LA LETTRE QUI N'EST JAMAIS ARRIVÉE

Publié le 4 Novembre 2016

J’exerçais la fonction de vaguemestre dès le début de la guerre. Mon travail consistait à aller chercher le courrier au bureau du « Trésor et Postes » qui se situait en principe à quelques kilomètres à l’arrière du front. Il fallait ensuite que je trie le courrier reçu et le remette aux fourriers des différentes compagnies. J’étais aussi chargé d’apporter les lettres de nos soldats au bureau du « Trésor et Postes ». C’était un travail très gratifiant. Chacun attendait une lettre, un colis. Chacun m’était reconnaissant de créer ce lien entre le front et ses chers, entre le devoir et le cœur.

 

Un jour du mois de juillet 1916, lorsque je suis arrivé au bureau du « Trésor et Postes », on m’a donné, en plus des lettres, cartes, mandats et colis habituels, une lettre, en fait une enveloppe épaisse, que je devais remettre moi-même, en mains propres, au commandant de l’unité. L’homme qui me donnait les envois insistait beaucoup. Il ne fallait à aucun prix que je remette cette enveloppe à qui que ce soit d’autre que son destinataire. Je la plaçais dans ma musette pour être sûr de ne pas la distribuer avec le reste du courrier. Je faisais charger ce dernier sur la voiture dont je me servais déjà depuis quelques semaines. Elle était tirée par un mulet du nom de Filou, un animal très patient, difficile à effrayer. Il me rendait des services inestimables. Non seulement il me facilitait le transport du courrier, mais, en plus, sa compagnie fidèle me procurait beaucoup de réconfort. Pendant le trajet, je lui parlais de mes préoccupations, et j’avais l’impression qu’il me comprenait à merveille.

Arrivé au cantonnement, j’ai trié le courrier dans le bureau que j'avais installé dans une boutique abandonnée. J’en faisais une pile pour chaque compagnie.

 

Je me suis alors rappelé la lettre que je devais remettre en mains propres à son destinataire. Je me suis renseigné pour savoir où le trouver. J’ai appris qu’il se tenait aux premières lignes, sur le plateau de Flaucourt qui venait d’être repris aux Allemands par l’armée française. Il se trouvait à une bonne dizaine de kilomètres du cantonnement. J’ai décidé de profiter de ce trajet pour apporter moi-même le courrier aux soldats sur le front. Je faisais remettre la correspondance concernée sur ma voiture et me remettais en route avec mon brave Filou. Il pleuvait, comme souvent dans cette région. J’en avais l’habitude. Le courrier était couvert par une bâche étanche.

Le brouillard devenait de plus en plus épais au fur et à mesure que la journée avançait. La grisaille, le manque de visibilité, l’humidité qui était presque palpable, qui s’accrochait aux vêtements, les traversait pour se fixer sur la peau me donnaient une sensation d’inconfort qui s’abattait sur moi comme une chape de plomb. Je n’avais aucune envie de bavarder avec Filou, qui, lui aussi, avait l’air bien maussade. Les camarades m’avaient dit qu’il n’y avait aucun danger, que nos troupes, la sixième armée en fait, avait les choses bien en main. Les Allemands étaient anéantis. C’est ainsi que j’avançais sur une piste boueuse, regrettant mon excès de zèle. J’aurais en effet pu donner le courrier, comme d’habitude, aux fourriers. Une voiture automobile aurait pu m’amener ensuite jusqu’au destinataire de l’enveloppe mystérieuse logée dans ma musette.

 

Enveloppés dans un mutisme profond, nous tracions ainsi notre chemin, dans un paysage silencieux qui se dérobait à nos yeux. Soudain, l’explosion d’un obus. Du calme à nouveau, pendant un bon moment. Puis, quelques rafales éparses de mitraillette. La situation, ne serait-elle pas autant à l’avantage de notre armée que les camarades m’avaient dit ?

Enfin, je suis arrivé au village où je devais trouver le commandant. Mais on me dit qu’il n’était pas là. Il était allé inspecter une partie du front qui se trouvait à environ trois kilomètres de distance. J’hésitais. Le temps était de plus en plus exécrable. Je commençais par faire décharger le courrier pour la compagnie. Je réfléchissais. Est-ce que je donne l’enveloppe à l’ordonnance du commandant ? L’ordre était bien de remettre l’enveloppe au commandant « en mains propres ». Non, je ne pouvais pas la donner à l’ordonnance. Il fallait que je rejoigne le commandant pour lui remettre la lettre personnellement. Il fallait que j’aille plus loin. Je repartais trouver le commandant. Son ordonnance avait l’air vexé. Que voulait-il ? Les ordres sont les ordres.

 

En chemin, peu après mon départ, un obus isolé éclatait devant ma voiture. Il venait des hauteurs qui se situaient à droite de mon chemin. Mon pauvre Filou poussa des braiments terribles, il s’affaissa sur ses pattes avant. Je descendis de la voiture. J’examinai ses jambes. Elles étaient brisées. Filou me regardait. Dans ses yeux, je voyais la douleur, le désespoir, mais aussi la confiance qu’il avait en moi. Le cœur déchiré, je fis ce qu’il y avait à faire : je lui ai donné le coup de grâce avec mon fusil. Je lui ai fermé les yeux, je l’ai caressé une dernière fois. Puis, je m'en retournai vers la voiture pour récupérer la musette avec la lettre. J’avais l’intention de me réfugier ensuite dans le fossé qui bordait la piste. Mais avant que j’ai pu mettre mes plans à exécution, un deuxième obus éclata à droite de la voiture, alors que moi-même, je me tenais du côté gauche. Je me suis jeté par terre. Lorsque j’ai relevé la tête, je voyais que Filou n’était plus qu’un tas de chair dégoulinant de sang. J’étais soulagé qu’il soit mort avant. Je réalisais alors que son corps s’était interposé entre l’obus et moi, qu’il m’avait certainement sauvé la vie. Quelle brave bête ! Je restais là pendant un moment, les bras ballants, à regarder la scène. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que je me rendis compte que j’étais blessé à la main gauche. Mes yeux cherchaient ma musette. Elle était déchiquetée. Des bouts de cuir, mélangés avec des bouts de papier, étaient éparpillés partout.

 

Rédigé par Iliola

Publié dans #Guerre 14-18

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