musique et danse

Publié le 4 Juillet 2018

 

Elle, c'était une petite fille au doux nom de Carla. Ses parents d'origine modeste étaient gardiens à l'opéra de Nice. C'est dans ce temple de la danse et de la musique qu'elle fit ses premiers pas. Au début, bien sûr à quatre pattes, pas besoin de chausson, elle suivait sa maman qui, le soir venu, nettoyait le plancher. Elle grandit sous les feux de la rampe, les coulisses, les loges, le poulailler étaient son terrain de jeu.

 

Les soirs de représentation, Carla se faisait toute petite, elle se nourrissait de musique classique et enviait les danseuses en tutu blanc. Un jour, je serais l'une d'elles, se disait-elle.

Tous les soirs, quand le silence retombait et que le rideau était baissé, les ombres envahissaient la fosse d'orchestre. L'éclairage de secours jouait avec les nuances de gris et donnait l'impression à Carla de voir les musiciens s'agiter au rythme de la symphonie qu'elle jouait dans sa tête. Le parquet de la scène portait les traces des générations de danseuses qui, sur la pointe de leurs chaussons, avaient exécuté les plus grands ballets. Le rideau rouge, lourd, semblait être le gardien de ce lieu qui ne prenait vie que le jour venu. Tout là-haut, dans les cintres, on pouvait, en tendant l'oreille, entendre le souvenir des voix des grands airs d'opéra. Ce lieu était magique, et pour la petite fille qu'elle était, c'était un monde où son imaginaire pouvait s'exprimer. Sur cette scène elle dansait, dansait, elle danse et virevolte branchée en 220 volts. Telle une marionnette attachée à ses fils elle bougeait ses bras comme des sémaphores envoyant des messages à des spectateurs virtuels. Elle répétait les pas, les entrechats, elle qui voulait devenir petit rat. Elle les connaissait par cœur, pour les avoir observés à travers les trous de souris de sa cachette. C'est drôle on est petit rat, mais jamais petit chat, ni même grand rat. Il se peut que le rat danse quand il est petit et devient danseur étoile sur la constellation qui porte son nom.

Elle venait juste de fêter ses treize ans ; dans le grenier, dans une boite en carton, elle trouva des chaussons et, glissée dans une enveloppe, une vieille photo en noir et blanc d'une danseuse en tutu long. Au dos de la photo un nom : Isadora Duncan. Carla garda précieusement ce trésor, d'autant que les chaussons étaient juste à sa pointure. Un soir où l'orage menaçait et que les nuages gris roulaient au dessus de l'opéra, de grosses gouttes commencèrent à tomber, flic flac floc, et Carla improvisa une danse au rythme de la pluie. Elle ne vit pas, assise sur le bord de la scène, une danseuse qui la regardait.

- Oh pardon, s'écria-t-elle, je ne vous avez pas vue.

- Chut ! Non, tu n'as pas à te faire pardonner, continue, c'est très bien ce que tu fais. Si tu le veux, je pourrais te donner des leçons pour corriger quelques petits défauts.

- Mais, balbutia Carla, je ne pourrai pas vous payer.

- T'inquiète pas pour ça ! La seule chose que je te demande, c'est de n'en parler à personne, de nous retrouver le soir quand l'opéra s'enveloppe de silence, disons... que ça sera notre secret.

Carla promit et la belle danseuse disparut comme elle était venue.

Tous les soirs Carla attendait avec impatience l'heure pour retrouver sa danseuse, son professeur. Avec elle, elle apprit les différentes attitudes, tous les pas de danse, les sauts, le grand écart. Chaque soir Carla progressait et son professeur ne tarissait pas d'éloges et un soir elle lui offrit un tutu pour la féliciter.

Carla cacha son trésor tout-là haut dans le grenier.

Un soir son professeur lui dit :

- Il est temps de t'inscrire au concours d'entrée de l'opéra. Aie confiance en toi, quand le jour viendra, danse comme si c'était un de nos soirs et surtout pense à moi.

Et là, elle disparut comme elle était venue.

Le lendemain matin, sur le panneau d'affichage en face la loge de ses parents, une affiche. L'opéra recrute par voie de concours, des danseuses pour son corps de ballet.

- Maman, Maman je veux m'inscrire c'est important pour moi.

Maman ne pouvait rien refuser à sa fille, elle lui donna son accord en lui précisant :

- C'est difficile, alors si ça ne marche pas, promets-moi de ne pas être déçue.

Le grand jour arriva, Carla avait revêtu le tutu en attendant son tour les yeux fermés. Elle repensait à tous les conseils et surtout à son merveilleux professeur. Toujours dans ses pensées, elle n'entendit pas le jury qui l'appelait.

- Carla c'est à toi, lui dit tendrement sa maman.

Elle rentra sur scène en se récitant son poème favori :

 

La danse en confiance

Je me lève et je danse

Tout est son et cadence

Tout là-haut je me hisse

Le ciel est mon complice

 

Mon sourire je donne

Ma passion aux gens

La danse elle me redonne

La confiance dans le temps

 

Parfois je me demande

La peur d'une réprimande

Je dois l'avouer

M'empêche de me lancer

 

J'invente des chorégraphies

Je danse je tourne je suis

Je monte sur mes pointes

La confiance n'a plus de crainte

 

Carla semblait voler au dessus du plancher enchaînant les sauts de chat, les pas chassés, les échappés, les glissés et termina sa danse par un grand écart face au jury. Le jury marqua un temps et, comme un seul homme, il se leva pour applaudir à tout rompre la prestation. Carla retenait ses larmes, elle avait aperçu dans le coin de la scène son professeur. Et quand les membres du jury lui demandèrent où elle avait appris à danser, Carla répondit:

- Avec Isadora Duncan ici présente, en désignant le coin droit de la scène.

 

Ils se retournèrent mais il n'y avait personne.

Un des membres du jury expliqua alors à Carla que ce n'était pas possible car Isadora Duncan était morte en 1927... Carla savait bien, elle, que le soir venu elle la retrouverait.

Le lendemain Nice-Matin faisait la une de son édition par ce titre accrocheur :

 

"Le fantôme de l'opéra est-il professeur de danse?"

 

Une équipe du laboratoire de la zététique enquête. Et, après plusieurs jours, le résultat s'avère négatif. Rien, pas la moindre piste!

Le soir l'opéra est silencieux. Carla avait-elle inventé ? Les enfants ont parfois un imaginaire débordant. Les journalistes ont interrogé le professeur Brach, imminent directeur du laboratoire de la zététique. Sur ce phénomène, ce dernier avoue :

La jeune Carla n'était pas une jeune fille à problème. Il faut se rendre à l'évidence, elle a gagné le concours d'une façon magistrale.

Est-elle douée? Mais aurait-elle pu toute seule inventer et apprendre ce qu'elle nous a présenté lors du concours ? En tant que directeur du laboratoire de zététique, je dois admettre que seule une danseuse étoile aurait pu lui apprendre, alors fantôme? ou pas...? Il est bon parfois de croire et de garder le mystère sur une chose inexpliquée. Aussi, pour conclure et surtout pour ne pas perturber cette jeune Carla, je dirais merci à Isadora d'avoir passé le relais et de nous avoir fait ce merveilleux cadeau.

 

 

Carla continua, quand le soir l'opéra s'enveloppe de nuit, à danser, à danser.

 

 

Bernard BRUNSTEIN

 

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Publié le 4 Juillet 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, je suis occupé à ranger ma collection de vieux disques. Voilà qu’apparaît ce 78 tours dans sa pochette poussiéreuse … Je me rappelle… Je me rappelle lorsque ma mère me demandait de passer voir grand-père.

-Prends ton temps, me disait-elle, il t’aime bien tu sais.

Moi, c’était sa grosse voix grave qui m’impressionnait. Je trouvais toujours grand-père dans le salon, enfoncé dans son fauteuil préféré. Une odeur de tabac et de miel, que j’aimais bien, flottait dans la pièce. Lui, après m’avoir salué, m’indiquait le canapé et immanquablement me disait :

-Assieds-toi et écoute cette voix d’or. Cet homme est une merveille de la nature !

Le disque 78 tours, « RCA Victor », tournait sur le phonographe. L’on entendait une voix profonde, chaleureuse. Je ne comprenais pas bien, mais une impression d’harmonie se dégageait de ces chants puissants. C’est ainsi que je découvrais « La cavalleria rusticana » de Pietro Mascagni, « Rigoletto » « La Traviatta » « L’Aïda » de Giuseppe Verdi, « Una furtiva lagrima » de l’Elixir d’amour de Gaetano Donizetti, et tant d’autres. J’étais étourdi, immobile, j’écoutais. La musique et cette voix continuaient, elles remplissaient toute la pièce. Je sentais grandir en moi un sentiment étrange que je ne connaissais pas. Un frisson me parcourait. Je n’avais jamais pensé que la musique pouvait agir ainsi. Grand-père s’en apercevait et me disait :

-Écoute, écoute !

 

Puis le bras du phonographe arrivait au terme de la mélodie et le disque tournait sur son sillon de garage : -Tac… Tac… Tac !

Grand-père avait les yeux fermés et semblait dormir. En fait il était sous le charme des dernières notes. Je me levais et lui disais :

-Grand-père, c’est terminé !

-Oui, oui ! Je sais. Tu te rends compte ! Quelle merveille… C’est Henri, me disait-t-il, comme s’il s’agissait d’une vieille connaissance de la famille. Un familier que l’on s’attendait à rencontrer à la maison.

Je dépose ce 78 tours sur mon tourne disques et j’écoute « una furtiva lagrima » de Donizetti tout en rêvant …

 

A Naples, quelques années plus tôt, le petit Enrico, issu d’une fratrie nombreuse, commence à travailler comme mécanicien. Pendant ses moments libres, il interprète, à 14 ans, des chansons populaires à l’heure des repas dans les restaurants de la vieille ville.

Un soir, un jeune et riche baryton, Eduardo Missiano, qui aimait bien s’encanailler dans la basse ville, l’entendit. Il l’appela à sa table.

-Tu connais la musique petit ?

-Non monsieur !

-Mais les variations de ta voix, l’émotion que tu fais passer, alors comment ?

-Je ne sais pas, je pense à l’histoire et ça vient tout seul.

-L’histoire ?!? Alors les harmonies, la partition, les instruments qui se répondent ?

Henri regardait Eduardo avec des yeux ronds et ne comprenait rien ; il répétait :

-Mais je chante d’oreille !

 

Missiano décida de s’occuper de son protégé. Il l’envoya suivre les cours de l’école de musique sous la direction du grand Guglielmo Vergine. Là, Henri apprit à maîtriser la technique vocale, à intégrer l’harmonie des instruments, bien qu’il ne sache en jouer d’aucun. Son talent allait en grandissant. Puis le soir du triomphe arriva.

 

Ce soir-là, à 22 ans, il chantait au théâtre de Livourne. Noblesse et bourgeoisie étaient aux fauteuils d’orchestre et dans les loges. Le poulailler débordait de ses amis qui avaient fait le chemin pour l’écouter, ils ne voulaient pas rater cette première.

 

Le brouhaha de la salle s’atténuait. Le chef d’orchestre apparut, se dirigeant vers son pupitre. Aussitôt une salve d’applaudissements retentit. Arrivé sur son estrade, il s’inclina vers le public et se retourna vers ses musiciens. Dans la salle, que des habitués qui connaissaient la valeur de cet orchestre. Pour le petit nouveau chanteur dont on avait tant parlé, on verrait bien. Eduardo avait prévenu ses pairs et ses relations. Tous étaient sceptiques sauf les amis d’Henri qui piaffaient d’impatience. Les lumières du grand lustre central diminuèrent, les rideaux de la scène s’ouvrirent et Henri s’avança au milieu des décors sous de rares encouragements. Le maestro le suivit du regard. Un simple basculement de la tête signifiant « vous êtes prêt ? » suffit. La baguette se leva. L’orchestre entama les premières harmonies. Une voix s’éleva, chaleureuse, puissante à la rencontre du public et… le charme fit le reste.

 

Le chant envoûtant envahissait tout l’espace. Le rêve se déroulait yeux ouverts. Contre toute attente, cette chose admirable que l’on peut qualifier de mystère s’emparait des esprits. Chacun était suspendu, subjugué, séduit par l’harmonie de cette voix d’or.

 

Henri dominait l’orchestre de sa puissance. Il charmait, enchantait, captivait, fascinait. Le mouvement « allegretto grazioso » s’acheva dans un tourbillon d’exaltation qui laissa le public ébahi. Il termina à « mezza voce » avec cette texture de velours d’une sensualité unique. Tous étaient sous le charme. Le tonnerre d’applaudissements ne résonna qu’après quelques brèves secondes d’hésitation. Le public des fauteuils d’orchestre et des loges se leva comme un seul homme. Les « bravos » fusèrent de toutes parts. Des confettis descendaient par brassées entières du poulailler comme si les étoiles voulaient s’associer à cette merveille. Le chef d’orchestre s’inclina et désigna très vite ce chanteur exceptionnel, afin de bien indiquer que les éloges lui étaient destinés. Enfin l’orchestre entier se leva et chacun applaudissait à sa manière. Qui frappait les instruments à corde avec leurs archets. Qui glissait flûtes, hautbois, clarinettes sous le bras et applaudissait des deux mains. Qui cognait les baguettes sur le côté de sa grosse caisse. Les applaudissements redoublaient, le rideau entamait une descente et remontait aussitôt. Le calme s’installa enfin avec le brouhaha de la salle. Les lumières augmentèrent. Chacun voulut féliciter dans sa loge ce jeune prodige. Tous les journaux de l’époque étaient représentés : Il Corriere della sera, La Stampa, la Critica musicale.

 

Un journaliste plus agile que d’autres réussit à approcher Henri et à lui poser les questions que tout le monde se posait :

-Les lecteurs du Corriere della sera voudraient savoir : Henri, ce n’est pas un nom d’artiste ça ! Comment doit-on vous appeler ?

Lui, la carrière, les honneurs, ce n’était pas encore pour lui. Lui qui connaîtra plus tard la Scala de Milan, La Fenice de Venise, Covent Garden de Londres, Le Metropolitan Opéra de New-york, lui qui laissera son nom unique dans l’histoire de l’opéra, répondra avec une grande simplicité :

-Dans mon pays, à Naples, en Campania, on m’appelle Caruso…

 

Le passage « una furtiva lagrima » était terminé depuis longtemps. Je n’avais pas entendu le Tac … Tac … Tac … du disque en fin de course. Je soulève le bras du tourne-disque et je souris à mes souvenirs.

-Oui, oui, je sais, c’est terminé, cette merveille… C’était Henri grand-père !

 

Gérald IOTTI

 

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Publié le 4 Juillet 2018

 

Le jour se lève sur le village de Busseto en Emilie-Romagne. Giuseppe vient de se coucher. Le silence de la nuit lui a été favorable pour composer avec frénésie. Une fois de plus tout s’enchaînait naturellement. Il déroulait la partition avec cette maîtrise qui est la sienne. Le morceau élégant s’élançait, fluide, sans accroc. Les notes solitaires complétaient les accords. Au calme succédait la tempête, entre les deux, une infinie de nuances, pianissimo, fortissimo, a capriccio. Tout se mariait, s’adaptait, se pliait à ses volontés. Il notait, notait, griffonnait ces pages de partitions. Peu à peu ses doigts s’engourdissent, le rythme se calme, ses doigts n’ont plus de force. Il reste ainsi, songeur. La mélodie s’apaise. Il s’endort, épuisé. Rien n’a été vérifié sur le piano-forte qui côtoie son meuble bureau. Giuseppe est sûr de ces envolées qu’il entend dans le silence de la nuit. Il est habité par la musique. Les serviteurs savent que lorsque les volets sont fermés et qu’il n’y a aucun bruit dans la chambre du maître, c’est qu’il s’est couché tard et qu’il faut respecter son repos.

Dino, son fidèle cocher, a préparé le sulky capoté au fauteuil capitonné pour visiter le domaine. Il ne reste plus qu’à atteler Alegria la jument préférée du maître. Il attend …

 

Vincenzo et son équipe de jardiniers ont beaucoup de travail dans le parc qui ceinture la maison. Hier, sont arrivées les nouvelles plantations choisies par le maître. Les instructions qu’il a données seront respectées. Le Laghetto (petit lac) est presque terminé. Le canal de la source qui l’alimente a été aménagé a capriccio (librement) selon les instructions de Giuseppe. Les saules-pleureurs font merveille. Ils oscillent con allegrezza (avec allégresse) sous la légère brise permettant aux rayons de soleil de miroiter con tenerezza (avec tendresse) sur la surface. Partout ailleurs : calme et sérénité. L’équilibre des lumières et des ombres, la réponse des espaces plantés aux larges clairières parsemées de massifs fleuris participent à cette harmonie voulue par le maître. L’appoggiato (l’appuyé) et la sottovoce (le murmuré) répondent à l’accentuato (l’accentué). Une nouvelle idée voulue par le maître pour favoriser repos et inspiration vient d’être terminée. Le sable du Pô transporté ici par charretons entiers a recouvert tous les sentiers du parc assurant ainsi une sérénité perçue par Giuseppe lors de ses promenades. La fantaisie du vert tendre des bananiers apporte une note scherzando (plaisante) qui pourra être transposée par un instrument surprenant sur une création future.

 

Les volets de la chambre de Giuseppe s’ouvrent. La maison s’éveille. Dino attelle la jument. Giuseppe vérifie une dernière fois que les instructions données à Vincenzo ont bien été suivies. Les platanes, Magnolias, Ginkgo-Biloba aux larges feuillages apportent cette ombre indispensable aux promenades. Le maître se dirige vers les écuries et s’installe dans son sulky découvert. Dino lui passe les rênes. Le cabriolet s’élance dans l’allée gravillonnée et franchit le grand portail qui conduit à l’immense domaine de mille hectares accessible après la longue allée de platanes.

 

Giuseppe aime fortissimo (très fort) la terre. Avec son chapeau de paille, on est très loin de l’image universelle connue du célèbre compositeur avec haut de forme et foulard de soie blanche. Ici, c’est l’esprit paysan fortement ancré dans l’âme du compositeur qui s’étale au grand jour. Celle que ne connaissent pas les grands de ce monde. Sollicité par le plus illustre personnage de l’Italie naissante afin de se présenter au parlement, il eut cette réponse :

-Le parlement ? Ce n’est pas pour moi ! Ils discutent, discutent et ne décident rien ! Je préfère par ma musique célébrer la grandeur de notre pays.

Invité par toutes les capitales d’Europe, son passeport indiquait à la rubrique profession : Propriétaire de terrains, Agriculteur ! Alors qu’il était connu comme l’un des plus grands compositeurs du XIXème siècle. Lui, aime se ressourcer ici. Particulièrement généreux, il vérifie sans cesse que ses cent employés avec famille ne manquent de rien. Il a créé une école pour les enfants, un hospice pour les plus vieux, un hôpital pour tous y compris pour les habitants du village de Busseto. Tout cela à sa charge.

La terre c’est sa véritable vocation. Le reste c’est un autre bonheur qu’il vit comme un don du ciel.

Le trot cadenzato (cadencé) de sa jument le porte à la rêverie. La mélodie du chœur des esclaves de Nabucco lui revient en tête :

-Va, pensiero, sull’ali dorate …

-Va, pensée, sur tes ailes dorées,

-Va, pose-toi sur les pentes, sur les collines,

-Où embaument, tièdes et suaves,

-Les douces brises du sol natal …

 

Facile de créer un chef-d’œuvre face à une telle campagne …

Il passera la journée à visiter ses terres, apprécier la qualité des blés, vérifier les vignes, insister pour que l’on enlève ces feuillages qui empêchent les grappes de mûrir. Le vin du domaine sera distribué à l’hospice et apprécié à la table du maître. Au hameau où est logé son personnel, deux naissances ont eu lieu. Giuseppe rencontre les familles, s’inquiète de l’état de santé de chacun puis passe un temps précieux à vérifier l’affinage de ce fromage qu’il aime tant. Il est temps de rentrer. Le soleil se couche dans un flamboiement inoubliable. La jument connaît le chemin, le portail est franchi alors que les lanternes commencent à s’allumer. Dino récupère Alegria. Giuseppe caresse et tapote l’encolure de l’animal. Il vérifie le travail de Vincenzo. Confirme qu’il faut rajouter un bosquet d’impatiences blanches et rouges près de sa fenêtre, ainsi avec leur feuillage vert ce sera le drapeau de son pays, qu’il a tant magnifié, qu’il découvrira en ouvrant ses volets. Toujours le souci du détail, il pense à tout :

-Vous passerez à Bussetto, demander au ferronnier de venir ici. J’ai dessiné le petit pont qui enjambera la laghetto. Je veux bien qu’il comprenne qu’une clé de sol et de fa doivent apparaître sur chaque garde-corps.

 

Les lanternes éclairent le parc et la maison. Les chandeliers sont sur la table. Le maître est installé avec Giuseppina Strepponi, la célèbre cantatrice lyrique. Maria la cuisinière leur a préparé un plat de Bucatini all’Amatriciana qu’il adore. Pâtes avec la farine de blé de la propriété, sauce tomate avec les légumes de la propriété, Parmigiano Reggiano de la propriété, Giuseppe perçoit tout cela comme un bonheur absolu au même titre que cette sensation diffuse, ressentie lorsque le public se lève pour ovationner ses œuvres. Parce que la vie est comme ça, faite de choses fortes qui nous envahissent tout entier et qu’ensuite on ne peux plus oublier.

La soirée avance, le maître décide de se retirer dans sa chambre. Se reposer après la nuit précédente dédiée à la création du premier acte de sa vingt-huitième œuvre. La nuit s’installe sur la campagne d’Emilie-Romagne. Les lumières s’éteignent. Dans la bibliothèque, sa dernière création n’a pas encore rejoint les originaux de la Tosca, Rigoletto, Aïda, Nabucco qui côtoient les œuvres de Puccini, Donizetti, Mozart, Wagner …

 

Au loin, très loin, un chien aboie dans la campagne sans perturber le sommeil des hommes. Appoggiato ma non troppo. Giuseppe Verdi peut être fier de son domaine de Sant’ Agata sull’Arda. C’est une œuvre dont on ne parle jamais : la vingt-neuvième.

 

Gérald IOTTI

 

 

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Publié le 3 Juillet 2018

19 septembre 2017

 

 

Mlle Lara Besque

Rue de l’Opéra

Paris

 

Ma chère Lara,

 

Je suis bien arrivée à Nice. Les cours de danse ont commencé hier. Le professeur est fidèle à sa réputation : ferme et efficace. Je vais progresser rapidement avec lui. Les élèves sont tous d’un très bon niveau. Je crois que j’ai trouvé l’école qu’il me fallait.

J’ai aussi trouvé l’appartement qu’il me fallait, dans un vieil immeuble tranquille, enfin, pour l’instant…

Hier soir, quelqu’un jouait du piano. C’était très doux, très fin. Je n’ai pas pu déterminer d’où cela venait. Le son était un peu étouffé parfois. La musique avait quelque chose de nostalgique, une beauté triste et sereine à la fois. J’ai eu envie de danser dessus, mais à peine avais-je esquissé quelques pas, le piano s’est tu. Dommage, j’étais bien inspirée ! J’espère que le pianiste recommencera le même morceau demain. Cette musique m’a donné des idées pour préparer l’épreuve de danse libre prévue pour la Fête de la Musique. Il faudra que j’y réfléchisse.

En attendant, je travaille mes assouplissements.

Donne-moi vite de tes nouvelles.

 

Je t’embrasse.

 

Harmony

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De Harmony à Lara

 

25 septembre 2017

Chère Lara,

 

Bien sûr que je t’enverrai des photos de mon quartier… dès que j’aurai une connexion internet ! Quelques soucis de mise en route, mais cela devrait s’arranger rapidement.

En attendant, je peux te raconter la vue depuis mon balcon, ce soir au crépuscule. Le regard survole la ville pour aller buter sur la colline, au loin, et sur le vieux fort dressé contre le ciel bleu sombre. Un peu à sa droite, les antennes de communication, tours Eiffel miniatures, s’estompent dans la nuit, oubliant leur phare rouge suspendu au-dessus de la crête. Au-dessous, les forêts tapies dans l’obscurité dévalent la pente jusqu’aux lumières de la route menant à la ville. Là s’éparpillent une multitude de lumignons, ballet de feux follets valsant dans la musique urbaine. D’autres dessinent les fenêtres, scintillent au-dessus des rues, coulent le long des réverbères pour faire miroiter les trottoirs, les guident vers ce vieil immeuble jaune, juste en face de moi. De longues persiennes, parfois à demi ouvertes, laissent apercevoir un petit bout d’intérieur, une silhouette furtive, un vase, un panier de fruits posé sur une table, un petit bout de vie, quoi...

C’est l’heure où tout se calme, les bruits de la ville s’endorment. C’est l’heure où le piano murmure. Sa musique ténue me parvient tous les soirs. Et souvent cet air dont je t’ai parlé dans mon précédent courrier et dont je cherche désespérément le titre et le compositeur. Peut-être est-ce le musicien lui-même qui l’a créé…

J’ai suivi ton conseil, j’ai laissé un message épinglé à côté des boîtes à lettres demandant au pianiste de me contacter, mais pour l’instant, aucune réponse. Affaire à suivre…

 

Bien affectueusement,

 

Harmony

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De Al Egreto

6ème étage

 

02 octobre 2017

Harmony Keuman

3ème étage

 

Chère voisine,

 

J’ai pris connaissance du message que vous avez laissé auprès des boîtes à lettres. Je serais ravi de vous rencontrer et de tenter d’élucider l’énigme du piano avec vous.

Je m’appelle Al Egreto, j’habite au 6ème, je suis saxophoniste et je crois – j’en suis même certain – être l’unique musicien de l’immeuble.

Aussi, ce mystérieux instrument qui vient vous visiter m’intrigue beaucoup. Se pourrait-il que mon talent soit si extraordinaire qu’il tire d’un saxo les sons d’un piano ? Vous m’ouvrez là des perspectives inattendues…

Cela dit, je ne doute pas de votre oreille ; mon saxo swinguant entre feulements rauques et sifflements aigus est bien loin du velouté mélodieux d’un piano. Impossible de les confondre ! Et ce n’est pas ma redoutable voisine du dessous qui me contredira, elle qui, via son plafond, me donne le tempo à contre-temps et à coups de balai dépassant la commune mesure... que je perds aussitôt, précipitant mon jazz en éructations furibondes !

 

Mais revenons à ce piano fantôme dont j’aimerais beaucoup faire la connaissance. Accepteriez-vous de me le présenter ? A l’écouter ensemble, peut-être pourrions-nous découvrir plus facilement où se cache son pianiste… ?

 

En espérant pouvoir vous être utile,

 

Al Egreto


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Billet de Harmony à Al

(glissé dans la boîte à lettres)

 

04 octobre 2017

Cher voisin du 6ème,

Merci d’avoir répondu à mon message. Je serai heureuse de faire votre connaissance. Que diriez-vous d’un apéritif sur mon balcon vendredi vers 19h30 ? C’est l’heure où le piano se manifeste.

Bien cordialement,

 

Harmony Keuman

 

PS : Aimez-vous les sushis ?

 

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Billet de Al à Harmony

(glissé dans la boîte à lettres)

 

05 octobre 2017

Vendredi 19h30, c’est parfait. J’adore les sushis !

A demain,

Al

 

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Texto de Lara à Harmony

06 octobre 2017

Tous mes vœux d’apéro fructueux et de jolie rencontre pour ce soir. J’attends avec impatience la description détaillée de l’individu et le compte-rendu de TOUS les événements de la soirée 😉 Biz. Lara

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De Harmony à Lara

 

16 octobre 2017

Chère Lara,

 

J’ai passé un délicieux moment avec Al. C’est un garçon charmant et plein d’humour.

Nous discutions sur le balcon quand le piano s’est fait entendre. Nous nous sommes tus aussitôt et avons réellement tendu l’oreille, pavillon grand ouvert, pour tenter de déterminer d’où provenait le son. La musique s’échappait parfois d’ici, parfois de là-bas, insaisissable, assourdie, fuyante comme une anguille. Nous l’avons traquée de tous nos sens sans parvenir à débusquer le pianiste.

Alors, Al a saisi son saxo et reproduit la phrase musicale. Elle a pris une dimension flamboyante. Les notes giclaient, puissantes, riches, pleines, éclatantes. L’instrument chantait, son chant s’enroulait autour de moi, mon corps dessinait la musique. Une danse vibrante, comme un hymne à… je ne sais pas, quelque chose de grand, bien plus grand que moi, que nous, que tout.

Puis vint la douceur. Une apaisante langueur étira la mélodie, la berçant jusqu’au murmure, jusqu’au goût d’un sanglot retenu. A contre-jour sur le crépuscule, l’homme au saxo emplissait tout le ciel pendant que les derniers rayons de soleil explosaient sur le cuivre en éclats d’or.

Enfin vint le silence, trop long. On s’est regardés, immobiles. Il a souri et m’a tendu un verre de vin. Les paroles sont revenues avec l’alcool. Il a aimé ma chorégraphie improvisée. On va travailler ensemble, il accepte d’être mon musicien pour le gala du 21 juin. Mieux, il va enquêter avec moi pour trouver cet intrigant pianiste que nous avons très envie de rencontrer et dont nous aimerions connaître la partition car ce qui nous en parvient est vraiment ténu.

L’idéal pour moi serait de les avoir tous les deux pour m’accompagner. On ferait un sacré trio, je crois !

 

En attendant me voici détective ! Souhaite-moi bon flair…

 

Harmony

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Mail de Harmony à Lara

 

19 octobre 2017

Bonjour Lara,

Internet a été enfin activé. Voici les photos de mon appartement, la vue de ma fenêtre, et de mon quartier plutôt chouette. Je m’y plais beaucoup. Je t’écrirai plus longuement dès qu’on aura mis la main sur le pianiste.

Bises

Harmony

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Mail de Lara à Harmony

 

20 octobre 2017

Coucou détective,

Ravie de te savoir enfin connectée ! J’ai bien reçu les photos, sympa ton quartier en effet ! Et instructif… Pour trouver ton pianiste examine la photo de l’immeuble jaune. En contre-plongée, 3eme fenêtre, derrière un rideau vert, une ombre sombre… un piano ?

Ne me remercie pas, envoie-moi plutôt une photo de Al. Beau garçon ? Quel âge ? Tu ne m’as pas dit grand-chose sur lui, c’est louche !

Je t’embrasse

Lara

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Texto de Harmony à Lara

 

21 octobre 2017

Merci œil de lynx ! Je te raconte tout dans le prochain courrier. Bises. Harmony

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De Harmony à Lara

 

21 novembre 2017

Chère Lara,

 

J’ai, grâce à tes indications, trouvé la fenêtre au rideau vert, ou du moins sa porte. J’ai sonné, elle s’est ouverte sur un vieux monsieur, moustache blanche, gilet satin, très élégant, beaucoup d’allure malgré un léger embonpoint. Deux yeux bleus, bienveillants, m’ont souri à travers leurs lunettes. J’entrais chez M. Eston, professeur de musique, aujourd’hui à la retraite.

Ma requête l’a étonné et touché. Il pensait que sa musique restait confinée dans son salon et n’intéressait plus personne. Il s’est assis au piano, a interprété cet énigmatique morceau de sa composition. Les notes ont empli la pièce, aériennes : elles m’ont raconté l’envol au-dessus de la ville, la lumière, la liberté… Al, qui m’avait accompagnée, a dégainé son saxo. Les sons de l’instrument, comme une bourrasque, tourbillonnèrent autour du piano, donnant à la musique de ce dernier une dimension éblouissante. M. Eston a accepté de participer au projet. Depuis, on répète régulièrement tous les trois ensemble. J’affine la chorégraphie, j’imagine le vol d’un oiseau, la danse flamboyante, l’ivresse jusqu’à la chute. M. Eston est ravi de cette idée, il avait baptisé ce morceau « ENVOL ».

Quant à Al, il adore M. Eston qui le lui rend bien. Ils s’entendent aussi bien musicalement qu’humainement sur beaucoup de sujets.

Mais je sens que tu trépignes… Alors, voilà :

Al est est un beau jeune homme, cheveux bruns à peine bouclés, grand, mince. Un visage osseux, une mâchoire solide, des yeux noisette hésitant entre douceur et malice, et une bouche admirablement dessinée. Pour tout dire, je le trouve assez séduisant, parfois, j’ai l’impression que c’est réciproque, mais pour l’heure nous sommes surtout focalisés sur notre art.

Nous en sommes là, chère curieuse. Je te quitte, Al m’attend…

 

Bien affectueusement

 

Harmony

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De Harmony à Lara

 

22 juin 2018

Chère Lara,

 

Hier, pour la Fête de la Musique, le Gala Danse et Musique a eu lieu à l’opéra de Nice. Mon interprétation a beaucoup plu, je suis ravie. Le chorégraphe de l’opéra souhaite me revoir, c’est plutôt bon signe.

M. Eston et Al se sont surpassés, la musique s’est envolée comme l’oiseau et m’a « envolée » avec elle. Nous avons même eu les honneurs de la presse ! J’ai découpé l’article pour toi. Tu y découvriras l’histoire de M. Eston Le pauvre homme n’a pas eu la même chance que Al et moi. Je suis vraiment heureuse de lui avoir permis de retrouver pour un soir la place qu’il aurait dû occuper.

Autre grande nouvelle, tu es invitée à mon mariage. Al a officiellement demandé ma main à M. Eston qui la lui a accordée. Il est venu avec un bouquet de fleurs et des gants blancs, j’avais l’impression d’être dans les années 60 ! Tout cela avait un petit côté désuet très charmant. J’ai adoré !

Tu recevras bientôt le carton d’invitation.

J’ai décidément fait le bon choix en venant ici. Je vis en ce moment les plus belles choses de mon existence. Il ne manque que toi, mon amie. Rejoins-moi dès que tu peux.

 

Je t’embrasse

 

Harmony

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GALA DANSE & MUSIQUE à l’Opéra de Nice

 

Le retour d’un pianiste et la naissance d’une étoile !

 

A près de 80 ans, Charles Eston, professeur de musique à la retraite, réalise son rêve de jeunesse.

 

« Je ne pensais pas qu’un jour, je reviendrai jouer ici, devant un public ! C’est à Harmony que je dois ce bonheur ! »

 

Charles Eston a 20 ans dans les années 60. Sorti major du conservatoire de Nice, pianiste talentueux promis à un bel avenir, il venait d’intégrer l’orchestre de l’Opéra de Nice quand il fut appelé sous les drapeaux et envoyé en Algérie. Grièvement blessé à la main droite, il dut renoncer à son rêve et gagna modestement sa vie en donnant des cours de musique. Aujourd’hui, à près de 80 ans, ce rêve s’est enfin réalisé. Charles Eston nous a ébloui par une de ses compositions, « ENVOL », accompagné par Al Egreto dont le saxophone ébouriffant en soutient admirablement le souffle poétique. La musique, matérialisée par les arabesques de la jeune danseuse Harmony Keuman, a enchanté tout le public.

 

L’envol d’un trio

 

Harmony Keuman, Charles Eston et Al Egreto, nous offrent une œuvre singulière, magnifique et touchante.

 

« Quand j’ai entendu Charles et Al jouer « Envol », j’ai su. C’est sur cette musique que je danserai ! »

 

La chorégraphie de Harmony Keuman laisse présager un brillant avenir. Sa prestation lumineuse nous transporte dans la poésie d’un univers où l’émotion affleure. Harmony ne danse pas le vol d’un oiseau, elle le devient. Du grand Art !

 

M.C.

 

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Rédigé par Mado

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Publié le 3 Juillet 2018

La profusion de sons féconds en tourbillons, comme des papillons, jusqu'au tréfonds de la déraison, produits par un trublion de la chanson, dégage une émotion. Un tango sur un air de bandonéon, langoureux, merveilleux, un violon, un pas de deux, un pas de trois, un pas de roi.

Et allons, dansons, dansons jusqu'au fond de la nuit, puis... L'aube, le petit matin, les cris des pies sur les épis de blés que la première brise fait onduler. Musique nostalgique sur le matin blême, rumeur lointaine de la ville qui s'éveille, j'aime.

 

 

Dans le grand salon d'un palace niçois, l'orchestre philharmonique de Bémol sur Dièse joue des airs contrariés, au grand détriment des danseurs qui ne savent plus où placer leurs pieds. Un début de tango langoureux pour attirer les couples, qui se transforme en rock endiablé, suivi d'un paso doble avec cotillons, car c'est la soirée de la redoute en fin de carnaval. Début de soirée guindée, les chiens des clients se regardent en faïence de Sèvres. Après quelques verres, l'atmosphère se réchauffe, les convives (et non le contraire) se détendent. Les couples se forment, se défont, se mélangent ainsi que leurs jambes ne suivant plus la cadence, sous la table aussi. Et au dehors, danse la neige. Les dernières giboulées, les derniers flocons des derniers jours d'hiver virevoltent dans le clair de lune, ressemblant en blanc aux arabesques des étourneaux au mois de novembre.

 

Le violoniste, bûcheron de son état, fit le simulacre de se cracher dans les mains avant de prendre son archet. L'archet du bois. Mais quelle corde crochait-il pour sortir ses hans, hans de bûcheron et les sons du heurt de la hache sur le tronc. Un haut bois aurait mieux fait l'affaire. La ferveur du violoniste porta ses fruits, ocrés, car des nèfles bientôt jonchèrent le sol, la, si, do. Lassitude du dos. Évidemment, un bûcheron violoniste serait plus en accord pour entamer les fûts au lieu des fa, sol, la, si le don n'y est pas. Le violoniste s'en fut au delà de l'orée, mi, fa, sol encombré de résidus tombés des hauts bois.

Moralité: Un violoniste saccageant des bois risque de se retrouver au violon. Un bûcheron, même avec un violon, n'aura jamais son nom au dessus d'un fronton.

 

 

Quel souvenir merveilleux cet intermède dans une soirée presque uniquement jazz. Dans une petite chapelle, un quatuor de cordes féminin interprète des musiques de chambre. Je les revois toutes les quatre. J'écoute et j'essaie en les regardant séparément de reconnaître le son de leur instrument. Pas facile, je ne suis pas mélomane. Trois violons, un violoncelle. Bercé par cette musique, je m'intéresse aux interprètes. Quatre jolies femmes, ce qui ne gâte rien. A gauche, un violon, grande, bien qu'assise comme les trois autres. Des grands yeux bleus, très bleus, impressionnants, peut être des lentilles de contact ! A sa gauche un deuxième violon. Ressemblance, à croire que se sont deux sœurs, pourquoi pas ! Celle-ci a une poitrine un peu plus menue, un sourire intérieur glisse sur ses lèvres. Puis le violoncelle, je le garde pour la fin. Le troisième violon, une brune pétillante, plus petite que les trois autres. Elle donne l'impression de retenir son archet pour rester dans la mesure. Le violoncelle, ah ! le violoncelle ! Je l'ai de suite remarqué. Assise, son instrument entre les jambes écartées, sensation érotique, le fait-elle exprès ? Je me rabroue et lève les yeux sur son visage. Elle me sourit, un petit bout de langue sort de ses lèvres en me fixant effrontément. Je crois bien que j'en rougis. Le concert est terminé, je fais les cent pas devant l'entrée de la chapelle. Elle arrive, me plaque deux baisers sur les joues, me prend par le bras et nous partons enlacés… J'ai vraiment une épouse formidable.

 

Une élucuvibration inspirée par la photo suivante :

 

 

 

C'est le Sénégal, c'est pas mal. Sénégal ou Mali, c'est égal. Un couple uni, noirs en blanc, pieds nus dans le sable. Blancs et noirs, ça s'assemble. Ensemble au même rythme, l'un danse, l'autre mime. Deux noirs le soir, ça pourrait passer inaperçu mais la musique que l'on sous-entend nous aiguise la vue. Deux noirs qui dansent ça sue. Orchestre ou platine, cheveux noirs crépus, dents blanches aperçues entre quatre babines.

Intermède ! La platine patine. Les danseurs stoppés restent bloqués sur un pied, pied à terre, terre de feu car le soleil a tapé plus qu'un peu. Le tam-tam retentit, il rythme au ralenti, puis crescendo, la foule s'approche du duo. Ensemble de liesse, c'est la fête. La fête c'est la richesse du Sénégal, ou du Mali, c'est égal, deux pays amis.

C'eut été le contraire, deux blancs habillés de noir, c'eut été la même affaire, la même histoire dans un autre répertoire, l'amitié entre deux races. Oh races, oh religions, ne venez pas contrarier cette union.

J'aurai pu développer davantage le sujet, si moins maladroit, j'avais regardé la photo à l'endroit 

 

Louis NARDI

 

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Rédigé par Louis

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Publié le 3 Juillet 2018

Depuis ma naissance, les hommes les femmes aiment mon physique. Tout petit, quand j'apparaissais quelque part, je sentais les regards qui me détaillaient. Mon corps est un appel à la caresse, je n'y peux rien je suis fait comme ça. Pourtant je suis discret, je me fonds volontiers dans la masse. Bon c'est vrai, il m'arrive parfois de jouer au premier, mais en règle générale je suis timide, je suis et je reste subalterne, surtout quand il y a du vacarme où les autres se mettent ensemble à pétarader, de telle sorte que plus personne ne puisse parler. Je suis d'un naturel conciliant et j'aime voir les gens en accord. Pourtant, j'ai souffert étant jeune d'une forme de racisme, on me faisait sentir que je ne servirais à rien, que j'étais voué à l'échec. Je me suis lancé dans les métiers manuels comme serrurier, il faut dire que ce n'était pas ma tasse de thé, pourtant j'en ai passé des nuits. J'ai même été auxiliaire de justice, de marine. Certains ont cru me rendre plus sympathique, pour me faire découvrir l'amour.

Je ne suis pas solitaire, j'ai et j'ai eu beaucoup d'amis, c'est vrai, des étrangers italiens, allemands, autrichiens et français avec qui j'ai passé des soirées mémorables dans des lieux extraordinaires ; je sais vous allez me dire : de quoi te plains-tu ? De rien ! Juste que, à notre époque en France, avoir un nom étranger... ce n'est pas tous les jours facile de se faire traiter de migrant tout ça parce que je m'appelle Stradivarius !

 

Bernard BRUNSTEIN

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Rédigé par Bernard

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Publié le 3 Juillet 2018

I - La berline sombre est arrêtée, portière conducteur ouverte, moteur au ralenti, phares allumés. La grande grille rouillée grince sous la poussée de l’homme. Il remonte dans la voiture. Les phares balaient les hautes herbes du parc non entretenu. Quelques mètres plus loin, la berline stoppe. Le silence revient. L’homme s’engage dans un couloir sombre et ouvre une porte latérale donnant dans le grand hall. Avec sa lampe torche, il balaie l’endroit ; il le connaît si bien qu’une toile d’araignée supplémentaire lui sauterait aussitôt aux yeux. Il remarque que le piano à queue brille comme si la poussière ambiante l’avait épargnée.

Giovanni Orengo est le directeur du Grand Hôtel Orologio à Abano Terme, enfin, était le directeur de ce Palace cinq étoiles Luxe qui a eu ses heures de gloire. Fermé depuis de nombreuses années, le bâtiment et le parc subissent les outrages du temps. Giovanni a tout réglé. Il a emprunté, vendu ses biens, toutes les dettes ont été épongées, si bien que le naufrage prévisible s’est passé en douceur. Les huissiers, ces oiseaux de mauvais augure, se sont éloignées et Giovanni vit à présent avec ses souvenirs.

 

Un souffle d’air traverse le grand hall. La Comtesse Canavesi, avec sa suite, fend l’espace et se dirige vers la réception d’un pas assuré malgré ses soixante-quinze ans. La porte-tambour de l’entrée continue de tourner après le passage des dernières valises. Le directeur attend le premier choc :

-Comtesse Canavesi ! J’espère que vous m’avez réservé la suite du dernier étage comme je l’ai demandé !

-Mais oui Comtesse, tout est prévu !

Giovanni avait même pensé aux bouquets de roses rouges que la Comtesse adorait.

Giovanni oriente sa lampe torche, une chauve-souris le frôle et s’engage dans l’escalier d’apparat vers le premier étage.

Aah ses souvenirs ! C’est tout ce qu’il lui reste. Abano Terme, ville de cure, esprit du bien-être à l’Italienne existait depuis les Romains qui en avaient fait un lieu de détente les plus importants de l’empire. La Dolce-Vita à l’ancienne en quelque sorte. Cette douceur de vivre attirait la clientèle fortunée de toute l’Europe. Le Grand Hôtel Orologio avec ses immenses chambres et salons contigus, baignoires et lavabos à eau chaude, bibliothèques particulières pour les maîtres, logements dans un bâtiment annexe pour le personnel de cette richissime clientèle, coulait de beaux jours. Giovanni Orengo n’avait jamais pensé à faire de la publicité. Le bouche à oreille fonctionnait très bien. Le Grand Hôtel, c’était l’endroit où il fallait se montrer. « The place to be ». Jupiter était à son zénith, pourquoi craindre la chute ? Puis la guerre était arrivée. La clientèle ne venait plus. A la Libération la vie reprenait son cours mais les goûts avaient évolués.

On demandait des chambres avec salles de bains intégrées. On ne se déplaçait plus avec son personnel. On exigeait de l’hôtel des services qu’il ne proposait pas. La mode des grands jardins extérieurs avec fleurs et labyrinthe était dépassée. Maintenant on voulait des endroits où bronzer. Un service de restauration extérieur. Des grands bassins à eau chaude extérieurs, mais aussi intérieurs pour les jours maussades, où se prélasser. Des bains bouillonnants et des endroits de relaxation. Le grand piano à queue et la harpe du grand salon ne suffisaient plus, des orchestres philharmoniques entiers régalaient les salons privés. La clientèle du grand Hôtel avait choisi. Cortina d’Ampezzo dans les Dolomites en hiver et Porto-Cervo en Sardaigne l’été. Il fallait tout casser et tout refaire. Les banquiers, toujours frileux, n’avaient pas cru au projet de Giovanni. Cette affaire s’était éteinte d’elle-même. Voilà dix ans que l’hôtel avait fermé ses portes…

 

Giovanni grimpe à l’étage. Le faisceau de la lampe torche balaie le couloir. Il éteint brusquement sa lampe, un rai de lumière apparaît sous une porte.

-La chambre sur le parc ! pense t-il. Mes souvenirs m’envahissent beaucoup trop, il faudra espacer mes visites ici. Je vais finir par perdre la tête.

Mais le rai de lumière est bien réel. Giovanni n’en croit pas ses yeux. Il s’approche, ouvre lentement le vantail …

 

II - John Allright, expert international en instruments de musique de l’agence « Allright and Son Institute » analyse le violon qui est entre ses mains.

L’état général, la couleur orangée si caractéristique, la longueur du dos, les ouïes, la volute de queue, la qualité du vernis, la caisse de résonance qu’il éclaire dans l’espoir d’y découvrir un signe. Peut-être ce « S » visible là sous le faisceau de sa lampe. Tout semble y porter…

Il teste la sonorité. Un son parfait, mélodieux, aérien, reconnaissable entre tous. Il recommence encore et encore.

Oui ! Pas de doute ! C’est bien un Stradivarius qu’on lui a apporté. Reste à estimer cette œuvre d’art ! Pas facile ! Mais la fourchette est très haute, entre quatre et six millions d’euros ! Il interrogera Christie’s à Londres qui trouvera certainement un acheteur …

 

 

III - L’homme est assis sur un lit parfaitement fait. Chevelure banche, abondante, la veste présente un dos légèrement voûté. La pièce est éclairée par une lampe à pétrole. Près de lui un petit réchaud à gaz prépare un repas.

-Mais qui êtes-vous donc ? demande Giovanni.

L’homme se retourne lentement, pas surpris, comme s’il attendait cette visite depuis longtemps.

-J’étais sûr que vous passeriez un jour ou l’autre, je vous attendais !

Giovanni reconnaît son interlocuteur,

-Gian-Carlo ? Gian-Carlo Periscoli ? Mais que faites-vous ici ? L’hôtel est fermé depuis longtemps !

-Je sais, je sais ! J’y viens de temps en temps. J’ai tellement de bons souvenirs liés à votre hôtel que j’y passe une partie de ma retraite.

Gian-Carlo Periscoli avait été l’un des chefs d’orchestre les plus ovationnés de la prestigieuse Scala de Milan. Chaque fois que ses obligations le lui permettaient, il séjournait au Grand Hôtel Orologio, un mois l’hiver, deux mois l’été. Ses souvenirs affluent :

-Vous rappelez-vous de la Comtesse Canavesi ? Quelle femme ! Dire que je n’ai jamais osé lui déclarer ma flamme !

Giovanni réagit aussitôt :

-La Comtesse Canavesi ? Figurez-vous que pas plus tard que …

Giovanni s’arrête brusquement. Décidément je commence à perdre la tête moi ! Puis il enchaîne :

-Comment un virtuose comme vous peut-il vivre ici dans cet hôtel abandonné ?

-Oh vous savez, je vais tout vous dire. Je possède un appartement à Milan. Ma retraite est bien maigre, mais je sais me contenter de peu.

Un silence s’installe puis :

-Je me rappelle tant de bons moments passés ici que j’ai pris cette décision : j’y viens de temps en temps. Vous savez, je ne dérange rien, j’enlève même la poussière…

Un flash traverse l’esprit de Giovanni : Ah ! L’état du piano dans le grand salon c’était donc lui.

Gian-Carlo poursuit :

-Je regrette simplement l’animation d’autrefois…

Puis :

-Puis-je me permettre une question ?

Face au silence de Giovanni il se lance :

-Comment en êtes-vous arrivé là ?

Giovanni lui raconte ses malheurs, son manque d’anticipation, la clientèle qui a fui le cinq étoiles.

-Mais elle existe toujours cette clientèle, les goûts ont changés simplement. J’ai mes idées. Je sais ce qu’il faudrait réaliser pour la voir revenir, mais quel investissement ! Je n’en ai plus les moyens !

Gian-Carlo écoute. Une idée folle lui vint en tête :

-Vous savez, je pourrais peut-être vous aider !

-Vous ?

-Oui ! Dans la famille on est musiciens de père en fils. J’ai hérité de mon grand-père un objet de grande valeur… J’ai tout eu dans ma vie sauf … Il marque un silence avant de reprendre… que je n’ai pas de descendance… Un nouveau silence, puis : Si je décidais de m’en séparer, ça réglerait peut-être tous les problèmes ! Vous, vous aurez votre hôtel et moi je passerais une retraite dans l’endroit que j’aime le plus au monde !

-Ah bon ! Vous feriez cela ? Mais de quel objet parlez-vous ?

-Un Stradivarius !

 

Gérald IOTTI

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Rédigé par Gérald

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Publié le 3 Juillet 2018

 

Les taches sur le mur évoquent la carte d'un monde exponentiel aux bras tentaculaires. Le circuit habituel dans les bars lui a permis d’égayer ses globules à outrance. Les blancs jouent avec les rouges en une valse infernale, entraînant son corps titubant de plaisir. Un circuit effréné qui l'exalte jusqu'à l'effroi, donne vie aux graffiti sur les murs..

Si longtemps qu'il n'a pas ouvert les vannes, donné libre cours à ses rêves, ces chimères d'enfants qui façonnent et fantasment le destin.

La sueur sur son front trouve une voie jusqu'aux paupières, alourdies par le sommeil et l'alcool.

Sinclair secoue la tête comme pour chasser des mouches, auscultant le mur près de lui du bout des doigts, laissant derrière lui des effluves âcres et sirupeuses.

Devant lui, les marches menant à la cave, des marches lustrées par le temps, des marches qui semblent vaciller dans l'obscurité, s'estomper puis renaître, des marches qui le narguent et l’invitent au souvenir.

Il a 7 ans... Il accompagne sa mère à la répétition dans l'austère sacristie de la cathédrale. Elle s'installe au fond, comme d'habitude, et pose ses partitions sur le pupitre noir acheté à la brocante.

Le Requiem de Fauré, qu'elle connaît bien pour l'avoir déjà chanté ailleurs.

Il la regarde, penchée sur ses notes, les yeux plissés comme pour laisser glisser les sons sur ses longs cils.

Les Choristes arrivent peu à peu, se glissent dans la salle obscure, posent leurs affaires, se donnent l'accolade, fredonnent déjà. Comme si La salle endormie prenait un nouveau souffle, heureuse de sortir d'un silence trop pesant.

Sinclair voit sa mère sourire et s’affairer, le laissant un peu désemparé. Il fouille la pièce de ses pupilles malicieuses, et découvre un recoin à l'abri des regards, calé à l'écart, un coin qui semble l’appeler doucement, d’un léger frémissement de rideau velouté.

Les sons semblent se faufiler le long des tentures, onduler sur les vagues veloutées pour enfin s'échouer dans le pavillon de son oreille. Il sourit, yeux et bouche clos.

Il ouvre les bras pour embrasser l'espace, un espace aquatique d’où surgit le silence, impromptu. Il agite son corps, pieds palmés, mime une brasse au milieu des ondes, il s'enfonce, un peu plus loin, le soleil peine à percer les flots, les rais dorés pointent un banc de poissons aux reflets métalliques. Un coup de reins, il plonge encore.

Il ouvre les paupières.

Les notes s'égrènent et glissent sur son buste, sur ses bras, sa main, qu'il referme soudain comme pour capter la magie de l'instant.

In Paradisum. Le paradis... Ce monde ouaté où le silence s’emplit de sons, comme le blanc de couleurs. Il flotte à demi conscient, baguette en l'air, retient son souffle, arrête la course du monde.

Sur scène à nouveau, une autre image. Le didgeridoo entonne son doux feulement, il le tient d'une main ferme et souple à la fois, les yeux emplis de larmes, au bord du gouffre.

Une foule à ses pieds, alanguie de chaleur, yeux rivés vers le ciel. Geste lent du taï-chi, les ombres en mouvement.

Le chant diphonique... la gorge vibre, tressaille, il est transe... Mélopée monotone et sauvage. Un arrière-goût de thé vert au jasmin, très légèrement poivré, son préféré..

Sinclair laisse ses yeux flotter dans l'espace, en quête d'un point d'ancrage possible, comme pour fixer l’errance.

Il discerne au loin un journal, abandonné sur une banquette de velours rouge. Un titre accroche son regard, marqué rageusement par un feutre incisif.

Duel de divas”

Il s'approche et lit l'article, intrigué.

Turbulences à l'Opéra.

Remue-ménage et pas de deux dans les coulisses du célèbre établissement, dus, semble-t-il, à l'arrivée du nouveau chef de chœur.”

Un sourire s'esquisse sur ses lèvres, il poursuit les yeux rêveurs…

Assez peu connu des mélomanes, le nouveau chef, monsieur Ming, est déjà critiqué pour ses choix surprenants qui semblent privilégier le relationnel au détriment de la qualité artistique. C'est une soprano bien connue qui dénonce le manque de professionnalisme du chef de chœur, ce qui n'a pas manqué de provoquer une vive réaction de celui-ci, affirmant sans détour qu’elle-même ferait du play-back au sein du chœur, pour privilégier les parties solistes.

On assiste donc à une venimeuse querelle qui risque de mettre en péril l'équilibre de l'Opéra, déjà mis à mal par des problèmes financiers.

Les deux ego pourront-ils réduire les fausses notes et trouver à terme un terrain d'harmonie, pour le plus grand plaisir du public mélomane…?

Sinclair sent ses yeux le piquer… Il laisse retomber le journal.

Il déteste les ragots récurrents sur Lise, sa mère, même s'il se doute qu’elle n'est pas irréprochable. Ce n'est pas la première fois qu’elle défraie la chronique.

Le fiel se déverse dans les journaux people et sur les réseaux sociaux, où on l'accuse d'avoir la cuisse légère… et la voix haute.

Sinclair ferme les yeux. Ne pas accréditer ces persiflages.

Et continuer à fréquenter le milieu du jazz, celui qu’il a choisi et qui l'enivre. Un milieu festif, du moins veut-il le croire.

Pourtant...

Aujourd'hui est un jour sans pareil. Il doit remplacer le chef de chœur officiel, cloué au lit par une grippe inopportune. Sinclair s'y prépare depuis longtemps déjà.

Au Conservatoire, il a longuement étudié le piano mais aussi la direction d'orchestre. C'est sa mère qui l'a poussé à venir se former auprès de ce chef de chœur, aujourd'hui malade, pour qui elle éprouve une tendre affection. Un homme au charisme indéfectible, jovial et chaleureux, auprès duquel Sinclair ne pourrait que combattre sa timidité naturelle...

À nouveau ses yeux font le tour de la salle, pour s'arrêter enfin sur le regard confiant de sa mère. Les Choristes se dirigent vers l'autel, se positionnent tranquillement sur les marches du chœur, retrouvant, tout en parlant, leur place habituelle.

C'est à lui. C'est son jour. Aujourd'hui ses doigts ne courront pas mélodieusement sur le clavier. Aujourd'hui, il dirige. Ses mains sont moites, ses yeux se ferment.

La cathédrale accueille quelques touristes égarés, entrés comme par inadvertance pour admirer les splendides fresques baroques.

Sinclair s'avance vers le pied de l'autel, face au pupitre et aux choristes rassemblés. Il lève sa baguette. Ce n'est plus un rêve.

 

Nadine LEFEBVRE

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Rédigé par Nadine

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Publié le 3 Juillet 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

08H36

Paris : disparition inquiétante d'un homme de 71 ans.

Ludwig, 71 ans, a disparu mardi soir, aux environs de 18h30, rue Quincampoix à Paris, dans le quatrième arrondissement. 
Depuis, on n'a plus aucune nouvelle. Le commissariat a lancé un appel à témoins hier soir, vers 21h00.

A 22h17 La soprano américaine Lucine Amara – de son vrai nom Lucine Tockqui Armaganian a déclaré l’avoir vu rentrer dans la cordonnerie située en face du numéro 18.

Rapidement interpellé, le propriétaire et seul employé, un dénommé Ennio Morricone affirme n’avoir jamais vu Ludwig. Dans le doute les policiers ont décidé de le présenter à un juge d’instruction qui décidera du placement ou pas en détention provisoire.
Ludwig est grisonnant aux yeux marron, il mesure 1m77 et est de corpulence normale.

Il porte des lunettes et, au moment de sa disparition, il était vêtu d'un pantalon bleu, d'un blouson noir à capuche et de chaussures marron. 
Toute personne pouvant fournir des renseignements sur cette disparition peut contacter les enquêteurs au 99.99.99.99.99. 

 

« Imaginez une nuit déjà fraîche du mois de septembre. J’arpente l’étroite rue Quincampoix, la démarche lourde d’un homme fatigué. Chaque enseigne lumineuse diffuse son propre halo, il semble que chacune veuille occulter sa voisine. Sous le filtre de la bruine, ce chamarré de couleurs chatoyantes donne à l’espace un aspect fantasmagorique. Des ombres me croisent, me doublent, tiges noires telles des notes échappées d’une portée magique. Un metteur en scène ajouterait le rythme à trois temps du Boléro de Ravel pour me transporter ailleurs, dans un monde fantastique.

Bientôt je remarque un trou béant en lieu et place de l’habituelle cordonnerie du vieil Ennio Moricone. Étonné, je m’approche, aperçois tout au fond une lueur falote, entre dans un couloir étroit mais très haut de plafond, les murs couverts d’une vieille tapisserie mordorée, déchirée çà et là. Des traces noirâtres me font croire à un incendie. A petits pas j’avance lentement, la faible luisance me guide. Je monte une volée de marches, tournicote à droite, à gauche, débouche dans une immense salle éclairée par de gigantesques lustres dégoulinants de cristal, occultée par un épais brouillard.

Trempé, interloqué, j’entends une douce voix féminine presque une mélodie. Immédiatement j’appréhende d’être rejeté, je n’ai pas été invité, je n’ai pas de billet et puis… je crois comprendre le sens des mots :

  • Bonsoir Monsieur, soyez le bienvenu, entrez librement.

Alors, j’ose passer le seuil.

J’aperçois à peine, au centre de la pièce, une tribune drapée de magenta où sont entassées, en vrac, des notes. Des Do par douzaine, un régiment de Ré, des Mi en nombre incalculable, une farandole de Fa, des Sol ? le sol en est jonché, les La abondent, un essaim de Si sans omettre les Ut et les Contre-ut.

Certaines sont immobiles, semblent attendre je ne sais quoi en égrenant leur unique son. Beaucoup sont en mouvement, s’agrègent les unes aux autres, paraissent portées, montent, descendent, se détachent d’une partition pour en rejoindre aussitôt une autre. Quel brouhaha, je regarde ce maelstrom, ébahi.

 

Heurté par un hautbois, je dois bouger. En cercle autour de l’estrade, estompés, je distingue les instruments de musique. Ils sont tous là, en famille et visiblement ne se mélangent pas. A ma droite les cordes où une jeune viole de gambe converse avec un vieux Stradivarius. Que peuvent-ils bien se raconter, il l’a fait rire aux éclats. Plus loin la famille des instruments à vent, un saxophone se lamente tandis qu’une trompette impétueuse joue fort un son riche en harmoniques aiguës. Encore plus loin, les percussions roulent un peu, une batterie envoie un gros son, probablement un adepte du rock’n’roll. Et tout au bout les petits nouveaux, instruments électroniques qui essaient de convaincre, papa est ingénieur, maman est musicienne, nous sommes l’avenir. Tous ces objets de plaisirs sonores vont et viennent vers la tribune, tentent d’accrocher quelques notes, d’en jouer en solo, duo, trio, quatuor et plus encore. Mon ouïe s’habitue mais quel charivari.

 

Je décide de m’approcher de personnes qui forment le troisième cercle particulièrement animé. Peut-être l’hôtesse à la voix d’ange pourra-t-elle m’expliquer ce spectacle délirant auquel ma curiosité déraisonnable me permet d’assister. C’est peu dire que le groupe est hétérogène, le genre humain y est représenté de façon quasi exhaustive. Sexes : femmes, hommes et divers ; couleur de peau : du noir ébène à la pâleur diaphane ; longueur des cheveux : de la calvitie à la queue-de-cheval ; vêtements : des robes longues et smoking queue-de-pie à la petite jupe ras et blue-jeans de Nîmes.

 

Un homme petit, la cinquantaine, le cheveu rare, une paire d’épaisses lunettes sur le front, se dirige d’un pas décidé vers le podium, il prend des notes à pleine poignée, les porte à son oreille, secoue sa main, les écoute en penchant la tête, en rejette certaines, en conserve d’autres dans un immense cahier, tente de les discipliner, cela n’a pas l’air facile. D’un bureau tout en haut de la salle sort un échalas. Le petit lui montre son cahier, des notes s’en échappent, taquines. Le grand lit avec attention, bouge une croche, change de clef, hoche la tête, se gratte la nuque, sort un calepin. Ils échangent vivement. Sur le carnet une suite d’opérations, additions à n’en plus finir, peu de soustractions, une seule multiplication. Surtout pas de division. Je crois comprendre que le producteur tente de limiter les rêves du compositeur, débat ancestral, l’émotion contrainte par la raison.

In fine ils trouvent un accord et marchent de concert vers les instruments.

 

Arrivent des hommes en noir plastronnés de blanc éclatant, nœuds papillon, cheveux gominés, d’élégantes femmes qui prennent possession des cordes, bois, cuivres, percussions. Sur la scène s’organise une harmonieuse hiérarchie dans une cacophonie de sonorités désaccordées.

Face à eux, monte à son pupitre un petit bonhomme, immense soudain quand il lève très haut ses baguettes, force au silence et, d’un geste majestueux, transcende l’espace.

Deux tambours, un piccolo entament une danse au caractère incantatoire, une ritournelle obsédante, un boléro andalou qui m’emporte ailleurs où tout est possible.

Pourtant, pourtant je suis incapable d'expliquer, de qualifier avec des mots ces sons, ces nuances, ces colorations sonores. Je sais seulement chevaucher la grande vague de Kanagawa.

Les dernières filandres de brume ont disparu, quelle histoire ! »

 

08H36

Paris : L’homme de 71 ans disparu a réapparu !

Ludwig, 71 ans, avait disparu mardi soir, aux environs de 18h30, rue Quincampoix à Paris, dans le quatrième arrondissement.

C’est la concierge de l’immeuble situé au numéro 29, Madame Sophia Cecelia Kalos dite la Callas, qui a téléphoné au commissariat pour signaler l’avoir vu passer une baguette de pain sous le bras droit aux environs de 18h30.

Immédiatement interrogé, Ludwig n’a cessé de fredonner le Boléro de Maurice Ravel aux forces de l’ordre.

Celle-là d’histoire !

 

./

 

Hervé FARCY

 

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Rédigé par Hervé

Publié dans #Musique et Danse

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Publié le 19 Juin 2018

La joueuse de mandoline  - Bernard Brunstein

La joueuse de mandoline - Bernard Brunstein

 

La musique est-elle narration ? 

 

[...]
Il existe un point commun entre la musique et le texte, que l’on ne retrouve ni dans la peinture, ni dans la sculpture : celle d’une structure linéaire. La musique a un début, un milieu et une fin, on l’appréhende dans une temporalité, à l’inverse par exemple d’une image ou d’un tableau.

[...]
Bien sûr, une œuvre musicale ne peut guère raconter une histoire au sens verbal du terme. Le langage musical ne fonctionne pas selon la double articulation de la langue, et ne sécrète donc pas de sens linguistique. Pour autant, il est possible de considérer la musique comme un protorécit.

Le discours musical s’inscrit dans le temps, et possède donc une organisation syntaxique propre. Rythmes, accents, tons, longueurs, syllabes font partie intégrante de la musique (mousikê en grec désigne la poésie lyrique). Dès lors, la musique peut très bien imiter la courbe intonative d’un récit sans paroles, un récit « en creux ».

http://www.plume-escampette.com/la-musique-peut-elle-raconter-une-histoire/

Comment raconter la musique ?

La musique est invisible et impalpable, d’où la difficulté de raconter ce que l’on entend. Le vocabulaire spécifique aux sons, les métaphores, comparaisons, assonances, allitérations, ainsi que le rythme des phrases participent à sa description. Selon le style de musique et les émotions ressenties, la longueur de la phrase et sa construction participent à l’effet recherché : phrases fluides, phrases hachées, énumérations…

 

Exemple : un extrait de La Dame qui chante de COLETTE

Repérez les assonances et allitérations, les comparaisons, les métaphores...

[…]
À ce premier cri, jailli du plus profond de sa poitrine, succéda la langueur d’une phrase, nuancée par le mezzo le plus velouté, le plus plein, le plus tangible que j’eusse entendu jamais…
[...]
Sa grande bouche généreuse s’ouvrait, et j’en voyais s’envoler les notes brûlantes, les unes pareilles à des bulles d’or, les autres comme de rondes roses pures… Des trilles brillaient comme un ruisseau frémissant, comme une couleuvre fine ; de lentes vocalises me caressaient comme une main traînante et fraîche.
[…]

"La dame qui chante" - Les vrilles de la vigne - Colette

ÉCRITURE :

Le sujet consiste à écrire en écoutant un air de musique, interprété "en live" à la mandoline.

Que vous raconte cette musique ?  Comment la racontez-vous ?

Trois étapes d’écriture :

- faire d’abord son portrait chinois,

- puis décrivez-la en quelques lignes, racontez ce que vous raconte cette musique

- et ensuite rédigez un poème ou une chanson à réciter ou à chanter sur l'air en question.

***

Ci-dessous, le petit air de musique interprété à la mandoline lors de l'atelier...

... et les paroles de ce chant de troubadour du XIIe siècle, intitulé :

"Quand le rossignol s'écrie"

Quand le rossignol s'écrie
Qui nous desduit de son chant.

Pour ma belle douce amie
Vois mon coeur rossignolant.

Jointes mains merci lui crie
Car jamais rien n'aimai tant.

Et bien sais s'elle m'oublie
Que jolie me va finant.

https://www.partitionsdechansons.com/pdf/15062/Traditionnel-Quand-le-rossignol-s-ecrie.html

Traduction
Quand le rossignol chante
Qui nous charme par son chant

Pour ma belle, douce amie,
Je vois mon cœur rossignolant.

Jointes mains, je la supplie
Car jamais je n'aimai tant

Je sais bien que si elle m'oublie
C'en est fini de mon bonheur.

https://www.partitionsdechansons.com/pdf/15062/Traditionnel-Quand-le-rossignol-s-ecrie.html

LES TEXTES DE L'ATELIER :

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Rédigé par Atelier Ecriture

Publié dans #Musique, #Musique et Danse

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