MÉMOIRES D’UN SAXO

Publié le 4 Juillet 2018

 

De ma naissance, il ne me reste aucun souvenir. Ma vie a réellement commencé quand Al Egreto est entré dans ce magasin de musique. Il est venu vers moi, m’a caressé, embrassé, réveillant ma voix de cuivre. Ce jour-là, d’objet inanimé, je suis devenu saxophone.

 

Depuis, j’accompagne Al partout. Des répétitions chez lui, aux concerts sur scène, aux bœufs entre copains, mon chant jaillit, puissant, riche des émotions que Al m’insuffle. J’ai partagé avec lui des moments magnifiques bien que le début de notre vie commune ait connu quelques couacs ! Son souffle me traversait de travers, extirpant de mon anche des vibrations rauques ce qui provoquait une rage irrépressible chez sa voisine du dessous se manifestant par de non moins irrépressibles coups de balai ébranlant le plancher. Alors, je criais mon indignation de ma voix la plus fausse, éructant quelques injures en si bémol. Et Al rigolait. Mais très vite, son souffle et ma voix se trouvèrent, les notes se succédaient, lumineuses, emportant la mélodie sur le vent, comme ce soir d’automne, chez Harmony Queman.

Je ne sais plus pourquoi Al et moi étions sur le balcon d’Harmony. Elle n’était pas encore célèbre à l’époque. Le crépuscule teintait le ciel de rouge, quelque part, un piano égrenait doucement ses notes. Elles arrivaient, éthérées, presque insaisissables. Avec Al, nous avons reproduit cette phrase musicale et ma voix a empli tout le ciel. C’était magique ! Le soleil battait la mesure, ses rayons scintillaient sur mon laiton doré au rythme du tempo. Je chantais de toute mon âme, porté par le souffle de Al. Harmony dansait. C’était très beau. Un des plus beaux moments de ma vie.

Un jour, peu après l’épisode du balcon, il y eut la rencontre avec le piano de Charles Eston. Un instrument adorable, au velouté harmonieux, tout en douceur. Je me suis très bien entendu avec lui. On a joué ensemble des musiques surprenantes, poétiques, merveilleuses. A cette époque, avec Al, on allait souvent répéter chez lui. Harmony se joignait à nous et, sublimant l’espace, son corps dessinait la musique.

Le grand moment de gloire, ce fut le jour où nous avons joué Envol à l’opéra de Nice pour accompagner la chorégraphie d’Harmony. J’ai modulé ma voix autour de celle du piano, elles se sont enroulées l’une à l’autre sous ses pirouettes. Un véritable triomphe ! J’étais très fier de moi ce soir-là !

J’ai continué à jouer en duo avec le piano de Charles Eston pendant quelques années. On répétait chez lui, on donnait des concerts un peu partout en France. Harmony dansait. Le public nous applaudissait avec enthousiasme. Mais un jour, le piano s’est tu, Charles Eston n’était plus là et moi, à travers le souffle de Al, je murmurais de longues plaintes en suivant son cercueil.

J’ai rencontré d’autres instruments, joué d’autres musiques, enregistré quelques disques. Des formations de musiciens se sont créées, puis défaites autour de Al et moi. Le blues, le jazz ont retenti tout au long de ma vie, de notre vie. Car nous sommes inséparables, Al et moi. Je m’exprime par lui et lui par moi.

Les années ont coulé, mélodieuses, jusqu’à l’arrivée d’enfants chez Al et Harmony. Ils m’empoignaient brutalement, bavaient dans mon bec, extirpant péniblement quelques borborygmes infâmes de mon anche à la voix si claire. Heureusement, leur engouement pour ma personne fut assez bref. Al paraissait déçu de leur manque d’intérêt pour la chose musicale, mais moi, j’étais bien content. Je n’aime pas être le jouet de plusieurs musiciens, surtout quand ces derniers sont si maladroits. Puis les enfants ont grandi, quitté la maison. Sans rancune, j’ai interprété La Marche nuptiale au mariage de l’un d’eux.

 

La vie fugue, sautant à pieds joints de rondes blanches en croches noires et nous fait des croches-pattes. Le temps, l’usure nous rattrapent. Aujourd’hui, je suis vieux. Ma voix s’éraille, mon laiton rouille et Al aussi. Nous passons nos journées blottis l’un contre l’autre sur le vieux fauteuil du salon avec nos souvenirs. Harmony est partie depuis longtemps. Parfois, Al m’emmène devant sa tombe et je pleure en notes tendres ce vieux morceau, Envol, sur lequel elle aimait tellement danser. Quand le souffle affaibli de Al sanglote sur la musique, je réconforte son blues par un air de jazz et on s’en va tous les deux, moderato, vers l’oubli.

 

Madeleine CAFEDJIAN

Rédigé par Mado

Publié dans #Musique et Danse

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