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Publié le 12 Février 2018

Suite à l'atelier " PAROLE RAPPORTÉE" :

Le Grand Gourou Recycletou attendait sa fille :

Où étais-tu passée ? Je t’attends pour partir.

J’ai raccompagné le propriétaire de la cabane, répondit-elle.

Ah ! Il est venu… Qu’a-t-il dit ?

Il semblait perdu…

La jeune fille réfléchit un instant.

Il m’a demandé ce qui se passait. Je lui ai expliqué notre idéologie. Il a paru surpris. « Adorer un lapin ? » qu’il a dit en secouant la tête... C’est sûr que ce n’est pas facile à piger… Mais bon, il a été plutôt sympa. Ce qui l’inquiétait, c’était sa cabane. Il m’a demandé plusieurs fois ce qu’on en avait fait. Alors je l’ai accompagné au bord du lac. Quand il l’a vue, il s’est écrié : « Comment vous avez fait ? »… Faut dire que le spectacle était saisissant au clair de lune ! Je lui ai répondu qu’on avait gardé l’âme de la maison tout en y rajoutant un peu de la nôtre. Ça a eu l’air de lui convenir, alors je suis partie.

Tu as bien fait, ma fille. Il est temps pour nous de rentrer, le jour se lève déjà…

 

Hervé se lève aussi. Devant sa fenêtre, le lac scintille en rose, effleuré par un rayon de soleil. Aujourd’hui, pour le premier jour de sa nouvelle vie, il s’autorise à à penser au passé, à Christine, son épouse… Dix ans qu’il n’a plus de nouvelles, qu’il n’a pas cherché à en avoir… Il entend encore sa prière… « Ne t’en va pas, c’est trop dur toute seule... »… Aucun reproche, aucune haine malgré sa responsabilité dans la disparition de leur enfant… Et lui, perdu, avait murmuré : « C’est trop dur avec toi... », incapable de la regarder. Il était parti pour fuir sa culpabilité, son chagrin, sa petite princesse morte…

Il secoua la tête, se servit un café bien noir, saisit son téléphone :

Allô… Christine ?

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Rédigé par Mado

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Publié le 11 Février 2018

Elle ressent comme une douce piqûre au niveau des épaules.
Un   léger   frémissement  qui   ondule, l’inonde en   partie. Joie   et   douleur,   un  cocktail explosif, sa quête permanente. Comme un flash dans les circuits.
Le   tapis se déroule   sous   ses   pieds   nus.   Elle   s'allonge   et   se   détend,   déplie   ses  doigts comme pour mieux s'ancrer dans le sol.
Le   son   aérien   d'un   bol   tibétain   légèrement   effleuré.   Une   journée   trop   lourde  pour   garder   les   yeux   ouverts.  

Le   bol   s'envole,   s'affole,   les   notes   sont   en   elle, au-dessus, se mêlent, s’emmêlent.
Elle   est...un   orteil,   malicieux,   qui   la   conduit   vers   le   genou,   puis   remonte   le courant   vers   la   cuisse,   les   hanches..   Ces   hanches   qui   balancent   au   rythme   de   la vie, ces mains qui les entourent, et cet œil rieur...
Le   bol   a   fini   de   chanter,   écourtant   le   voyage.   Elle   se   sent   apaisée,   épuisée.   Mais comment   oublier.   Ce   matin,   les   obsèques.   Comme   une   éternité.   La   chaleur   du Temple où s'encombre   la   foule.   Tant   de   gens   les   yeux   lourds...Voir   encore   son sourire   et   ses   mains   en   offrande.   Une   offrande..   le   pasteur   et   sa   voix   grave,   les mots   simples   et   justes,   l'hommage   vibrant   de   sa   fille,   la   voix   de   Barbara,   le choral   de   Bach.   Les   jeunes   blacks,   cheveux   tatoués,   portent   son   corps   en silence..
Un   soubresaut..   Flo   lui   passe   la   main   sur   l'épaule,   accompagne   son   éveil,   pose le bol, allume l'encens.

Face à face ou dos à dos ?

Les yeux froids, elle balance son corps sur sa musique intérieure.  

La   musique   intérieure..   Celle   du   moment   est   agitée,   elle   le   sent.   Ce   face-à-face  lui   fait   froid   dans   le   dos.   Ses   mains   un   peu   crispées   balancent   sous  le   menton,  se   joignent   en   prière,   se   détachent   à   nouveau,   enclines   à  l'autonomie,  dessinent dans l'espace des sursauts saccadés.

 

Le   mur   vacille..   Une   journée   survitaminée.   Sa   peau   est   moite,   le   corps   entier  appelle   à   la   rescousse.   Elle   doit   avant   tout   s'isoler.   Vider   les   images   à   la  poubelle,   ou   plutôt   mettre   en   avant   celles   qui   chantent,   qui   sont   rouges, bleues, ocres, celles qui se mirent, se pavanent sans vergogne. Difficile. Un   bureau   qui   s'impose,   froid,   cloné   à   l'infini   dans   le   couloir   sans   perspective.  
La   perspective.   Elle   pense   au   dessin,   celui   au   graphite,   au   pastel,   celui   qu'elle  
aime   rehausser   à   l'aquarelle,   des   petites   touches   vives,   un   contraste   nuancé.. et   sa   manie   de   trop   remplir,   comme   une   peur   du   vide..   Le   vide.   Ce   visage impavide   qui   la   nargue   et   s'impose.   Un   visage   pâle,   si   pâle.   Sourcils   bruns   sous  des cheveux paradoxaux.

Elle   est   face   à   lui.   Éreintée,  échevelée,   comme   en   fin   d'une   longue   course.   Un
voyage tout au fond de son corps. Les yeux fixes, elle semble à peine le voir.
Lui,   déjà   au   téléphone,   bonnet   gris   sur   cheveux   ras,   T-shirt   échancré   laissant  
paraître une peau mate luisante, comme enduite d'une huile protectrice.

La   flamme   vacillante   joue   avec   l'ombre,   les   deux   visages   se   joignent   et   se  
repoussent,   combat   futile   et   silencieux.   Vaincu   ou   trop   las,   il   préfère   trouver  
refuge en fixant l'écran de son portable.

C'est   plus   facile..   Bien   sûr.   Des   mots   simples   tapotés,   des   phrases   courtes,  aucune émotion   manifeste.   Et   peut-être,   s'il   est   d'humeur   badine,   une   photo  joviale.   Mais  pas de face à face. Le vrai, celui qui exprime, parfois sans le verbe.. une gageure.  

L’expression change. Surpris, consterné peut-être.. Il la dévisage à son tour..  


Toujours   ce   regard   distant..   une   protection   contre   les   larmes.   Elle   me   méprise,  
c'est   sûr.   Il   faut   dire   que   je   ne   lui   facilite   pas   la   vie.   Elle   doit   soupçonner   quelque  chose. Si elle savait.. mais comment lui dire ?


Elle sourit... semble lâcher prise. ​ Peut-être.. plus tard..
Elle   visualise   le   dessin   qu'elle   vient   d'achever,   au   fusain,   ocre   et   brun,   inspiré  
d'un   modèle   de   sa   bibliothèque,   une   gravure   de   Gustave   Doré.   Et   la   musique  
des Doors.. Jim Morrison, son favori...​ L’ange rebelle.
Il semble décontenancé. Ce sourire.. Et si..?
Ils se voient enfin. Un fil ténu, des ondes qui se rétablissent.  
 

Les images scintillent dans sa tête.
Peut-être   cet   alcool   synthétique   dont   on   lui   a   dit   grand   bien.   Et   dont   elle   ne  
connaît pas tous les ingrédients..  
Le monde vacille.. ​ peut-être une bonne chose.. Lâcher prise. 

Comme   le   chantaient   Jim   et   ses   acolytes.   La   musique   psychédélique   enflamme  ses   sens.   Alanguie   sur   le   moelleux   sofa,   les   images   se   brouillent,   se   noient  dans  une   brume   parfumée,   l'encens,   les   lucioles,   de   petites   fenêtres   entrouvertes  sur   l'intime..   Les   notes   se   joignent   et   se   dissolvent,   le   safran   lui   brûle   les  narines,   ses   yeux   clignotent,   phares   d'une   traversée   chaotique,   le   sol   se  redresse   devant   elle,   impasse   ou   protection,   elle   est   prise   dans   une   matrice  capricieuse, architecture subtile d'un esprit cartésien aux abois.​ Inception.
Elle   se   souvient,   paupières   closes,   combien   ce   film   lui   a   fait   percevoir, peut-être, les limites à franchir.

Les  cases  à lapins  clonées à l'infini.. Hong Kong et  ses  cité-dortoirs.. Un  goût  amer  dans la   bouche. Le   vol   d'une   colombe..   Échappée d'un   asile.   Tous   fous.   A  lier, ensemble. Sa   bouche   est   sèche,   trop   sèche. Et ses entrailles   semblent   entamer une  sourde  mélopée au rythme   percussif,   comme   une   vie   intérieure   autonome   et  sensible,  un signe malicieux qui l'emmène en exil.

Ce cygne noir sur le Bosphore, jadis.  
La   flamme   de   la   chandelle   grésille   en   brûlant   la   cire,   joue   des   ombres   fugitives sur   le   mur   face   à   elle,   forme   des   visages   aléatoires..   les   traits   s'estompent,   se  transforment, semblent écrire des repères surprenants.
Et   puis   les   fragrances   essentielles,   son   ami   chinois   qui   lui   offre   régulièrement  des   extraits   de   parfum,   Hermès,   Monaco,   tout   se   brouille,   elle   sourit,   humecte  ses lèvres sèches, un appel au désir.. se détendre enfin.

Redevenir   jeune   fille   aux  cheveux  filasses , courir   dans   les   champs   de   lavande,  rouler   sous   la   pergola,   entrer   en   silence   dans   la   pénombre   d'une   cuisine  étouffante   où   mijotent   tendrement   les   poivrons   et   les   aubergines,   soulever   le  couvercle, les papilles frémissantes..
Son   regard   navigue   à   vue,   oscille,   palpite,   la   cire   se   consume,   une   agonie  nostalgique et bienheureuse.
Un   soupçon   d'échalote.   La   vibration   d'un   moustique   qui   la   nargue.   Le   sourire  s'accentue.   Elle   demandera   à   Jim   la   teneur   de   son   cocktail.   Une   détente   haute  en   couleur.   Un   meuble   cadenassé   dont   on   aurait   brisé   les   chaînes,   ou   du   moins  gratté l'encaustique. Pour obtenir une dentelle chamarrée.

Les piqûres s'accentuent dans le dos de Maëlle. Sans doute la séance de sophro n'a-t-elle pas évacué le stress accumulé. Elle se redresse, pratique un léger auto massage, rassemble ses pensées, embuées par le journal sous ses yeux.
Le miroir lui renvoie l'image d'une jolie femme au visage marqué. Elle s'insurge.
Comment oses-tu me dévisager ? Est-ce que tu peux me donner une
bonne raison pour ne pas te quitter ? Te crois-tu si important ?

Le miroir reste coi. Sans doute une hésitation légitime, l'impression qu'il vaudrait mieux respecter le silence...
Tout de même elle y allait fort...Il ne resterait pas si longtemps sans rien dire. Et d'ailleurs, il allait commencer par brouiller son image, ce joli minois qu'il en avait marre de refléter..
Yann avait promis de rentrer pour le dîner.
Le dîner ? les pieds sous la table comme d'habitude ?
La lassitude revient lui lécher les paupières. Un trop-plein sans doute.
Son regard se détourne, scrute la porte, en attente du fracas à venir.
Yann, toujours présomptueux, parfois si désinvolte. Une infime variation.
Ses lèvres se plissent.
Il fallait lui parler, énoncer sincèrement les griefs, imaginer enfin le bout du tunnel.
Fermant les yeux, elle se promet d'être ferme. Elle le voit comme dans un rêve. Effronté, bien sûr.
Trop grillé, ce poulet... et pas assez relevé...Tu as besoin d'un cours de cuisine ? je peux appeler ma mère...
Sa mère.. une grimace et lui déforme les traits.

Une vieille femme esseulée, au bord du gouffre, toujours penchée sur ses marmites, et trop aigrie pour penser partager ses recettes. Et pourtant, la seule, qui sait, à pouvoir les rapprocher.
La clé tourne dans la serrure. elle sursaute. Yann s'avance dans la pièce sans même lever les yeux. Silhouette pesante, démarche assurée. Il pose son trousseau sur le buffet, redresse les épaules, veut affronter l'orage.
Comment vas-tu mon amour ? j'ai réservé une place chez Olive et Artichaut, tu sais, ce nouveau resto à côté des sushis... ça te va ?
Leurs yeux se croisent. La magie de l'instant. Il se dit qu'il a bien joué. Elle
pense... une trêve. Demain serait un autre jour.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rédigé par Nadine

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Publié le 11 Février 2018

Qui est-il ? Que fait-il ? A quoi pense-t-il ? Dites-moi, médite-t-il à son passé ? Passé dépassé, à oublier. Se résigner ou se complaire, le poursuivre ou se projeter ! La belle affaire, ce qui est fait est fait. Il va se reprendre et comprendre que le salut est dans le futur. Maintenant il réfléchit. Le miroir de ses mains lui renvoie ses idées, elles prennent formes, se placent, s'alignent dans son cerveau devenu cahier.

 

La lumière gagne sur la nuit qui s'évanouit. Il sort de son sommeil ragaillardi, il a faim, traverse un square, s'arrête devant une buvette. Un soleil matinal éclaire l'espace, sèche la rosée de la nuit déposée sur les pétales des fleurs. Son premier café noir très serré lui fait chaud au cœur, à l'estomac. Chaud à s'en brûler la langue. Cette douleur lui fait comprendre qu'il vit, que la vie peut être belle. Il mord dans son croissant avec enthousiasme, regarde enfin autour de lui au lieu de se concentrer sur son nombril...
 

Que voit-il ? Deux jeunes filles sérieuses se faisant face, murées dans leurs silences. Cette image le renvoie dans son passé, son hier. Il devine leurs peines, leurs lassitudes, leurs tourments, leurs désarrois devant l'incertitude de leurs après. Il s'avance vers elles, les salut poliment, leur offre une consommation, leur demande la permission de s'asseoir à leur table. Elles, interloquées, surprises de la gentillesse de cet inconnu restent coites .

 

Lui, profite de cet instant arrêté dans le temps pour s'avancer une chaise.

Je m'assoie discrètement à la table à coté. Ils ne me voient pas, je suis un ange policier. J'écoute et j'enquête.

 

LUI: Je suis heureux ce matin d'avoir le privilège de commencer cette journée en la compagnie de

deux jolies femmes.

FEun peu pincée : Nous ne vous connaissons pas.

LUI : Qu'à cela ne tienne, je me nomme Gabriel.

FE 2 : Comme l'archange ?

LUI : Comment avez-vous deviné ?

FE 1 qui se déride : C'est une boutade !

LUI : Pas autant que vous le croyez, c'est celui d'en haut qui m'a fait connaître la lumière depuis

peu, je suis là pour vous la transmettre.

FE 2 : Si vous faites partie des témoins de Jéhovah, d'une chapelle ou d'une autre secte, passez votre

chemin.

LUI : Mais non, depuis hier seulement je suis heureux de vivre. J'étais triste, je broyais du noir

comme vous jusqu'à ce que je vous aborde. Regardez-vous, vous commencez à sourire.

Attendez. ( je me parle à moi même : Gabriel, Gabriel, tu as tout compris.) Je m'adresse à

nouveau aux deux inconnues : J' ai compris vos tracas, parlez-vous et tout s'arrangera.

FE1 : Ce n'est pas possible, vous ne pouvez pas savoir, personne ne sait.

LUI : A vos regards, vos attitudes j'ai compris que vous êtes lesbiennes, amoureuses l'une de l'autre

que vous ne savez pas vous l'avouer.

Les deux amies se sourient, s'étreignent, se roulent un patin et s'en vont, enlacées, vers leur destins.

 

Moi, ange policier, je suis discrètement ce drôle de Gabriel et je l'entends s'invectiver : Tu es toujours le même salaud, Satan, ces deux nanas n'étaient pas lesbiennes, tu les as converties.

 

Le Gabriel Satan se dirige vers la place Rossetti, ou en bonne place, est implantée la crèche.

GABRIEL : Salut Joseph, vas tu être père aujourd'hui ?

JOSEPH : Je crois bien que si, regarde, Marie a le ventre qui déborde de partout, le saloupiot

qui est à l'intérieur doit bien peser ses 12 livres.

GABRIEL : Elle est vachement intelligente la Marie, elle va accoucher cette nuit pour Noël,

c'est un signe

 

JOSEPH : Qu'est ce qu'un palmipède a à voir dans tout ça ?

GABRIEL un signe du doigt sur la tempe : je ne te comprends plus, nous nageons en plein

marasme.

JOSEPH : Arrête ton char Satan, je t'ai reconnu, ne viens pas semer la scoumoune dans ma

famille.

GABRIEL : Je ne comprends pas, Marie vierge et enceinte, toi, stérile, c'est un coup tordu

du Tout-Puissant ça, juste pour m'emmerder.

JOSEPH : Tire-toi, Satan, il est 23h 55, les sages mages vont venir l'accoucher.

GABRIEL : Tu perds la boule, elle est déjà couchée.

JOSEPH : Oui, mais il faut qu'elle s'allonge.

GABRIEL : Pourquoi s'allonger, elle n'a rien à dire, juste crier le nom du Père et du Saint-Esprit.

 

A ce moment un orage éclate ; expulsé, Jésus gît sur la paille fraîchement bordée.

 

BALTAZAR : Jésus, Marie, Joseph. ….. Joseph marie Marie, ainsi le petit aura de vrais parents.

 

Sur ce, les rois mages déposent leurs présents achetés d'hier, et l'offrent au futur roi de Judée. Ils ne s'attardent pas car l'étoile file comme une météore. Peur de se perdre, ils chamellent sur leurs dromadaires qui blatèrent sur des cons venus jusqu'ici, ou là.

 

Dans tout ça, que devient le narrateur ange policier ? Il erre au petit bonheur la chance. La chance surtout, dans la vue d'un drôle de couple. Lui, regarde ailleurs, la poitrine gonflée, le ventre surtout. Elle, entre deux âges, cheveux courts ; la lanière d'un sac en bandoulière souligne le galbe d'un sein, joli, ce qui ne gâte rien. Le visage paré d'un sourire serait agréable, mais non ! Cheveux courts, sourcils tombants, paupières tombantes, lèvres tombantes, cou très bien dessiné. Un rien l'embellirait. Quels rapports entre ces deux personnages ? Je dépose mon corps dans un fourré et je vais les humer, écouter leurs monologues.

 

 

 

 

 

 

 

LUI : Elle s'accroche, elle s'accroche.

ELLE : J'aspire a être seule, il est là dans sa bulle. Je n'en peux plus, je vais me casser, oui, partir.

LUI : N'a-t-elle pas encore compris que je ne la supporte plus, vais-je devoir la tuer ? Oh, Seigneur, donne-moi la solution.

 

Je vais récupérer mon corps, ces deux corniauds me fatiguent, ils monologuent alors qu'il y a des dialogues. Je les ai laissés mais ils m'obsèdent. Vont-ils se rabibocher ou en venir aux mains, jeux de vilains ? Vilains loups qui vont manger le petit Poucet. Atchoum dans un éternuement fait fuir le prédateur. Lequel de dépit va s'en prendre au chien de berger qui ne s'en laisse pas compter et n'en fait qu'un bouchée. Les moutons et les brebis sont à la fête, ils mangent la méchante bête. L'agneau, au bord de la rivière, prêt à céder à l'appétit d'un louveteau, d'un coup de pattes le jette à l'eau et rejoint la curie avant de rentrer dans la bergerie. Je m'égare, suspends mon soliloque et je me retrouve comme un gland déposé au hasard près d'un champ. Chants d'oiseaux, défilé d'étendards en rafales me coupent le sifflet brusquement, me sortant de mon ahurissement.

L'affaire et dans le lac

Je n'ai pas le temps de germer. Celui d'en haut, mon supérieur plus que hiérarchique me tire de ma latente béatitude en lançant un : debout, cinglant comme un coup de fouet... Une disparition inquiétante sur les approches du lac du Boucher, près de Cayres, m'est divulguée sous le sceau du secret, pour ne pas inquiéter la population, prête à croire les esprits malins, ou autres balivernes racontées à voix basses le soir au coin de la cheminée.

 

La pureté de l'air et de l'eau réunis dans un bleu transparent, vue à travers un miroir, ne se prête pas à une tragédie. Pourtant ! Dans le crépuscule de la veille, une ancienne grange restaurée en auberge fut entourée d'une brume rougeâtre dûe au soleil couchant. Cette brume s'épaissit comme une motte de beurre lorsque l'on baratte le lait. Un coup de tonnerre, de Brest, les plus énigmatiques, puis le silence s'abat tel un aigle sur sa proie, renforçant l'ampleur de l'explosion dans ce lieu d'autant plus tranquille que les mauvais génies, elfes, gnomes, lutins malins ont disparu en même temps que les feux de cheminées des soirs de veillées. Mon enquête s'avère ardue tout autant que difficile. Je cogite en parcourant le sentier le long de la berge. Le surnaturel a-t-il son mot à dire dans ce pays, ou la légende dit qu'un ovni (oiseau vert nuisible insoumis) se serait désintégré telle une ogive nucléaire, venue du fin fond d'un pays asiatique, cherchant des terres nouvelles pour y cultiver du riz. Insensé dans cette région ou la pomme de terre est reine. Le raisonnement d'un tam tam sous les mains d'un sénégalais n'est rien à coté du mien. Eurêka, disait un personnage célèbre en se plongeant dans une baignoire : je me mouille. Moi aussi, car j'ai une solution, est-ce la bonne ? Je vous laisse juge. J'hésite, je tergiverse, je vous vois baver comme des crapauds courant derrière des rainettes. Je me dirige vers l'endroit ou trônait l'auberge. Un énorme trou, rond parfait, d'un diamètre d'au moins deux cent mètres. D'une telle profondeur que l'on aperçoit avec difficulté dans le fond la bâtisse apparemment intacte. Un mini tremblement de terre ciblant uniquement cette ancienne grange, où, des mauvais esprits venaient célébrer des messes noires.

C 'est depuis cet événement que cette région s'appelle : le puits de dôme.

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Rédigé par Louis

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Publié le 11 Février 2018

Anatole

Toujours un plaisir de sortir du trou !

Le commandant Gustave est ce qu’on nomme « un bon flic », cultive un aspect bonhomme. Toujours vêtu rustique, chemise à carreau col ouvert, pantalon en velours côtelé, écrase-merde aux pieds, il se veut facilement accessible pour ses « clients ».

Serré contre lui le dossier vert, Anatole, incarcéré ici, à la Maison d’Arrêt de Lille.

 

 

Anatole mal né, Anatole mal parti, Anatole aventurier, Anatole incarcéré pour meurtre.

 

L’interrogatoire avait été pénible.

  • Pourquoi nies-tu une évidence ? L’enfant est passé par cette fenêtre, notre témoin est formel et cette fenêtre est… la tienne. Alors ?

  • Alors, alors, je vous répète que ce n’est pas moi qui ai balancé ce gosse.

  • Tu étais bien chez toi cette nuit du deux au trois août ?

  • Oui.

  • La baie du salon était bien ouverte ?

  • Oui, je regardais un match de foot à la télé.

  • Commandant puis-je poser une question ?

  • Faites Maître.

  • Qu’aurait fait à vingt-deux heures, un enfant de cet âge, chez mon client ? Il est célibataire, n’a aucune descendance que je sache.

  • Déclarée du moins, Madame, déclarée.

Il revient vers Anatole

  • Dis-moi, tu fréquentes bien ta voisine du dessus, mademoiselle Imenne et elle, elle en a un de niston ?

  • Je n’en sais rien, je sais seulement que de temps en temps elle garde le fils de sa sœur. Un braillard qui affole tout l’immeuble.

  • Pour nous résumer, un minot passe par ta fenêtre, tu n’as rien entendu, rien vu, ah oui, les tirs au but. C’est ça ?

  • Je n’ai pas d’autres réponses.

  • Bon, on se revoit demain. Chacun rentre chez soi et toi tu es déjà arrivé.

Dans le couloir qui mène à la sortie, Gustave réfléchit. Si ce n’est pas lui qui est-ce ? Et pourquoi personne ne réclame le corps ? Et pourquoi il n’y a pas de corps ?

  • Puis-je vous interrompre dans vos pensées Commandant ?

  • Je vous en prie Maître.

  • L’analyse sanguine de la tache sur le trottoir montre essentiellement du sang de chat, exact ?

  • C’est vrai mais également du sang humain, celui d’un bébé de sept mois. C’est lui et son meurtrier que je cherche, pas le chat.

Imenne

 

Pressée, frisotée, dégingandée, Imenne arrive à la gare de Lille Flandre, se précipite sur une borne, piétine derrière une mamie permanenté qui tente vainement d’obtenir son billet et finalement abandonne. L’intelligence artificielle est d’humeur taquine ce matin. Tout en effleurant l’écran d’une main légère la jeune femme donne un vif coup de pied à la machine qui parait comprendre, quelques manipulations plus tard, billet pour Roissy-Charles de Gaulle en poche, nouvelle cavalcade, TGV, fuir Lille. A treize heures embarquement sur le vol pour le Cameroun, fuir la France.

A Douala, je suis chez moi, pauvre Anatole, mon chevaleresque petit Français, quelle idée aussi d’être amoureux.

Il est vingt-deux heures quand je gare la Peugeot délabrée, ouvre la portière, respire une bouffée d’air brûlant. Le plein été en plein hiver. De relents d’ordures, d’animaux morts, de végétations pourrissantes se bousculent à mes narines, dix mains s’accrochent à mes bras.

  • Madâme, c’est Jean-Marie qui garde !

  • Madâme oh, c’est Dieudonné qui garde, je nettoie bien, bien !

Tout en regardant Jean-Marie au fond des yeux, je crie :

  • Lâchez moi, personne ne garde, il n’y pas de voleurs à Douala !

Je cours plus que ne marche vers la terrasse de l’Akwa Palace. Tous les gamins ont compris, Jean-Marie a gagné. La tête haute il entame déjà le tour du propriétaire.

Un commerçant grec semble soutenir le mur de sa boutique de son épaule gauche, sourit, me lance un regard méditerranéen. Comment peuvent-ils vivre sans climatisation ? Les grecs, c’est vraiment des cas.

Je pense à mon rendez-vous. « Trouvera-t-y, trouvera-t-y pas » aurait dit ma grand-mère, côté maman. Côté papa grand-mère aurait dit « Inch Allah »

Forte de cette réflexion, j’entre sur la terrasse bondée de l’Akwa Palace, cherche une table libre, cherche mon contact, ne trouve pas l’une, ne vois pas l’autre. J’avance sous les regards critiques d’une poignée de péripatéticiennes quand une violente secousse tire mon pantalon vers le bas, je baisse les yeux, hurle.

Planqués sous une table, deux yeux globuleux justes au-dessus de deux larges rangées de dents extra blanches me regardent. Ça bouge et rigole, c’est le Shérif. Le Shérif, quatre-vingt-dix centimètres de haut, quatre-vingt-dix centimètres de large, la star de l’Akwa Palace. Sa réputation le précède. Il doit son nom au crasseux chapeau de brousse qu’il ne quitte jamais. Le tronc posé dans une caisse en bois, une roulette à chaque coin, il circule entre les tables en poussant sur ses mains chaussées de tongs. Moitié d’homme à tout faire, il cire les chaussures, alerte le barman somnolent, gère les madames putains, renseigne les flics. Il voit tout, entend tout, sait tout. Tu t’es fait voler n’importe quoi, n’importe où dans la ville ? Pas de problème, va voir le Shérif. Dis-lui à quel prix tu estimes ton permis de conduire, ton passeport, tes bijoux. S’il trouve la transaction régulière tu verras ton voleur te rapporter ton bien. Pas belle la vie ?

  • Assis-toi là.

D’un regard plein de bonté il vire les quelques filles attablées.

  • Maintenant explique-moi. Tu veux quoi ?

  • Je veux seulement retrouver le fils de ma sœur !

  • Le fils de ta sœur Lucette, mais il vit à Lille, en France.

  • Il vivait.

  • Il est mort ?

  • Peut-être, peut-être pas, ça dépend.

  • Dis donc, ça dépend de quoi ?

  • Plutôt de qui, du guérisseur.

Je lui montre ma valise cabine, rigide, ultra résistante aux chocs.

  • Il est tombé par la fenêtre, mais j’ai tout ramassé.

  • Si tu as même l'argent, moi je connais trouver le nganga. Je vais le prévenir. Demain soir va à Dilomtami avec ta valise, demande le boutiquier.

 

Des kilomètres d’ornières cernées de goudron, des kilomètres d’une piste rendue glissante par une pluie diluvienne, j’arrive sous le grand fromager de la place du village à la nuit tombante. Seule une vente à emporter est éclairée, pas vraiment un bistrot mais presque. Assis par terre des hommes palabrent, une bouteille de bière jamais loin des lèvres.

  • Pardon, je cherche le boutiquier. Qui peut me dire où ?

  • Tu prends la route à main gauche, tu écoutes, tu trouveras.

  • Merci.

En fait de route c’est un étroit chemin de terre, je brinquebale dans tous les sens, passe devant la mission catholique, plus loin des cases endormies. Vitre baissée, j’écoute les milliers de cris, vies, alertes, mises à mort, de la nuit africaine. Résonne, sourd d’abord, plus clair maintenant, un tam-tam dans la nuit. Une maison, je m’arrête, le batteur cogne fort, j’avance vers une lumière falote. J’entre, longe un couloir en parpaings nus, des ouvertures sans fenêtre, un toit de tôles, débouche dans l’arrière-cour. Je suis arrivée.

Là, une vingtaine de personne sont assises en deux arcs de cercle se faisant face, à un sommet de l’ovale un enclos fait de tôles mais à ciel ouvert, une chèvre attachée, de l’autre des braséros donnent une tremblotante clarté. Personne ne lève la tête. Suis-je transparente ? Suis-je attendue ? Une main me tend un petit tabouret, je m’assieds, ma valise entre les jambes. Circulent des bières chaudes, du vin de palme, le tambour est assourdissant, la chaleur étouffante, la faim me pourchasse, le temps passe, de longues heures.

Soudain la cadence s’accélère, le nganga entre à petits pas de danse, fredonnant une litanie incantatoire, convulsive. Très grand, très maigre, vêtu d’un pagne rouge sang, sur le front un bandeau de même couleur orné de six cauris nacrés, étincelant. Collée derrière lui une femme habillée d’une longue robe noire suit son rythme, halète. L’un et l’autre transpirent abondamment, font le tour du cercle, nous aspergent de gouttes mêlant nos sueurs, se dirige vers les foyers que le nganga piétine jusqu’à les éteindre. Silence brutal, je tremble de la tête aux pieds. Stupéfiée, je reprends lentement mes esprits, une petite pensée, une petite idée, vers la réalité. Ma tête balance encore au battement du djubé, je me penche vers mon voisin un gros bonhomme hilare, costume trois pièces, pieds nus.

  • Qui est cette femme ?

  • La mienne, ma troisième épouse.

  • Pourquoi, mais pourquoi ?

  • Ewondé était partie, retournée chez ses ancêtres dans le monde invisible. J’ai demandé au nganga de la faire revenir.

  • Et le nganga est allé la chercher, ben voyons ! Chez nous, pompiers, urgences, morgue, cimetière ou crémation et pfuit, circulez, il n’y a plus rien à voir. Ici…

  • Je vois ton regard moqueur, tu as tort ma sœur. Djam a mené une lutte âpre et sans merci contre les esprits malins au plus haut du mont Ecupé. Les démons voulaient la garder. Mais Djami en homme rusé a gagné et l’a ramenée du monde invisible au monde visible.

Je suis bluffée, me revient en mémoire un proverbe que ma grand-mère bantou marmonnait avec un sourire énigmatique : « Quand le margouillat pose sa queue, le margouillat connaît où, la margouillate aussi. » Je sais être où je dois être. Djami me toise.

  • Laisse la valise, reviens un jour.

  • Quand ?

  • Tu recevras un signe, bon pied la route.

A l’heure où la nuit bascule, je retourne à Douala.

Apprends à ouvrir les yeux de l'esprit.

 

Je rêve, répandue sur le sable noir de l’immense plage au pied du Mont Cameroun, j’observe la formation d’un gigantesque cumulus comme on ne peut en voir que sous l’équateur, spécule sur mon avenir court terme, explosion d’éclairs, pluie diluvienne, course à la voiture ou poussée par Eole vers l’horizon, poursuite du farniente, aggravation des coups de soleil.

J’imagine Anatole en prison, Pierre-Henri en valise, mes hommes, enfermés.

Je songe creux ; tout au loin, très loin, une silhouette avance, les pieds dans l’écume. J’abandonne mon nuage, observe l’inconnu, l’homme balance un masque à bout de bras. Il quitte la frange, se dirige vers un couple allongé à quelques dizaines de mètres probablement pour tenter de leur vendre une pièce exceptionnelle de l’art africain fabriquée en série au quartier, artificiellement vieillie sous terre. Non, il vient vers moi, c’est bien ma chance, ils m’agacent tous ces vendeurs de pacotilles. Quoique, l’homme est grand, musclé, beau, ce qui m’interpelle, pur.

  • Madame regarde ce masque.

  • Un masque de plus, que veux-tu que je fasse de ce masque, au marché il y en a plenty, plenty.

  • Madame regarde ce masque, c’est un masque de cérémonie.

  • Arrête, tous les vendeurs disent la même chose.

  • Madame regarde ce masque, c’est un masque de cérémonie, le nganga l’utilise pour se diriger dans le monde invisible. Regarde ses yeux blancs, ils voient ce que tu ne peux pas voir.

  • Si je te l’achète, m’aidera-t-il à appréhender l’au-delà ?

  • Lui seul connaît. Madame donne cinq mille.

  • Cinq mille ? Je n’ai pas cinq mille, tiens voilà mille, tu es content, je suis contente.

  • Vraiment madame tu es chiche !

  • Je ne suis pas chiche, je suis pauvre, obligée de rester ici sans travail, obligée d’attendre le bon vouloir d’un sorcier qui ne me connaît pas, que je ne connais pas, c’est quoi ça, pas une vie en tous cas.

  • Madame, prends le masque, le temps est venu d’aller chercher le bébé.

  • Chercher le bébé, tu me commandes d’aller chercher le bébé, c’est bien ce que tu as dit ?

  • Si l’esprit a parlé, moi je ne me souviens pas. Adieu Madame.

 

Munie de mon masque qui contemple l’ailleurs, je décide de rencontrer le Shérif. Si lui ne peut m’apporter aucune explication rationnelle, je reprends « Air peut-être » et advienne que pourra.

Comme à l’accoutumée la terrasse de l’Akwa Palace est comble. Quand je sens ma jupe tirée vers le bas je ne m’affole plus, il est là.

  • Shérif je dois te parler.

  • Oh ma sœur, tu es amoureuse ?

  • Pas de toi ! Arrête tes conneries, je suis sérieuse.

D’un regard toujours plein de bonté il libère une table de filles abonnées à l’année.

  • Assieds-toi, raconte-moi.

Je me lâche, n’oublie rien, la cérémonie, le retour de l’épouse, la valise abandonnée, le beau gosse et ce masque. Une heure sans interruption ; du regard il chasse les mouches. Trop fort le Shérif !

  • Ma fille tu t’appelles comment ?

  • Imenne.

  • Imenne, toi et moi nous devons parler de choses graves, mais sache que rien de ce que tu m’as raconté n’est ici extra ordinaire. Retrouve-moi à deux heures du matin.

  • Où ?

  • Le masque te montrera le chemin.

Et il éclate de rire.

Sonnerie du réveil, douche rapide, Nescafé sur le pouce, masque en main, je découvre Jean-Marie profondément endormi, appuyé à la portière de ma voiture. Je le secoue un peu brutalement, j’avoue, je m’en veux.

  • Oh gardien, tu dors ? Qu’est-ce que tu fais là ?

  • Non Madame je ne dors pas, je pensais. Là, je dois te conduire où le Shérif a dit.

  • Mais il m’a affirmé que le masque me dirigera.

  • Madame, le masque, c’est moi. Il me surnomme ainsi, je n’ai ni cils ni sourcils, tu n’as pas vu ?

  • Non, et puis ce n’est pas le problème, allons-y.

Jean-Marie démarre brutalement, vexé que je ne l’ai pas regardé plus que ça, bah, il s’en remettra lui aussi. Il accélère, nous passons le pont du Wouri sans tomber dans l’eau, une chance, je serre tout ce que je peux serrer et prie ma sainte patronne. Dans Bonabéri nous tournons à droite, puis par des petites rues sablonneuses nous rejoignons le fleuve et nous arrêtons devant une cabane de pêcheur.

  • Tu es arrivée, Madame.

  • Mais c’est quelle affaire ça Jean-Marie, pas une lumière, pas un bruit, il n’y a personne ici. Rentrons.

  • Apprends à ouvrir les yeux de l'esprit. Garde le masque devant toi et rentre dans cette maison.

  • Tu m’accompagnes ?

  • Je suis gardien, je garde.

  • Tu vas « penser », oui.

Simone & Paul

Après tout qu’il dorme s’il a sommeil. J’avance, pousse la porte d’entrée, couinement lugubre, nuit noire. J’allume mon mobile, un halo bleuâtre, à ma droite une ouverture, une pièce, un faible ahanement. Une femme, un homme. Elle assise sur une chaise le soutient autant qu’elle peut pour l’empêcher de s’écrouler. Je repère un fanal, l’allume.

  • Bonsoir, vous attendez qui ?

  • Bonsoir je suis Simone, Paul a eu un malaise, un taxi nous a conduit ici, nous attendons le docteur depuis des heures.

Elle s’exprime d’une voix ténue, me fixe d’un regard intense, plein d’espoir, mais je ne suis pas docteur.

  • Il n’y a pas de médecin, ici.

  • Une infirmière alors ?

  • Pas d’infirmière non plus.

  • Dans un dispensaire ?

  • Vous n’êtes pas dans le dispensaire.

  • Alors Paul va mourir !

  • Probablement.

Pas très encourageante, ma spontanéité naturelle. Je cours chercher mon chauffeur, il embarque Paul, se tourne vers Simone.

  • Vous avez même l’argent ? Parce que, ma sœur, si vous n’avez pas d’argent, ne passez jamais à l’hôpital.

  • J’ai de l’argent.

  • Allons !

Une fois de plus il démarre sur les chapeaux de roue, pauvre voiture. Je reviens sur mes pas. M’assois sur la chaise, il se dégage une forte odeur d'encens mêlée de sueur. Par terre, dans les coins, le long des murs, sont dispersés des osselets, des cornes, des griffes, d'autres objets encore. Mes idées vagabondent, je me surprends... à Lille je ne crois pas aux nganga, mais ici j’y crois. Soudain la cadence sourde d’un tambour résonne. Un serviteur m’invite à le suivre dans la cour. Sept feux sont allumés saupoudrés d’herbes au parfum entêtant. J’ondule plus que ne danse sur la piste, serrant le masque contre ma poitrine, Pierre-Henri, un câlin, je pleure doucement. Djami, djellaba rouge vif, foulard serti de cauris, se dandine devant moi au même tempo, me prend par la main.

  • Asseyons-nous, tu veux poser beaucoup de questions, je t’écoute.

Il remue insensiblement un chasse-mouche au manche décoré de lanières de cuir vertes, jaunes, rouges. Ses lèvres bougent sans qu’il ne dise mot, ses yeux exorbités me regardent, ne me voient pas j’en suis certaine et cela m’intrigue.

  • Où es-tu ?

  • Dans le ndimsi.

  • Le ndimsi ?

  • Le ndimsi, c'est ce qui dépasse la vision et le savoir du commun des mortels. C'est la face cachée des choses, le monde des intentions secrètes et des desseins voilés. L'homme ordinaire naît avec quatre yeux, dont deux sont fermés la vie durant et ne s'ouvrent qu'à sa mort. Le mota bwanga a les quatre yeux ouverts de son vivant, deux sur le monde visible, deux sur le monde invisible.

  • Pierre-Henri ?

  • Tu as remarqué ces objets rituels répartis çà et là, ton masque également, tout est destiné à séduire les génies de l’eau. On les appelle miengus, avec les ancêtres de Pierre-Henri, ils devaient m’aider dans mes combats contre les esprits malins. Nous n’avons trouvé aucun responsable de sa mort, aucun ancêtre n’a accepté de revenir dans le monde visible.

  • Alors ?

  • Je reviens les mains vides.

J’éclate en sanglots, foutaises et balivernes, comment ai-je pu me laisser embarquer dans une histoire pareille.

  • Récupère ta valise et rentre chez toi. Je ne te demande pas d’argent.

  • Au revoir, pardon, merci. Bouffon !

Je me lève brusquement, hagarde, récupère mon bagage vide dans la chambre, dépose la somme prévue sur une table, à quoi bon, après tout il a fait son travail. Dehors Jean-Marie « gamberge » à poings fermés. Un coup de pied sec dans la portière, petit mec. Déception, tristesse immense, Waterloo morne plaine, colère, colère, je voulais y croire, j’y croyais tant. A l’heure où les clients des « ventes à emporter » boivent leurs premières bières, j’erre dans Bonabéri, traverse un marché aux senteurs caractéristiques de manioc, d’ananas frais, de poissons grillés. Les cris, les interpellations en pidjin me sorte peu à peu de la torpeur. Je rejoins par hasard la route nationale, hèle un taxi, rentre chez moi. Douche, boules Quies, dormir.

La nuit est tombée, pas la chaleur toujours humide, lourde. J’entre sur la terrasse bourrée de l’Akwa Palace. Le Shérif mérite bien de connaître la fin de l’histoire. A une table, seule, Simone sirote un cocktail de belles couleurs bleu Tahiti, jaune citron. Sourire, invite, je m’assois.

  • Comment va Paul ?

  • Il est mort peu de temps après son admission à l’hôpital, embolie pulmonaire. C’était un gentil garçon.

  • Condoléances, que faisait-il ici ?

  • Il était le médecin de l’orphelinat. Et toi que fais-tu à Douala ?

Mon histoire au bord des lèvres, son regard d’une douce autorité, ma douleur s’épanche dans ce cœur ami. Ma sœur Lucette atterrée, Pierre-Henri enterré, Anatole en prison, l’échec du nganga, les punchs, vert, jaune, rouge, une larme pas de pleurs.

  • Et maintenant ?

  • Bonne question. Je rentre en France, j’aviserai, j’ai peur.

  • Demain viens à l’orphelinat, j’ai peut-être la solution.

 

Roissy, le gris, la pluie, le froid, Pierre-Henri le Second braille dans mes bras comme j’attends la livraison de ma valise. A quelques mètres un homme rondouillard m’observe, ce n’est pas le moment, coco. Il finit par m’aborder, patelin.

  • Bienvenue au pays, je suis le commandant Gustave, vous êtes Imenne et lui Pierre-Henri je suppose.

  • Effectivement, et alors ?

  • Alors j’enquête sur la mort de cet enfant.

  • Cet enfant est juste mort de faim.

  • Oui, ses hurlements prouvent qu’il est bien vivant. Mais… vous allez me suivre s’il vous plaît.

  • S’il vous plaît ? Pourquoi j’ai le choix ?

  • Non !

A l’hôpital un médecin ausculte le bambin, une infirmière procède à une prise de sang. Fin du rêve, j’entends encore Simone me dire :

  • Non seulement tu résous tous tes problèmes, surtout tu offres une vie idéale à un enfant de misère.

Le lendemain Simonne m’a présenté un marmot, je suis restée interloquée.

  • Pierre-Henri !

  • Le Second, a ajouté Simonne un sourire en coin.

Le mioche sous le bras, j’ai été dire au revoir au Shérif, le remercier, et le cadeauter.

  • Seul le féticheur a pu faire un tel miracle !

 

A la porte de ma chambre, un agent de police monte la garde. A son regard je suppute que seul le monde visible le concerne, le monde invisible, il ne doit pas connaître. Relève de la garde, les heures passent, je somnole. Pauvre Anatole, accusé de meurtre, rendez-vous même jour, même heure… dans quinze ans.

  • Vous êtes libre !

Je sursaute.

  • Libre de quoi ?

  • Libre de rentrer chez vous. Anatole sera libéré demain, les analyses prouvent que Pierre-Henri est bien Pierre-Henri. Je clos cette affaire.

« Apprends à ouvrir les yeux de l'esprit Imenne » Les paroles du sorcier résonne encore dans ma tête.

 

Au pays de la raison, la déraison triomphe.

 

TGV de seize heures trente et une, Lille Flandre, mon appartement.

Adieu l’Afrique, ici nos habitations à loyer modéré attaquent en ligne la verte prairie. Dans quelques années, il ne restera que des images surannées d’un passé dépassé au nom de l’efficacité. Un champ contre un supermarché, une deux chevaux contre un destrier, une barre d’immeuble contre une forêt.

 

Partout du béton gris, clair ou foncé, bariolé de bandes jaunes ou blanches. Beaucoup plus précieux pour notre sécurité qu’un brin d’herbe tendre, un rouge coquelicot, une marguerite au printemps.

Ici c’est chez moi, dix-huitième étage, escalier B, bloc vingt-et-un. J’ouvre les baies en grand, un matin frais sous un ciel plus d’un bleu pâlot, l’odeur âcre, tenace des fumées de l’usine d’à côté, c’est l’été. Vautré, Pierre-Henri le Second, fasciné par la télé, une main trempée dans un pot de Nutella, badigeonne de l’autre le canapé d’une douce teinte chocolat. Je finis mon Nescafé à la hâte. La sonnerie, la nounou, bisous, bisous, en courant j’attraperais le RER de huit heures vingt-sept. Le Président l’a dit, le Président l’a fait, baisse des charges, hausse de la CSG, ce mois-ci je vais toucher sept euros et quarante-huit centimes de plus. Mon Dieu ! Que vais-je faire de tout cet argent ? Acheter ? Le placer ? Trimballée, bousculée, je rêve. Vraiment belle ma vie !

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Rédigé par Hervé

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Publié le 6 Février 2018










J’habite au dernier étage de l’ immeuble A de cette cité
La nuit je rêve d’une cabane au Canada
Le jour je m’ennuie
Pour me distraire je descends plusieurs fois au Famiprix
Acheter ce qui me passe par la tête
Soi-disant je serais un panier percé
Heureusement j’ai un appétit d’oiseau
Ils m’appellent la folle du 20ème
Mais je ne suis pas si folle que çà
Ce que je voudrais c’est qu’ils me regardent, qu’il me parlent
Ainsi je me sentirais moins seule, moins étrangère
Car oui je suis une étrangère, une émigrée comme ils chuchotent
Je viens d’un lointain pays dont j’ai oublié le nom
J’étais enfant quand j’ai franchi les frontières 
Maintenant je vis ici
Dans l’ascenseur ou dans les escaliers
On se parle à peine
On n’a pas grand-chose à se dire quand on habite dans une cité 

ÉPILOGUE

 

Ce matin-là, dérogeant un peu à mes habitudes, vers 10H du matin, je me trouvais dans l'ascenseur 

non pour aller au Famiprix comme d'habitude mais au Monoprix de la rue Jean Médecin
pour profiter des soldes ; celui-ci s'arrêta au 5ème étage.
Un homme de 40 ans à la calvitie naissante monta.Il n'est pas encore  au travail celui-ci ? ne puis-je  m'empêcher de penser.
Lui :Elle passe sa vie dans l'ascenseur celle-là...
Au 3ème, une femme brune, à peine la trentaine, un peu replète, entra :Quoi ! la vieille est encore là !Celle du 20° ne pourrait -elle pas descendre trois étages à pied ? 
Ça lui ferait du bien, elle qui est assise à une caisse du Famiprix toute la journée.
Celui du 5° se promit d' aller acheter des shamallows qu'il irait offrir à cette belle. 
C'est un plan de drague comme un autre  non ? Et elle lui plaît vraiment cette jeune femme...
Ils en étaient  tous là de leurs pensées quand l'ascenseur tomba en panne.
L'homme appuya sur l'alarme puis ils attendirent.
Celle du 20° se dit qu'elle avait autre chose à faire.
Celui du 5° pensa que le ciel était avec lui, il fallait qu'il en profite.
Celle du 3° se demanda ce qu'elle allait dire à son chef pour justifier son retard.
Décontenancés, ne sachant comment se comporter ils regardaient le bout de leurs chaussures.
Soudain celle du 20° sentit le besoin de s'asseoir ; ils l'aidèrent, celui du 5° lui fit boire 
quelques gouttes d'alcool de la flasque qu'il avait  toujours sur lui ;
celle du 3ème mit sa veste sur ses épaules.
Puis, les secours arrivèrent. Ils se séparèrent sans  un signe, sans un mot.
On n’a vraiment rien à se dire quand on habite dans une cité.....

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Rédigé par Françoise

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Publié le 5 Février 2018

ATELIER n°5 : L'ÉCRITURE ÉMOTIONNELLE

 

L’écriture émotionnelle est une écriture plus suggestive qu’objective, utilisant la poésie pour provoquer une expérience émotionnelle chez le lecteur.

Pour ce cinquième et dernier atelier, terminez votre histoire en y intégrant la photo d’un lieu sans personnage que vous décrirez en écriture émotionnelle.

  • Les photos :

 

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ÉCRIRE SUR DES PHOTOS - Atelier n°5 - L'ÉCRITURE ÉMOTIONNELLE
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Rédigé par Atelier Ecriture

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Publié le 29 Janvier 2018

ATELIER n°4

 

Le monologue intérieur

 

 

Le monologue intérieur est un procédé qui permet de suivre les pensées d’un personnage. Employé de façon ponctuelle, il permet d’entrer dans la tête du personnage qui se parle”, en quelque sorte, à lui-même, exprimant sa pensée la plus intime, la plus proche de l'inconscient, selon Édouard Dujardin, l'un des précurseurs du monologue intérieur appelé aussi courant de conscience.

Pour ce quatrième atelier, poursuivez votre histoire en y intégrant la photo d’un couple. L’un des personnages peut représenter votre héros ou héroïne si vous le souhaitez. Rédigez un paragraphe en le parsemant d’un peu de monologue intérieur.

 

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ÉCRIRE SUR DES PHOTOS - Atelier n°4 - LE MONOLOGUE INTÉRIEUR
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Rédigé par Atelier Ecriture

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Publié le 22 Janvier 2018

ATELIER n°3 : LE MOT JUSTE

 

Le mot juste, précis, exact raconte parfaitement un ressenti, une action, une scène… Continuer votre histoire après avoir choisi la photo d’un objet ; bien sûr, cet objet doit trouver sa place dans votre texte et participer à l’intrigue. Et pensez au mot juste...

  • Les photos :

 

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ÉCRIRE SUR DES PHOTOS - Atelier n°3 - LE MOT JUSTE
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Rédigé par Atelier Ecriture

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Publié le 17 Janvier 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suis arrivée. La Porte est devant moi ;

Cette porte bleue mystérieuse, à double battant en bois et métal, ouverte

Sur l’Inconnu.

Je me retourne vers les villageois qui m’ont menée vers cet endroit.

-Laissez-moi seule. Seule je dois accomplir ma destinée, mon devoir.

Mon chemin commence ici.

Je suis la mutante, les villageois le savent ; ils ont foi en mes pouvoirs.

Pourtant, je maîtrise difficilement toutes les possibilités de mon double cerveau.

Mon inconscient, il se nomme Jung, me porte assistance, me guide :

-Morgane, tes pouvoirs sont infinis, prends confiance en toi.

Je connecte mon cortex à la grande Porte.

Rien ne bouge, je me rassemble et force.

Les vantaux s’entrouvrent, dans un grincement, une raie de lumière

Pénètre l’obscurité.

Une pièce immense se dévoile, une cathédrale gigantesque.

Au centre, repose sur un autel, une boîte noire.

Cette boîte dont parlent tant de légendes.

Je dois comprendre, percer cette boîte.

Jung me retient :

-Elle tressaille, tente de préserver ces secrets. Méfie-toi :

Du Bien au Mal, il y a toutes les nuances.

Je me téléporte vers ce réceptacle ; il s’entrebâille.

Des objets mystérieux rutilent

  • Tiens, une croix ansée  pharaonique. Je la saisis et soudain, je me simila

    rise

A  Nefertiti : je siège sur un trône en or, ici tout est somptueux .

Etourdie, je lâche la croix et prends un bracelet de diamants, aussitôt je me similarise

Avec Zelda Fitzgerald : je participe à une fête, j’adore les fêtes !  Des gens chantent, dansent, boivent, rient.

Je lâche le bracelet.

 

Tout ceci est bien beau, mais il faut sauver la Terre.

Quel objet me permettra d’arrêter l’explosion atomique du monde ?

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Rédigé par Viviane

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Publié le 10 Janvier 2018

 

Elle n'était jamais sortie au delà de la cour de la ferme, seule, sans être accompagnée, le futur de sa vie elle le connaissait, un mari des enfants. Tout depuis sa tendre enfance la préparait pour cette vie comme sa mère et comme l'avait vécue sa grand mère avant. A l'école, à la maison elle apprenait la couture, la cuisine et comment être une bonne épouse, une bonne mère de famille.

 

Elle venait juste d'avoir 16 ans en ce mois d’août 1914. Quand un orage sous les traits d'une déclaration de guerre, vint assombrir sa vie de jeune paysanne. Dans le village, tous les hommes furent mobilisés, ils partirent pour une guerre qui devait être de courte durée, mais elle s'enlisa et il fallut se rendre à l'évidence, pour les travaux des champs il fallait remplacer les hommes.

 

 

Voila comment Melaine se retrouva au milieu du champ de blé qu'il fallait récolter. Une faux sur l'épaule, elle qui n'avait jamais manier autre chose qu'une aiguille à coudre, regardait cette étendue sans savoir par où commencer.

Elle mesura le fossé entre la réalité de la vie et ce que les Bonnes sœurs lui avaient enseigné.

 

Les hommes, par la stupidité de la guerre, venait de lui ouvrir les portes de sa vie. Elle, qui était depuis son enfance formatée pour être une femme soumise, serait à l’avenir indépendante de ses choix.

 

- Si je suis capable de remplacer un homme, se dit-elle, alors je serais son égale !

 

Ce champ de blé devenait le symbole de sa liberté, de sa prise de conscience. Elle venait, dans sa tête, de bousculer, de renverser toute son éducation. Elle ne serait pas l'image de sa mère, elle serait ELLE!

Et le soir dans sa chambre elle rêvait à un monde d'amour et de paix.

 

Pendant ce temps Paul son ami d'enfance jouait au jeu de la vie et de la mort dans la plaine de la Somme. C'est là, dans la boue, les pleurs et la peur qu'il fit la connaissance de Jacques qui comme lui venait du même département, ils étaient pays comme on disait alors. La souffrance rapproche les hommes et entre eux s'établit une amitié profonde. Paul parlait souvent de Melaine à Jacques qui petit à petit apprenait à la connaître.

 

 

Un soir ou l'attaque fit de nombreux morts dans leurs rangs, Jacques dit à Paul:

- Il faut que je te parle!

- Je sais ce que tu vas me dire, mais il faut que je t'avoue quelque chose.

- Quoi? Qui a-t-il ? demanda Paul.

- Je suis comme toi amoureux de Melaine.

Paul , ne dit rien mais une ombre passa dans ses yeux.

- Melaine est mon amie et moi c'est Toi que j'aime.

 

 

 

L'armistice fut signé et les deux amis retournèrent au pays. Pour Jacques l'espoir de rencontrer enfin Melaine. Pour Paul retourner vivre dans ce monde rural en cachant son secret.

 

 

 

Le temps passa, et l'on s'habitua très vite à rencontrer dans les rues du village les trois amis se promenant la main dans la main. Paul, Melaine et Jacques, les trois inséparables comme on les appelait. Melaine avait expliqué à Jacques qu'elle ne voulait pas se marier, qu'entre eux il ne pouvait y avoir que de l'amitié. Paul avait avoué à son amie son penchant pour les hommes.

 

La guerre avait libéré Melaine, fait naître un amour entre deux hommes qui se respectaient. Chacun continua sa vie Jacques, Paul et Melaine restèrent célibataires tout en s'aimant d'amitié.

 

"Quand les hommes vivront d'amour" dira plus tard Félix Leclerc, Melaine Jacques et Paul en étaient les précurseurs.

Un soir Mélaine les invita :

- Venez, leur dit-elle, j'ai eue une idée.

Paul et jacques acceptèrent avec plaisir d'autant que Mélaine était fine cuisinière et qu'elle accompagnait toujours ses plats de bon vin. Les trois amis se retrouvèrent en fin de semaine. Paul et Jacques étaient impatients de connaître l'idée de Melaine. Le repas fut excellent : une dorade sur son lit de pommes de terre et tomates, accompagnée de haricots fins de son jardin et le tout arrosé d'un Pouilly fumé. Ils durent attendre le café pour que Melaine leur dévoile son idée. J'ai pensé que nous pourrions écrire notre histoire, écrire et éditer un livre.

- Comment ça, dirent en cœur Paul et Jacques.

- Oui écrire ce que nous avons vécu, la guerre, notre amitié, notre vie quoi !

Paul dit :

- Tout? tu es sûre que cela va intéresser quelqu'un ?

Et jacques renchérit :

- Tout d'abord, en sommes nous capable?

Melaine balaya en quelques mots les doutes de ses amis.

- Oui, nous sommes la génération du renouveau. Notre témoignage pourra servir à d'autres. Je me suis renseignée auprès d'un éditeur, il serait intéressé par notre histoire, alors au travail !

 

Melaine savait que ses amis ne pourraient pas lui refuser l'aventure de l'écriture.

Ensemble ils décidèrent de se retrouver tous les lundi soir pour écrire et construire ce livre.

Chacun raconta son vécu, apporta des photos et documents pour illustrer leur aventure. Melaine rassembla, corrigea les textes et au bout de trois mois le projet du livre se concrétisa par environ cent soixante pages.

Un soir Paul demanda en riant :

- Quel titre allons nous donner à notre œuvre ?

Cette question souleva une multitude d'interrogations et de réponses.

Finalement ils tombèrent d'accord sur : " Amour, Amitié, Liberté".

Ce titre résumait leur vie, leur passé et leur présent.

Le manuscrit fut envoyé à l'éditeur le lendemain. L'éditeur leur fit quelques remarques sur la forme et non sur le fond. Les trois amis ne s'attendaient pas à recevoir un prix littéraire, mais ils furent surpris du succès en librairie de leur ouvrage. Ce travail d'écriture renforça leur amitié, ils décidèrent de continuer à écrire et créèrent un atelier d'écriture au village. Paul écrivit plusieurs recueils de Poésie. Jacques continua ses récits sur la guerre qui l'avait profondément marqué et Melaine fit plusieurs livres de recettes de cuisine et s'essaya dans plusieurs essais sur la condition de la femme.

 

 

Depuis quelques temps Melaine se posait des questions sur sa vie, sur son vide affectif. Elle qui se masquait derrière ses écrits venait de découvrir dans les poèmes de Paul, le reflet de sa vérité, elle était comme lui mais n'avait pas osé en parler à quelqu'un. Elle profita que Paul s'était isolé sur le balcon pour venir lui parler .

 

 

 

 

Dois-je lui dire, va t il me comprendre c'est avec toutes ces questions dans la tête qu'elle aborda Paul.

-Tu sais, j'ai un aveu à te faire, je suis comme toi!

Paul la regarda d'un air interloqué

- Comment çà, lui dit-il.

-Oui enfin, tu comprends je suis .....

-Quoi ? lui dit Paul

-Tu pourrais faire un effort quand même, lui dit elle d'un air excédé. Je pensais que tu étais mon ami et que tu me comprendrais à demi mot.

La tasse de café à la main, Paul eut l'air surpris de l'attitude de Melaine.

-Oui, je suis ton ami, bien sûr, sans problème. Tu es comme moi, tu veux dire que les hommes t'attirent?

-Non, non le contraire, tu es bête! Tu te souviens de cette jeune blonde qui travaille au super marché ?

-Oui très bien, très sympathique.

-Et bien voilà, je suis avec elle.

Melaine articula avec difficulté :

-Je suis lesbienne.

-Ha ! bon ben, ce n'est pas grave, ce n'est pas une maladie, dit Paul en riant.

- Oui, je sais, toi tu peux me comprendre, mais tu connais ma famille, mon père va en faire une maladie si je lui avoue cela.

-Que comptes-tu faire alors?

-Ben voila, tu es le premier à le savoir : je vais partir avec Martine - oui c'est son prénom - pour aller vivre au Canada ; nous partons demain. Je ne sais pas comment le dire à Jacques, je compte sur toi pour me trouver la solution. Je ne veux pas lui faire de la peine. Et surtout, je veux garder notre amitié et malgré les kilomètres qui vont nous séparer, continuer notre aventure de l'écriture. Comprends-moi, mon départ n'est pas une fuite mais un salut. Peut-être que plus tard je pourrai l'avouer à mon père.

Paul resta silencieux, une larme brilla au coin de ses yeux.

-Je te comprends, mais je vais être terriblement seul sans toi. Toi seule me comprenais.

Les deux amis se serrèrent très fort et un lourd silence se posa sur leur amitié.

C'est Jacques qui d'un - et alors vous faites bande à part ? - brisa ce long moment où seul le battement de leurs cœurs leur rappela leur amour.

Ce battement remplit la pièce comme le roulement lancinant du tambour dans le Boléro de Ravel, fit comprendre à Jacques qu'il se passait quelque chose.

-Quoi ? dit il. Qui a-t-il ?

Paul resta silencieux et c'est Melaine qui lui avoua :

- Je pars Jacques

- Comment tu pars?

- Oui, je ne fuis pas ,je m'envole pour le Canada demain.

Cette simple phrase fit l'effet d'une bombe, le monde de Jacques était entrain de s'écrouler. Tous les étages de sa vie, tombaient les uns après les autres emportant dans un brouillard son sens de la réalité. Il ne pouvait concevoir, vivre sans voir ou entendre Melaine. Elle était la musique de sa vie, sans elle tout devenait ruine. Comme ces villages de la Somme, où il avait vu tant d'hommes mourir. Partir c'est mourir ou construire, elle avait choisi un nouveau départ. L'océan qui allait les séparer viendra le long des rivages lui rappeler ses mots, ses phrases qui aujourd'hui n'ont plus cours. Melaine, c'était ses points de suspensions qui lui permettaient d'écrire sans interrogation... son exclamation "je pars" venait de mettre un point final à son roman.

Jacques s'éloigna, pour cacher des larmes qui écrivaient sur ses joues son mal-être.

Puis il revint, prit Melaine dans ses bras et, tendrement, lui dit dans le creux de l'oreille " Pars! ne t'inquiète pas pour moi. Comme les plaines de la Somme, sur les ruines d'hier, il pousse des coquelicots aux couleurs de l'espérance."

 

Paul, Jacques Melaine, quelque soit l'endroit, entre eux il existe un fil rouge, ils seront toujours amis.

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Rédigé par Bernard

Publié dans #Ecrire sur des photos

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