LE FILS PRODIGUE

Publié le 2 Avril 2021

Des souris et des hommes – John Steinbeck

Pourquoi j ai mangé mon père - Roy Lewis

Au-revoir là-haut – Pierre Lemaître

La nuit sacrée – Tahar Ben Jelloun

 

LE FILS PRODIGUE

 

Au soir d’un jour très chaud, une brise légère commençait à frémir dans les feuilles. L’ombre montait vers le haut des collines. Sur les rives sablonneuses, les lapins s’étaient assis, immobiles, comme de petites pierres grises, sculptées. Et puis, du côté de la grand-route, un bruit de pas se fit entendre, parmi les feuilles sèches des sycomores. Furtivement, les lapins s’enfuirent vers leur gîte. Un héron guindé s’éleva lourdement et survola la rivière de son vol pesant. Toute vie cessa pendant un instant, puis deux hommes débouchèrent du sentier et s’avancèrent dans la clairière, au bord de l’eau verte.

Étaient plantées là, les pieds dans la vase, une prairie de cresson et autour, une rangée de lentilles déjà en gousses.

Sur une idée de leur Père, Léo et Jim, les jumeaux, avaient monté une start-up l'été dernier, devenue une affaire chic et réveillon : un élevage d'escargots.

Les gastéropodes vivaient là un parfait bonheur à effeuiller les cressons et ils grossissaient prestement du pied. Le but.

 

En attendant, pour ce soir de pleine lune et anniversaire de papa, Léo et Jim furent désignés pour cueillir les ingrédients.

Père appréciait vraiment les lentilles au lards fumé.

Léo n’avait pas oublié son peigne à myrtilles pour ramasser les nasitors.

Il en fit un usage professionnel pour au moins trois kilos de graminées.

Jim, désintéressé comme à son habitude, décapita juste une brassée de ferrugineuses cressonnettes bien vertes pour une entrée au chèvre coulant.

Mais après bombance, Il nous parut pas étrange que père quitta précipitamment les lieux et ne fut plus là pour nous faire un discours après le banquet. Souvent Père avait rendez-vous avec la mort, des rendez-vous manqués à priori.

Mais cette fois nous étions sûr qu’il eût voulu que nous disions quelques mots, et c’est ce que fit Léo. Il parlais des devoirs qui nous incombaient : celui de nous consacrer à la tâche de devenir humains ; celui de suivre l’exemple qu’il nous avait donné à tous ; celui enfin de tempérer le progrès par une sage prudence. Léo le sentais en lui qui lui dictait chacune de ses phrases, et qui lui suggérait les conclusions. Il aimait par dessus tout ce tutorat.

Léo, le fils à Papa.

 

Jim lui, rêvait d'un ailleurs. Un partir sans revenir.

Repeindre son avenir, jeter sa morale, s'accrocher à un carnaval, déguiser sa vie, quoi.

Il prit l'avion.

Ce jour-là, malgré la chaleur, il portait un masque nègre, très haut, qui lui couvrait toute la tête. Au-dessus du crâne trônaient deux cornes enroulées sur elles-mêmes. Escargot timide comme dirait Jim, fort d'une bonne expérience en la matière.

A partir du point lacrymal, deux lignes pointillées d’un bleu presque phosphorescent descendaient, comme des larmes joyeuses, jusqu’à une barbe bariolée qui s’épanouissait en éventail. Le tout peint dans des ocres, des jaunes, des rouges lumineux ; il y avait même, à la limite du front et du couvre-chef, la sinuosité ronde et veloutée, d’un vert profond, celui même de l'étang de Père.

Jim se souvint tout à coup. Les escargots, le cresson, les lentilles. Tout revient à la surface de cette eau glauque.

L'image satanique d'un petit serpent si criant de vérité qu’on l’aurait dit en train de glisser lentement, dans un mouvement continu, autour de la tête de Léo, comme s’il se mordait la queue.

Les remords piquent, les regrets empoisonnent. Le venin tue.

Père aurait dit : pardonne.

 

Là on résume mais on imagine son discours plus ampoulé, fort de confidences, obligé de partout.

L’histoire de ma vie est écrite là : chaque ride est un siècle, une route par une nuit d’hiver, une source d’eau claire un matin de brume, une rencontre dans une forêt, une rupture, un cimetière, un soleil incendiaire… Là, sur le dos de la main gauche, cette ride est une cicatrice ; la mort s’est arrêtée un jour et m’a tendu une espèce de perche."

Enfin il se livre.

Il lui avait tourné le dos, Jim.

Pour Père tout était simple à condition de ne pas se mettre à détourner le cours du fleuve. Son histoire n’a eu ni grandeur, ni tragédie. Elle est simplement étrange. Il avait vaincu toutes les violences pour mériter la passion et être une énigme. Il avait longtemps marché dans le désert, arpenté la nuit et apprivoisé la douleur.

Quand Père a fini par connaître « la lucide férocité des meilleurs jours », ces jours où tout aurait pu être paisible...

Quand, Jim son fils... Père a pris l'avion.

Dans le même temps, Jim s'est présenté au guichet numéro deux d'Air France, son billet de retour chez Papa en poche avec son QR code.

 

Le croisement des corps sera-t-il, un jour, au carrefour de leurs sentiments naissants ?

 

 

Dany-L

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Rédigé par Dany-L

Publié dans #Divers

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