LE PAVILLON DES PAS PERDUS

Publié le 14 Décembre 2021

LE PAVILLON DES PAS PERDUS

SYNOPSIS

Peut-on échapper à ses tourments en fuyant ?

Une vie paisible…Un rien insolente…Un incident qui fracasse tout…Et puis une information qui chamboule les certitudes…

Le cœur de Lucie se mit à battre très fort. Elle savait qu’il était en vie. Il ne pouvait pas avoir disparu de la sorte. La pluie avait cessé. Le soleil de retour illuminait les arbres du parc.

Quand le libraire partit, le soir s’installait. Les maisons qui entouraient l’hôpital disparaissaient peu à peu avant que la nuit ne les englobe. L’ombre des arbres du parc s’allongeaient jusqu’à devenir démesurées comme l’espoir de Lucie qui s’accrochait au souvenir d’un homme démesurément absent…

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Son éditeur avait bien essayé de le dissuader,

-Mais enfin Edgard que vas-tu faire ?

- je ne sais pas mais je sens que je dois m’arrêter, faire le point,

-C’est quoi cette histoire ? Une crise liée à la morsure du temps ?

Évidement qu’il savait mais avait-il besoin de l’en informer ?…

Edgard marmonna une phrase à voix basse, inaudible, son éditeur fit celui qui n’avait rien entendu, il reprit

-Je vais te dire mon sentiment : « Ce n’est jamais à cause d’un état d’âme, qui ne dure jamais d’ailleurs, que l’on prend des décisions définitives »

-Ah bon, qui as dit ça ?

-Je ne m’en rappelle plus, mais quelle justesse de raisonnement non ?

-J’ai tout de même la liberté de choisir ma future vie ! Bon je vais raccrocher, je te tiendrais au courant… Voilà, j’ai raccroché.

Mais ça son éditeur ne l’avait pas entendu, le combiné était reposé.

 

LE PAVILLON DES PAS PERDUS

 

PROLOGUE

Lorsqu’on compose un repas, et qu’on a une totale liberté, n’importe quel cuisinier (digne de ce nom) vous dira qu’il ne faut pas répéter. Par répéter je veux dire ne pas retrouver des saveurs, des types de cuissons. Par exemple s’il y a des asperges en entrée, on ne doit pas les retrouver dans les autres plats. Pour la cuisson s’il décide de braiser ici, plus de braise ailleurs, pareille pour la friture etc.…Je tiens ça du fils d’un ami qui régale nos papilles à chaque fois.

Bref, il faut innover, se laisser porter par son intuition, tout en ayant en tête cette règle d’or. Voilà quelque chose qui pourra me servir dans une nouvelle aventure.

Un peu comme lorsqu’on arrive dans une gare que l’on ne connaît pas, découragé par des gens qui courent dans toutes les directions et qui, eux, savent parfaitement où ils vont à l’inverse de nous qui cherchons une direction, où prendre son billet ? Où trouver le bon quai ? On regarde et on essaie de comprendre comment ça fonctionne tout ce désordre organisé.

Et puis finalement par on ne sait quel miracle, tout rendre dans l’ordre.

Un peu comme le « pavillon des pas perdus »…

Vais-je trouver la bonne idée et décrire une histoire dont on se rappellera ?

Une histoire imaginée que l’on raconte à une soirée entre copains et qui devient un sujet de conversation inévitable pour d’autres soirées ?

-Mais oui, bien sûr ! Vous vous rappelez … Avec grands sourires, verre dans une main et épaules du conteur entourées par l’autre bras.

-Toi alors il ne faut pas t’en raconter !

-Et les distances sociales dans tout ça ? Hein ?

-Mais vous nous avez dit « Liberté » non ? Alors !

Laissons notre imagination libre, faisons lui confiance…

Dans la corbeille à journaux du salon, un vieux journal oublié, froissé, lu et relu où l’on peut lire : Le confinement, le pass sanitaire, le gouvernement y a pensé et puis l’a supprimé… Est-ce que la liberté est revenue pour autant ?

 

1/ LA LIBRAIRIE

Une fois de plus je traîne dans la librairie des arceaux aux boiseries du XIXe qui m’attire tant. Tout est calme. Je parcours les rayons, littérature, histoire, romans, essais, tourisme, auteurs français, auteurs étrangers, un tour du monde à peu de frais. Mon regard croise la porte d’entrée silencieuse… Je la fixe. Un bouquin ouvert à la main…

Un homme se détache sur la vitre. Le carillon tinte dans la boutique qui semble vide. Un petit garçon accourt,

-Bonjour monsieur, papa n’est pas là mais maman va arriver !

Une dame apparaît un plumeau à la main,

-Pierre veux-tu bien retourner terminer tes devoirs ! Excusez-le il ne peut pas s’empêcher de bondir dès qu’il entend le carillon.

L’homme ne sourit pas.

-On m’a dit que vous avez un exemplaire du « Pavillon des pas perdus » Puis-je le voir ?

-Euh ! Qui vous a dit que nous possédons un tel livre ? Il y a eu tellement de fumées autour de cet ouvrage. Existe-t-il seulement ?

-Écoutez, la personne qui m’envoie est prête à de gros efforts, elle m’a précisé : Qu’ils fixent leur prix, cet ouvrage est très important pour moi.

La libraire fixe le visiteur dans les yeux. Évidement qu’ils l’avaient ce livre mais son mari l’avait promis à un collectionneur. Et son mari qui n’est pas là ! Il faut gagner du temps.

-Vous savez qu’il a été écrit dans une période trouble pour l’écrivain, on dit même qu’il aurait été brûlé par l’auteur. Votre commanditaire n’est peut être pas informé de ce détail ?

L’homme enchaîne en soutenant le regard la libraire,

-Le club du cinq-rue-droite ça vous parle ?

La libraire blêmit. Elle et son mari s’y rendent souvent à ce club. Antre réservé aux passionnés de littérature, collectionneurs et amateurs d’ouvrages insolites, de livres oubliés, quelquefois bannis à tord (les époques changent), les auteurs pourchassés un temps, réhabilités des années plus tard. Donc son informateur savait. Il savait que ce livre existait, qu’il était le terme d’une trilogie ayant beaucoup fait parler d’elle pendant de nombreuses années. Un temps au pinacle des ventes puis l’effondrement par on ne savait quel retour de situation…

A l’extérieur un garçonnet de cinq ou six ans au plus qui passait par là est figé sur la vitrine de la librairie alors que sa maman discute avec force mimiques, une amie rencontrée sur l’avenue l’écoute et sourit. Nez et mains collés à la vitre le gamin essaie de déchiffrer tous ces mots qui dansent face à lui. Et soudain, il fonce vers sa mère, la tire par la jupe,

-Maman, maman viens voir je sais lire !

Quel souvenir ! Ça remonte à combien de temps ? Je ne m’en rappelais plus. Des années plus tard est-ce toujours moi cet ado boutonneux qui avait eu le cran de demander à un auteur dédicaçant son dernier livre,

-Monsieur pouvez vous me dire comment on devient écrivain ?

L’homme de lettre m’avait souri et ensemble on avait décrit « Un personnage que tu ne connais pas encore » m’avait-il dit. Quelle aventure ! Je ne me souviens que d’une chose. La remarque de ma mère lorsque j’avais franchi la porte de la maison :

-Mais où étais-tu ? Tu as vu l’heure qu’il est ?

Et ma réponse :

-Je n’en ai aucune idée !

Je ne m’étais jamais senti aussi libre que pendant cette heure.

L’imagination, la liberté de créer et le temps ne compte plus…

Dans la librairie, le client ne démord pas,

-Vous n’ignorez pas que ce que je vous demande est le dernier tome d’une trilogie.

Cet homme avait l’air bien informé sur cet auteur oublié. Oui elle savait. Oui elle connaissait les deux autres tomes : « Le murmure du chêne » et « La diagonale de la vie ». Ils étaient déjà passés par la boutique. Chaque fois un amateur éclairé avait flairé la chose. A croire que les collectionneurs avaient des antennes.

-Je vois que monsieur est bien informé, vous êtes un fin connaisseur.

Il faudra qu’elle lui dise. Ce livre est bien là…

Je tourne la tête, la libraire est sagement assise à son bureau et me regarde,

-Alors avez-vous ouvert un livre ? Votre imagination a-t-elle complété les quelques lignes lues ? Avez-vous senti le souffle de l’évasion ? Avez-vous créé un personnage ?

-Je ne sais pas encore…Un personnage créé ? Peut être… Mais je pense qu’il est là.

-Et alors ?

-Personne ne l’a aperçu, mais je sais qu’il vous a demandé un ouvrage que vous avez du mal à lui procurer.

-Admettons ! Mais pour vous il est là, non ?

-Oui, il prend forme, je sens qu’il va remonter le col de son manteau en sortant, mais il reviendra car il y tient à ce livre.

-Et vous vous le voyez ?

-Oui, je sais qu’il est ici ce livre et que mon personnage est un ténébreux.

-Un ténébreux ?

-Oui l’histoire s’installe.

-Allez posez-vous les bonnes questions et revenez me voir avec un manuscrit !

Je lui souris. Oui j’étais ailleurs. Oui on s’évade toujours autant en flânant dans cette librairie

La porte est désespérément fermée. La librairie vide.

Je n’ai pas vu le temps passer, les lumières s’allument.

Je décide de m’en aller. Cette histoire me trotte dans la tête, je dois la terminer…

-A bientôt, me dit la libraire.

Je traverse la rue et m’installe sous l’abribus.

Un bus s’arrête, les portes s’ouvrent, le chauffeur m’interroge des yeux. Je monte. Les portes se referment dans un chuintement caoutchouteux.

Le commanditaire évidement que je savais qui il était…

 

2/ LE CHOIX

C’était une époque ou Humphrey devenait Humphrey Bogart grâce à l’adaptation d’un roman pour le septième art, Ernest Hemingway, dont les œuvres avaient été si souvent portées à l’écran, n’allait pas tarder à se flinguer dans sa maison perdue de Key-West. Une époque où tout évoluait et où lui Edgard Le Normand n’avait pas sa place.

Il avait besoin de recul …

Assis sur une borne kilométrique, son sac à dos posé à côté de lui où l’on pouvait lire : « Français, âge moyen, cherche à joindre Columbus ». Ville de Tennessee William dont sa dernière œuvre « Un tramway nommé désir » avait crevé tous les écrans de cinéma. Il voulait s’inspirer de l’endroit ou Tennessee avait vécu.

Tout lui revenait en mémoire. Sa vie, ses précédents succès littéraires « Le murmure du chêne » et « La diagonale de la vie ». Pourrait-il jamais retrouver ce niveau ? Tout changeait si vite. Les valeurs qui avaient été les siennes depuis sa plus tendre enfance étaient ébranlées tous les jours. Ses points de repères, ses ancrages se voyaient brouillés.

Le chêne ne pourrait plus rien lui murmurer puisqu’il devenait roseau et se pliait sous le vent quelque soit la direction…

La vie, sa vie traversée en diagonale parce qu’il n’avait abordé que l’essentiel,

L’indestructible comme il se disait, lui semblait dérisoire tant l’air du temps emportait tout cela…

Pourtant les valeurs sûres comme l’amour, l’amitié, le cynisme aussi étaient des valeurs universelles. Saurait-il les porter au niveau des plus grands ?

Son éditeur avait bien essayé de le dissuader,

-Mais enfin Edgard que vas-tu faire ?

-Je ne sais pas mais je sens que je dois m’arrêter, faire le point,

-C’est quoi cette histoire ? Une crise liée à la morsure du temps ?

Évidement qu’il savait mais avait-il besoin de l’en informer ?…

Edgard marmonna une phrase à voix basse, inaudible, son éditeur fit celui qui n’avait rien entendu, il reprit,

-Je vais te dire mon sentiment : « Ce n’est jamais à cause d’un état d’âme, qui ne dure jamais d’ailleurs, que l’on prend des décisions définitives »

-Ah bon, qui a dit ça ?

-Je ne m’en rappelle plus, mais quelle justesse de raisonnement non ?

Edgard accusa le coup,

-J’ai tout de même la liberté de choisir ma future vie ! Bon je vais raccrocher, je te tiendrai au courant… Voilà, j’ai raccroché. Mais ça son éditeur ne l’avait pas entendu, le combiné était reposé.

C’est ainsi qu’Edgard Le Normand disparut des rayons de librairie. Ses deux ouvrages avaient fait l’objet de plusieurs rééditions. Les lecteurs écrivaient « Y aura-t-il une suite ? ». L’éditeur jurait que cela ne saurait tarder. Il fallut attendre, attendre.

Des années plus tard…un jour « Le pavillon des pas perdus » d’Edgard Le Normand parut et reprit le devant de la scène.

A ce moment là Lucie sut que son intuition intérieure ne l’avait pas trompée.

Il ne pouvait pas s’être envolé sans donner de ses nouvelles depuis tant d’années, ça ne lui ressemblait pas. Et pourtant il en avait bien fait le choix.

Très vite l’édition diffusée fut épuisée. Un scandale financier lié à l’éditeur l’obligea à cesser toute activité. L’ouvrage devint introuvable.

Elle décida malgré son épreuve de mettre toute son énergie en action pour retrouver ce dernier livre …

 

3/ L’INCONNUE

Son voyage l’avait conduit sur la côte Est. Il était assis sur un banc face à l’océan. Plus loin le phare de Nauset Lighthouse peint par Edward Hopper se dressait fier, hautain, amer incontournable sur ces rochers qui bordaient les immenses plages de sable à l’accueil trompeur.

Face à lui le vacarme sourd de l’océan, dont le processus sans fin affirmé par le fracas des vagues laissait imaginer lointaines tempêtes et bateaux en perdition.

L’air était envahi par des effluves d’embruns, d’algues. Les hautes herbes de la dune ondoyaient, du sable s’échappait de sa main après cette poignée qu’il venait de ramasser et qu’il caressait avec sensualité. Tout le portait à la rêverie.

Il ne sut pasOsera-t-il à quel moment elle s’était engagée sur le sentier. Et pourtant elle se dirigeait d’un pas assuré vers la plage déserte en contre bas. Sac et affaires sous un bras, serviette tenue avec désinvolture par l’autre main, elle avançait, décidée, longue chevelure blonde au vent, nue, fesses blanches exposées à un soleil éparpillé traduisant une décision récente de s’exposer en cette tenue.

L’espace d’un instant Edgard se sentit au paradis. Il leva les yeux et au-delà de la dune, personne, rien, hormis des mouettes rieuses qui luttaient face au vent et le fracas incessant de l’océan. Il s’y reprit à deux fois et conclut qu’ils étaient tous les deux dans les bras du hasard.

Aussitôt le personnage féminin de son manuscrit lui revint en mémoire. Ce personnage qui faisait partie de sa vie avec qui il discutait si souvent. Il aurait pu continuer comme cela des années c’était lui qui le voulait et puis voilà que tout se détraquait. Il n’aura pas fallu grand-chose pour que toute cette histoire s’envole. Un rien. Un passage furtif.

Osera-t-il l’aborder, elle qui vient de s’allonger face à l’océan ? Pourra-t-il dominer sa peur ? La peur de l’indisposer, la peur de ne pas la comprendre ?

Rater ce que le hasard lui proposait.

L’inconnue se retourna. Les marques blanches sur sa peau, qui soulignaient le manque de maillot, étincelaient comme l’écume de vagues au soleil de midi. Son regard croisa le sien. Elle l’avait bien remarqué malgré son détachement apparent. Il lui sembla qu’un sourire s’installait sur son visage. Un appel ?

Au delà les vagues s’alanguissaient et semblaient vouloir retourner vers cet océan qu’elles n’auraient jamais dû quitter. Leur aventure se terminait pourtant sur cette plage, dessinant une frontière floue, imprécise, là où la mer s’achève.

Il se leva et ses pieds nus crissèrent sur le sable imprimant des empreintes qui déjà disparaissaient…

 

4/ LE RENOUVEAU

Combien de fois s’était-il isolé pour écrire, avec frénésie, fièvre, imprimant en même temps fureur aux passages qui lui semblaient non aboutis. Comme s’il imposait avec force à ces feuilles de papier ses délires par procuration.

Seuls son bureau, son stylo, la musique des mots résonnaient dans sa tête comme un bruissement de feuilles, magnifique, formidable, mais là…une sensation merveilleuse comme lorsque le destin se précise, devient trace à suivre et direction sûre.

Edgar en était abasourdi. Comment une rencontre aussi fortuite, sur une plage, avait-elle autant changé sa vie.

Il existe comme ça des jours à marquer d’une pierre blanche. Des jours qui comptent tant qu’ils font oublier les mois de galère.

Abigail le rendait heureux, en paix avec lui même.

Malgré son apparence effrontée constatée le jour de leur rencontre, justifiée, lui dit-elle, par une pression énorme dans son travail qu’elle avait voulu contrarier par un coup d’éclat, son cœur se révéla tendre, accueillant. Que dire de son corps ? Il l’éblouissait tant que le printemps semblait être la seule et unique saison de l’année.

Un rêve envoûtant, évanescent, une bulle de champagne qui éclatait chaque fois qu’il la revoyait se déplacer dans sa tenue blanche avec le petit col rehaussé au sigle coloré du Grand Hôtel. Abigail était cheffe pâtissière au Grand Hôtel de la Plage. Maître des desserts du palace auréolé d’étoiles. Des bijoux qui se rapprochaient tellement d’œuvres d’art.

Son petit West Highland blanc avait tout de suite adopté Edgar. Ce n’était pas sans lui rappeler Salto son Golden Retriever. Si loin tout cela...

Elle, essayait de lui transmettre sa passion, lui expliquait le détail de ses créations. Comment une idée pouvait mûrir, évoluer pour se terminer sur un effet « waouh » où l’admiration du client n’osait pas entamer ce chef-d’œuvre. Lui, ne voyait que le miracle de l’objet fini. Il était porté par la mélodie des mots qu’il ressentait comme les notes d’un piano s’envolant et ne laissant dans l’air que sensibilité, harmonie.

Il se sentait de nouveau libéré de ce mal qui le rongeait…

Une ombre, un jour cependant, faillit lézarder cette toile de maître. Le cri qu’Abigail lâcha et qui se solda par :

-Mon Dieu j’ai pris deux cent grammes ! Évidement à force de goûter ses créations. Pouvait-il lui reprocher…

Les longues balades sur la plage, main dans la main, la communion qui s’installe malgré le fracas de l’océan, le West Highland avec sa joie communicative y apportèrent une réponse. Les corps qui se cherchent, se trouvent, s’apprivoisent, glissent vers un apaisement qu’il n’avait pas connu depuis longtemps. La lumière adoucie d’un clair de lune sur la plage…Le reste ne comptait plus, il avait de nouveau vingt ans !

Il se redressa, les bras autour des genoux et la regardait. Visage bronzé, longue chevelure blonde éparpillée, yeux rieurs, sourire au coin des lèvres, elle semblait rêver. Allongée là, auprès de lui, Abigail le suivait du regard, elle aussi.

-As-tu connu d’autres femmes ?

Il ne voulut pas lui répondre qu’il se sentait transformé, qu’elle contait beaucoup pour lui. Il enchaîna pourtant :

-Aucune rencontre ne m’a provoqué une émotion aussi intense. Puis conscient qu’il en avait trop dit,

-On ne marche plus ?

-Encore ?

-Pour maigrir, non ?

-Ah oui ! Toi alors, tu me fais perdre la tête !

 

5/ LA SURPRISE

La pluie glisse sur les vitres de la chambre. Les gouttes se rejoignent, accélèrent, se rejoignent au bas des fenêtres et s’échappent en autant de petits ruisseaux.

Lucie allongée sur son lit d’hôpital semble dormir. C’est l’heure de la sieste. Elle rêve, sa vie défile…

Les larmes qui perlent aux coins des yeux provoquées par la vitesse, un galop jamais atteint, une ivresse de liberté, la sensation de voler. Et puis, cette branche qu’elle n’avait pas vue, le choc, l’accident, une vie qui bascule en une fraction de seconde. Un hennissement strident, la sensation d’un ballottement entre insouciance et gravité, des cris, le casque qui s’échappe, une lourde chute comme si tout se désagrégeait, s’envolait, s’éparpillait. Un rêve devenu cauchemar, une obsession, un vertige de liberté brutalement bridé.

Cet autre cheval qui revenait vers elle, elle ressentait encore le souffle puissant de l’animal qui se penchait vers elle. Des mots qu’elle interprétait dans le désordre : « Je n’aurais pas dû » « elle n’était pas au niveau » et d’autres mots « la colonne vertébrale est touchée, pour ses jambes il faudra attendre »…

Un brouhaha dans le couloir qu’elle ne saisit pas très bien. La porte s’ouvre. Salto jeune Golden Retriever fonce, saute sur le lit, lèche le visage de Lucie. Il est là, brillant, rayonnant, séduisant. Ses mains voudraient bien le caresser. Pourquoi n’est-il pas là plus souvent ?

-Lucie ! Lucie ! La main de l’infirmière caresse les joues de Lucie. C’est l’heure de la promenade, quelqu’un vous attend au grand salon. Près du lit, son fauteuil à roulettes fidèle parmi les fidèles attend. Après des mois de coma, Lucie s’était réveillée mais les médecins avaient confirmé leurs diagnostics.

L’infirmière stoppe la chaise roulante dans le grand salon et s’éloigne, discrète.

Un homme avec une sacoche en main l’approche, sourire aux lèvres. Lucie reconnaît un membre du club de lecture « cinq rue droite ». On lui apportait régulièrement les perles qu’on y avait découvertes. La lecture, cette seule évasion qui lui restait. Une liberté à laquelle elle tenait plus que tout.

-J’ai voulu vous rencontrer car une chose impensable est arrivée…

Edgar a envoyé un manuscrit à son éditeur après tant de silence. Une œuvre aboutie m’a-t-on dit, certainement le dernier tome de sa trilogie.

Le cœur de Lucie se mit à battre très fort. Elle savait qu’il était en vie. Il ne pouvait pas avoir disparu de la sorte. La pluie avait cessé. Le soleil de retour illuminait les arbres du parc.

Quand il partit, le soir s’installait. Les maisons qui entouraient l’hôpital disparaissaient peu à peu avant que la nuit ne les englobe. L’ombre des arbres du parc s’allongeaient jusqu’à devenir démesurées comme l’espoir de Lucie qui s’accrochait au souvenir d’un homme démesurément absent…

 

6/ LE SOULAGEMENT

Le couple de la librairie des arceaux écoutait Lucie, présente en personne sur son fauteuil roulant. Tout était mis en lumière. L’adoration de ce frère, la passion des chevaux, l’accident, la longue léthargie, la disparition d’Edgar, l’espoir toujours vif de le voir réapparaître. Et ce livre…preuve tangible qu’elle avait eu raison d’espérer.

-Un vrai roman votre histoire !

La libraire écoutait Lucie, puis avec une grande douceur,

-Ce livre vous revient de droit, permettez-nous de vous l’offrir !

Pierre regardait sa maman avec un grand sourire.

Elle avait traversé la rue, s’était abritée sous l’abribus.

Un bus s’était arrêté, portes s’étaient ouvertes, le chauffeur attendait patiemment le fauteuil se faufiler entre les sièges. Les portes se refermèrent dans un chuintement caoutchouteux…

 

Lucie se prépare un café. Le four sonne, les madeleines sont cuites.

« Le Pavillon des pas perdus » posé sur la table du salon attend.

Savait-elle qu’Edgar s’était toujours senti responsable de cet accident ? Responsable car il aurait dû l’empêcher de le suivre dans ses folles équipées.

Depuis il avait tout tenté, mais les médecins ne se prononçaient pas sur la durée du coma. Impuissant, inutile, envahi par le remord il avait décidé de fuir.

Peut-on échapper à ses tourments en fuyant ?

D’un autre côté pouvait-il raisonner une sœur en admiration face à ce frère béni par les fées dès le berceau : intelligence, beauté, succès littéraire…Pouvait-il lui interdire de prendre des risques ?

La cafetière siffle. Lucie se sert un café brûlant, y plonge une madeleine avec une sensation drôle. La sensation d’un bonheur diffus quelque part provoquée par un gâteau ? Une intuition féminine ? Est-ce que tout était rentré dans l’ordre, malgré le désordre de cette aube de vie ?

L’éditeur lui avait donné une adresse outre-Atlantique d’où était parti le manuscrit. Une déflagration comme le réveil d’un volcan qui explose dans la nuit. Aussitôt son imagination enflammait l’avenir, s’envolait, au diable ses membres amoindris. Qui peut limiter cette liberté retrouvée. L’espoir l’avait envahie, submergée, elle le retrouverait !

Elle se rend au salon, ouvre le livre. Première page :

« Le hasard est-il une liberté ? »

Premier chapitre :

« Est-ce un mystère ? Peut-on tout comprendre ? La liberté peut-elle aider ? Doit-on vagabonder ou plonger à l’intérieur de soi même ? Ah la vie !» (Alessandro Baricco)

Elle pose le livre ouvert sur le canapé et rêve à ce qu’elle va découvrir… Elle a tout son temps. Sur la table du salon, une photo encadrée. Deux chevaux tenus par leurs longes, Lucie et Edgar avec, au premier plan, Salto le Golden Retriever qui attend ses caresses…L’époque heureuse.

Mummm… oui…Je vais présenter ça à ma libraire préférée, elle me donnera sûrement de bons conseils…

 

Gérald IOTTI

 

Rédigé par Gérald

Publié dans #Liberté

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