DU TRAIN AU TRAM

Publié le 23 Mai 2022

 

Paris, début du XXe siècle..
Une résurgence inattendue. C'est le titre du journal. Mon grand-père le
déchiffre de ses yeux fébriles.
La guerre à peine finie.. c'est ce qu'on croyait en tout cas.
Les cloches de l'église battent la breloque. Le monde redevient fou. À croire
qu'il ne s'arrête jamais.
Papy suit des yeux la lente procession qui passe dans la rue au rythme du silence.
Cagoule rouge sang, vie, amour, mémoire. Cagoule noire deuil, maladie et mort.
C'est pas du Stendhal mais c'est toujours un combat. Pour survivre.
Ses doigts frôlent la petite boîte fleurie qu'il porte en permanence sur lui. Un
fétiche qui le rassure.
Le dernier sursaut de l'épidémie a causé une centaine de morts, dans le milieu
des chiffonniers. Les cagoules noires vont devoir se charger des funérailles. Les
cagoules rouges proposent soins et assistance aux indigents de tous ordres, sous
couvert d'évangélisation.
L'air est chargé de tensions, peur, fatigue, énervement..
Papy n'aime pas les cagoules. Cet anonymat en robe de bure qui affiche pauvreté
et fière bedaine.
La peste est arrivée par bateau en Méditerranée. On connaît maintenant le
bacille responsable. Reste à l'éradiquer pour de bon..
Sa passion à lui.. Les belles mécaniques, les coupés sport, et surtout... Le train.
Il est cheminot et fier de l'être, et suit des yeux le rail comme un rêve éveillé.
L'Orient-Express.. Rouler de Paris jusqu'à Vienne, Budapest, Bucarest, et
peut-être un jour Constantinople. Tout l'intéresse, de la pose des rails au
contrôle des machines, mais surtout la puissance cadencée des convois. Lui est
en cuisine, service restauration. Sa spécialité.. le boudin blanc truffé. Et le
gratin de chou-fleur... Satisfaire au mieux la clientèle aisée, parfois illustre.

Seul avec ses fourneaux, il rêve en malaxant la poitrine de porc et les boyaux
naturels. Taiseux de nature, sensible et méticuleux. Célibataire par choix. À
peine quelques connaissances autour de lui. Un monde à lui seul. La guerre l'a
meurtri. La solitude le rassure.
La nuit parfois il se rêve en gardien d'un phare perdu dans la brume. Avec le
bruit des vagues comme le roulis des trains. Ni dieu ni maître…


Paris, début du 21e siècle..
Les jours succèdent aux nuits, sans l'ombre d'un doute. La planète poursuit sa
course autour du Soleil. Est-ce le rythme qui s'accélère.. la lune un peu plus
folle, les marées plus violentes.. la Seine sort de son lit et vient lécher les voies
sur berges, puis la ville dans son ensemble. Les glaciers fondent, les volcans
semblent sortir d'un sommeil agité. Les terres agricoles desséchées se
craquellent et s'épuisent. Les routes se fissurent comme lassées d'un
transport excessif. Notre-Dame a grillé d'une chaleur irruptive.
Le monde tremble, s'ébroue, transpire. Un déluge de grenouilles, symbole d'un
renouveau à venir.
Le tramway passe sous des arches séculaires, reflet d'un passé glorieux,
s'enfonce dans un tunnel sans fin. À l'intérieur, des clones anonymes semblent
figés dans le temps, face masquée, regard craintif. Un tour du monde immobile,
les yeux rivés sur écran de contrôle.
New age aux allures de Moyen-Âge. Les oiseaux hésitent à chanter.
Les années passent, le monde accélère, l'Homme disparaît au profit d'une masse
informe...
Une aube nouvelle.. un ciel mauve à l'éclat doré. Eve se réveille d'un sommeil
agité, savoure du regard le silence alentour, s'étire langoureusement. Non loin
d'elle, un arbre rescapé. Un pommier.

 

Rédigé par Nadine

Publié dans #Ecrire sur des photos

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