ANTOINE

Publié le 4 Février 2022

 

Avec, en italique, des extraits de textes de Brigitte, Fernand, Benoit

 

Tout petit déjà, Antoine était compliqué. Il avait beaucoup de mal avec l’autorité. A l’école, il s’ennuyait, ne comprenait pas le but des exercices qu’on lui imposait, refusait la docilité que montraient ses camarades.

Il faut dire que rien n’était simple pour ce petit bonhomme depuis l’enfance. Chaque tâche était rendue éprouvante du fait qu’il n’arrivait pas à gérer toutes les pensées qui l’assaillaient à la minute.

Il se souvient encore de sa sensation de ne jamais être à la hauteur , ce qui l’avait rendu, à la longue, solitaire et hermétique aux moindres critiques.

C’était certain, les murs qu’il avait forgés entre les autres et lui ne pouvaient que le préserver de ce décalage dont il n’avait jamais compris la cause. Tout était comme s’il n’avait pas eu le temps de savourer son innocence et l’inconscience qui l’accompagne. Il savait tout, sans comprendre comment il faisait et cela agrandissait son malaise intérieur. De plus, il était difficile de gérer son hypersensibilité qui amplifiait sa perception des choses, entre le tout et le rien.

Les années passant, Antoine avait trouvé des stratagèmes pour vivre tout simplement et oublier ses débuts difficiles qui lui laissaient le goût amer du jugement d’autrui.

Aujourd’hui, il se tenait là, devant ce spécialiste qui détenait la réponse tant attendue. « Vous êtes haut potentiel M.Segura. »

Antoine se sentit soulagé d’un énorme poids tout d’un coup. Il s’intéressa alors à cette notion de zèbre et décida d’aller se documenter à la bibliothèque. Quelle ironie pour un petit garçon qui détestait rester tranquille devant un livre !

Il comprit que c’était la première fois de sa vie qu’il n’avait pas honte de lui-même. Et il en avait fait du chemin pour savourer ce précieux moment de plénitude.

Il entra alors dans ce magnifique lieu datant probablement du 18ème siècle, dans lequel les livres apportaient chacun un peu de leur âme. Il en ouvrit un et lu un message délicatement calligraphié à la plume, posé sur un bout de papier : « Il était temps que vous compreniez. »

Le palpitant en hausse, Antoine ne put contenir son stress. Lui qui avait appris à le gérer fut tout d’un coup victime de vertiges.

« Qu’on me réveille, s’il vous plaît, que je sorte de cette tourmente ! » hurla-t-il dans son for intérieur.

Il en était d’autant plus perturbé que, n’étant pas du genre à se confier facilement, personne ne connaissait ses doutes et ses démons du passé.

Il sentit que l’on l’observait désormais. A peine le temps de se remettre de ses émotions, il trouva l’énergie pour reprendre ses esprits et défila dans les allées avec pour seul objectif : trouver l’auteur.

Pendant ce temps, un vieil ouvrage se trouvait là, immobile et caché parmi des centaines d’autres bouquins.

Antoine ne se doutait pas une seconde qu’en poussant ce dernier, il ferait le pas qui changerait sa vie à jamais.

« Excusez-moi Madame, serait-il possible de parler au responsable de la sécurité de votre bibliothèque ? »  gémit-il, le teint livide. Pris de paranoïa, le jeune homme se surprit d’ailleurs à se demander si cette dernière ne faisait pas partie de toute cette manigance.

La femme l’emmena au fond de l’établissement en direction de la salle de vidéosurveillance.

Antoine se persuadait qu’enfin il sortirait de cet enfer, quand tout à coup, son intuition guida son regard vers l’angle de la bibliothèque, et ce qu’il aperçut entre les étagères le laissa sans voix.

Dans la plus grande discrétion, une encyclopédie venait de tomber au sol, toute seule.

« Merci, c’est bon, je ne veux finalement pas me prendre la tête pour une histoire de caméra, la vie est tellement courte ! » feignit-il à l’employée.

Puis d’un bond, il observa l’énorme ouvrage et le reposa à sa place initiale.

Un quart de seconde après, il se releva, abasourdi. « Mais où suis-je ? »

Il se situait dans une ruelle quelque part dans le Monde à une époque encore incertaine. Le lieu était obscur et il entendait les sabots des chevaux taper contre les pavés mouillés par l’humidité ambiante.

Il marcha alors dans une ruelle n’inspirant pas confiance, qui serpentait entre deux immeubles aux façades décrépies, sans savoir où ses pas le conduiraient.

Bientôt, il aperçut un château élevé au loin sur une colline et accolé à une bâtisse en pierre blanche. Il pouvait voir une lumière au travers d’une petite fenêtre, signe d’une insomnie ou d’un travail approfondi en cette heure tardive.

Un homme se tenait à sa droite avec un enfant.

« Qui vit là-bas papa ? » demanda le petit garçon.

« François 1er vit ici et tu vois en face, c’est son fidèle ami, Léonard de Vinci en personne. » expliqua le père.

Antoine fit le lien, cette encyclopédie l’avait mené vers l’un des plus grands surdoués de l’Histoire, rien que ça !

Désormais, il marchait jusqu’à sa porte et toqua.

Un jeune homme à moitié dénudé lui ouvrit. Il dégageait un côté mi ange mi démon, mi doux mi insolent provenant à la fois de son jeune âge mais d’une personnalité déjà bien affirmée.

Sous ses airs fantasques, il émanait d’une beauté telle que l’on savait que du sang d’Italie coulait dans ses veines.

Avec des brides d’italien, Antoine lui demanda s’il pouvait parler au grand savant qui logeait en ses lieux.

Le jeune homme lui répondit dans un français maîtrisé. « Vous voulez voir notre fameux génie ! Mais quel culot ! » rétorqua-t-il, puis voyant la gêne dans les yeux d’Antoine, il reprit : « Je vous taquine bien sûr ! Vous êtes l’un des rares à oser faire ce pas, nous étions en train de faire une pause. »

D’un air dubitatif, Antoine suivit ce qu’il supposa être le modèle de De Vinci.

Il arriva dans une superbe pièce où il y trouva des esquisses accrochées au mur, traduisant entre autres ses premières recherches sur l’invention de l’aviation. Son coup de crayon et les mesures mentionnées laissaient percevoir le nombre d’heures à réfléchir à cet ambitieux projet.

A côté se tenaient des livres riches de connaissances, tous laissés entrouverts à des pages dont chacune avait contribuer à alimenter la créativité de Léonard.

Sur la gauche, des peintures d’hommes nus, dont le jeune homme présenté récemment, et des toiles de femmes intrépides qu’il avait reproduites en y ajoutant sa touche rendant l’œuvre unique. Et la mystérieuse Joconde.

« Mais quel honneur d’être ici ! » s’avoua Antoine.

« Je déteste étudier. » lâcha Léonard sur un ton ironique.

Antoine était déjà intimidé mais encore plus en découvrant qu’il était non seulement face à un génie, mais aussi un homme qui utilisait l’humour avec une telle classe et habilité.

« Vous parlez français ? » demanda Antoine.

« Je parle huit langues Monsieur » lui répondit-il avec amusement, « Monsieur comment déjà ? »

« Pardon, je ne me suis pas présenté : Antoine Segura, ravi de vous rencontrer. » exclama sincèrement Antoine.

« Enchanté M.Segura. Que me vaut le plaisir de votre visite ? » s’interrogea De Vinci.

« Excusez ma venue improvisée, j’ai ressenti un besoin de venir, je … »

« J’adore les surprises ! N’est-ce pas cela la vie ? L’imprévu ! » interrompit Léonard.

Puis il poursuivit : « Vous savez Antoine, il ne faut pas avoir peur de la Vie. Chacun de nous avons les cartes en main et les ressources suffisantes pour les jouer, en tirer des conclusions et avancer.

Nous sommes les façonneurs de notre existence, qu’importe notre vécu et la gravité de nos expériences passées. Le secret est d’aimer. Vous voyez, pour ma part, j’aime profondément me remplir de connaissances et les utiliser à bon escient, pour faire progresser les esprits, c’est ma contribution au Monde. Vous pensez que c’est facile pour moi n’est-ce pas ? Que j’ai un don du ciel ?

Trop de personnes mêlent le ciel à tout cela, moi je crois en la volonté qui en sommeille en nous et non à l’extérieur. Je suis comme vous, seulement j’ai appris à mettre mes pensées limitantes en ma faveur et à me concentrer sur ce que j’aime, ce qui prend sens pour moi. J’ai un énorme potentiel, certes, mais que serait-il si je ne croyais pas en moi et ne m’étais pas un peu mon cœur dans chacune de mes recherches ?

Le travail n’est pas qu’extérieur, il est majoritairement introspectif, le reste suivra… Croyez-moi, allez vers vous et aimez, M.Segura, c’est là le but de la Vie. » expliqua le savant.

A ses mots, en l’espace d’une minute, Antoine conscientisa ce qu’il était vraiment venu chercher.

« Rares sont les gens qui viennent chez moi. J’impressionne apparemment. Mais vous vous avez eu cette curiosité et cette audace de venir me parler directement en dépit des opinions et de vos peurs.

Je sens que vous et moi avons cette même aptitude à apprendre, et ce soir vous découvrez que vous devez l’accepter et y mettre votre part humaine.

N’ayez pas peur de vos émotions, même les plus désagréables, elles sont vos guides. » poursuivit De Vinci.

« Comment savez vous que c’est ce que j’avais besoin d’entendre ? » dit Antoine subjugué.

« Votre manière d’être et votre façon si gênée de débarquer jusqu’à cette pièce. Je vous sentais en proie à vos doutes, mais faites-en plutôt vos alliés. Car moi , j’ai vu en vous de la conviction, tout le monde en possède mais ne la concrétise pas forcément, et c’est comme si vous vous en excusiez en plus ! » s’amusa le peintre.

Soudain, le jeune modèle fit tomber un ouvrage au sol et le remit à sa place.

Antoine se réveilla, il se tenait avachi sur une des tables de la bibliothèque.

Le temps de réaliser qu’il venait de faire un incroyable voyage dans un subconscient trop longtemps laissé pour compte, il se sentit enfin maître de lui-même et libéré du poids de ses émotions, et décida de se séparer de son enfance, maintenant il pouvait se débarrasser de tout, à l’exception de ce qui faisait vraiment vibrer son âme.

 

Rédigé par Emma

Publié dans #Confinement

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