Publié le 10 Décembre 2018

Depuis toujours il marchait. Du moins, c’est ce qui se disait dans ces montagnes. Louis avait-il jamais été bébé rampant à quatre pattes ? Nul ne s’en souvenait. Depuis toujours il marchait. Sans autre but que le bonheur de marcher, de s’enivrer du spectacle des montagnes et du chant des oiseaux.

Alors naturellement, à l’âge adulte, il devint marcheur professionnel. Il marchait, été comme hiver, écrasé de soleil ou inondé de pluie, poussé par le vent léger ou luttant contre la tourmente. Il marchait, le visage illuminé de son sourire immense ; et la sacoche au côté. En début de tournée, elle pesait sur son épaule, du poids de tous ces messages à délivrer ; mots d’amour et de ruptures, complaintes et compliments, factures et héritages, fortunes et banqueroutes, deuils et naissances, maladies et guérisons… un concentré de la vie des humains sur Terre. Pour un facteur, comment discerner les bonnes des mauvaises nouvelles ? Il y avait bien des indices, parfois, selon l’écriture, l’expéditeur ou la décoration de la missive, mais en règle générale le porteur de nouvelles ne savait deviner s’il apportait joie ou détresse au destinataire. Alors, lui, il avait choisi : le sourire immense, le bonheur affiché, la compassion et la bienveillance érigées en principe.

Louis marchait. Chaque jour la même boucle, les mêmes chemins, les mêmes sous-bois, les mêmes grimpettes vers les cols, les mêmes sources rafraîchissantes, les mêmes escarpements rocheux, les mêmes descentes vers les hameaux reculés et les chalets isolés. Louis marchait, bercé par la musique de ses compagnons de route, ses amis à plumes qui toujours accompagnaient ses pas. Les habitants avaient noté que, curieusement, les oiseaux semblaient annoncer le passage du facteur : leur chant s’amplifiait à son approche et il n’était pas rare qu’un attroupement de volatiles accompagne sa silhouette. Les montagnards suspendaient alors leurs travaux et observaient attentivement le messager dans l’espoir d’un courrier. Pour Louis c’était chaque jour le même bonheur d’être attendu et accueilli comme le Messie, lui qui ne faisait que marcher pour son propre plaisir en compagnie de ses amis volants. Il avait toujours un mot gentil pour accompagner une remise de courrier et si d’aventure il n’avait rien à distribuer à un villageois dans l’attente, il s’en excusait par son rituel « Rien pour vous aujourd’hui ; demain peut-être. ». Chaque jour le même parcours ; mais chaque jour différent. Louis était passé maître dans l’art de relever les variantes. Une couleur de ciel peu ordinaire, un nuage étrange, un brouillard épais, une tache de coquelicots nouveaux, une mousse naissante sur la roche aride, une pluie plus abondante que d’habitude. A défaut de tenir un journal écrit, il gravait ces anecdotes dans sa mémoire.

Sur un coup de cœur, Louis avait choisi d’habiter un chalet d’altitude isolé, isolé surtout de l’agitation futile des hommes dans les villes et les vallées. Il y vivait quasiment en autonomie, savait quérir l’essentiel de sa nourriture dans la nature, cultivait des légumes de saison et élevait quelques bêtes en complément. Louis avait assez peu à faire avec le reste de l’humanité, mis à part la distribution du courrier. Ses visites se limitaient au passage de rares randonneurs. Et de Petit Pierre.

Chez lui au cœur de la montagne, entre deux tournées, Louis pouvait librement s’abandonner à la contemplation. Il aimait rester des heures à observer le ciel et la vie de ses habitants : émouvantes nuées mouvantes des étourneaux, chassés-croisés des hirondelles, ballets planés des balbuzards, choucas, faucons ou encore, les jours de chance, du gypaète barbu, son préféré. Et il savait s’emplir les sens de leurs musiques : le sifflement strident du rapace en altitude, le jacassement des corneilles, le concert des étourneaux ponctué des cris d’hirondelles, la mélodie des merles. Louis les avait si bien écoutés qu’il était devenu capable d’imiter bien des chants d’oiseaux. Pendant ses tournées solitaires, il avait pris le pli de siffler en marchant, lorsque l’effort le lui permettait et que personne alentour ne pouvait remarquer son manège ; c’était son petit secret. C’est pourquoi il était accompagné de volatiles des montagnes avec qui il conversait à sa manière, à l’abri des regards. Louis suspendait ses dialogues à l’approche des zones habitées ; personne ne savait pourquoi il était accompagné par les oiseaux, sauf Petit Pierre.

Petit Pierre vivait au hameau proche du chalet de Louis. C’était un enfant de la montagne, curieux de tout, dégourdi comme tout, qui se construisait au contact de la nature. Il préférait toujours bâtir un barrage éphémère dans un torrent, monter un poste de guet dans un arbre ou encore rester à l’affût d’une marmotte plutôt que de jouer au ballon ou à la guerre comme les garçons de son âge. D’ailleurs, il n’y avait pas d’autres garçons de son âge au hameau. Petit Pierre adorait la montagne et la marche, du moins autant que ses petites jambes le lui permettaient ; chaque jour, il accueillait Louis avec tout son bonheur innocent et il l’accompagnait un moment sur les sentiers, un moment seulement, jusqu’à ce que le facteur lui ordonne gentiment de rebrousser chemin. Petit Pierre s’aventurait fréquemment jusqu’aux abords du chalet de Louis, tapi derrière un arbre ou un rocher, tous les sens aux aguets, fasciné par l’observation de celui qu’il avait surnommé « le Siffleur ». Louis faisait mine de ne pas remarquer sa présence et poursuivait ses conversations avec les oiseaux. Louis devait bien reconnaître dans son for intérieur que parfois il attendait la visite discrète de l’enfant.

La vie coulait ainsi dans les hauteurs. Mais les hommes des vallées prolongèrent les routes jusqu’aux hameaux reculés et Louis atteignit l’âge où l’on cesse de travailler. Il fut donc chaleureusement remercié pour ses bons et loyaux services, et remplacé par un agent au volant d’un véhicule tous terrains. Les habitants furent invités à retirer eux-mêmes leur courrier déposé dans des boites à lettres flambant neuves installées au cœur des hameaux ; et pour ce qui concernait les colis et autres recommandés, le bureau de poste de la vallée était à la disposition de la population. C’était moderne, économique, rationnel et justifié par la raréfaction du courrier ; c’était ainsi et pas autrement.

Les montagnards furent donc condamnés à ne plus recevoir la visite de Louis, annoncée par les chants de ses compagnons de route, au grand dam de Petit Pierre qui se retrouvait subitement privé des passages enchanteurs du facteur. Plus de facteur, plus de sourire bienveillant. Plus de facteur, plus de musique. Plus de facteur, plus de gaieté. Place au spleen et au repli sur soi. Peu à peu, les habitants manquèrent d’entrain dans leur quotidien, ils se blessaient aux travaux plus que de raison, des disputes éclataient entre voisins, pour un rien, les soucis quotidiens prenaient des proportions calamiteuses, les petits maux de saison tournaient en maladie. Même le climat décidément plus clément paraissait maussade, désagréable ou trop clément, justement. Rien n’allait plus dans les hauteurs et plus d’un montagnard songeait à descendre vivre en vallée, dans la vallée agitée, anonyme et exiguë, mais moderne et confortable, promesse de remède à tous les maux.

Dans son chalet isolé au cœur de la montagne, Louis profitait de son temps libre pour observer et converser à l’envi avec les oiseaux. Bien sûr, les tournées lui manquaient, en particulier pour l’accueil chaleureux des montagnards. Et pour l’exercice physique. Alors bien souvent, il repartait sur les sentiers, un peu comme avant. Mais les choses avaient changé. Si personne ne manquait l’occasion de lui lancer un salut amical ou simplement poli, Louis sentait bien qu’il n’était plus attendu comme le Messie ; il remarquait chaque fois un peu plus les changements d’humeur de la population. Et puis, à y bien réfléchir, la montagne avait changé peu à peu, insidieusement. A quand remontait la dernière tache de coquelicots nouveaux ? Ou la mousse naissante sur la roche aride ? Depuis quand n’avait-il pas franchi un col envahi de brouillard épais ? La pluie n’était-elle pas plus rare qu’avant ? Et les sources qui jalonnaient son chemin, n’étaient-elles pas en train de se tarir une à une ? Là-bas, dans les villes, on parlait de « réchauffement de la planète » et de « dérèglement climatique », sans trop savoir ce que cela signifiait mais, pour lui, c’était bien concret dans son quotidien et cela l’attristait ; parfois, il se sentait vieux, en décalage avec ce monde qu’il peinait à comprendre.

Tout cela n’avait pas échappé aux observations attentives de Petit Pierre. Le garçon accueillait et accompagnait le facteur comme avant et se rendait au chalet isolé pour ses visites discrètes plus souvent que par le passé. Louis était émerveillé par ce garçon qui lui rappelait sa propre enfance. Petit Pierre savait reconnaître le chant de la plupart des volatiles des montagnes et il tentait maintenant de siffler. Il disait : « Louis, apprends-moi le cri du gypaète barbu. ». Et Louis s’efforçait de lui enseigner sa connaissance du langage des oiseaux.

Malgré le jeune âge de l’enfant, ils entamaient parfois des discussions de grandes personnes sur la tournure des événements. Dans son innocence enfantine, Petit Pierre sentait bien qu’on peut toujours compter sur le facteur humain. Il disait : « Quand je serai grand, je serai facteur à pied, comme toi. ». Et Louis était bien obligé de lui rétorquer que ce temps était révolu, que les messages circulaient maintenant dans les airs, portés par les ondes et non plus par un homme poussé par les vents. Mais le retraité ne pouvait s’empêcher de lui décrire le parcours de sa tournée, de lui signaler les points de repère et les points d’eau, comme si l’enfant pouvait un jour prendre sa suite. Petit Pierre disait aussi : « J’aimais bien quand tu apportais le courrier. Je savais toujours quand tu allais arriver en regardant les oiseaux. J’aimais bien ça, attendre que tu arrives, avec ta sacoche, même s’il n’y avait pas de courrier pour nous. Et puis quand tu venais, les gens étaient contents ; maintenant, ils se disputent tout le temps. ». Louis en avait le cœur meurtri, il avait tant aimé semer un peu de bonheur, distribuer des sourires en même temps que le courrier pendant toutes ses années. Un jour Petit Pierre suggéra : « Tu pourrais faire semblant ; tu nous manques, et les oiseaux aussi. ».

Le lendemain, Louis attrapa sa vieille sacoche, y glissa quelques enveloppes vides et reprit le chemin de sa tournée. Il marchait, écrasé de soleil, comme avant, la même boucle, les chemins, les sous-bois, les grimpettes vers les cols, les rares sources rafraîchissantes, les escarpements rocheux, les descentes vers les hameaux reculés et les chalets isolés. Il sifflait en chemin, accompagné par ses amis volants qui annonçaient à nouveau sa venue. Les montagnards, d’abord surpris de ces visites inattendues avec la sacoche au côté, délaissaient un instant leurs travaux, adressant un salut poli au messager qui ne manquait pas de leur répondre par son sourire immense et son rituel « Rien pour vous aujourd’hui ; demain peut-être. ». Au fil des jours, le salut poli vira au bonjour amical, la surprise fit place à l’attente du messager. L’harmonie et la bonne humeur revenaient peu à peu.

Bien sûr, le courrier restait distribué dans les boites à lettres par le préposé en véhicule tous terrains ; les montagnards émigraient progressivement dans les vallées où la chaleur devenait étouffante ; les sources continuaient de se tarir. On n’arrête pas la marche du temps. Mais le climat social s’améliorait sensiblement. Personne ne sut pourquoi ni comment l’harmonie revenait dans les hauteurs. Sauf Petit Pierre, peut-être.

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Rédigé par Benoît

Publié dans #Écologie et environnement

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Publié le 9 Décembre 2018

 
LA DECISION
 

Marc est attentif avec son ciseau effilé. Il taille la moustache de Thomas qui, lui, est détendu, tranquille, les yeux mi-clos. Il sait que Marc est le meilleur barbier de la vieille ville. Cet attribut masculin que l’on disait ringard revenait à la mode.

« Belle moustache » est une institution ici. Tous les hommes connaissent cette adresse.

La discussion s’engage avec des clients qui patientent, barbe en broussaille, cheveux à l’abandon.

-Franchement, on habite une belle ville. Les plages, les jardins, des avenues que tous nous envient, on n’a pas à se plaindre non ?

-Oui, répond Marc distrait.

Il a terminé sa taille sculpturale. Il se recule pour apprécier l’effet rendu sur Thomas et enchaîne :

-Tout ça c’est bien beau mais tu oublies les rejets de l’usine de traitement des déchets ! Certains jours, par vent d’est, on perçoit bien ces poussières et ces odeurs qui survolent la ville.

-Oh ! Tu exagères, répond l’autre. D’abord, les déchets, on en fabrique des tonnes par jour, il faut bien les traiter ! Et puis je vais te dire :

Mon beau-frère qui y travaille me décrit chaque fois que l’on en parle, le procédé « Modèle en France ». Je ne saurais pas le raconter, mais quand il a terminé de nous le détailler, on se sent rassuré. Tout est prévu !

-Il ne serait pas un peu mégalo ton beau-frère ? Tiens, Monsieur Thomas, vous qui êtes journaliste, vous devriez la visiter cette usine et nous sortir un de ces articles dont vous avez le secret !

Thomas sourit, s’époussette et se lève. Marc secoue la blouse de protection, récupère les poils rebelles échappés.

 

Journaliste d’investigation au mensuel « Dossiers sensibles », deuxième plus gros tirage du pays, Thomas rejoint, par les grands boulevards, son journal.

A pieds, les mains dans les poches, il réfléchit.

Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? C’est vrai que les messages rassurants des autorités semblaient évacuer le problème. Tout avait été pensé, étudié, résolu et aussitôt diffusé par voie de compte-rendu dans la presse journalière, films à la télévision.

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Un peu trop, pensa t-il. Comme si on voulait éviter que l’on y jette un œil.

Il se rappelait ce reportage avec une noria de camions déversant les déchets de la ville dans un énorme entonnoir. Un système sophistiqué de tapis roulants dirigeait l’ensemble vers un four où tout était brûlé « à 1000 degrés » avait relevé le reporter de l’époque. Vous vous rendez compte « quatre fois la température de votre four à domicile », rien ne résiste !

-Et les poussières ? interrogeait juste à propos un drôle de personnage. Choisi peut-être ?

-Les poussières ? Quelles poussières ? Tout est canalisé dans une gigantesque cheminée ceinturée par un réseau d’eau qui asperge en permanence les fumées. Les impuretés tombent au fond et sont retraitées dans le four, seule la vapeur d’eau s’échappe du conduit. Tout est contrôlé. Elle peut survoler la ville, aucun danger, aucune incidence quel qu’elle soit, délayée dans l’atmosphère ! De plus, la chaleur du four est récupérée pour assurer le chauffage de 400 logements. Rien n’est perdu.

 

Trop beau pour être vrai. Voilà dix ans qu’elle fonctionne cette usine. Et puis ce n’est pas faux ce que disait Marc. Les poussières qui nous piquent la gorge certains jours viennent bien de là !

Thomas arrivait à son journal. Il poussa le tambour d’entrée.

Il ne se rendit même pas compte qu’il avait pris sa décision jusqu’à l’instant où la grisaille envahit soudain tout l’horizon.*

 

***

MYSTERE
 

Les lunettes posées sur son bureau, Thomas se frotte les yeux. Cet orage n’en finit pas. D’une violence inconnue. Averse sur averse, ciel noir, bouché. On ne distingue plus les immeubles d’en face. La pluie rageuse frappe les vitres du journal. Il n’avait pas le souvenir d’un tel déchaînement. Le dérèglement climatique devient réalité dans son esprit.

Jonathan, le spécialiste de la rubrique « Sport et Nature » s’approche de Thomas une tasse de thé à la main :

-Qu’on ne vienne pas nous dire que tout cela est normal ! Amateur de montagne, je peux te dire que là-haut c’est pire. Arbres déracinés, chemins de randonnées défoncés, éboulement répétitifs sans compter rivières en furie et rives effondrées. La pollution de nos villes grimpe jusqu’à nos sommets. En été on respire aussi mal à deux mille mètres qu’en centre ville. Ce réchauffement il va bien falloir l’arrêter. Les belles paroles ne suffisent plus !

Thomas rêveur lui répond machinalement :

-Oui peut-être, c’est un peu radical ce que tu proposes. Il faut en être sûr et traiter les problèmes au fur et à mesure. Je vais débuter mon investigation à l’usine de traitement.

-Ah ! Celle-là avec ses rejets « tout ce qu’il y a de plus conforme » nous disent-ils, il faudrait l’arrêter.

-Les déchets ne diminueront pas du jour au lendemain. Tu proposes quoi ? Les brûler en tas et rejeter les fumées dans l’atmosphère ?

Jonathan hausse les épaules et rejoint son bureau.

 

La pluie diminue et s’arrête aussi vite qu’elle avait débuté. Les caniveaux engorgés se transforment en torrent et charrient une eau saumâtre. Les tampons des réseaux enterrés ont sauté. De loin en loin des geysers se déversent sur la chaussée. Par la fenêtre ouverte une odeur de terre mouillée se répand dans les locaux. Au loin, le nuage blanc de la centrale s’incline menaçant vers les habitations.

Les rejets de cette centrale : inodores, invisibles, que de la vapeur d’eau entend-on. C’est décidé, je vais m’en occuper.

Thomas se rend à pied à la centrale. Il y parvient tant bien que mal à l’instant où les camions reprennent leurs interminables charrois. C’est là qu’il aperçoit François, pantalon blanc, veste sombre, l’homme, regard perdu vers le haut, actionne les portes d’accès aux fosses. Un remugle prend à la gorge aussitôt disparu lorsque les portes se referment. Ici tout est aseptisé. Parois en verre, manipulation par engins robotisés actionnés à distance, salle de contrôle digne d’une agence spatiale. On en entendrait presque le gazouillis des moineaux à l’extérieur alors que le soleil risque une timide apparition.

 

Thomas a eu l’autorisation de se déplacer et d’investiguer comme bon lui semble.

François donnait toujours l’impression de savoir où il allait. Bien sûr, la position de sa tête, les yeux écarquillés interpellaient. En se rapprochant, Thomas s’aperçoit que l’homme est quasiment aveugle. Un rapide entretien et il sut que ce blessé de la vie avait obtenu cet emploi protégé grâce à sa volonté. Des points de repère mémorisés durablement dans un environnement constamment éclairé lui permettaient d’évoluer facilement. Thomas sympathise avec François. Il eut l’explication du pantalon blanc :

-Afin de me faire repérer plus facilement par les chauffeurs !

A l’instant où les deux hommes se séparent, François laisse échapper une phrase qui interpelle le journaliste :

-Je ne vois peut-être pas très bien mais je ne suis pas sourd.

-Que voulez-vous dire ? enchaîne Thomas.

-Rien, rien, continuez votre visite. Aujourd’hui avec cette humidité ça arrange tout.

Une courte sirène se déclenche et s’arrête brusquement.

 

Un camion se présente, François ouvre les portes d’accès aux fosses et d’une main indique la salle de contrôle au journaliste.

Une grande agitation règne au-delà des vitres.

Sur les écrans noirs, des lignes incompréhensibles de lettres, chiffres, esperluettes, guillemets, dièses, astérisques se succèdent à grande vitesse. Les claviers sont neutralisés, inopérants…

 

***

LE TERRAIN D’AVENTURES

 

Années 1950. Banlieue d’une ville moyenne du sud, au bord de la Méditerranée.

Quartier de petites maisons avec jardinets bien tenus, très loin des demeures cossues du bord de mer. Inséré dans le quartier, un immense terrain vague vallonné parsemé de buissons et de rideaux de bambous.

 

Pour les enfants c’est le temps des Pirates de la prairie, de Tom Sawyer, du dernier des Mohicans, des trois mousquetaires mais un personnage se classera au firmament des héros : ce sera Davy Crockett roi des trappeurs.

Actions, aventures, succès il n’en faudra pas plus.

Un Davy Crockett s’imposera, les jeudis et samedis, sur ce terrain vague qui deviendra terrain d’aventures.

Le roi des trappeurs, exotisme exige, c’est équipé d’une toque en raton laveur. Qu’à cela ne tienne, un col en fourrure hors d’âge d’une vieille tante fera l’affaire. Mais lorsqu’à Noël une panoplie complète remplacera ce matériel vétuste, alors là le personnage se sentira des ailes.

Veste en suédine à franges, besace en carton mâché, toque en lapin avec queue, cornet à poudre et fusil à pétards, voilà le roi du terrain d’aventures.

Le film de la M.G.M avec John Wayne et Richard Widmark suffira à préciser le scénario.

Pas de héros Indien ou Mexicain à l’époque, sans doute évincés de la gloire par les films de Westerns qui ne leur apportaient aucun crédit. Malheur aux Squaws, sœurs téméraires qui suivaient un frère combattant intrépide.

C’était ainsi.

Danse avec les loups avec Kevin Kosner n’avait pas eu le succès qui sera le sien quelques années plus tard. Mais l’enfance ne sera plus au rendez-vous…

 

Les gamins du terrain d’aventures se lançaient d’innombrables défis dont certains auraient pu mal finir comme l’incendie de bosquets de bambous pour forcer l’ennemi à se rendre !

Les journées se terminaient avec genoux suintant de plaies légères, mains et bras zébrés par des ronces griffues. Bientôt un flot de mercurochrome calmera, aseptisera, réconfortera toute cette armée.

Mais les « durs à cuire » avaient un point faible.

 

Au fond du terrain d’aventures, une cabane en bois entourée d’un jardin potager était leur Fort Alamo de tendresse.

Gaetano et Philomena avaient fuient la misère de l’Italie du sud et vivaient là. Lui travaillait au marché en gros de la ville et elle avec ses yeux bleus et son sourire communiquait toute sa gentillesse à ces enfants qui n’avaient pas égayés sa propre vie.

Ils se nourrissaient d’olives, de pois-chiches, de pain trempé dans l’huile et de tomates. Mais surtout, Philomena fabriquait et vendait la fameuse socca.

Les pois-chiches cultivés sur leur maigre parcelle étaient récoltés, écrasés, transformés en farine. Un petit chaudron à roulettes fabriqué par Gaetano alimenté en charbon de bois et le tour de main magique qui suivait laissait les enfants rêveurs.

Les seuls revenus du couple, c’était à la belle saison. Philomena s’installait en bord de plage pour vendre sa précieuse fabrication.

 

Les jours de grosse fatigue, Gaetano disait : Dolore di schiena ! Tous comprenaient qu’il s’agissait de mal de dos, alors les « armes » fusils, arcs, flèches avec extrémités en caoutchouc, haches en mousse étaient déposées contre la palissade. Davy Crockett donnait les instructions. Attaquants et attaqués arrosaient les plans de légumes.

-Non troppo, disait Gaetano, non troppo ragazzi, puis ils ramassaient les petites gousses de pois-chiches, les séparaient de leurs enveloppes, les broyaient avec frénésie pour laisser une fine farine prête à l’emploi.

Gaetano ne cessait de remercier ce flot de main d’œuvre :

-Grazie, grazie, bravi bambini !

Depuis sa chaise de douleurs, Philomena hochait la tête face à tant de gentillesse. Elle tenait absolument à embrasser l’un, tenir chaudement à deux mains les petites poignes qui se tendaient.

Le jeudi suivant les mamans pouvaient s’époumoner pour appeler leurs rejetons au repas de midi… La troupe au grand complet en rang d’oignons le long de la petite clôture dégustait la délicieuse socca généreusement distribuée.

 

Ce jour là, ce devait être un autre jeudi, Davy Crockett équipé de la tête aux pieds se précipitait vers son terrain d’aventures. Une surprise amère l’attendait.

Terrain clôturé, une pancarte « Accès interdit, danger travaux », un engin de chantier ratissant canisses, buissons et vallonnements. La cabane de Gaetano et Philomena en cours de démolition. Eux, certainement relogés dans une HLM impersonnelle de la ville. On ne pleure pas quand on est le roi des trappeurs mais ne peut pas empêcher son cœur de battre très fort.

La magie de l’enfance s’envolait brutalement…

 

***

 
AUBE BLAFARDE

 

Le convoi de limousines officielles traverse la ville toutes sirènes hurlantes.

Monsieur le maire, furieux, se dirige vers la centrale pour se rendre compte de la situation.

Sur la banquette arrière un exemplaire du journal « Dossiers Sensibles » avec en première page l’article de Thomas.

« Centrale de traitements des déchets

«  Pollution non maîtrisée

«  Notre investigation est sans appel »

S’en suit un texte incendiaire où l’on découvre un traitement aléatoire des rejets dans l’atmosphère, des pannes à répétition, une fiabilité non assurée d’un système qui apparaît non adapté. L’article se termine par un plaidoyer impitoyable : Faudra t-il attendre une recrudescence des cancers pour réagir ?

 

Le directeur de la centrale courbe le dos, subit la vindicte du premier magistrat de la ville sans broncher.

-Ne me proposez pas votre démission, elle est refusée d’avance ! Puis après une hésitation … Provisoirement en tout cas !

Le directeur de la centrale, voie chevrotante, parle de piratage informatique, de blocage des logiciels ayant entraîné toutes ces séries de dysfonctionnements.

-Portez plainte ! réagit le maire. Le temps des directives est arrivé.

Au commissaire présent à ses côtés :

-Mettez vos plus fins limiers sur ce dossier. Je veux des résultats en moins de huit jours !

A son premier adjoint qui silencieux attendait que tout lui retombe sur le dos :

-Vous allez rouvrir notre ancienne décharge à ciel ouvert. Le traitement de réhabilitation servira enfin à quelque chose !

-Mais Monsieur le Maire la nappe phréatique risque d’être souillée !

-Doublez les équipes qui y travaillent depuis plus d’un an, il doit bien y avoir une solution technique non ?

-On ne va pas laisser les déchets s’installer en centre ville ! Et comme une dernière bravade :

-Ce n’est pas un article de journaliste qui va nous dicter ce que l’on doit faire !

 

Thomas a été ébranlé par ce qu’il a découvert. On n’avait pas pu lui cacher les écrans noirs, les claviers inopérants, les fours livrés à eux-mêmes et les fumées avec cendres acides rejetées dans l’atmosphère. Après l’article pour ébranler les consciences, il fallait proposer quelque chose.

Il en parle autour de lui. Interroge les responsables informatique du journal : rien, si ce n’est : On a affaire à un expert en cyber attaque !

 

Les grosses pointures de la brigade de répression du piratage informatique n’avancent pas. Ce Hacker n’est pas un débutant. Impossible à localiser. Chaque fois qu’une piste apparaît, l’origine des messages se perd dans la nébuleuse d’internet.

Le central du journal croule sous les appels. Fallait-il prendre au sérieux l’article de ce Thomas ? On voyait bien que la cheminée de la centrale ne rejetait pratiquement plus de fumées. Le trouble commençait à s’installer dans les esprits.

Thomas a sa petite idée. Interroger les grands groupes informatiques du pays afin de recréer une chaîne de directives entre les différentes unités de la centrale tout en étant étanche à internet, donc au piratage. Ça l’empêche de dormir.

Il décide de se rendre au journal avant le lever du soleil.

 

Dans la lumière blafarde du petit matin la salle de rédaction est vide, dans le noir. Une petite lampe de bureau perdue dans ce grand espace attire son attention. Thomas, intrigué, s’approche.

Jonathan figé sur son écran multiplie les messages parasites que personne n’a localisés. Il sent la présence de quelqu’un derrière lui, se retourne et aperçoit Thomas.

-C’était donc toi ?

-Ça devait finir un jour ou l’autre, dit-il pour se justifier.

-Pourquoi tout ce gâchis ?

Jonathan tarde à répondre puis, les yeux dans le vague,

-Le terrain où l’on a construit cette centrale, c’était le terrain d’aventures de ma jeunesse.

Un autre silence…

-Tu ne peux pas imaginer la douleur ressentie lorsque, enfant, j’ai découvert le grillage et ce panneau « Accès interdit. Danger travaux » … Je la ressens encore. Et puis cette consommation effrénée, ces montagnes de déchets, il faut changer nos habitudes alors j’ai décidé de frapper un grand coup …

Thomas ne répond pas. Il fixe le regard de son collègue, essaie de comprendre.

-Ne te donne pas de mal, j’ai décidé de me dénoncer !

 

Au loin, un soleil auréolé se lève dans le ciel, promesse d’une belle journée.

 

***

* Phrase empruntée au roman La fin de l’Éternité de I. Asimov.

 

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Rédigé par Gérald

Publié dans #Écologie et environnement

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Publié le 8 Décembre 2018

Blanquette, une biquette endimanchée, se morfondait dans son enclos. Tous les soirs, l’oreille aux aguets, elle entendait l’appel de ce beau loupiot blanc qu’elle distinguait difficilement mais dont la voix la charmait.

-Houuuh ! Houuuh ! Houuuh ! Ce son mélodieux lui donnait le frisson, mais la barrière de l’enclos l’empêchait de rejoindre son séducteur.

Monsieur Seguin, le brave homme, s’occupait bien de sa Blanquette. Nourriture raffinée, toilettage du pelage, traite régulière et la mettait en garde régulièrement contre les beaux parleurs. Biquette toujours en tête du troupeau pour se faire chouchouter écoutait d’une oreille distraite. Mais quelle monotonie ici-bas.

Une fin de journée, profitant de la distraction de ce généreux Seguin, elle s’échappa par la fenêtre ouverte de son étable.

Loupiot avec son regard aiguisé n’avait rien perdu de la scène. Il commença sa sarabande afin de la guider vers lui.

 

Poucet à la recherche des bottes de sept lieux traversait les bois et croisa le chemin de Blanquette. Un dialogue surréaliste s’installa.

-Oh là ! La fashionista on cherche une piste pour la détox ?

Surprise, la biquette hors-sol s’arrêta, pivotant la tête dans tous les sens.

-Suffit l’hoverboard ! Il faut vous la faire en mapping-vidéo ou quoi ? Vous vous dirigez droit vers le frotteur des hauts-plateaux. Suivez-moi, avec mes petits cailloux blancs on va rejoindre la civilisation !

-Mais enfin renâcla la biquette de salon, j’ai un rendez-vous de la plus haute importance.

Le son de la trompette de Monsieur Seguin montait de la vallée et lui chatouillait les oreilles. Blanquette ne savait plus quoi faire !

-Arrêtez de rouméguer ! Vous allez servir de mique si vous continuez. L’autre là-haut ne connait pas l’enchifrènement, il vous a déjà reniflée. Ce n’est pas un flexitarien !

Convaincue, la biquette endimanchée suivit Poucet dit le petit. L’histoire nous confirmera que sa taille mini était contrebalancée par un bon-sens inébranlable.

Monsieur Seguin les reçut bras ouverts. Un ballot de foin avec céréales pour la chevrette, une délicieuse tome de chèvre pour Poucet car il ne sera pas dit que le chevrier était un ingrat.

Seul, là-haut, le frotteur des hauts-plateaux n’en revenait pas.

Ce soir là, la lune se leva radieuse, entourée d’étoiles, promesse d’une belle nuit.

***

 

Vocabulaire :

 

Hip-Hop (nouveau français)

 

Fashionista : Passionnée de mode

 

Détox : Détoxification du corps

 

Hors-sol : Individu déconnecté des réalités

 

Hoverboard : Gyropode sans guidon permet de tourner dans tous les sens

 

Mapping-vidéo : Projection à grande échelle d’une image

 

Rouméguer : Rouspéter

 

Mique : Plat consistant su sud-ouest

 

Enchifrènement : Embarras du nez

 

Flexitarien : Alimentation végétarienne

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Rédigé par Gérald

Publié dans #Écologie et environnement

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Publié le 7 Décembre 2018

Mathéo est un jeune homme qui, il y a quelques années, est descendu des ses montagnes pour poursuivre ses études dans une grande ville.

Il a laissé à contre-cœur son père, charcutier de son état, son chalet ou il a passé toute sa jeunesse et ses amis de toujours. Le chamboulement fut total. Lui qui allait au lycée à bicyclette, doit désormais prendre le tramway et le bus pour se rendre à la faculté. Lui qui mangeait les bons petits plats faits maison préparés avec amour, doit ingurgiter désormais de la nourriture industrielle, mauvaise en goût mais surtout mauvaise pour sa santé. Mais le plus dur pour Mathéo, ce n’est pas la pollution, la malbouffe ou la solitude. Non, le plus dur c’est de ne plus pouvoir parler à une étoile, la plus brillante : sa maman partie beaucoup trop tôt. Chaque soir, chez lui en haut de sa montagne, il faisait un signe à sa mère. Aujourd’hui sur le balcon de son appartement, ou dehors sur le trottoir, peut importe où il se trouve dans cette putain de ville, il ne voit plus les étoiles. Toute cette pollution lumineuse, tous ces néons des magasins, ces feux tricolores, codes et phares, toutes les lumières de la ville qui viennent de nulle part et de tous les côtés agressent Mathéo.

Un soir de novembre, alors qu’il sort comme à son habitude, pour essayer d’apercevoir quelques étoiles, il sent le vent froid s’engouffrer sous sa chemise et lui piquer les yeux. Une petite pluie fine et glaciale vient tremper ses boucles blondes. Une odeur de pot d’échappement et de gas-oil déversée par les voitures lui soulève le cœur.

Mathéo réfléchit, il va prendre une grande résolution. Il est tellement concentré qu’il n’entend pas la sirène de l’ambulance qui passe à toute vitesse devant lui et éclabousse au passage ses nouvelles pompes. Il manque presque de tomber, se retient à un poteau devant lui et ses doigts restent collés à une matière gluante et malodorante.

Peut importe, Mathéo se moque de tous ces aléas. Il vient de prendre une grande décision qui lui rendra peut être le sourire. C’est décidé, il va éteindre toutes les lumières de la ville afin de pouvoir revoir son étoile.

Maintenant que Mathéo a pris sa décision, il faut désormais trouver un plan pour réaliser son projet. Éteindre toutes les lumières de la ville ? Le jeune homme réalise soudain que son défi relève de la folie, de l'impossible même ! Et si toutefois il réussissait par je ne sais quelle formule magique à plonger la ville dans le noir, il se dit avec effroi que les conséquences seraient terribles : des accidents à gogo, l'insécurité totale, les gens n'oseraient plus sortir de chez eux. Ah ! pour être tranquille pour contempler les étoiles, il serait tranquille...

Non, décidément, ses envies personnelles ne devaient pas l'emporter sur le bien-être des autres. Mathéo ne voulait pas être l'investigateur du chaos dans la ville. Cependant il voulait tellement revoir son étoile... Vous souvenez vous ? Au début du récit je vous ait dit que Mathéo avait le don de parler aux astres. Et si... la solution se trouvait là, tout en haut dans le ciel ? Certes, il n'apercevait plus les étoiles mais de temps en temps il la voyait : immense, ronde, généreuse, imbibée de lumière : notre amie la lune. Il fallait tout simplement lui demander, faire un pacte avec elle ; Mathéo savait être charmant et persuasif. Il demanda donc à la lune de l'aider à éclairer la ville toutes les nuits et d'illuminer en même temps toutes les étoiles qui gravitent autour d'elle. Plus besoin de lumière artificielle, néons et autres procédés qui nécessitent d'utiliser de l'électricité et des centrales nucléaires. C'est une véritable révolution environnementale et écologique et surtout, désormais, Mathéo peut voir et parler à son étoile.

Cette nouvelle vie apaise Mathéo qui, régénéré par ses innombrables discussions avec sa mère, change peu à peu. Exit le petit montagnard simple et timide de jadis. Désormais, un jeune homme heureux de vivre dans un environnement sans pollution lumineuse et électrique. Ce jeune homme réalise combien il est important de croire et de se battre pour défendre ses valeurs. Oui, tout est possible...

 

Une matinée, quelques années plus tard, Mathéo est agacé par tout le brouhaha qui vient de la salle attenante à son bureau. Des gens qui parlent, beaucoup, des bruits métalliques, des chocs, des chaises que l'on installe, des câbles que l'on déplace. Mathéo desserre sa cravate qui l'engonce, il a l'impression d'étouffer et il a la gorge sèche. Vite un peu d'eau sinon il n'y arrivera pas. Mais pas le temps de s’appesantir, c'est l'heure, il doit y aller, tout le monde l'attend. Il franchit la porte de la salle et cligne des yeux sous l'effet de la lumière qui l'agresse. On lui tend un micro et quelqu'un lève la main pour poser une question. Mathéo hoche la tête et le journaliste se lance :

"Monsieur le président, que comptez vous faire pour ralentir le réchauffement climatique ?"

Mathéo regarde par la fenêtre.

Au loin une lune d'opale se lève dans le ciel, promesse d'un beau lendemain.*

 

 

* Phrase empruntée au roman Labyrinthe de K. Moss.

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Rédigé par Leslie

Publié dans #Écologie et environnement

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Publié le 6 Décembre 2018

Il est fier de son patrimoine, son père a travaillé dur.

Ce soir Serge y pense, il rêve, sa pipe à la main, sur le pas de la porte de son vignoble, il regarde au loin, son fidèle Lucky allongé à ses pieds. La lune brille, pleine et souriante. Sa femme Denise le rejoint.

- Le dîner était succulent, lui dit il l'entourant de ses bras, l'air est doux, la récolte est en bonne voie cette année, malgré la sécheresse, bientôt nos apprentis vendangeurs vont arriver, c'est une aide précieuse. L'épouvantail "Mini Lord", fabriqué par leur petit fils trône au centre du vignoble ; il se veut impressionnant, habillé avec de vieux vêtements et un chapeau haut de forme trouvés dans une vieille malle du grenier.

- C'est une bonne idée, les étourneaux spécialistes du raisin, habitués des vignes, nous font des ravages…

- Demain dès l'aube à l'heure où blanchit la campagne ...

Sa femme s'étonne :

- C'est très beau, te prends-tu pour Victor Hugo ?

Il l'aime tant son trésor, son vin de pays, perché à flan de colline depuis un siècle sous le nom de "Plume Rosée", qui fait la joie du restaurateur du village et d'un groupe d'amis fins connaisseurs.

Serge a décidé de ne produire que du rosé à partir d'un muscat fin et sucré.....

...

Elle marche lentement, ses lunettes de soleil sur le bout du nez, il est très tôt, les premiers rayons d'un début d'hiver sont pâles, mais ses yeux verts sont fragiles. Chantal s'amuse de voir les oiseaux sautiller dans la neige, elle sort ses gants de ses poches, le froid est piquant. Elle pense à des vers qui sont de circonstance :

 

Oh, une terrible nuit pour les petits oiseaux !

Un vent glacé frisonne et court par les vallées

Eux n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux

Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

(G. de Maupassant)

 

La Suisse, elle adore et ne manque jamais les premières neiges sur le vignoble de ses amis. Serge et les vendangeurs sont en train de recouvrir les vignes. La présence précoce du gel les a surpris, car cette année, "la reine impérieuse et cruelle", comme on dit, risque d'être un gros problème… Mais pas que ! Catastrophé, il lui apprend le bruit qui court dans le Valais : la trop grande utilisation de pesticides à base des sulfates de cuivre contre le mildiou, dénoncée par Greenpeace, provoquerait des intoxications respiratoires et digestives et parfois la fin tragique des consommateurs et résidents mitoyens. Sans parler des herbicides à base de glyphosate qui détruisent les oiseaux des champs et les petits rongeurs.

Un arrêté vient de sortir à la préfecture cantonale, interdisant la récolte et la mise en bouteille. Cette année, les vignobles seront détruits sans aucune dérogation.

Serge et Denise son atterrés, ils espéraient tant ! Le raisin semblait parfait pour une nouvelle saison.

Chantal, encore toute perturbée par le coup dur qui frappe ses amis, remonte doucement la route de Montana. Une voiture ralentit à son côté :

- Hello, veux-tu que je t'emmène jusqu'à la station ? lui demande son amie Inge, habituée des sports d'hiver.

Chantal est contente de la voir, monte et lui raconte les malheurs du couple.

- Sacrifier des vignes est un drame car le vignoble, situé dans des conditions marginales, est doué d'une grande vitalité. Ils vont s'en sortir et trouver une échappatoire... Pensons à autre chose… je vais skier à Cran Montana, deux pistes sont ouvertes...

Un petit tour près du lac au volant de la Panda, aujourd’hui, il fait beau. Elles roulent tranquillement. Chantal et Denise ont besoin de se changer les idées… Les couleurs de l'hiver rendent un paysage impressionniste, voire du romantisme anglais avec un voile soyeux et immatériel. Les cygnes et les canards s'approchent des visiteurs avec des regards doux et demandeurs, ils semblent comme immobilisés dans un décor calme. Les deux amies s'étaient connues au lycée, puis avaient continué à l'école de commerce. Serge, jeune homme très sûr de lui, avait conquis le cœur de Denise ; la petite parisienne le suivit à l'étranger, "la Suisse", elle hésita à quitter la grande ville, mais les paysages rustiques des montagnes finirent par l’envoûter. Tout à fait par hasard, au cours d'un reportage sur la viticulture suisse, Denise reconnaît son amie. Depuis, chaque année, cette dernière vient leur rendre visite et en profite pour s'adonner à ce sport de neige qu'elle affectionne. Ayant passé une journée contemplative, les deux amies se séparent et retrouvent le chalet. Chantal repense à la période stressante que ses amis subissent, ces vignobles situés dans des conditions marginales, les gelées qu'il faut prévenir, les pesticides et autres inconvénients majeurs de la vie du VIN. Il faut se ressaisir, se serrer les coudes, faire jouer des relations...

...

Aurélien découvre son père courbé, grattant la vigne avec ses doigts, souriant, parfois l'air dégoûté et triste ; les ceps de vignes sont encore vivants, les protections tiennent bien. Serge n'a pas entendu son fils arriver, tellement préoccupé par la décision du préfet de mettre en attente, durant une saison, la production du vin. Comme à son habitude, le viticulteur est dehors aux aurores, la lune est encore là, mais en se levant, le soleil lui sourit gentiment. Une biche et son petit fouillent de leurs museaux humides ce manteau immaculé à la recherche de nourriture, la présence de Serge ne les effraient pas, ils le connaissent.

- Papa, j'ai une idée qui devrait te plaire : en attendant la prochaine récolte, je me suis renseigné pour une formation de courte durée, d'œnologie, dix mois environ, pour ensuite exploiter le domaine – tu as une bonne cave –, organiser des visites guidées, des dégustations, faire de la publicité avec le soutien d'amis connaisseurs. Le bouche à oreille se fait au delà des frontières, des Français, des Italiens, clients réguliers de mon restaurant à Lausanne, seraient heureux de venir découvrir le vignoble du vin qu'ils apprécient à table. Qu'en penses-tu ? Pas de temps à perdre à ressasser les ennuis, une nouvelle vie s'annonce.

De retour au chalet, Denise, qui vient de servir un bon café à son amie Chantal, est mise au courant.

- C'est une idée à creuser, pourquoi pas !!!

Ce grand peuple du Vin est très courageux et obstiné, donc l'affaire est conclue. Le domaine va subir une transformation, les locaux seront rajeunis en espérant une autre vie. La prochaine récolte sera surprenante....

- Chéri va chercher une bouteille de "Plume Rosée" de 2013, c'était une très bonne cuvée.

Au loin, le soleil s'est levé tous ses rayons brillent, comme pour fêter les événements à venir, donner du cœur à l'ouvrage et des étincelles aux neurones.

 

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Rédigé par Dominique

Publié dans #Écologie et environnement

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Publié le 5 Décembre 2018

 

Son pas pressé résonne sur la chaussée.

Il observe angoissé les aiguilles du clocher, assouplit la cadence, jette un œil nonchalant sur les tables en terrasse. Personne en vue.

Il s'assied en silence, pose son parapluie, laisse son regard flotter dans le brouillard.

Il aurait pu dire non. Refuser ce rôle protecteur qui lui colle à la peau. Un rôle qu'il a endossé depuis le départ de Sandrine. Sandrine… Un conflit permanent.

Les battements de son cœur ralentissent enfin.

Il hésite à rappeler Kilian. Un peu inquiet quand même... sans contrôle, l'adolescent pouvait donner libre cours à ses penchants... paradis artificiels, faciles et rassurants… au moins pour un temps.

Difficile de jouer encore au rabat-joie moralisateur. Besoin d'air... respirer un air nouveau.

Peut-être serait-elle ce nouveau souffle, ou du moins un chemin de traverse.

Ou bien une illusion de plus, qui permet d'avancer, un pas de côté, un pas encore, toujours debout.

La peur du vide. Un vertige qui s'empare de lui parfois.

Comment décider ? Kilian, ses faiblesses, Sandrine, sa force pesante, sa rigueur assumée.

Et lui au milieu. Comme sur un pont miné par le temps. Un pont de lianes fragiles qui s'effilochent dans sa tête.

Huit coups au clocher. Un frisson le parcourt... un de plus... un de trop ?

Il ne se rend même pas compte qu'il a pris sa décision, jusqu'à l'instant où la grisaille envahit l'horizon.* L'obscurité comme une chape de plomb, brutale, stagnante.

Hervé, face à son verre de blanc sec, figé, muet. Une odeur d'encens irradie ses papilles.

Le serveur lui apporte un bol de tapas, sauté de poulpe en persillade ; le nez en alerte. Ce parfum..

Son oreille, brouillée par les murmures en terrasse, perçoit un discret gargouillis.

Son œil droit désolidarisé scrute le bol, d'où émerge un doux clapotis de filaments tubulaires.

La lumière s'éteint brusquement.. une nuit totale. Un parfum de mélasse et d'iode se répand au milieu des tables comme un fluide hypnotique.

Les fêtards nocturnes sont figés sur leurs chaises, simulant une flashmob impromptue.

Les tapas s’animent, délivrés par l'obscurité. Les gambas rejoignent les poulpes et exhibent fièrement leurs antennes tactiles.

Hervé croit percevoir des ondes sonores inconnues... Un battement sourd et rythmé... Un cœur lourd qui s'avance en sourdine. L'air ambiant semble s'épaissir... un bataillon de fragrances subtiles, encens, tomate, ail, persil, poivron.. La nausée.

Sandrine l' avait averti. Elle, et son obsession végan.

Un frisson le parcourt à nouveau. Le dos fixé au dossier, les pieds qui tentent de prendre vie..

Il veut toucher la table, le bol, un voisin... impossible. Ses doigts sont liquéfiés, et son œil droit révulsé par le spectacle du ballet marin. Ses neurones fermentent.. pourquoi cette obscurité ?

Une révolte bestiale ? Sandrine, encore. Et la visite surprise aux abattoirs.. la violence inhumaine. Ses yeux semblent danser, un cercle frénétique. La terrasse est toujours figée comme sur une photo sépia. Un jeune poulpe atterrit sur sa chaussure. Peut-être... le vin qui lui retourne les tripes, ou Sandrine qui le met aux abois. Il doit se calmer. Revenir aux sources.

 

Hervé, un carnassier. Protéiforme, disaient les moqueurs.

Une enfance dans les volcans d'Auvergne, où un tempérament éruptif ont mis les parents à rude épreuve. Après-guerre, chacun voulait mordre la vie à pleines dents, et les repas se voulaient source de joie, autant que de calories. Le boucher voisin était cousin du père. Un bon prétexte pour le visiter chaque jour, et suivre ses conseils pour faire du repas un festin. Sans parler de ses talents d'artisan, maître dans l'art de la charcuterie fine, pâté de caille, rillettes aux cèpes, saucisse aux fines herbes.. Hervé salive dans son rêve.

Sandrine a changé sa vie… en tous sens. Elle, elle embrasse les arbres. Elle leur parle aussi.

Dès l'aube, lait d'amande et céréales, jusqu'au soir, quinoa aux épices, en passant par les séances de béatitude face au soleil, entourée de ses amis permaculteurs… Le souci d'une biomasse respectée.

Ce qui l’a séduit, Hervé , c'est ce qu'elle irradie. Un visage comme une planète bienveillante, des yeux comme des étoiles, une bouche en forme de cœur. Et surtout un sourire comme un avis de temps calme. Avant la tempête. Un élan sincère vers l'univers entier.

Hervé.. les animaux, il les aime depuis toujours. Bien grillés, dans un premier temps… mais c'était avant. Il en a les joues et le corps rouge de honte... un peu flasques aussi. Dès leur rencontre dans un bar bio du centre ville, elle avait voulu le mettre au sport, et au soja. Un vrai challenge pour lui, fonctionnaire divorcé, zélé puis résigné, en charge d'un ado survolté, branché en courant continu.

Passer du nucléaire au tout solaire.

Ses idées s'embrouillent.

Il fait de vrais efforts pour elle. Il met de l'eau dans son vin. De l'eau purifiée dans du vin bio. Il se sait fragile devant cette force tranquille.

Une main frôle son épaule. Sandrine se tient face à lui.

Elle s'assoit et commande une vodka. Mauvais signe. Il ferme les yeux et soupire doucement.

Des Volubilis bleu céleste... Une lune d'Opale.

Hervé n'écoute plus. La bouche de Sandrine, face à lui, poursuit ses volutes gracieuses, paresseuses. Un bruissement épars. Il est le dos collé, les bras en croix... Un sachet de graines vides. Elle vient de lui annoncer sa nouvelle lubie. Une adhésion au mouvement “ Démographie responsable” qui prône l'abolition des naissances. Ultime décision.

Un enfant qui naît pèserait une empreinte carbone considérable, constituerait un appauvrissement des ressources naturelles, sans parler des déchets produits.

Hervé sent le froid envahir son corps… Une légère sueur. Il soulève un sourcil, crispe sa lèvre inférieure.

Kilian, une empreinte carbone ?

Non... un ado plein de vie, d'élans, de promesses.. et de soucis. Et Sandrine dans une vague antinataliste. Une promesse de beaux lendemains...

Après le yoga et le lait de soja, la pilule semble amère. Il avait rêvé un moment d'une sœur pour Kilian, qui l’aurait accompagné dans sa maturité..

Sandrine et ses amis... un frein à son rêve ! Du moins pour le moment.

Elle a même évoqué une vasectomie possible. Elle exagère ! Il sourit.. C'est aussi, pourtant, ce qu'il aime en elle. Un engagement total, excessif parfois, pour dit-elle, la survie de la planète.

Une survie qui abolit les naissances ? Son sourire se mue en rire franc, qui secoue son corps par saccades, et le ramène au réel, face à elle.

Elle s'étonne de sa bonne humeur retrouvée. “ Alors tu es d'accord... pas d'enfant ?”

Il répond d'une moue bienveillante : “ Ok ,no kid, un monde de vieux, comme au Japon..”

Elle se dresse amusée, consciente de l'ironie mordante.

Bon , on en reparle plus tard.. on trinque ? ”

 

* Phrase empruntée au roman La fin de l’Éternité de I. Asimov, en changeant le temps des verbes

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Rédigé par Nadine

Publié dans #Écologie et environnement

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Publié le 4 Décembre 2018

Résolution :

 

Terminer l’histoire avec la fin choisie au début. Vous pouvez la modifier si cela est nécessaire pour une meilleure chute.

 

Voir lien ci-dessous :

LECTURE :

Fin de la lecture de la nouvelle LUNE INCONSTANTE de Larry Niven

Fin de la lecture de la nouvelle L'HOMME QUI PLANTAIT DES ARBRES de Jean Giono

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Rédigé par Atelier Ecriture

Publié dans #Écologie et environnement

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Publié le 4 Décembre 2018

La machine à laver finit d’essorer. Trois bip… le silence. Katia s’extirpe du canapé, pose son bouquin, attrape une bassine et sort le linge. Dehors, il fait grand beau. Juste une petite brise, idéale pour un séchage efficace.

Elle se dirige, légère, vers l’étendoir. Le soleil d’avril scintille. Elle leva la tête vers le ciel, lui sourit. Autour d’elle, le jardin, entouré de grands arbres, exulte de couleurs, de douceur, de printemps. Quelle bonne idée a eu son jeune époux de venir s’installer dans cette jolie région ! Il y a du travail à l’usine, il est bien payé. Elle a quitté son emploi pour le suivre et n’a pas encore retrouvé de poste. Peut-être n’a-t-elle pas vraiment cherché… Le salaire de David est bien suffisant pour eux deux…

Elle saisit une pince à linge, tire une chaussette de la bassine. C’est à cet instant précis que le grondement fait vibrer les vitres de sa maison.

Katia suspend son geste. Un flash lumineux accroche le coin de son œil. Elle tourne la tête dans sa direction, mais il a déjà disparu, de même que le grondement. Tout est à nouveau terriblement calme…

Vous avez entendu ?

Son voisin s’avance l’air soucieux.

On aurait dit un tremblement de terre. Et l’éclair, là-bas, du côté de la centrale, vous l’avez vu ?

Je l’ai à peine aperçu, répond Katia. De la centrale, vous êtes sûr ? Je vais appeler mon mari, il y travaille.

Le téléphone sonne occupé. Katia renouvelle l’appel plusieurs fois, en vain.

Ce n’est sans doute pas grave, dit le voisin d’un ton rassurant. Tenez, je venais vous voir pour vous faire un petit cadeau… Des graines de volubilis bleu pour camoufler votre vieux grillage.

Katia remercie le vieil homme.

Je les sèmerai demain, promet-elle.

Pour l’heure, elle s’inquiète pour David ; elle achève d’étendre sa lessive, préoccupée. Le linge humide fraîchit ses doigts, une vague senteur de lavande s’échappe de la bassine, invisible volute à l’odeur sucrée. Sucrée… Je vais me faire un chocolat chaud, rien de tel pour le moral…

Blottie sur le canapé, les mains autour de la tasse brûlante, la douceur veloutée du chocolat sur les papilles, elle savoure l’instant, se rassure… s’il était arrivé quelque chose, je le saurai… sursaute à la sonnerie du téléphone. Au bout du fil, l’accident… David blessé… hôpital... ne vous inquiétez pas…

Katia respire un grand coup. Une effluve métallique picote sur sa langue.

 

Et puis le quotidien chavire. Une plaie béante sur la centrale nucléaire, dégoulinante de becquerels, laisse échapper une coulée radioactive qui se répand dans toute la ville. L’air crépite, électrique. Évacuation en urgence… Ne prenez qu’une valise, vous serez de retour dans trois jours… Elle est partie loin de sa maison, loin de David. David irradié, David brûlé, David mort. Elle n’a pas eu le temps de le revoir. Regret, rage… douleur. Tout s’est passé si vite. Le bus sur la place, la police, et puis le gymnase pour les réfugiés, la promiscuité.

Au bout de trois jours, on leur a annoncé qu’aucun retour n’est possible. La ville, contaminée pour des milliers d’années, est interdite.

Au bout de trois jours, on lui a annoncé la mort de David. Le monde s’est arrêté. La vie s’est ensuite diluée dans une routine opaque dont elle ne sait plus rien.

 

Trente ans après, il ne lui reste de tangible que le souvenir de cette journée, avec ses bruits, ses odeurs. Qu’est devenu son voisin, le vieux monsieur ? Les graines de volubilis bleu qu’il lui avait données sont restées sur la table basse, dans la maison abandonnée. Auront-elles germé toutes seules ? Ce serait joli, des volubilis bleu dans le salon… Cette image lui sourit comme elle-même souriait au printemps, ce jour-là. Une éclaircie s’immisce, timide, dans son cœur, enfle, explose en un projet fou : retourner là-bas, chez elle, semer les volubilis et rentrer le linge qui sèche depuis trente ans.

 

La maison est sale et délabrée. Les vitres cassées, le salon pillé. Lézardes sur les murs, tapisserie déchirée. La poussière unifie les objets dans une grisaille poudrée. Pas de volubilis en fleur dans le salon, mais le sachet de graine est toujours là, sur la table, attendant d’être semé devant le vieux grillage. Le jardin n’est que broussaille, le vieux grillage a disparu. Ronces géantes, arbustes menaçants, arbres gigantesques encerclent la maison. Sur l’étendoir rouillé, quelques lambeaux de linge décoloré. Il n’y a rien à rentrer, rien à repasser, rien à ranger. Il n’y a plus rien, juste quelques fantômes, et ce goût métallique dans l’air. Les becquerels sont restés, eux.

Les graines de volubilis doivent être gorgées de radioactivité. Katia les laisse là où elle les a posées, il y a trente ans. Ne touche à rien, essuie une larme. Dépose le chagrin de sa vie dans la vieille maison. L’oublier ici, repartir… Ailleurs, dans le vrai monde et commencer enfin à vivre. A cinquante ans, il n’est pas trop tard.

Curieusement, la maison morte lui insuffle l’espoir. L’avenir s’ouvre, lumineux. Quelque chose de doux, quelque chose qui ressemble au bonheur se dilate dans l’air bleu du printemps, palpite sous sa peau. Une énergie nouvelle, sève endormie depuis trop longtemps, se lève, bouillonne.

Partir, fuir l’invisible danger, abandonner les fantômes. Demain sera joyeux, demain sera heureux. Katia referme doucement la porte bancale sur ses souvenirs. Quitte la ville d'un pas résolu.

Elle marche sans se retourner, cherchant un taxi, une voiture brillante et vivante, pour la ramener à son motel.*

 

 

* Phrase empruntée au roman Le maître du Haut Château de P. Dick, avec modification du temps des verbes.

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Rédigé par Mado

Publié dans #Écologie et environnement

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Publié le 4 Décembre 2018

La bastide était en dehors des chemins de passage. Ses pierres, taillées par l’homme, lui donnaient l’assurance que rien ne pouvait lui arriver. C’est dans cette demeure que vivait Jean, peintre impressionniste. Il avait choisi ce lieu pour la luminosité qui inondait son environnement. La maison était silencieuse, seul le bruit régulier de la fontaine venait marquer le temps. L’écriture du stylet du cadran solaire qui s’étirait sur le mur de chaux vive était le seul mouvement de vie dans cet endroit isolé du monde.

L’atelier était une grande pièce débordante de clarté. Dès le matin, les rayons du soleil venaient jouer sur les toiles, dessinant des arabesques éphémères, jeu d’ombre et de lumière que Jean, par taches délicates de peintures, inscrivait sur la toile, signature de sa vision du monde. Tout était source d’inspiration, de recueillement et les peintures de Jean explosaient de lumière.

Un matin, les couleurs ne furent pas au rendez-vous. Une brume délicate enveloppait la campagne et le paysage se transforma en une vieille photo argentique noir et blanc. Même le silence était devenu gris. Le chant joyeux de la fontaine coulait comme un murmure, une plainte. Jean resta longtemps sur la terrasse à contempler ce phénomène qu’il n’arrivait pas à expliquer. Des lambeaux de brouillard, sous l’effet du vent, venaient autour de lui pour l’inviter à jouer en rentrant dans cette spirale de « non couleur ». Puis, soudain, comme par magie, le soleil inonda à nouveau l’espace et avec lui, sa palette de couleur. Jean reprit son activité, oubliant ce moment en le classant dans un phénomène météo dû aux grosses chaleurs de l’été.

Pourtant, insidieusement, quelque chose changea dans sa manière de peindre. Ce ne fut pas soudain, mais les rouges étaient moins rouges, les bleus étaient moins vifs et ce fut ainsi pour toutes les couleurs que Jean étalait sur ses toiles. Le temps passa et Jean fit des expositions où le public était fidèle au rendez-vous. Il ne releva pas les critiques dans les journaux qui mentionnaient unanimement que ses peintures avaient perdu leur éclat. Jean continua avec ses couleurs qui, jour après jour, jouaient à «ombres et lumières». Ses amis lui répétaient :

Jean, où sont tes couleurs, tout ce qui faisait la force de ta peinture, ta personnalité ?

Mais Jean s’enfonçait dans ce qu’il croyait être sa vérité. Il était persuadé qu’il n’avait pas changé. Il continua, solitaire, à peindre sa nature, son environnement. Il luttait à sa manière en inscrivant sur ses toiles le monde qu’il fallait respecter. Ses peintures étaient son engagement pour les générations futures. Il en était même arrivé à n’utiliser que des pigments naturels pour fabriquer ses couleurs.

Je ne changerais rien à ma façon de peindre. Si je dois changer, c’est moi et moi seul qui en déciderait.

Il ne se rendit même pas compte qu’il avait pris sa décision jusqu’à l’instant où la grisaille envahit soudain tout l’horizon.*

Le diagnostic tomba, irrémédiable. Jean était atteint de dégénérescence maculaire.

Le docteur lui expliqua que les personnes affectées ne sont généralement pas conscientes de ce qui leur arrive. Elles supposent que tout le monde voit comme elles. Jean comprit alors l’attitude de ses amis et il s’en voulut de ne pas les avoir écouté.

...

* Phrase empruntée au roman : La fin de l’Éternité d’Asimov.

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Rédigé par Bernard

Publié dans #Écologie et environnement

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Publié le 2 Décembre 2018

Il était une fois, aux temps lointains que les moins de dix mille ans ne peuvent pas connaître, nous rentrions de la chasse, marchions à la queue leu leu, sans nous tenir par la main, en direction de notre village, Le petit Béru. Bien plus tard, quelques milliers d’années, nos sept huttes deviendront la ville de Tonnerre. Mais ce n’est pas du tout le propos.

Ce jour-là l’orgueilleux soleil roi écrasait la nature d’une chaleur torride. La limpidité de l’air, celle d’avant l’ère industrielle, laissait passer tous les ultra-violets. Rien pour nous protéger, aucun nuage, même de pollution, terrible épreuve. Nous coupions au plus court par les champs de Terre de Vauplaine. Du sol montaient des vapeurs surchauffées qui faisaient danser toutes choses. Pas un chant d’alouette, pas un envol de perdrix, seul le cri-cri strident des grillons tapissait nos conduits auditifs. L’herbe exhalait un parfum épicé, nous piquait les narines, nous faisait éternuer à bouche que veux-tu. Nous étions alors rattrapés par des bouffées d’haleine fétide, nous devions accélérer le pas pour retrouver au plus vite un peu de sent-bon. Mon corps ruisselait d’un emmêlement de sueur et du sang d’un quartier d’aurochs que je portais à cheval sur mes épaules. Mes yeux rougis par tant d’agressions ne discernaient plus rien. Rien, sauf... mais d’abord un effluve sucré du meilleur miel, et puis je distinguais une étoile d’or brun cernée d’une corolle de pétales d’un cru, d’un jaune tournesol, une haute et solide tige verte, cette seule fleur dominait toute la prairie. Pétrifié par tant de beauté, instant parfait, figé, je l’observais, elle dodelinait, semblait me narguer. Dans la nature, seuls les Dieux peuvent créer un pareil joyau. Pourquoi ici, pourquoi maintenant, pourquoi moi. Quel message divin ? Comment l’interpréter ? Mes compagnons me bousculaient, m’incitaient à avancer. Sans la quitter du regard, sous les insultes et invectives, j’entrepris un large contournement, ne pas risquer de la blesser.

Par la suite nous prîmes l’habitude de suivre cette boucle, ne pas piétiner l’enchantement.

 

Neuf mille neuf cent soixante-deux ans plus tard, Caïus Dracus, « machinator en chef des Pontis et Viae» avait pour instructions de construire au plus vite une « via vicinales » qui relierait Tornodurum à Autissiodorum pour rejoindre un peu plus au nord la via Agrippa. Pour Caïus un travail facile ; il en avait déjà construit des « leugas » et des « leugas » dans toutes les provinces de la Gaule ! Chaque fois, le plus pratique était de reprendre le tracé des chemins existants, de les élargir suffisamment pour que deux chariots puissent se croiser sans se gêner et de les paver avec des vraies pierres dégrossies au carré, pas avec des cailloux comme avaient coutume de le faire ces sauvages. Il fit planter la première borne, donna ses ordres et retourna déjeuner à Tornodurum dans une petite « mutatione » qu’il avait repérée.

Deux jours plus tard, quand son « machinator » vint lui expliquer qu’il rencontrait un gros problème, il ne comprit pas. N’avait-il pas été clair, ne s’était-il pas exprimé en fin latiniste ? Utiliser de préférence les chemins gaulois mais surtout tailler la route en ligne droite. Autoritaire, Caïus n’était pas homme à se laisser importuner. Debout dans son char deux chevaux, raide comme un futur poteau télégraphique, il emprunta sa nouvelle « via » sourire aux lèvres, beau travail. Arrivé sur place, il survola le chantier de son impérieux regard, éructa :

  • Machinator !

  • Ave Caïus.

  • Ave « machinator ». Que se passe-t-il ? C’est quoi cet oméga ? J’ai dit : pas de virage qui ralentisse la marche des légions.

  • Le chef du village du petit Béru nous a interdit de tirer tout droit au prétexte que nous écraserions un carré de tournesols.

  • Un carré ? Par Hermès !

Par sa mère, Caïus descendait d’une très ancienne et très noble famille du Péloponnèse.

  • De tournesols, qu’est-ce ?

  • Des héliotropes.

  • Ah, des helianthus annuus. Mais qu’en font-ils ?

  • Ils disent s’oindre le corps de l’huile qu’ils en extraient quand ils se reposent au soleil sur le sable des bords du lac, l’utiliser également pour faire cuire des tubercules coupés en bâtonnets qu’ils mangent avec un steak, nourrir le bétail avec le tourteau résiduel et même réfléchir à fabriquer un agrocarburant pour alimenter une sorte de machine, mais là je n’ai pas tout compris. Ô Caïus.

  • En font-ils de l’alcool ?

  • Pas à ma connaissance.

  • Ils sont fous ces gaulois ! Faites-le prisonnier, envoyez-le immédiatement au cirque de Rome et reprenez les travaux.

  • Sauf votre respect Caïus Dracus, j’attire votre attention : cet homme est chef, il est Lingon, nous sommes alliés avec les Lingons. Je doute que le Préfet apprécie une révolte, même toute petite.

  • Pas faux, mais alors qu’ici soit le seul et unique virage de la « via vicinale Dracus ». 

 

Un après-midi pluvieux du vingt et unième siècle, pourtant au sortir d’une bonne auberge, Monsieur le Préfet était chagrin. Aussi interpella-t-il brutalement Monsieur le Directeur des travaux publics.

  • Monsieur le Directeur des travaux publics, une question me turlupine. Vous avez construit une magnifique autoroute dont la France peut légitimement s’enorgueillir, mais…

  • Mais ? Monsieur le Préfet, mais ?

  • Mais pourquoi cet oméga inutile dans ces plates plaines de tournesols ?

 

 

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Rédigé par Hervé

Publié dans #Écologie et environnement

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