre Malmö et Avignon? Il savait qu’il avait besoin de temps pour apprivoiser le rejet ; qu’il cherchait n’importe quel sujet pour détourner son esprit. Et le mystère de cette attente, qui catalysait sa déception, le turlupinait. Il se saisit de l’enveloppe, et découvrit qu’une seconde était enchâssée à l’intérieur, parfaitement identique ; sous la lame du coupe-papier impatient de la concierge, elles avaient été ouvertes simultanément. Il extirpa l’enveloppe intérieure, et au milieu des différents tampons officiels qui rendaient compte du périple invraisemblable du courrier, le libellée de l’adresse, comme une clef magique gagnée au terme d’une course d’orientation : « Professeur Simon Mallevialle, Laboratoire d’histoire, Lycée Théodore Aubanel, 14 rue de la Palapharnerie, 8400 A., Frankrike» Ces lourdauds de Suédois avait, dans un premier temps, tronqué le code postal et seulement indiqué l’initiale d’ « Avignon » ! Et son courrier tant attendu était allé se perdre dans ces terres de forêts et d'étangs de l’Argonne ardennaise qui évoquent à tout historien les foires médiévales et des siècles de conflits avec les peuples du nord et de l’est. L’image qui lui vint, face aux atermoiements géographiques de la lettre qui était repartie en Suède avant de revenir anéantir ses espoirs, fut celle du bourreau saoul du château de Fotheringhay, s’y prenant à trois fois pour trancher le cou de Marie Stuart.

Le temps du reste de la journée coula sans heurt apparent – élèves, cours, collègues ; dans l’habitacle de la voiture du retour chez lui, France Culture diffusa le compte-rendu des essais un jeune chercheur en bio-ingénierie qui utilisait les caractéristiques du corail pour fabriquer des prothèses ; les roues et le volant le conduisirent sur une route qu’ils connaissaient pas cœur, à travers un paysage que ses yeux ne virent pas vraiment. Dans cette ouate qui l’enveloppa, comme un début de douleur moins vive.

Sur la place du village où il s’était garé, les pierres habilement échafaudées des murs firent un écho à celle qui affleuraient partout alentours avant d’arriver dans le bourg perché, un monde minéral où il se sentait si bien ; et il songea à sa vie de calcaire que le sang de ses blessures et les larmes de ses déception ravinaient, mais sculptaient aussi.

En rentrant chez lui, le répondeur palpitait rouge ; et il écouta les trois messages qui achevèrent de le rasséréner.

Une voix grave, mâtinée d’idiotismes occitans, se présenta comme un auteur de roman sur une toile de fond médiévale. Simon était devenu, depuis peu, le référent médiéval de la série Grands détectives, la collection de l'éditeur 10/18 créée par l'avocat et éditeur Jean-Claude Zylberstein, spécialisée dans la publication de romans policiers historiques ; de temps à autre, il y apportait son expertise. Il avait découvert que la compagnie des auteurs lui plaisait ; avec eux, pas de concurrence, chacun jouait dans sa propre catégorie ; les écrivains faisaient vivre des personnages, des récits, des sentiments dans des époques et des décors que l’historien vérifiait, complétait, amendait voire, dans un échange d’égal à égal. Que de fois ne s’était-il laissé surprendre, déjà, à poursuivre bien plus avant des recherches sur un sujet alors qu’il souhaitait seulement vérifier un détail ! Gérard Pierredefontaine avait pris un autre biais et se recommandait de Mado. Mado, c’était en quelque sorte l’âme culturelle de la région ; elle était de toutes les initiatives, de tous les projets, pourvu qu’ils concourent à l’effervescence des esprits et à l’enrichissement de la culture locale. Leurs chemins se croisaient fréquemment ces derniers temps, autour de la préparation des festivités du sept-centième anniversaire du rattachement de l’enclave des Papes au Comtat Venaissin, festivités auxquelles il apportait sa contribution d’érudit local, spécialiste des Papes autant que des Templiers.

Simon se promit de rappeler l’écrivain, dans la soirée.

Par ces hasards savoureux dont l’existence régale, parfois, les Templiers furent également au cœur du second message. Il émanait d’un chercheur du CNRS, Rémy Taillade, dont les travaux sur les Ordres médiévaux les avaient amenés à fréquenter les mêmes séminaires et à participer aux mêmes colloques. Taillade, contrairement à nombre de ses collègues, ne l’avait jamais pris de haut ; leurs rares entretiens, toujours cordiaux, même quand leurs interprétations différaient, laissaient une part large au respect mutuel et au plaisir d’apprendre. Simon mettait cette bienveillance bonhomme du chercheur au crédit de ses origines provinciales : comme lui, et même davantage puisque ses activités le requéraient fréquemment à Paris, il avait fait le choix du pays, de la terre locale, de la campagne. L’appel le surpris néanmoins, car ils ne s’étaient pas croisés depuis plusieurs années. Le fait qu’un chercheur de cette envergure ait conservé ses coordonnées personnelles chatouilla quelque chose d’agréable dans le creux de son ventre alors qu’il le rappelait illico. Taillade s’interrogeait sur un symbole ésotérique et leur échange se prolongea par téléphone et vidéo interposés. La stimulation intellectuelle déplaça l’énergie de la colère de Simon vers l’acuité de l’analyse alors qu’il s’évertuait à trouver un sens à l’amphisbène que l’on devinait en marge du texte latin sur la peau de chèvre de Taillade. Plongé dans l’histoire des Templiers depuis des mois, Simon eut le sentiment de nager en eaux familières ; et convaincre son collègue agit comme une onction apaisante sur la douleur du refus de Malmö. Ils conclurent leur série d’échanges de souhaits de contacts plus fréquents, Simon saisissant l’occasion pour convier Taillade aux conférences sur les Templiers dans le cadre des commémorations du canton de Valréas.

Un troisième message émanait de la Direction Régionale des Affaires Culturelle et l’informait du succès du dernier projet qu’il avait mené avec une équipe du CNRS : la reconstitution du Pont d’Avignon in extenso en 3D dans son état médiéval ; mise en ligne, la vidéo enregistrait un grand nombre de commentaires élogieux.

La belle humeur qui l’habitait nourrit l’appel qu’il donna ensuite à Gérard Pierredefontaine, l’auteur recommandé par Mado. Pris par ses obligations associatives, en sus de ses cours qui avançaient vers le bac, Simon l’invita spontanément chez lui.

 

Simon sourit et jeta un regard presque taquin à l’enveloppe qu’il avait posée sur le guéridon de l’entrée, à côté du téléphone. Il estima qu’il était assez serein, maintenant, pour lire le courrier, et découvrir enfin, pourquoi, pourquoi sa candidature avait été rejetée.

 

Simon déplia à nouveaux les deux feuillets ; ses yeux lurent les mots en anglais, épaulés par ses lèvres qui murmuraient, tandis qu’une partie de son cerveau traduisait simultanément.

 

Cher collègue

 

Dans le cadre des journées de réflexions sur la diffusions des savoirs relatifs aux études médiévales, et compte tenu de l’engouement international suscité par les œuvres de fiction du type « fantasy », le département d’histoire du Moyen âge de l’université de Malmö a présenté le projet suivant : la création d’un Collège pluridisciplinaire et international sur les mentalités médiévales et leur adaptation dans les fictions contemporaines.

Vous avez bien voulu faire acte de candidature et proposé un axe d’étude dans le cadre de ce projet. Soyez-en remercié.

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ;

 

Il relut la phrase, lentement, plusieurs fois, alors que les boules d’angoisses enserrant sa poitrine semblaient éclater une à une dans des chatouillis de soulagement qui frisaient les friselis…

 

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ;

 

Il respira. Profondément. Comme l’air pur que l’on s’efforce d’avaler par goulées entières en arrivant au sommet au terme d’une ascension éprouvante. Comme l’eau fraîche qu’il faut s’astreindre à boire doucement, le plus lentement possible, quand la soif et la chaleur ont donné de concert l’impression d’altération et de noyade dans sa propre sueur. Comme le rythme de croisière revient au cœur après une intense frayeur irraisonnée ou au réveil d’un cauchemar…

 

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ;

 

Une fois de plus, comme pour sa thèse jadis, ce n’était pas sa valeur intrinsèque à travers celle de ses travaux qui était en cause, mais la capricieuse brutalité du sort ; les bisbilles entre chercheurs de département différents, et donc concurrents dans la course éperdue aux financements ; les rivalités entre directeurs de labo ; les convoitises ; les jalousies…

Il poursuivit sa lecture avec une espèce de joie sourde qui aurait pu paraître malvenue, mais si réelle. Si légère. Le mot était on ne peut plus juste : Simon poursuivit sa lecture, léger…

 

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ; les instances de l’Université ont suspendu leur accord de principe pour le financement jusqu’à la réunion de la Commission ad hoc qui devra statuer ultérieurement sur la faisabilité du projet dont la réalisation a été reportée sine die.

Les responsables du département d’histoire font savoir qu’ils ne souhaitent pas s’engager dans un projet réduit et préfèrent différer sa réalisation. Dans ce but, une campagne de demande de subventions sera prochainement lancée vers de nouveaux partenaires.

A titre de rappel, tous les documents transmis resteront au département d’histoire du Moyen âge de l’Université de Malmö et ne seront pas retournés. Si vous souhaitez récupérer vos documents, veuillez prendre contact avec le secrétariat du laboratoire.

Vous pouvez être tenu au courant de la suite possible de ce projet en vous inscrivant en ligne sur le site du laboratoire.

Enfin, pour information, les membres du Comité de création du Collège International de Réflexions sur les Mentalités Médiévales se réuniront du 6 au 9 septembre 2017 pour faire le point.

Espérant vous retrouver prochainement,

Sincèrement,

Pour le Comité, Pr. Gudrun Ingeborgsen.

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Hervé de l'atelier passait par là et s'en mêla...

Ecriture épistolaire.

 

Le lecteur assidu, attentif, aux écrivains et pourtant amis de l’Atelier d’écriture AnimaNice.

 

Hier encore je vivais dans l’angoisse quand ouvrant ma boite mail je découvre un nouveau message « Un atelier d'écriture a publié… »

Chaque fois un nouveau personnage surgit comme diable à ressort.

L’avocat plaide, quoi de plus normal, Sandra l’aime. Jane cherche, Rémi aussi, qui sa fille, qui l’art médiéval, le cheval de Troie, un serpent à deux têtes ou le vase de Soisson. Gérard supplie Simon de l’aider à trouver, seule Lucie trouve… un bijou, une lettre, un passeport. Et Louis ? Ah Louis, Louis prend la monnaie.

 

Aujourd’hui, j’assiste à l’Atelier et je comprends, une révélation, il n’y avait rien à comprendre ! Il faut attendre. Qui connaît la fin de l’histoire !!!

 

Atelier d’écriture AnimaNice, ce 22 mai de l’an 2017

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Publié dans #Ecriture collective

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