L'ESPACE DE VIE

Publié le 6 Février 2022

 

Avec, en gras, des extraits de Benoît, Fernand et Mado

 

Depuis toujours il marchait. Du moins, c’est ce qui se disait dans ces montagnes. Louis avait-il jamais été bébé rampant à quatre pattes ? Nul ne s’en souvenait. Depuis toujours il marchait. Sans autre but que le bonheur de marcher, de s’enivrer du spectacle des montagnes et du chant des oiseaux.

Ce n’est pas seulement le chant des oiseaux qu’il aimait. S’étant acheté une petite loupe portable, il observait de près les fleurs sur son chemin et s’émerveillait de leur beauté et de leur fragilité. Pour lui, les plantes résumaient le mystère de la vie sur terre. A l’automne, c’est le changement des couleurs qui l’enchantait. Pendant plusieurs dimanches de suite, il empruntait les mêmes chemins, prenant des photos des mêmes arbres, des mêmes arbustes, les datant ensuite, les comparant les unes aux autres pour témoigner du dépérissement inéluctable de tout ce qui vit. Ainsi, il accompagna la nature jusqu’à la chute des dernières feuilles. Puis l’hiver venu, la première neige, bien froide, poudreuse, lui procurait un sentiment de propreté, de pureté. Son corps tout entier s’imprégnait de cette fraîcheur. Il la sentait sur ses joues, il l’inspirait à plein poumons, elle envahissait son cerveau et son cœur. Elle le rendait léger, aérien, heureux. Il aimait le froid. Il détestait les dernières semaines de l’hiver. Ses pieds patinaient sur la neige glissante, à moitié fondue, se mélangeant à la boue, s’accrochant à ses chaussures de marche, alourdissant ses pas. Il marchait quand même. Il marchait en attendant les premiers signes du printemps, des journées qui s’allongeaient, un soleil plus chaleureux, des jeunes pousses perçant la terre et parfois la neige, des bourgeons naissants sur les branches dénudées. Après avoir vu, à l’automne, le déclin de la vie, il se réjouissait de son renouveau, il reprenait espoir, en la nature, en lui-même, en l’humanité.

Il était connu dans ces montagnes, mais il avait aussi marché dans l’Himalaya, dans les Andes. Pendant une belle journée d’hiver bien ensoleillée, il marchait sur la coulée verte en compagnie de sa sœur Murielle qui n’aimait pas la montagne. D’un coup, il se sentit mal. Il voulait s’asseoir sur un banc, ils étaient tous occupés. On prend un pot ? dit-il à sa sœur avant de s’effondrer à ses pieds. Les gens accouraient, gesticulaient, quelqu’un lui donnait de l’eau, quelqu’un voulait le relever, mais il avait perdu connaissance, quelqu’un lui mettait une sorte de coussin sous la tête. Afin quelqu’un eut l’idée d’appeler le SAMU. En l’attendant, on se tourna alors vers sa sœur qui, abasourdie, avait assisté à toute cette agitation les bras ballants. On la fit s’asseoir sur un banc, lui donnant de l’eau, quelqu’un lui parla gentiment. Elle ne comprenait rien au sens des mots, mais le timbre de la voix lui faisait du bien, comme le fait que les autres s’occupaient d’elle et de son frère Louis.

Déjà l’ambulance arriva. Les ambulanciers accouraient, mettant le corps toujours inanimé sur une civière, posant quelques questions, embarquant aussi la sœur. A l’hôpital de Cimiez, on soumettait le malade à des examens, des analyses. La sœur devait attendre dans le couloir. Elle prévint son mari, ses enfants. Comme elle, ils habitaient tous à Toulouse. Ils lui proposent de venir. Murielle répondit que ce n’était pas utile pour l’instant, qu’il fallait attendre le résultat des examens. Après une éternité, un médecin s’approcha.

  • Votre frère a eu deux AVC, un au moment où il est tombé, un deuxième dans l’ambulance. Pour l’instant, il est toujours inconscient. Il faut attendre pour voir comment son état va évoluer. C’est tout ce que l’on peut faire pour le moment. Vous pouvez le voir.

Murielle se dirigea vers la chambre que le médecin venait de lui indiquer. Louis était tout pâle, il ne bougeait pas mais respirait régulièrement, tranquillement. Il était relié à des tuyaux. Murielle prit une chaise, s’assit près de lui, lui prit la main, lui parla gentiment. Elle évoqua leur enfance, les bons moments qu’ils avaient passé ensemble. La nuit fut tombée depuis longtemps lorsqu’une infirmière la rejoignit.

  • Vous devriez rentrer chez vous, Madame, vous reposer. Ici, vous ne pouvez rien faire pour votre frère. Revenez demain, on saura certainement plus.

Mireille quitta l’hôpital. Elle avait une vague idée où il se trouvait par rapport à la maison de Louis. Sa raison lui dit de rejoindre le bord de mer d’où elle connaissait le chemin. Mais elle sentit subitement la fatigue, et même la faim. Elle se mit en route vers l’est, tournant et retournant dans sa tête les événements des dernières heures. Au bout d’un moment, elle s’arrêta d’un coup. Elle ne savait même pas où elle se trouvait. Elle marchait sans savoir où ses pas la conduisaient. Cette rue, qui serpentait entre des immeubles aux façades décrépies, et où s’entassaient des carcasses de motos et de scooters dépiautés par des marchands de pièces détachées, n’inspirait vraiment pas confiance.

Elle aurait dû passer par le bord de mer, se dit-elle amèrement. Et maintenant prendre un taxi. Mais elle n’en trouverait pas ici, et elle n’avait pas le numéro d’un central taxi sur son portable. Elle n’avait pas non plus l’application Uber, prendre un taxi n’était pas dans ses habitudes. Elle avança lentement. Où pouvait être la mer ? Une voiture s’arrêta à côté d’elle. Le chauffeur, un jeune homme barbu, se pencha par la fenêtre coté passager.

  • Où allez-vous comme ça, madame ? C’est un quartier dangereux ici, il ne faut pas traîner par-là, surtout pas en pleine nuit.

Murielle recula.

  • Ça va, dit-elle.

L’homme arrêta le moteur, sortit de la voiture. Il se tenait devant elle, baraqué, immense, menaçant. Que faire ? Fuir ? Elle faillit d’éclater de rire devant le ridicule de l’idée. Elle prit une grande inspiration pour se donner de la contenance.

  • Vous allez où ? Je vous amène.

Murielle recula encore. Que faire ? Il était impressionnant, mais en même temps, Murielle sentit de la sollicitude dans son regard, dans toute son attitude. Que faire ? Elle décida de se lancer.

  • Je suis perdue. Je viens de l’hôpital, mon frère a eu deux AVC.

  • Vous habitez où ?

Elle lui donna l’adresse de son frère. Un drôle de sentiment l’envahit, un mélange de peur et de soulagement et aussi une envie d’abandon. Tremblante, elle monta dans la voiture qui démarra.

  • Alors, votre frère est à l’hôpital, et vous vous êtes perdue ?

Murielle ne pouvait s’empêcher de raconter à cet étranger les événements de la journée. Elle termina en disant que l’infirmière lui avait conseillé de se reposer, mais qu’elle se demandait comment elle pourrait trouver le sommeil.

  • Prenez un peu de hachisch, j’en ai. C’est de la très bonne qualité, pur, pas trafiqué. Une fois, ça ne va pas vous rendre addictif.

  • Vous êtes trafiquant de drogue ?

  • Oui Madame.

Dans la mesure du possible elle s’écarta un peu plus de lui, entourant son corps de ses bras, comme pour se protéger. Il la regarda, amusé, avec un sourire en coin.

  • Avec moi, vous ne risquez rien, Madame. Vous pourriez être ma grand-mère. C’est un quartier dangereux ici. Si vous tombez sur des petits malfrats sans cervelle, ils vont vous attaquer, vous arracher au moins votre sac à main. Peut-être même vous tabasser, si ça leur dit.

  • Mais vous, vous êtes un délinquant, vous l’avez dit vous-même, mais vous ne voulez pas me voler ? Remarquez, je n’ai pas beaucoup d’argent sur moi, mon portable ne vaut rien non plus.

  • Je m’en doutais. Vous savez, s’il vous arrive quelque chose dans ce quartier, la police va débarquer, elle va fouiner partout, poser des questions. C’est mauvais pour le business, très mauvais. Le mieux que je peux faire pour moi, c’est de vous sortir de ce quartier.

Voilà qu’ils étaient arrivés devant la petite villa de son frère. Il lui vendit ce qu’il fallait pour faire un joint et lui expliqua comment faire. Soulagée, elle le remercia avec effusion.

  • Ce n’est rien, Madame, vous pourriez être ma grand-mère.

Après une toilette rapide elle se coucha. Très fatiguée, elle croyait pouvoir s’endormir vite. Mais une fois au lit, les événements de la journée, la chute de son frère, l’arrivée des secours, les gyrophares, la voix grave et soucieuse du médecin qui la faisait craindre le pire lui tournaient dans la tête. Elle se releva pour se confectionner maladroitement un joint qu’elle fuma sur la terrasse, puis, recouchée, un sommeil profond l’envahit.

La sonnerie de son portable la sort de ses rêves. C’est l’hôpital.

  • Votre frère s’est réveillé. A première vue, il ne semble pas avoir trop de séquelles. C’est incroyable. Il vous attend, mais ne vous pressez pas parce qu’en ce moment, on lui fait de nouveau toute une batterie d’examens.

Elle va dans la cuisine, se prépare du thé, se beurre quelques tartines, amène le tout dans le salon. Derrière la baie vitrée, la nuit est partie à présent. Quelques oiseaux sautillent sur les branches de l’arbre, dans le jardin. Bientôt, leurs trilles entreront dans le salon. Ca pépierai, ça piaillera, ça sifflera, ça jacassera, ça chantera, ça vocalisera, ça discutera, ça disputera, ça chahutera, ça remplira l’espace de vie. Le monde est à eux.

 

Rédigé par Iliola

Publié dans #Divers

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