LES NOYAUX

Publié le 23 Mai 2022

En ce jour de l’an de grâce 2022, en ligne, comme pour une course de garçon de café, les concurrents portent sur eux une grande nappe de couleur verte et or, une coupelle rose et orange sur la tête.

Ils sont prêts, tenant dans leurs mains les documents où sont inscrits les consignes et le numéro où ils doivent dresser la table pour recevoir la foule compacte qui attend derrière en rang serré.

La pression est à son comble, on voit sur leur visage l’angoisse se dessiner. Certains sont soucieux devant une telle responsabilité. Les regards sont fixes, ils attendent l’ordre du départ.

Combien sont-ils ? Dix, quinze, ils savent que, comme dans un ballet, tout doit être fait en même temps. Le règlement est formel, on ne peut supporter un retard.

Une fois la nappe étendue, la coupelle doit être parfaitement mise au milieu à portée de chaque invité afin de recevoir les noyaux d’olives de la salade niçoise prévue au menu.

Il venait juste de se garer devant la salle ou se déroulait le repas. Envoyé par son entreprise pour récupérer les noyaux d’olives. Matière première pour la fabrication d’un engrais pour plantes anémiques. Il a déposé ses chaussures à l’entrée, Justin Geste rentra sur la pointe des pieds pour ne pas déranger le public attablé. Justin, employé de l’entreprise Grandirvite, venait juste de décrocher son doctorat après avoir soutenu une thèse sur les bienfaits du noyau, pas celui de l’atome mais bien de l’olive. Aussi ce soir c’est avec une certaine émotion qu’il se saisit de la première coupelle remplie de son précieux chargement. Chargement qu’il glissa avec précaution dans un sac en toile de jute prévu à cet effet. Il ne fallait pas que le noyau se détériore pendant le transport. Justin glissa de table en table sans faire de faux pas sur le sol où parfois par négligence d’un invité, le noyau, objet de ses désirs, était venu terminer sa course. Cet acte de bravoure, Justin l’accomplit avec brio et c’est comme ça, ses sacs remplis, que le cœur de Justin se remplit de bonheur lorsqu’il retrouva ses chaussures qui n’avaient pas bougé. Justin sut qu’il avait réussi sa mission.

Ce soir il pourra être le noyau enfin l’épicentre de la réunion d’entreprise.

Justin avait rangé une partie de ses sacs remplis de son précieux butin près du transept de la cathédrale où se déroulait la réception. Il continua sa récolte de table en table ; l’heure de la fin du repas s’approchait doucement et Justin voulait ne pas laisser un noyau se perdre. Les invités commençaient à se lever et l’ensemble du personnel, ceux qui avaient dressé les tables en étendant les nappes vertes et posé les coupelles, s’affairaient pour faire disparaître les restes du repas. Assiettes, verres, couverts étaient jetés dans de grands sacs jaunes, bleus et verts. Comme pour la mise en place tout se faisait dans un ordre quasi militaire et rien absolument rien n’échappait à la vigilance des employés.

La Nef de la cathédrale se vidait peu à peu quand soudain un cri jaillit :«  Au Feu, Au feu ! »

Tout le monde se retourna et ce fut une cavalcade pour sortir de la cathédrale ou le feu semblait trouver son alimentation dans les rideaux et les poutres de chêne vieilles de plusieurs centaines d’années.

Tous les participant se retrouvèrent sur le parvis et Justin Geste était catastrophé, il n’avait pas pu, dans la bousculade, s’occuper de ses sacs.

Enfin les pompiers venus en urgence réussirent à maîtriser l’incendie.

Comment une telle catastrophe avait-elle pu se faire ? L’enquête de police allait sûrement donner la réponse. En effet, les conclusions furent rapides.

Il s’avéra que l’incendie avait été provoqué par une chandelle allumée, dédiée à la Vierge, qui était tombée sur des sacs remplis de noyaux. La toile de jute qui formait les sacs s’était gorgée d’huile d’olive au contact des noyaux et des restes d’olives. La chandelle en tombant enflamma l’huile, ce qui permit au feu de prendre rapidement des allures de catastrophe.

Fini les rêves de gloire pour Justin qui venait à la fois de perdre sa précieuse cargaison et sa place.

La société Grandirvite ne lui pardonnera pas son inattention.

 

Épilogue

Le monde est parfois cruel, Justin dut récupérer au milieu des décombres quelques sacs qui avaient échappé à la fureur du feu. Il quitta la ville avec ce précieux chargement. Qu’est-il devenu ?

Dans la campagne au dessus de La Trinité, regardez ! Il y a une grande oliveraie, c’est celle de Justin qui a planté ses noyaux sauvés des flammes et qui pour le remercier ceux sont mis à pousser.

 

 

Rédigé par Bernard

Publié dans #Ecrire sur des photos

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