BERT

Publié le 9 Mai 2022

 

Vingt ans plus tard, dans la rue où s’est déroulé le drame, Bert, artiste peintre, met la touche finale à son œuvre. Une œuvre monumentale qui couvre tout un mur. Avec son tablier en caoutchouc, sa chemise à carreaux, son pantalon informe, il ressemble plus à un paysan qu’à un artiste. Sa peinture, brute, presque monochrome, lui ressemble. Étalée à grands coups de brosse, elle s’enroule sur elle-même, refuse de se révéler, circonvolute sur ses secrets, mais occupe l’espace pour exister, pour déverser le trop plein de son âme. Par dessus cet enchevêtrement, des formes surgissent qui rappellent ici, peut-être une tête de bovidé, ou peut-être des racines qui sortent de terre, là un hérisson ou peut-être une touffe d’herbe… Chacun y trouve ce qu’il cherche, disent certains journalistes de revues spécialisées dans les arts. Seul Bert sait que c’est la mort, ou peut-être la morte qui veut s’échapper de son cercueil. Ça, les journalistes ne le sauront jamais. Ils aimeraient bien rencontrer l’artiste mais personne n’a réussi à connaître son nom, ni son adresse. Bert se veut discret, il reste une énigme insaisissable.

Insaisissable ! Ce mot le renvoie vingt ans en arrière. C’est comme ça qu’on l’avait surnommé à l’époque, après l’assassinat de Marie. Marie qui l’avait rendu fou d’amour, fou de haine. Marie qui le harcelait, lui reprochait d’être ce qu’il était, Marie qui en voulait toujours plus, plus d’argent, plus de ceci, plus de cela, Marie qui le trompait, le provoquait, l’humiliait. Elle a fini par lui vriller le cerveau, il l’a tuée.

Puis, la fuite, la planque, et un matin, la police. L’insaisissable en a pris pour vingt ans. Vingt ans de taule, vingt ans pour réfléchir, prendre conscience. Vingt ans à essayer de se pardonner… Vingt ans à essayer de se reconstruire.

C’est la peinture qui l’a sauvé. En prison, il a découvert la puissance réparatrice de l’art dans un atelier peinture qu’il a suivi assidûment. Il s’y est consacré entièrement et il continue. Depuis sa libération, il peint. Son domaine, c’est la rue, les murs. Il y a toujours un mur qui l’attend dans la ville. Aujourd’hui, c’est celui qui longe son ancienne adresse. Pas étonnant, ces formes blanches qui veulent sortir de terre. C’est Marie qui gratte de ses ongles de sorcière. Elle l’empêche de se réaliser pleinement. Il ne peut pas se faire connaître, se faire reconnaître car pour le monde, il sera toujours Bertrand Dupuy, l’assassin de Trantor.

 

Rédigé par Mado

Publié dans #Ecrire sur des photos

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