VOYAGEUR DE NUIT

Publié le 12 Mars 2018

 

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LA PRÉPARATION

 

Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues…        Joseph Kessel

 

La carte du ciel s’étale sur la table. Sur le fond sombre, les constellations s’éparpillent. Elles ressemblent à ces dessins d’enfants où l’on doit relier des points par un trait de crayon afin de faire apparaître une image.

 

Tout un bestiaire fantastique, des dieux païens, de belles histoires inscrites depuis des millénaires sur la nuit. Comme un pont traversant les âges, un sésame vers le passé, vers un voyage merveilleux sur un chemin d’étoiles. Des noms mythologiques, du rêve au firmament pour un périple immobile, pour un paysage changeant au fil des saisons.

 

En ce début de mars...

 

Le Taureau s’enfuit à l’ouest. Brille Aldébaran, son œil rouge, comme un rubis serti dans l’écrin des Hyades

Les Pléiades, filles d’Atlas, le chevauchent dans leur halo bleuté

Orion le magnifique dans ses étoiles mythiques, Betelgeuse, Bellatrix, Rigel, Saïph, les poursuit, indéfiniment.

Son Grand Chien l’accompagne dans la lumière de Sirius, étincelante

Castor et Pollux, inséparables Gémeaux, s’élèvent à mi-chemin

Le Lion émerge à l’est, porté par Régulus, le petit roi

 

Traquer les cotonneuses nébuleuses, les galaxies ténues, les linceuls de soleils morts.

Plonger dans l’oculaire, vertige d’infini…

Dans la solitude nocturne, peut-être un voyage vers soi-même… ?

 

***

UN VOYAGE IMMOBILE

 

A quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat.

Sénèque

 

La nuit pour un voyage immobile. Dérrière les ruines du village médiéval de Châteauneuf-Villevieille, le soleil décroît lentement. Les bruits s’estompent dans la pénombre, ouate sombre qui les étouffe un à un, épargnant parfois les bruissements infimes d’une vie cachée.

 

La nuit, espace étiré vers l’infini

Abolit les choses, leur proximité fuit

Dans les vieilles terreurs, voilées de pénombre

Par son velours noir.

 

Conscience aiguë de l’insignifiance, minuscule présence. Tout est nivelé, enveloppé de néant. ‘’Le silence éternel de ces espaces infinis’’ résonne au fond de l’être. Le vivant n’a pas plus d’importance que l’inerte… Impuissance salutaire. Devant le paysage d’étoiles, en errance sur la Terre ronde, dans le tourbillon des mondes, juste un peu d’éternité... je me sens exister.

 

Dans la profondeur épaisse, chavire l’âme

Sur la joie, la vie précieuse comme un cadeau

Humble, devant l’infini, je remercie

Ma place dans le monde

 

***

SÉLÉNITÉ

 

Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles.
 

Oscar Wilde

 

 

   La dernière lumière

   S’enfuit derrière la montagne

   - Crêtes mordorées

 

Je veux la nuit profonde, quand les couleurs se fondent, aiguisent le regard. Ultimes lueurs sur le paysage. Les cimes du Mercantour, au loin, découpent le ciel. Au-dessous de moi, le crépuscule argente la mer noire et flotte la vieille chapelle sur le silence. Les vestiges des hommes tremblent sur le temps. A la croisée des paysages, entre montagne et mer, je goûte la beauté.

 

Juste un frémissement -

Une empreinte invisible

Cogne dans mon cœur

 

Sur la crête, les ruines du vieux village, comme des fantômes, chuchotent. Leurs histoires courent sur les vieux murs, sur un souffle de vent, volent jusqu’aux étoiles peut-être...

Sauront-elles me les raconter ?

Constellations magiques sur la tête des hommes. Là, Aldébaran, l’œil rouge, m’observe… Mystères mystiques, poésie cosmique. J’oublie les cotonneuses nébuleuses, les galaxies ténues, les linceuls de soleils morts. Télescope en berne. Juste mes yeux pour instrument.

Sur l’est, une lueur s'élève. Sa clarté nacrée irise la forêt, grimpe le long des arbres, grimpe le long du ciel. Par-dessus la chapelle, rassemble sa lumière...

 

Vol d'un ballon blanc

Sur la tenture de nuit

- La Lune sur le toit

 

Dans le silence immense elle gravit, céleste, tout le ciel de mon âme, emporte mon amour dans sa beauté si ronde. Et moi je vagabonde au creux de l'Univers, sur un tapis de temps

 

Nuit illuminée -

Sur un instant de grâce

La Lune m’emmène

 

Je visais les étoiles, j’ai atterri sur la Lune !

 

 

***

 

VAGABONDAGES

 

En route, le mieux c'est de se perdre. Lorsqu'on s'égare, les projets font place aux surprises et c'est alors, mais alors seulement, que le voyage commence.

Nicolas Bouvier

 

Là, je me suis perdue. La Lune ronde brouille mes pistes ; le chemin d’étoiles s’éteint. Lune, dunes blanches, si proche et si lointaine. Là-haut, dans un cratère, des vestiges figés traversent les siècles. Une trace de pas dans la poussière claire, des miroirs orientés qui renvoient la lumière, les hommes sont passés, la Lune s’en souvient.

 

Hommes aventureux, hommes explorateurs, en voyage toujours depuis l’aube des mondes… Tu marches. Dans les forêts, les déserts, les montagnes, tu marches. Et tu laisses ton empreinte dans les sols argileux et les grottes profondes où la mémoire s’est perdue.

Homme désespéré, le voyage est l’exil loin des cités guerrières, loin des terres arides de la faim, de la soif. L’exil pour la vie, l’espoir d’un soleil doux et d’une source fraîche, la Lune pour sémaphore dans l’opacité de ta nuit.

 

Homme debout, tu traverses les mers, tu traverses les ciels, remontes aux origines, en quête d’un Graal fou, du sens de toute chose, le mouvement inscrit au fond de l’ADN. Et moi, toujours perdue, je voyage avec toi sous la Lune millénaire.

 

***

 

PLANÈTE SENSIBLE

 

 

Le voyageur voit ce qu'il voit, le touriste voit ce qu'il est venu voir !

Gilbert Keith Chesterton

 

Le catalogue Messier m’indique tout ce qu’il convient de rechercher dans le ciel de Mars. Banale touriste en astronomie, je voulais pointer les astres accessibles, bien répertoriés, dûment recommandés, les astres à voir absolument !

 

Juste un tour de ciel

pour capturer les étoiles

dans mon télescope

 

Je voulais admirer Orion, les Pléiades, les nébuleuses cotonneuses, les galaxies ténues, les linceuls des soleils morts… et j'ai regardé les ruines du vieux village s’estomper dans le crépuscule, écouté les bruissements dans l’ombre, frémi au souffle du vent ; j’ai contemplé la Lune, suivi les empreintes des hommes dans mon imaginaire, bu la saveur de la vie...

 

Dans la nuit sereine

rêves et éveil emmêlés –

Voyage immobile

 

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Rédigé par Mado

Publié dans #Voyage

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Commenter cet article

Cendrine 30/04/2018 15:13

Je me suis régalée!!!
Des citations que j'adore depuis l'adolescence comme celles d'Oscar Wilde et de Kessel...
De l'aventure en écriture à travers atmosphères de lune (Superbe Sélénité!) et toile mystérieuse des constellations.
Du bonheur en lecture, merci
Et de gros bisous Albiréo
Cendrine

Albireo 30/04/2018 15:55

Merci Cendrine !