DE PÈRE EN FILS

Publié le 4 Juillet 2017

Nice, vers 1840

 

Dans son champ d'orangers, Menica l’Ancien fait la dernière cueillette. Les paniers débordant d'agrumes attendent d'être chargés sur la charrette. L'air est doux en ce matin de janvier. Sur le chemin de terre, en bordure du champ, des promeneurs déambulent, discutent dans leur langue incompréhensible. On dirait qu'ils parlent mé una tantifla en bouca, avec une patate dans la bouche… Ce n'est pas pour rien que les Niçois ont baptisé ce sentier lou camin dei Ingles… Ils sont de plus en plus nombreux les Anglais, à aller et venir sur cette piste, et ils sont riches ! Ils achètent les terres du bord de mer pour y construire leurs villas.

 

Menica l’Ancien tire une bouteille de piquette de sa besace. Une bonne lampée à la régalade et il s'essuie la moustache d'un revers de manche. Pas mauvais son vin cette année. Les vignes de sa terre, à Magnan, sont vigoureuses. Faudra qu’il en fasse des boutures. Et vite ! Depuis quelques temps, les villas poussent plus vite que les ceps au bord de mer !

À travers le feuillage foncé des orangers, du bleu partout. Bleu profond du ciel, bleu scintillant et mouvant de la mer. Sous les pas des promeneurs, la poussière vole, s'irise dans un rayon de soleil, retombe en ternissant les oranges. C’est sa dernière récolte à Menica l’Ancien, la ville pousse, déborde le Paillon, s’étend vers l’ouest, avale sa terre. Ce n’est pas un Anglais qui va la croquer, c’est un Allemand, Ladislas de Diesbach. Son champ va disparaître, une époque se meurt...

Menica l’Ancien respire de toute son âme le parfum des orangers, la senteur iodée de la mer, emmagasine toutes ces odeurs pour les emporter avec lui. Il lui faut partir là-bas, vers la France, dans la plaine du Var, sur une colline loin de la mer. Ses orangers resteront là, un crève-cœur, mais il a fait des boutures et des greffes. Le nouveau terrain sur la colline, à Sainte-Marguerite, les accueillera.

 

Sur le chemin poussiéreux, les belles dames en robes de soie passent, conquérantes, au bras de leurs époux en redingote. Ça parle anglais, allemand, français... on n’est déjà plus chez soi… Le champ mitoyen est en chantier. Son voisin, le Lucien, est déjà parti. Les vignes ont été arrachées, les travaux sont en cours, la terre labourée en profondeur pour les fondations d’une villa.

Menica l’Ancien attelle la mule, charge la charrette et s’en va.

 

 

Nice vers 1900

 

Menica le Fils descend à la ville. Son père lui a souvent raconté le champ d’orangers et les vignes au bord de la mer. Menica le Fils était enfant quand sa famille s’est installée sur la colline. Il lui reste un vague souvenir de la vieille terre. Aujourd’hui, c’est dimanche ; il a mis son plus beau costume, a attelé la mule et part vers Nice. On lui a dit que la villa de l’Allemand a été démolie l’an dernier pour une une autre villa, encore plus belle, celle du prince d’Essling. Il a bien envie de faire un tour dans le coin pour voir toutes ces belles choses. Et peut-être que ça lui fera remonter des bouts d’enfance...

 

Arrivé à Carras, c’est déjà la ville, et encore un peu la campagne. Les troupeaux de chèvres traversent les rails du tram pour aller pâturer. De l’hippodrome, le Camin dei Inglès – qui s’appelle désormais la Promenade des Anglais – file jusqu’à Rauba Capeu. Nice, devenue française, s’est enrichie. De plus en plus de palaces remplacent les villas particulières, de plus en plus de gens fortunés les occupent.

Menica le Fils se sent étranger dans cette Nice-là. Les paysans ont complètement disparu du bord de mer. Les orangers se font rares, les palmiers nombreux. Heureusement que son père a réussi boutures et greffons sur la colline ! Aujourd’hui, c’est lui qui les soigne. Il a planté aussi des mandariniers, clémentiniers, citronniers. Ses agrumes colorent d’orange et d’or la colline de Sainte-Marguerite au froid de l’hiver ; au printemps, ce sont les pruniers qui tapissent le vallon de leur floraison blanche, une splendeur ! La terre est bonne, les légumes prospèrent. Scaroles, haricots cocos, tomates cœur de bœuf, poireaux, artichauts se succèdent au fil des saisons. Parce qu’ici, au bord de la mer, c’est fini. Du champ d’orangers de son père, il ne reste rien. Rien, sauf la plus belle villa qu’il n’ait jamais vue, posée, sereine, devant la mer. Avec ses pierres blanches, son élégante rotonde, son jardin délicat, elle invite à la douceur, à la vie tranquille, aux loisirs… Un autre monde, inaccessible…

Menica le Fils repart vers la colline, il n’a plus rien à faire ici.

 

 

Nice en 2017

 

Cinq générations de Menica – Dominique en français - se sont succédées sur la colline. La terre a nourri la famille depuis plus d’un siècle. Le dernier descendant, Petit-Menica, a trente ans. Il poursuit le travail des anciens, conserve, récolte après récolte, les graines précieuses transmises de génération en génération. Mais la ville pousse à nouveau. Les pruniers blancs du vallon ont disparu, des immeubles les ont remplacés. Les constructions envahissent tout.

 

Il paraît qu’il y a deux cents ans, les champs s’alignaient au bord de mer, qu’il y a cent ans, à la place de l’aéroport – pardon, l’aréoport comme disait son grand-père – il y avait l’hippodrome ; et qu’il y a cinquante ans, dans la plaine, à la place des marchands de voiture, il y avait des paysans, rien que des paysans. Il paraît que des œillets fleurissaient sur la colline. Lui ne les a pas connus. Là aussi, des immeubles les ont remplacés. Quelques orangers sont encore là, mais la ville pousse.

 

Dans la plaine, il y a une nouvelle voie, un grand stade. Le quartier de Sainte-Marguerite a perdu ses cultivateurs. Petit-Menica est l’un des rares à avoir gardé sa terre. Son champ est bordé de béton, comme l’a été, en son temps, celui de son aïeul, Menica l’Ancien. Il paraît que c’est la villa Masséna qui occupe l’emplacement des orangers originels. Une belle bâtisse pour un beau musée ! Tous les terrains agricoles n’ont pas eu ce destin prestigieux.

 

Petit-Menica soupire… L’histoire se répète. Faudra qu’il fasse des greffes de vignes et d’orangers. Un jour, lui aussi devra partir loin, encore plus loin. Alors il emportera avec lui les graines, les boutures, les souvenirs, pour que continue à vivre le fabuleux patrimoine légué par Menica l’Ancien.

Rédigé par Mado

Publié dans #Patrimoine & Méditerranée

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