REGARDS DE PAVILLON

Publié le 8 Janvier 2018

Posé sur une nappe en velours lie-de-vin plus ou moins douteuse, mon corps de laiton est exposé aux caresses du vent iodé de Deauville. Les empreintes des doigts agiles de mon maître ont été chiffonnées avec soin. Le souvenir de la douceur de ses lèvres sur mon embouchure et de son souffle si vital s’en vont à vau-l’eau. Mes lalala s’envoleraient bien de nouveau mais seul mon extérieur reflétant les nuages semble s’animer encore. Les rares passants en guenille s’émerveillent devant mes quatre pistons. Parfois des exclamations, parfois des interrogations, parfois des critiques. S’ils savaient quelle star j’ai été. Avoir rayonné sous les spots de toutes les salles de France et de Navarre, de New York et de Dakar, quel destin ! J’en ai vu des visages pleins de joie au son de mon pavillon, oh la la. Mon Dieu, que j’en ai connus. Mon corps et mon cœur étaient alors un feu de joie permanent, pour ne pas dire un jeu de foi permanent… Puis les moments difficiles sont arrivés, c’est vrai. Mais jamais je n’aurais pensé échouer ici. Me retrouver là, au gré du vent, au côté d’une petite étiquette intitulée « 2.5 kg Laiton 200 000 yuans », ça me fend le corps. Pourtant Michoutou me l’avait bien dit : « Chérrri, il faut touyours rester humble, sinon tu vas perrdre la face un jourrr. Les feux de la rrrampe sont bien moins colorrrés quand la rrrampe est descendante, crrois-moi ». Mouais… Au moins j’aurais vécu des moments de gloire. Quel destin !

Je me souviens du début de cette aventure à deux. De ces heures et de ces heures, face au mur décrépi de sa chambre de bonne où Nassim me tripotait de ses doigts mal affirmés et essayait de m’insuffler grossièrement de l’air. Je fis des efforts et lui aussi. Sa langue et ses lèvres ! Il les positionnait mal ! Tous les jours, il me tripotait au moins deux heures. Une heure le matin et une heure le soir. Et vas-y que je te mette la langue comme ci, et puis la bouche comme ça. Bouh, le vilain, il me rendait fou avec ses erreurs de placement. Puis du jour au lendemain, ses doigts et sa bouche trouvèrent le truc et ne me quittèrent plus de la journée. Et mes yeux ne quittèrent plus ce mur. Les morceaux s’enchaînèrent, s’enchaînèrent et nous enchaînèrent tous les deux. Oh, là là, j’en ai bavé et sué ! Mais quelle envie d’apprendre et quelle ardeur à se perfectionner ! J’en devenais tout tralala. En revanche, question horizon, quelle poisse ! Être face à ce mur décrépi toute la journée, vous pensez d’une perspective d’avenir ! D’années en années, mes illusions s’effondraient au rythme des chutes du crépi. Ah, et puis cette humidité, brrrrrr. Elle me faisait froid dans le piston.

Un jour, j’eus le droit de sortir par intermittence. Hourra ! Merci petit Jésus ! Face à moi, une rangée d’hommes et de femmes à lunettes, assis dans un amphithéâtre en train de noter. Haydn. Je trompetais solennellement et gaiement. Je laissais faire Nassim avec ses adagio, forte, legato, et staccato. Triolet et re-triolet. Il accumula les médailles dorées et les trophées argentés. S’ensuivirent des jours entiers où je me retrouvais face au front de jeunes enfants et au pavillon de consœurs. Un vrai défilement ! Les garçons et les filles tenaient une petite trompette argentée dans leurs petites mains. Nassim l’appelait la Piccolo ! Moi la schtroumpfette ! Non mais, faudrait pas qu’elle me vole la vedette, la nénette ! Les élèves jouaient Bach tant bien que mal. Quelle dissonance ! Et encore, quand le Son sortait ! Nous cacophonions joyeusement dans une petite salle éclairée d’un blanc pas beau du tout, mais alors pas beau du tout, naan. Ce blanc ne me mettait pas du tout à mon avantage, oulala non. Aucune trompette ne peut être à son avantage sous des néons blafards, alors ça non, je vous le dis franchement. Beurk ! Et puis la résonance, oh lala, c’était épouvantable ! Cela dit, j’étais plus heureuse que face à mon mur !

Puis, la grande vie débuta. Hourra !! Adieu mur décrépi. Youpi ! A moi la libertad ! Face à des dizaines de visages éclairés en clair-obscur par des lumières tamisées, je trompetais de toute mon âme. Quelques volutes de fumées brouillaient ma vue. Cigares de Cuba. Gitane. Malboro. Par-ci, par-là, des effluves de whisky tourbé et de rhum ambré. Les spectateurs écoutaient la moindre note, la moindre respiration. Leurs pieds scandaient discrètement le tempo, leurs têtes dodelinant. Des petits mouvements certes mais pas de palabres. Ça ne jasait pas quand on jazzait, ça non ! Nous avions le droit à de vrais puristes ! Ma sonorité était claire, mon pavillon vibrait de sons purs et de pair, nous entraînions les spectateurs dans les méandres de leur imaginaire. Les notes s’écoulaient telles des feuilles flottantes au rythme du courant d’une rivière avec leur pause, leur cassure et leur flux tranquille. Jazz en scène. Water babies, I fall in love too easily, et j’en passe… Ces notes courtes puis longues me traversaient. Vitales vibrations. Notes aiguës, souffle puissant, je tremblais de tous mes membres. Soufflement long ou notes courtes. Crescendo. Decrescendo. Puis, je tralalalais rapidement. Et enfin la note s’envolait vers l’infini. Le piano me répondait, les cymbales m’étourdissaient avec leur frottement de balais. Nassim m’en faisait voir de toutes les couleurs. Je jubilais. J’avais l’impression d’être l’actrice principale de Taxi Driver. Ce que je préférais par-dessus tout, c’était la sourdine. Quand Nassim me massait avec la sourdine wah wah, j’exprimais des waouh waouh. J’en étais toute chose, vrai de vrai. Mon corps de laiton résonnait de tout ce volume gardé en moi. J’aimais ça, j’aimais ça, oulala que j’aimais ça !

Au lendemain de ces orgies mélodieuses, la bouche de Nassim faisait grève. Sa lèvre supérieure en avait pris un coup. J’en profitais pour refroidir mon embouchure et mon pavillon. C’était le moment où nous étions enfin seuls. Pfiou… Un air de dimanche tranquille. C’était aussi la fête aux câlins. Au programme : des glouglous huilés, des guili guili avec le chiffon, des scratch-scratch avec les brosses bizarres et des bisous bisous parce que je le valais bien. Mmmm… c’était bon.

L’aventure continuait avec son flot de nouveautés. C’était excitant de vivre comme ça ! Certains jours voire des semaines entières, j’étais face à un microphone noir, rond et plat. Un trou noir, quoi. Bof… Mais plein de surprises. Si si ! Il gobait toutes les sonorités issues de mon pavillon. C’était bizarre d’écouter ma voix. Je rencontrais d’autres cuivres : trombones, saxos, et même des ouds, accordéons. Nous étions tous des stars et chacun avait le droit à son micro. Au-delà du mien, le mur s’était transformé en un mur de verre. C’est sympa le verre, on peut se voir dedans. Whouaouh, que je suis belle ! Surtout dans les mains de Nassim !

Les grands grands supers soirs, c’étaient des explosions de lumières. Du rouge, du jaune, du bleu ! Des ronds, des rais, des balayements, des flashs ! Un vrai feu d’artifices, d’artifesses et d’artifaces ! Les baffles gonflés à plein poumon, la joie dans le souffle de Nassim, nous trompetions toutes voiles dehors. Des centaines de paires d’yeux et d’oreilles étaient là pour nous ! Avec le trio, je trompetais avec brio. Piano et contrebasse étaient mes confrères. Le mur s’était métamorphosé en mur d’étoiles. Mais la star, c’était moi. Sur le devant de la scène, tout pavillon devant, j’étais la meilleure. En toute humilité. D’ailleurs, quand Nassim improvisait, j’étais la plus applaudie. Les autres l’étaient un peu, certes, quand chacun jouait son set, c’est normal, mais c’était surtout moi. Si si, vous dis-je ! C’est sans doute parce que j’étais différente. Ben oui, et alors, qu’est-ce qu’il a mon pavillon ? Vous voulez les voir de plus près mes quatre pistons ! Pfff… Elle m’énerve celle-là. Ben quoi ? Oui, c’est pas donné à tout le monde d’avoir quatre pistons ! Ah ssaaa sss’est sssûr que j’en ai eu des jalouses !! Ben ça sert à quoi les quatre pistons, vous demanderont les thons ? Ben sans les quatre pistons, on n’peut pas jouer les quarts de ton ! Pas de musique arabe possible, ni d’originalité ! Nassim s’était enfin démarqué. Le classique, le jazz c’est beau, mais il fallait bien que Nassim me compose des trucs spécialement pour moi, enfin pour nous !

Ah la la, que de souvenirs heureux !

Et puis il y eut la dégringolade, la descente aux enfers. Sniff… Ça parlait chinois partout. Il paraît que l’arrière-petit-fils de Mao avait pris le pouvoir en France. Il imposait de nouveau le code du livre rouge. Interdites la musique française et arabe. Interdits les artistes. Place à la société ouvrière ! Mon corps de laiton ne servirait plus que des ambitions industrielles. Adieu la musique, l’évasion, la vibration cosmique des notes de musique. Aaarrrhhh, bande de dégénérés ! A bas les dictateurs ! Vive les créateurs !

Soudainement, je sens mon corps être pris par une grosse main sale. Oh non, ça y est je vais être mis dans la fournaise. Aaahhh !!! Mon Dieu, sauvez-moi ! Naaann ! Puis j’entends, « Chut…. Chut… c’est moi, c’est Nassim ». Pfiou… j’ai eu chaud ! Et là, il me serre tout contre lui, me caresse le piston, le pavillon, les touches et tout le toutim ! Ah, Nassim ! Que je t’aime !

Rédigé par Marie

Publié dans #Musique et Danse

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