LA BALAFRE ENCHANTÉE

Publié le 5 Juin 2018

Photo Elliot Erwitt

Photo Elliot Erwitt

 

L’enfant aime regarder le paysage à travers l’impact sur la vitre.

 

Un sacré bout de temps que la fenêtre de la voiture est fêlée. Une embrouille entre son père et un conducteur excité, des cris, des injures. Le garçon avait eu peur, s’était blotti au plus profond de la banquette arrière, priant pour que l’homme et son père se calment.

Dieu l’avait entendu. Son père était revenu au volant, avait démarré ; c’est à ce moment-là que le caillou avait frappé la vitre. L’enfant avait sursauté, son père, bondi hors du véhicule, mais l’agresseur s’était enfui. Depuis, la vitre gardait cette cicatrice et le garçon avait appris à l’aimer.

 

Elle lui renvoyait un paysage irisé, fractionné, comme un puzzle. Un paysage fantastique, qui l’accompagnait dans le voyage, un paysage dans lequel les plans se chevauchent sans respect pour l’ordre des choses, les rivières coulent au ciel, les champs voguent au-dessus des forêts.

Les hautes herbes au bord de la route, droites comme des soldats au garde-à-vous, défilent à toute allure sauf quand il les observe à travers la blessure étoilée de la vitre. Elles se brisent alors en paillettes d’or, voltigent comme des lucioles et l’habitacle s’illumine.

 

La voiture roule. En haut, dans le coin de la fenêtre, une lune blanche la suit, toute ronde, une perle nacrée sur l’écrin bleu du ciel. Elle épouse les virages, saute par-dessus les montagnes, se cache parfois, juste un instant, pour ressurgir de l’autre côté, encadrée par la vitre opposée, disparaît à nouveau, revient. Elle ne se laisse pas attraper par l’éraillure de verre. L’enfant s’aplatit, se tortille pour la capturer mais elle se dérobe. Elle vole trop haut.

 

Tant pis, il va pulvériser le village qui arrive, là-bas, au bout de la route. La première maison explose en fragments désordonnés. Un rai de lumière s’immisce. Le village se brise en couleurs d’arc-en-ciel. L’enfant, émerveillé, se promet de dessiner dès son retour ces visions magnifiques… Se rappeler du toit bleu décalé, du mur rose qui le cherche, de la rue en escalier déstructuré, de la magie, de la beauté…

 

Peut-être deviendra-t-il un grand peintre du cubisme… ? Peut-être pas… Son père roule vers le garage le plus proche pour faire réparer la fenêtre...

 

Rédigé par Mado

Publié dans #Les fenêtres

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C
Une magnifique aventure dans l'esprit d'un enfant où tout devient possible, même à partir du chaos, de l'obscur, de la souffrance... Un vent de colère passe et les émotions se recomposent en kaléidoscope de possibilités, créer ceci ou cela, ouvrir telle ou telle porte, coûte que coûte inventer... L'esprit d'un enfant est un Océan et les vagues déferlent, dans leur infinitude, sur les pages de son imaginaire enchanté.
Même après le garage, il s'en souviendra...

La photo est superbe aussi! Merci et gros bisous pour une belle soirée
Cendrine
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