QUARTE & SENS

Publié le 10 Avril 2021

 

L'air. Au soir d’un jour très chaud, une brise légère commençait à frémir dans les feuilles. L’ombre montait vers le haut des collines. Sur les rives sablonneuses, les lapins s’étaient assis, immobiles, comme de petites pierres grises, sculptées. Et puis, du côté de la grand-route, un bruit de pas se fit entendre, parmi les feuilles sèches des sycomores. Furtivement, les lapins s’enfuirent vers leur gîte. Un héron guindé s’éleva lourdement et survola la rivière de son vol pesant.Toute vie cessa pendant un instant, puis deux hommes débouchèrent du sentier et s’avancèrent dans la clairière, au bord de l’eau verte.

C'était le grand jour. Celui du rituel tant attendu. Un rituel chamanique de leur invention. Les deux frères l'avaient préparé avec minutie au fil du temps, mettant ainsi en scène ce qu'ils voulaient être une nouvelle étape dans la vie d'Alex.

Un rituel de renaissance. Comme une nouvelle identité. Une intime transformation, une révélation peut-être.

Délaissant la clairière, ils se dirigèrent vers un paysage lunaire aux massifs touffus, une garrigue, à l'abri des regards indiscrets, et se mirent silencieusement à préparer un feu.

Édouard voulut se poser en médiateur chamanique, spectateur bienveillant du désir de son cadet. Il aimait à se rêver en solitaire des temps anciens, vivant reclus dans une grotte sans confort, dessinant des outils en silex, entretenant le feu nécessaire à l'élaboration d'un repas rudimentaire. Un retour aux sources, l'os à moelle de la vie..

 

La terre. Ce jour-là, malgré la chaleur, il portait un masque nègre, très haut, qui lui couvrait toute la tête. Au-dessus du crâne trônaient deux cornes enroulées sur elles-mêmes comme celles d’un bélier, et, à partir du point lacrymal, deux lignes pointillées d’un bleu presque phosphorescent descendaient, comme des larmes joyeuses, jusqu’à une barbe bariolée qui s’épanouissait en éventail. Le tout peint dans des ocres, des jaunes, des rouges lumineux ; il y avait même, à la limite du front et du couvre-chef, la sinuosité ronde et veloutée, d’un vert profond, d’un petit serpent si criant de vérité qu’on l’aurait dit en train de glisser lentement, dans un mouvement continu, autour de la tête d’Édouard, comme s’il se mordait la queue.

Un couvre-chef d'apparat pour toi, mon frère, tandis que je m'apprêtai à me mettre à nu.. Une scène imaginée de concert et qui tournait en boucle dans ma tête.

La fumée me piquait les yeux, mon esprit s'envolait en volutes délurées tandis qu'Édouard s'activait à griller les victuailles autour du feu sacré.

Je pouvais enfin montrer au monde ma métamorphose, et revêtir ma nouvelle identité. La mienne depuis toujours, même si voilée derrière les apparences. J’ôtai ma tunique, et me mis à danser dans une transe hypnotique…

Alex … disparut, laissant place à Sasha.

Édouard m'observait les yeux mi-clos, en souriant. Cette scène.. je l'avais rêvée tant de fois, répétée en silence sur l'écran de mes nuits blanches. Le théâtre de ma catharsis intime. En solitaire jusqu'au jour enfin.. où j'avais osé partager mes tourments avec Édouard, mon frère, mon ami, mon protecteur.

Trop émus pour parler, nous restâmes un moment à nous observer comme pour la première fois. Lui, les yeux rougis par la force du spectacle, et moi comme enivrée par l'ampleur de mon destin..

 

Le feu. Il nous parut étrange que père ne fut plus là pour nous faire un discours après le banquet. Mais j’étais sûr qu’il eût voulu que je dise quelques mots, et c’est ce que je fis. Je parlais des devoirs qui nous incombaient : celui de nous consacrer à la tâche de devenir humains ; celui de suivre l’exemple qu’il nous avait donné à tous ; celui enfin de tempérer le progrès par une sage prudence. Je le sentais en moi qui me dictait chacune de mes phrases, et qui me suggérait les conclusions.

Avait-il pu imaginer la malice du cheminement de nos vies ? Lui, si droit et si généreux, qu'aurait-il trouvé à dire devant ma volonté de braver la nature ?

Je noircis mon visage à la suie du brasier, entraînant Édouard dans ma folle transe nocturne. Il me tendit une fiole d'alcool..

 

L'eau. L’histoire de ma vie est écrite là : chaque ride est un siècle, une route par une nuit d’hiver, une source d’eau claire un matin de brume, une rencontre dans une forêt, une rupture, un cimetière, un soleil incendiaire…Là, sur le dos de la main gauche, cette ride est une cicatrice; la mort s’est arrêtée un jour et m’a tendu une espèce de perche. Je l’ai repoussée en lui tournant le dos. Tout est simple à condition de ne pas se mettre à détourner le cours du fleuve. Mon histoire n’a ni grandeur, ni tragédie. Elle est simplement étrange. J’ai vaincu toutes les violences pour mériter la passion et être une énigme. J’ai longtemps marché dans le désert ; j’ai arpenté la nuit et apprivoisé la douleur. J’ai connu la “lucide férocité des meilleurs jours”, ces jours où tout semble paisible.

Étrange histoire que celle de notre nature intime, qui peut nous faire traverser le désert, détourner les rivières, arpenter la nuit pour mieux voir le jour..

Le but c'est le chemin...

 

 

Rédigé par Nadine

Publié dans #Divers

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