PARTIE 2 : LE VIOLON MIRACULEUX

Publié le 20 Février 2022

Avec un extrait de Bernadette, en italique

 

A peine arrivé chez moi au premier étage, dans le grand appartement hérité au décès de ma mère, je sentis le besoin irrépressible de me rendre tout là-haut sous les toits, ce lieu où flottaient encore les souvenirs de mon amour pour Adeline.

Où avais-je donc rangé la clé du petit studio mansardé ? Je n’y étais pas retourné depuis que j’avais pris ma retraite, au mois de juin dernier. Faute de m’en servir de nid d’amour, j’y avais entreposé tout ce qui m’embarrassait au fil de ma vie : quelques objets que je ne désirais pas jeter par excès de sentimentalité, le petit bureau sur lequel maman faisait la comptabilité de la boulangerie, un fauteuil crapaud appartenant à ma grand-mère, une lampe Tiffany que j’avais toujours connue… Bien sûr, le studio était trop encombré, mais comme je n’y allais plus… j’avais laissé sur les murs les affiches des groupes de rock de ma jeunesse, et surtout des photos d’Adeline, même si je savais que ça ne servait à rien de les garder… ces photos qui dataient d’un quart de siècle semblaient n’être là que pour me faire regretter un passé qui ne reviendrait plus. Et surtout pour me rappeler que, profondément blessé par cette histoire, je n’avais jamais construit de famille. En perdant ma mère, j’avais tout perdu, plus aucun être humain ne me rattachait à ce monde. Pas d’épouse, pas d’enfant, et, arrivé à l’âge de la retraite, je venais de céder ma boulangerie. Une vie monotone et sans amour se profilait pour moi à l’horizon…

« Où ai-je mis cette clé ? » En maugréant, je retournais les trois tiroirs du buffet de la salle à manger. J’aperçus enfin un ruban bleu attaché à une clé plate parmi d’autres clés. C’est Adeline qui avait noué ce ruban : je la revis soudain lorsqu’elle l’avait fait, « pour la retrouver plus facilement », m’avait-elle dit. Un ruban bleu, bien sûr, sa couleur préférée. Je saisis la clé en remerciant mentalement Adeline. Je me précipitais dans l’escalier pour grimper fiévreusement au dernier étage de l’immeuble, comme à la recherche d’un trésor. La porte ouverte, sur le mur qui me faisait face, une grande photo d’Adeline me sauta aux yeux. Ses bras nus reposaient sur les accoudoirs. Ses jambes étaient étendues devant elle les chevilles croisées au sol. Symphonie de bleus depuis les murs en tissu tendu aux larges fauteuils carrés, jusqu’à sa robe toute simple, d’un bleu foncé. Cette photo avait été prise dans sa chambre de jeune fille. Elle me l’avait tendue un jour en me disant : «Accroche-la au mur de ton studio, on imaginera habiter sous le même toit ! » Elle était si jeune, à cette époque, elle n’aurait pas pu annoncer à ses parents que l’on voulait vivre ensemble. D’ailleurs, quelques mois plus tard, elle a pris comme prétexte notre différence d’âge pour me dire qu’il fallait que l’on se quitte, que nous deux ce n’était pas possible ; elle disait qu’elle voulait vivre sa vie avant de s’engager dans une histoire sérieuse. Effondré, je n’ai pas été capable de la retenir, je n’ai pas su me battre. Elle a déménagé avec ses parents un mois plus tard, pour la Bretagne apparemment. Je n’ai plus jamais entendu parler d’elle. C’était la fin de notre histoire, mais pas la fin de mon amour pour Adeline.

Observant avec tendresse sur la grande photo son visage aux lèvres si douces, je revis soudain sa mine gourmande lorsque, après nos ébats, nous partagions tous les dimanches son gâteau préféré, un saint-honoré, dans mon petit studio sous les toits. Comme je les avais appréciés, tous ces saint-honoré, confectionnés avec amour pour régaler celle que j’aimais !

 

Rédigé par Annie

Publié dans #Divers

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article