PARIS : DISPARITION INQUIÉTANTE D’UN HOMME DE 71 ANS

Publié le 3 Juillet 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

08H36

Paris : disparition inquiétante d'un homme de 71 ans.

Ludwig, 71 ans, a disparu mardi soir, aux environs de 18h30, rue Quincampoix à Paris, dans le quatrième arrondissement. 
Depuis, on n'a plus aucune nouvelle. Le commissariat a lancé un appel à témoins hier soir, vers 21h00.

A 22h17 La soprano américaine Lucine Amara – de son vrai nom Lucine Tockqui Armaganian a déclaré l’avoir vu rentrer dans la cordonnerie située en face du numéro 18.

Rapidement interpellé, le propriétaire et seul employé, un dénommé Ennio Morricone affirme n’avoir jamais vu Ludwig. Dans le doute les policiers ont décidé de le présenter à un juge d’instruction qui décidera du placement ou pas en détention provisoire.
Ludwig est grisonnant aux yeux marron, il mesure 1m77 et est de corpulence normale.

Il porte des lunettes et, au moment de sa disparition, il était vêtu d'un pantalon bleu, d'un blouson noir à capuche et de chaussures marron. 
Toute personne pouvant fournir des renseignements sur cette disparition peut contacter les enquêteurs au 99.99.99.99.99. 

 

« Imaginez une nuit déjà fraîche du mois de septembre. J’arpente l’étroite rue Quincampoix, la démarche lourde d’un homme fatigué. Chaque enseigne lumineuse diffuse son propre halo, il semble que chacune veuille occulter sa voisine. Sous le filtre de la bruine, ce chamarré de couleurs chatoyantes donne à l’espace un aspect fantasmagorique. Des ombres me croisent, me doublent, tiges noires telles des notes échappées d’une portée magique. Un metteur en scène ajouterait le rythme à trois temps du Boléro de Ravel pour me transporter ailleurs, dans un monde fantastique.

Bientôt je remarque un trou béant en lieu et place de l’habituelle cordonnerie du vieil Ennio Moricone. Étonné, je m’approche, aperçois tout au fond une lueur falote, entre dans un couloir étroit mais très haut de plafond, les murs couverts d’une vieille tapisserie mordorée, déchirée çà et là. Des traces noirâtres me font croire à un incendie. A petits pas j’avance lentement, la faible luisance me guide. Je monte une volée de marches, tournicote à droite, à gauche, débouche dans une immense salle éclairée par de gigantesques lustres dégoulinants de cristal, occultée par un épais brouillard.

Trempé, interloqué, j’entends une douce voix féminine presque une mélodie. Immédiatement j’appréhende d’être rejeté, je n’ai pas été invité, je n’ai pas de billet et puis… je crois comprendre le sens des mots :

  • Bonsoir Monsieur, soyez le bienvenu, entrez librement.

Alors, j’ose passer le seuil.

J’aperçois à peine, au centre de la pièce, une tribune drapée de magenta où sont entassées, en vrac, des notes. Des Do par douzaine, un régiment de Ré, des Mi en nombre incalculable, une farandole de Fa, des Sol ? le sol en est jonché, les La abondent, un essaim de Si sans omettre les Ut et les Contre-ut.

Certaines sont immobiles, semblent attendre je ne sais quoi en égrenant leur unique son. Beaucoup sont en mouvement, s’agrègent les unes aux autres, paraissent portées, montent, descendent, se détachent d’une partition pour en rejoindre aussitôt une autre. Quel brouhaha, je regarde ce maelstrom, ébahi.

 

Heurté par un hautbois, je dois bouger. En cercle autour de l’estrade, estompés, je distingue les instruments de musique. Ils sont tous là, en famille et visiblement ne se mélangent pas. A ma droite les cordes où une jeune viole de gambe converse avec un vieux Stradivarius. Que peuvent-ils bien se raconter, il l’a fait rire aux éclats. Plus loin la famille des instruments à vent, un saxophone se lamente tandis qu’une trompette impétueuse joue fort un son riche en harmoniques aiguës. Encore plus loin, les percussions roulent un peu, une batterie envoie un gros son, probablement un adepte du rock’n’roll. Et tout au bout les petits nouveaux, instruments électroniques qui essaient de convaincre, papa est ingénieur, maman est musicienne, nous sommes l’avenir. Tous ces objets de plaisirs sonores vont et viennent vers la tribune, tentent d’accrocher quelques notes, d’en jouer en solo, duo, trio, quatuor et plus encore. Mon ouïe s’habitue mais quel charivari.

 

Je décide de m’approcher de personnes qui forment le troisième cercle particulièrement animé. Peut-être l’hôtesse à la voix d’ange pourra-t-elle m’expliquer ce spectacle délirant auquel ma curiosité déraisonnable me permet d’assister. C’est peu dire que le groupe est hétérogène, le genre humain y est représenté de façon quasi exhaustive. Sexes : femmes, hommes et divers ; couleur de peau : du noir ébène à la pâleur diaphane ; longueur des cheveux : de la calvitie à la queue-de-cheval ; vêtements : des robes longues et smoking queue-de-pie à la petite jupe ras et blue-jeans de Nîmes.

 

Un homme petit, la cinquantaine, le cheveu rare, une paire d’épaisses lunettes sur le front, se dirige d’un pas décidé vers le podium, il prend des notes à pleine poignée, les porte à son oreille, secoue sa main, les écoute en penchant la tête, en rejette certaines, en conserve d’autres dans un immense cahier, tente de les discipliner, cela n’a pas l’air facile. D’un bureau tout en haut de la salle sort un échalas. Le petit lui montre son cahier, des notes s’en échappent, taquines. Le grand lit avec attention, bouge une croche, change de clef, hoche la tête, se gratte la nuque, sort un calepin. Ils échangent vivement. Sur le carnet une suite d’opérations, additions à n’en plus finir, peu de soustractions, une seule multiplication. Surtout pas de division. Je crois comprendre que le producteur tente de limiter les rêves du compositeur, débat ancestral, l’émotion contrainte par la raison.

In fine ils trouvent un accord et marchent de concert vers les instruments.

 

Arrivent des hommes en noir plastronnés de blanc éclatant, nœuds papillon, cheveux gominés, d’élégantes femmes qui prennent possession des cordes, bois, cuivres, percussions. Sur la scène s’organise une harmonieuse hiérarchie dans une cacophonie de sonorités désaccordées.

Face à eux, monte à son pupitre un petit bonhomme, immense soudain quand il lève très haut ses baguettes, force au silence et, d’un geste majestueux, transcende l’espace.

Deux tambours, un piccolo entament une danse au caractère incantatoire, une ritournelle obsédante, un boléro andalou qui m’emporte ailleurs où tout est possible.

Pourtant, pourtant je suis incapable d'expliquer, de qualifier avec des mots ces sons, ces nuances, ces colorations sonores. Je sais seulement chevaucher la grande vague de Kanagawa.

Les dernières filandres de brume ont disparu, quelle histoire ! »

 

08H36

Paris : L’homme de 71 ans disparu a réapparu !

Ludwig, 71 ans, avait disparu mardi soir, aux environs de 18h30, rue Quincampoix à Paris, dans le quatrième arrondissement.

C’est la concierge de l’immeuble situé au numéro 29, Madame Sophia Cecelia Kalos dite la Callas, qui a téléphoné au commissariat pour signaler l’avoir vu passer une baguette de pain sous le bras droit aux environs de 18h30.

Immédiatement interrogé, Ludwig n’a cessé de fredonner le Boléro de Maurice Ravel aux forces de l’ordre.

Celle-là d’histoire !

 

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Hervé FARCY

 

Rédigé par Hervé

Publié dans #Musique et Danse

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