SIMON

Publié le 29 Mai 2017

 Le jour nouveau dévoilait un ciel bleu, cérulé encore, avant l’azur ; le soleil caressait la cime effilée, vert sombre, des cyprès qui gardent les murs du cimetière du vieux village ; en contemplant pensivement le décor depuis sa fenêtre entr’ouverte, si fièrement dressées, Simon laissa louvoyer l’idée récurrente de vieilles pierres à l’ombre de leurs gardiens sempervirents, résistant opiniâtrement de concert aux vents-loups qui battent si souvent les collines alentours et font ployer la garrigue sous leurs morsures.

A l’intérieur, dans une obscurité décalée par les volets fermés devant les autres fenêtres, la cafetière avait entamé la ritournelle du jour revenu : le café passait, tout en murmures, tout en soupirs, tout en effluves vagabondes ; le poste de radio diffusait des éclats de la cacophonie du monde qui lui donnaient envie d’écouter Anne Gastinel et Claire Dézert interpréter Schubert jusqu’à la chair de poule. Instants précieux et recommencés, suspendus entre ses nuits solitaires et l’effervescence du jour ; temps de respiration ralentie, plus profonde, avant le grand souffle des activités diurnes, la ronde des élèves, le ressac des cours, le poids des copies ; un temps flou, à contre-temps des heures sonnées et des cases toujours trop exiguës des agendas ; un moment à soi ; pour soi ; qu’il voudrait retenir à chaque matin revenu.

C’est lui qui poussa un soupir dans les derniers borborygmes de la cafetière, en secouant la tête comme pour s’ébrouer de ces bribes de pensées ; il emplit sa tasse du breuvage noir, dont le parfum, plus intense, sembla irradier simultanément en ondes de chaleur au creux de son estomac, et il lança un coup d’œil au minuteur du four micro-ondes pour jauger le temps restant avant de partir au lycée ; et estima qu’il pouvait bien encore s’attarder pour vérifier sur le site d’UPS.

Il posa sa tasse sur une pile de magasines, et donna une chiquenaude à la souris pour extirper l’ordinateur de sa veille – déjà un moment qu’il ne l’éteignait plus la nuit ; il s’assit face à l’écran, chercha le mail pour retrouver la référence du courrier, copia, colla dans la case idoine, et soupira ; le message, inchangé depuis deux jours, le replongea dans une incertitude sourde : « votre envoi est en cours d’acheminement ».

Il alla fureter sur d’autres sites de transports internationaux afin de s’enquérir des délais habituels de livraison entre la Suède et la France ; il fit des simulations, s’inquiéta d’un éventuel retard, vérifia une énième fois l’adresse qu’il avait indiquée - celle du lycée – au cas où une erreur se serait glissée depuis sa dernière consultation, et devant l’évidence, extrapola l’attente à venir encore.

Le Journal de 7h30 tira la sonnette d’alarme du temps perdu et à devoir rattraper pour ne pas être en retard au lycée.

Il remit à la hâte les vêtements de la veille, nonchalamment avachis sur l’accoudoir d’un fauteuil, jeta un coup d’œil désespéré à sa tasse toujours pleine mais froide, songeant à l’ersatz de café du distributeur de la salle des profs, et empoigna sa sacoche prête déjà, ou plutôt toujours prête faute d’avoir été ouverte, gorgée de copies non corrigées. En faisant faire un tour de cou à son écharpe, il songea à l’excuse à trouver si les élèves réclamaient leur travail, sortit son trousseau de clefs de sa poche et ferma sa porte plus brutalement qu’il ne l’aurait souhaité : dans le calme matutinal du vieux village, sous le regard effrayé du gros chat gris qui montait la garde chaque matin sur le pilier du portail de l’ancien menuisier, la porte claqua ; dans les vibrations sonores amplifiées par le silence environnant, ses pas résonnèrent sur les pierres de la calade, et il gagna sa voiture garée sur la place alors que son pouls commençait à s’accélérer.

Vingt ans déjà qu’il effectuait le trajet du village au lycée et retour, quatre fois par semaine… Vingt ans qu’il s’efforçait d’enseigner les subtilités historiques et géographiques du monde à des vagues d’élèves amollis ou survoltés par l’adolescence, angoissés par le bac ou par leurs parents angoissés par le bac. Au fil des ans et des programmes remaniés sans cesse ni exigence scientifique, ce temps passéà gagner sa vie lui semblait perdu par ailleurs, et même les rares questions de quelques élèves passionnés avaient fini par l’ennuyer plus qu’à le motiver. Il aurait pu s’attacher à compter les points sur sa grille d’avancement, espérant passer « hors classe » avant sa retraite, mais sa vraie vie était ailleurs.

 

S’il avait laissé en l’état plus ou moins, dans l’espoir toujours repoussé de les reprendre sérieusement un jour, ses recherches commencées sur les représentations du dragon dans les bestiaires médiévaux, son intérêt pour le Moyen âge ne s’était pas amoindri, au contraire. L’abandon de sa thèse, il en était convaincu, avait davantage tenu aux circonstances qu’à la moindre qualité de son projet, comparé à ceux des autres. Fils unique d’un pharmacien, il s’était efforcé de bémoliser la déception paternelle de n’avoir pas embrassé la même carrière et repris l’officine familiale - mais, résolument, si les sciences l’intéressaient, leurs formulations mathématiques relevaient pour lui de l’abscons le plus insondable - et s’était passionné pour l’histoire de la médecine et des pratiques médicales. Il s’était plongé avec autant de délices que d’intérêt dans les balbutiements médiévaux de la médecine occidentale dont les lueurs lui semblaient injustement étouffées entre les phares de l’Antiquité et les Lumières ; dans une effervescence intellectuelle soutenue par la création des universités dans l’Occident médiéval, les connaissances médicales antiques, grecques et latines rencontraient, par le truchement des médecins arabes et juifs, une soif de savoir qui précédait largement la Renaissance. Al-Andalus avait alors pris pour lui des allures d’âge d’or et son échec au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure, qui l’avait conduit sur les bancs de la Sorbonne, avait aussi libéré un temps d’étude qu’il avait alors largement consacré à apprendre l’hébreu en complément du latin et du grec. C’est presque tout naturellement sur Maïmonide qu’il avait envisagé de travailler. Les semaines qu’il avait passé à élaborer son sujet, centré sur la période espagnole du grand intellectuel médiéval, s’étaient néanmoins avérées vaines quand il avait découvert, quelques jours avant de soumettre son projet, le dépôt d’un sujet de thèse, « Maïmonide, médecin, théologien, talmudiste et philosophe, double vie et vie d’errance, de Cordoue à Almeria », quasiment identique à celui qu’il s’efforçait de formuler. Ce fut à la hâte qu’il avait changé radicalement d’objectif, porté par la verve d’un jeune conférencier entendu quelques jours auparavant dans le cadre d’un colloque sur la collection de portulans de la Bibliothèque Nationale ; le chercheur y avait insisté avec fougue sur l’absence à ce jour de recherches sérieuses sur les créatures monstrueuses qui bordaient les marches du monde sur ces documents, comme sur tant d’autres. Le sujet sur lequel il avait alors envisagé de travailler, « La figure du dragon dans les bestiaires médiévaux du XIIe au XVe siècle : textes, images, symbolique » avait emporté l’adhésion de son directeur de thèse mais ne lui avait pas ouvert les cordons de la bourse du CNRS. En dépit de son intérêt croissant pour un sujet auquel il n’avait jamais songé auparavant, les nécessités financières avaient pris le dessus et, l’agrégation d’histoire en poche, il était parti faire de la coopération sous les tropiques africains en guise de service militaire avant de revenir, après quelques circonvolutions géographiques propres aux affectations de l’Education Nationale, enseigner « au pays ».

Professeur en collège, puis en lycée, il avait très vite dirigé, en marge de ses activités professionnelles, l’équipe bénévole des archives départementales à Avignon qui s’affairait à compléter puis diffuser plus largement le lent travail obscur des paléographes ; et adhéré à l’association Histoire et Images Médiévales, dont il était depuis devenu président, qui se donnait pour mission de promouvoir l’ensemble des savoirs sur le Moyen âge et ses acteurs en faisant le lien entre approche universitaire et histoire vivante. Sans avoir réussi à être normalien ni parvenir à intégrer le CNRS, il était devenu, petit à petit, un nom dans le petit monde des médiévistes du dimanche, d’abord ; puis au gré des patronages des actions culturelles d’associations de médiévistes, il s’était fait une place à la marge, qui le poussait parfois, quand le sujet s’y prêtait, aux portes des colloques internationaux, sur le même plan que des universitaires de renom.

En effet, des créatures fabuleuses, il avait tout exploré : des illustrations des enluminures aux descriptions dans des textes variés, des sculptures sur les bâtiments officiels ou religieux aux emblèmes choisis par certaines familles ou communautés ; il s’était familiarisé avec l’héraldique, la sigillographie et la vexillologie et avait étudié avec passion les subtilités du langage, comme le vocabulaire militaire où le dragon était, depuis le XIIe siècle, un étendard, puis par extension au XVIe siècle, un soldat de cavalerie. C’est en s’attardant sur des objets de la vie quotidienne – il songeait encore avec cette espèce d’émotion indéfinissable à la magnifique citole en bois doré, ornée de motifs floraux, que le British Museum conservait – que son intérêt avait peu à peu glissé ; et de l’étude des représentations de créatures, dont les progrès de la science attestaient aujourd’hui qu’ils n’avaient jamais eu de réalité biologique, Simon avait le sentiment d’être entré dans le monde de l’imaginaire, perçu alors comme un recours pour combler les déficits d’interprétation et de cohérence des observations quotidiennes et proposer des réponses aux questionnements foisonnants de la curiosité humaine : cosmogonie, théogonie, anthropogonie avaient fait la part belle à l’imagination créative des hommes pour donner sens au monde et s’organiser en sociétés ; ce souci d’interprétation s’était également attaché à tous les événements de l’existence, de la catastrophe naturelle aux malheurs quotidiens, structurant les sociétés humaines et façonnant leur identité : à leur manière, basilics, caladres, licornes, tarasques, serres, et bien entendu, dragons, rendaient compte de l’imaginaire du Moyen âge à travers lequel se pouvaient saisir les mentalités de l’Occident médiéval.

Depuis, il s’attachait, avec une application soutenue, et un brio peu à peu attesté, à décrypter l’esprit médiéval ; du moins à ce que l’on pouvait croire en voir sourdre, parfois, avec prudence, avec humilité, dans une perspective d’humaine condition partagée hors de l’emprise du temps. Les méandres de l’histoire qu’il explorait échappaient largement au carcan, mais aussi à la rigueur, des progrès de la science ; et traçaient leur cours, dessinant des arabesques changeantes aux lignes floues des interprétations.

Dans ces disciplines que l’on qualifiait volontiers de « gazeuses», pour désigner, en les stigmatisant quelque peu, l’au-delà du « mou », par opposition aux sciences « dures », Simon excellait ; tout au moins, il convainquait. Cette notoriété discrète sonnait cependant comme une reconnaissance en demi-teinte qui comblait une partie de son ego sans amoindrir le regret de ce qu’aurait pu être sa vie de vrai chercheur.

 

Vingt ans qu’il naviguait ainsi, entre confort et petites fiertés personnelles, entre ennui et déconvenues au long cours.

Et puis, au détour d’un article sur le renouveau des études médiévales, dans une revue scientifique au tirage presque confidentiel auquel il restait fidèlement abonné, une annonce de l’Université de Malmö : les emprunts et interprétations de l’époque médiévale par les œuvres de Fantasy, qui connaissaient actuellement un formidable succès, suscitaient autant de questionnements que d’agacements chez les spécialistes du Moyen âge ; Gudrun Ingeborgsen, qui régnait en maîtresse sur une partie du monde de la recherche médiévale, proposait la création d’un collège interdisciplinaire sur les imaginaires médiévaux auquel elle conviait les chercheurs de tous bords.

Il avait hésité. Par crainte du regard des historiens de métiers pour qui l’enseignement ne se concevait, a minima, qu’au niveau de l’université, et dont le regard sur les professeurs du secondaire lui semblaient toujours largement condescendant. Par peur de n’être pas à la hauteur aussi : ses travaux restaient inachevés et il s’était malgré tout détourné largement du monde universitaire, préférant une formation d’autodidacte au gré de ses passions…

Il avait hésité… Il avait hésité, puis il s’était lancé ! La part faite dans les histoires officielles à l’épaisseur humaine, à la viande en plus sur l’os des faits incontournables, à l’humanité véritable, ne relevait véritablement encore que de l’anecdotique. Lui, le sujet le transportait. Saisir l’esprit derrière le dessin, le symbole, entre les lignes des textes déchiffrés, relevait des réflexions de l’ensemble des sciences humaines et sociales, où l’historien devait se faire aussi sociologue, linguiste, psychologue, et quand les champs disciplinaires étaient épuisés, homme, tout simplement. Il avait alors entrepris de rassembler ses anciennes recherches, amendées au fil des ans sans effort réel de composition ; il avait actualisé tant bien que mal ses travaux en jachère ; il avait tout résumé et traduit en anglais ; et dans le même élan, avait tout expédié en Suède. Pour l’occasion, il s’était fait domicilier au lycée, indiquant un peu réaliste « département d’histoire », espérant ainsi faire figure meilleure.

Un mois plus tard, un mail du laboratoire d’histoire médiévale de l’Université de Malmö l’avertissait de l’expédition d’un courrier spécial via UPS ; et depuis, il attendait.

 

Il arriva au lycée juste à temps pour intercepter les Seconde A qui allaient quitter l’établissement tout heureux de l’aubaine de l’absence du premier professeur de la journée ; et donna un cours maussade, où élèves et enseignant auraient souhaité être ailleurs.

Il profita de la pause de 10h pour aller roder autour de la loge de l’accueil d’où la gardienne lui jeta un regard peu amène ; et faisant claquer la vitre de l’hygiaphone, précéda sa question en lui lançant vertement : « Tt-tt-tt ! Monsieur Mallevialle, je n’ai rien pour vous ! Et je vous le rappelle, le facteur ne passe pas avant midi ! »

Devant tant de véhémence, la surprise le disputa à la déception dans les pas de Simon qui avait tourné talons tout à trac. Il songea que les élèves surnommaient la gardienne «Ombrage», en référence à un personnage cruel de la série de J. K. Rowling, Harry Potter ; mais à cet instant, il lui préféra «Cruella», avant de se souvenir que «Cruella», pour lui et ses camarades préparant le concours d’entrée à Normale Sup, c’était la présidente du jury de l’épreuve orale de latin : les récits de ses réflexions acerbes, de ses remarques désobligeantes et de ses questions déstabilisantes égayaient les pauses entre les révisions, où l’on essayait de se faire peur comme avec une histoire d’horreur les soirs d’orage, et faisaient battre la chamade au cœur des candidats dont les voix s’étranglaient tandis qu’ils tentaient d’essuyer discrètement leurs mains moites sur leur vêtements neufs de circonstance. Toutes ces peurs anciennes qui paraissaient abyssales, alors !

L’attente s’installa à nouveau, comme alentissant la course des aiguilles au cercle des pendules, et au rythme des sonneries aigrelettes des heures.

Il tenta de combler cette période d’impatience durable en s’efforçant d’améliorer encore son anglais ; en dévorant sur le net tout ce qu’il put trouver sur Gudrun Ingeborgsen : elle dirigeait actuellement le laboratoire d’études des mythologies scandinaves à l’Université de Malmö, mais avait travaillé plusieurs années dans l’équipe du professeur Kagge, Erling Kagge, le plus grand spécialiste des runes et des tombeaux nordiques. Les traductions de leurs travaux émaillaient ses soirées libres de champs nouveaux que sa curiosité défrichait avec un enthousiasme recouvré, inversement proportionnel à celui qui guidait ses pas le lendemain vers le lycée et ses salles de cours, ses élèves et les conseils de classe. Il voyait, en miroir intérieur, cet ennuyeux prof d’histoire dont il avait eu à souffrir les cours et les coups de colère l’année de son propre baccalauréat ; et dans 20 ou 25 ans, c’est peut-être cette image que ses élèves actuels auraient de lui ; Il n’en éprouva aucune honte. Aucun regret.

Aujourd’hui, le souvenir qui reste de cette période d’attente est celui d’une plongée en apnée, d’une vie suspendue, d’un tunnel traversé. 

...

 

Puis, alors qu’il avait fini par entendre doucement la voix des occasions perdues lui susurrer des mots de résipiscence, au début d’un après-midi printanier, alors qu’il allait fermer la porte sur le couloir et que l’attention des élèves semblait se perdre entre l’appel à la sieste postprandiale et le bourgeonnement de mille émotions marginales, Ombrage l’interpella ; ou plutôt, il vit ses lèvres former des sons mais ne les entendit pas, pas plus que le brouhaha de la classe profitant de cette intrusion pour raviver ses bavardages. Il n’entendit rien, car il la voyait brandir entre ses doigts serrés dont la main accompagnait les paroles muettes, une enveloppe d’UPS, son excitation lui faisant deux yeux immenses au-dessus des ses joues rosies par la hâte, et l’image fugace d’une vieille carpe pêchée jadis dans un étang en Sologne le retint de se jeter sur elle. Il marmotta un remerciement en s’emparant du courrier, avant de réaliser qu’il avait été ouvert. Il dut y avoir une ombre orageuse dans ses prunelles, car avant même qu’il ne parlât, elle crachota : « Oh, pauvre ! Faut bien que je vérifie : c’est pas un bureau de poste, ici ! Si vous croyez que vous êtes le premier à vous faire expédier des trucs au lycée pour ce soit plus discret… » En proie à une fébrilité qui confinait à l’éréthisme, il prit le raccourci de la diplomatie, et, tout sourire, lui répondit : « Vous avez eu bien raison de vérifier ; vous pourrez ainsi attester que je ne reçois ici que de la correspondance professionnelle. Et d’une université étrangère, en plus ! », ajouta-t-il un peu crânement en tapotant presque compulsivement le logo de l’Université de Malmö à l’en-tête du courrier.

- « Vous allez nous quitter ? » demanda la concierge alors qu’il refermait la porte sur elle.

Les élèves de la classe de Terminale B payèrent simultanément leur indiscipline bruyante et son impatience devant un devoir sur table surprise de géographie ; leurs protestations offusquées cessèrent néanmoins rapidement quand il précisa, un peu goguenard, que le coefficient de la note augmenterait avec leurs récriminations. Le calme partiellement revenu, il alla s’appuyer sur le mur du fond de la classe, faisant mine de surveiller d’un œil le dos des élèves à la tâche, et, pour la première fois, déplia les deux feuillets et entreprit de les lire. Enfin.

Le courrier, rédigé en anglais, reprenait dans un premier temps les raisons de cet échange, la création d’une unité mixte de recherche et sa candidature. Le second paragraphe commençait par un mot couperet qui décapita avec une singulière brutalité toutes les saynètes qu’il avait pu imaginer : « Unfortunately ». « Unfortunately » – malheureusement – le mot vacillait, avec les élèves et la salle de classe, avec son cœur au bord des lèvres, avec ses espoirs de toujours plus autre chose que ce qu’il vivait au quotidien ; « Unfortunately » - heureusement, il put s’appuyer complètement contre le mur du fond, mais les mots qui suivaient se brouillaient des larmes qu’il s’efforçait de retenir avec une rage incoercible ; son souffle était coupé net – et l’image qui lui vient fut celui d’un pendu, faute d’avoir trouvé le mot ; il serrait les dents, les lèvres et les poings alors qu’un hurlement sourd vociférait en lui et que des flots de glaçons circulaient dans ses veines. « Unfortunately »…

-« Ça va, Monsieur ? »… La question vint d’une voix qui oscillait entre inquiétude et timidité. L’une des élèves du fond de la classe, moins inspirée par le sujet ou plus curieuse que les autres, s’était retournée et, par sa seule question formulée à mi-voix, entraîna vers lui l’attention de toute la classe. Il opina sans rien dire, et invita les élèves à se remettre au travail en regagnant son bureau sur l’estrade.

Il n’avait pas poursuivi la lecture du courrier. Quelque chose comme un sentiment de brûlure au bout des doigts l’avait enjoint à replier les feuillets avant de les réinsérer dans l’enveloppe. L’enveloppe… Pourquoi diable une simple enveloppe avait-elle mis une quarantaine de jours pour effectuer le trajet, largement aérien, entre Malmö et Avignon? Il savait qu’il avait besoin de temps pour apprivoiser le rejet ; qu’il cherchait n’importe quel sujet pour détourner son esprit. Et le mystère de cette attente, qui catalysait sa déception, le turlupinait. Il se saisit de l’enveloppe, et découvrit qu’une seconde était enchâssée à l’intérieur, parfaitement identique ; sous la lame du coupe-papier impatient de la concierge, elles avaient été ouvertes simultanément. Il extirpa l’enveloppe intérieure, et au milieu des différents tampons officiels qui rendaient compte du périple invraisemblable du courrier, le libellée de l’adresse, comme une clef magique gagnée au terme d’une course d’orientation : « Professeur Simon Mallevialle, Laboratoire d’histoire, Lycée Théodore Aubanel, 14 rue de la Palapharnerie, 8400 A., Frankrike» Ces lourdauds de Suédois avait, dans un premier temps, tronqué le code postal et seulement indiqué l’initiale d’ « Avignon » ! Et son courrier tant attendu était allé se perdre dans ces terres de forêts et d'étangs de l’Argonne ardennaise qui évoquent à tout historien les foires médiévales et des siècles de conflits avec les peuples du nord et de l’est. L’image qui lui vint, face aux atermoiements géographiques de la lettre qui était repartie en Suède avant de revenir anéantir ses espoirs, fut celle du bourreau saoul du château de Fotheringhay, s’y prenant à trois fois pour trancher le cou de Marie Stuart.

Le temps du reste de la journée coula sans heurt apparent – élèves, cours, collègues ; dans l’habitacle de la voiture du retour chez lui, France Culture diffusa le compte-rendu des essais un jeune chercheur en bio-ingénierie qui utilisait les caractéristiques du corail pour fabriquer des prothèses ; les roues et le volant le conduisirent sur une route qu’ils connaissaient pas cœur, à travers un paysage que ses yeux ne virent pas vraiment. Dans cette ouate qui l’enveloppa, comme un début de douleur moins vive.

Sur la place du village où il s’était garé, les pierres habilement échafaudées des murs firent un écho à celle qui affleuraient partout alentours avant d’arriver dans le bourg perché, un monde minéral où il se sentait si bien ; et il songea à sa vie de calcaire que le sang de ses blessures et les larmes de ses déception ravinaient, mais sculptaient aussi.

En rentrant chez lui, le répondeur palpitait rouge ; et il écouta les trois messages qui achevèrent de le rasséréner.

Une voix grave, mâtinée d’idiotismes occitans, se présenta comme un auteur de roman sur une toile de fond médiévale. Simon était devenu, depuis peu, le référent médiéval de la série Grands détectives, la collection de l'éditeur 10/18 créée par l'avocat et éditeur Jean-Claude Zylberstein, spécialisée dans la publication de romans policiers historiques ; de temps à autre, il y apportait son expertise. Il avait découvert que la compagnie des auteurs lui plaisait ; avec eux, pas de concurrence, chacun jouait dans sa propre catégorie ; les écrivains faisaient vivre des personnages, des récits, des sentiments dans des époques et des décors que l’historien vérifiait, complétait, amendait voire, dans un échange d’égal à égal. Que de fois ne s’était-il laissé surprendre, déjà, à poursuivre bien plus avant des recherches sur un sujet alors qu’il souhaitait seulement vérifier un détail ! Gérard Pierredefontaine avait pris un autre biais et se recommandait de Mado. Mado, c’était en quelque sorte l’âme culturelle de la région ; elle était de toutes les initiatives, de tous les projets, pourvu qu’ils concourent à l’effervescence des esprits et à l’enrichissement de la culture locale. Leurs chemins se croisaient fréquemment ces derniers temps, autour de la préparation des festivités du sept-centième anniversaire du rattachement de l’enclave des Papes au Comtat Venaissin, festivités auxquelles il apportait sa contribution d’érudit local, spécialiste des Papes autant que des Templiers.

Simon se promit de rappeler l’écrivain, dans la soirée.

Par ces hasards savoureux dont l’existence régale, parfois, les Templiers furent également au cœur du second message. Il émanait d’un chercheur du CNRS, Rémy Taillade, dont les travaux sur les Ordres médiévaux les avaient amenés à fréquenter les mêmes séminaires et à participer aux mêmes colloques. Taillade, contrairement à nombre de ses collègues, ne l’avait jamais pris de haut ; leurs rares entretiens, toujours cordiaux, même quand leurs interprétations différaient, laissaient une part large au respect mutuel et au plaisir d’apprendre. Simon mettait cette bienveillance bonhomme du chercheur au crédit de ses origines provinciales : comme lui, et même davantage puisque ses activités le requéraient fréquemment à Paris, il avait fait le choix du pays, de la terre locale, de la campagne. L’appel le surpris néanmoins, car ils ne s’étaient pas croisés depuis plusieurs années. Le fait qu’un chercheur de cette envergure ait conservé ses coordonnées personnelles chatouilla quelque chose d’agréable dans le creux de son ventre alors qu’il le rappelait illico. Taillade s’interrogeait sur un symbole ésotérique et leur échange se prolongea par téléphone et vidéo interposés. La stimulation intellectuelle déplaça l’énergie de la colère de Simon vers l’acuité de l’analyse alors qu’il s’évertuait à trouver un sens à l’amphisbène que l’on devinait en marge du texte latin sur la peau de chèvre de Taillade. Plongé dans l’histoire des Templiers depuis des mois, Simon eut le sentiment de nager en eaux familières ; et convaincre son collègue agit comme une onction apaisante sur la douleur du refus de Malmö. Ils conclurent leur série d’échanges de souhaits de contacts plus fréquents, Simon saisissant l’occasion pour convier Taillade aux conférences sur les Templiers dans le cadre des commémorations du canton de Valréas.

Un troisième message émanait de la Direction Régionale des Affaires Culturelle et l’informait du succès du dernier projet qu’il avait mené avec une équipe du CNRS : la reconstitution du Pont d’Avignon in extenso en 3D dans son état médiéval ; mise en ligne, la vidéo enregistrait un grand nombre de commentaires élogieux.

La belle humeur qui l’habitait nourrit l’appel qu’il donna ensuite à Gérard Pierredefontaine, l’auteur recommandé par Mado. Pris par ses obligations associatives, en sus de ses cours qui avançaient vers le bac, Simon l’invita spontanément chez lui.

 

Simon sourit et jeta un regard presque taquin à l’enveloppe qu’il avait posée sur le guéridon de l’entrée, à côté du téléphone. Il estima qu’il était assez serein, maintenant, pour lire le courrier, et découvrir enfin, pourquoi, pourquoi sa candidature avait été rejetée.

 

Simon déplia à nouveaux les deux feuillets ; ses yeux lurent les mots en anglais, épaulés par ses lèvres qui murmuraient, tandis qu’une partie de son cerveau traduisait simultanément.

 

Cher collègue

 

Dans le cadre des journées de réflexions sur la diffusions des savoirs relatifs aux études médiévales, et compte tenu de l’engouement international suscité par les œuvres de fiction du type « fantasy », le département d’histoire du Moyen âge de l’université de Malmö a présenté le projet suivant : la création d’un Collège pluridisciplinaire et international sur les mentalités médiévales et leur adaptation dans les fictions contemporaines.

Vous avez bien voulu faire acte de candidature et proposé un axe d’étude dans le cadre de ce projet. Soyez-en remercié.

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ;

 

Il relut la phrase, lentement, plusieurs fois, alors que les boules d’angoisses enserrant sa poitrine semblaient éclater une à une dans des chatouillis de soulagement qui frisaient les friselis…

 

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ;

 

Il respira. Profondément. Comme l’air pur que l’on s’efforce d’avaler par goulées entières en arrivant au sommet au terme d’une ascension éprouvante. Comme l’eau fraîche qu’il faut s’astreindre à boire doucement, le plus lentement possible, quand la soif et la chaleur ont donné de concert l’impression d’altération et de noyade dans sa propre sueur. Comme le rythme de croisière revient au cœur après une intense frayeur irraisonnée ou au réveil d’un cauchemar…

 

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ;

 

Une fois de plus, comme pour sa thèse jadis, ce n’était pas sa valeur intrinsèque à travers celle de ses travaux qui était en cause, mais la capricieuse brutalité du sort ; les bisbilles entre chercheurs de département différents, et donc concurrents dans la course éperdue aux financements ; les rivalités entre directeurs de labo ; les convoitises ; les jalousies…

Il poursuivit sa lecture avec une espèce de joie sourde qui aurait pu paraître malvenue, mais si réelle. Si légère. Le mot était on ne peut plus juste : Simon poursuivit sa lecture, léger…

 

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ; les instances de l’Université ont suspendu leur accord de principe pour le financement jusqu’à la réunion de la Commission ad hoc qui devra statuer ultérieurement sur la faisabilité du projet dont la réalisation a été reportée sine die.

Les responsables du département d’histoire font savoir qu’ils ne souhaitent pas s’engager dans un projet réduit et préfèrent différer sa réalisation. Dans ce but, une campagne de demande de subventions sera prochainement lancée vers de nouveaux partenaires.

A titre de rappel, tous les documents transmis resteront au département d’histoire du Moyen âge de l’Université de Malmö et ne seront pas retournés. Si vous souhaitez récupérer vos documents, veuillez prendre contact avec le secrétariat du laboratoire.

Vous pouvez être tenu au courant de la suite possible de ce projet en vous inscrivant en ligne sur le site du laboratoire.

Enfin, pour information, les membres du Comité de création du Collège International de Réflexions sur les Mentalités Médiévales se réuniront du 6 au 9 septembre 2017 pour faire le point.

Espérant vous retrouver prochainement,

Sincèrement,

Pour le Comité, Pr. Gudrun Ingeborgsen.

...

 

 SIMON et RÉMY

 

 

Simon rencontra donc Gérard Pierredefontaine peu après. Il l’avait convié entre ses murs, dans le salon transformé au fil des ans en annexe de son bureau ; et ce fut un moment sympathique et léger, avec un écrivain intéressé et humble, d’une grande honnêteté concernant ses connaissances sur la période médiévale. Rien à voir avec ceux qui vous balancent leur manuscrit de Fantasy en vous exhortant de lui donner le vernis d’un Moyen âge archétypal où se côtoient châteaux forts, princesses en détresse, chevaliers en armure et animaux fabuleux. Là, les recherches avaient été menées avec sérieux, et seuls d’infimes détails auraient pu faire tiquer le spécialiste un peu sourcilleux.

Leur rencontre avait néanmoins été écourtée par les contingences de leurs emplois du temps respectifs, et Simon ne fut pas vraiment surpris d’être recontacté par Gérard quelques jours plus tard. Sans excès de civilité, mais plutôt dans la perspective de reconduire en échange gagnant-gagnant où tous deux s’étaient complus, il conviait Simon à un déjeuner informel, dans une auberge qu’il connaissait au cœur d’un village voisin, le mercredi en quinze.


 

Simon reçut le matin suivant un courrier de Rémy Taillade, qui lui renvoya ce sentiment habituel de l’animal de compagnie recevant la caresse espérée en secret : il était flatté. Rémy lui servait du « Mon cher Simon » et du « Cher ami », et même s’il se convainquait qu’en chercheur installé, aux nombreuses attributions, Taillade devait avoir l’amitié épistolière facile, la formule venait cajoler l’estime toujours flageolante qu’il avait de lui.

Leurs rapprochements, professionnels, avaient pris un temps, grâce à la faconde de Taillade, qui avait l’art de mettre chacun à l’aise, des allures oscillant entre la considération et la camaraderie ; et Simon se souvenait du plaisir à partager avec lui, alors, l’expertise commandée par les Monuments Historiques lors de la rénovation de l’église de Conques. En spécialiste doublé de l’intellectuel local, Taillade avait tout dirigé d’une main de maître ; Simon s’était entretenu silencieusement avec les vitraux et les sculptures. En point d’orgue de leur travail, dans l’église à l’acoustique rénovée, le concert de Jordi Savall, où Nicolas Hotman, les Sieurs de Machy et de Sainte-Colombe et surtout Marin Marais, étaient revenus pleurer sous ses doigts avec les cordes des violes. La seule évocation des sanglots graves des Tombeaux ce jour-là replongeait Simon dans un état sublimé où l’excitation le disputait à l’extase dans une alchimie résolument troublante.

Puis ils s’étaient moins croisés. Et là, le courrier de Taillade, dans la foulée de leur dernier échange, tirailla Simon de sentiments complexes où se mêlaient perplexité et euphorie. Il tomba avec justesse sur ses angoisses complexées attisées par ce qu’il nommait entre lui « l’épisode de Malmö ». Taillade requérait à nouveau son aide dans l’exploitation du texte qui accompagnait l’amphisbène ; texte obscur et partiel - « A l’ombre du repère, les bêtes aux pieds d’argent s’abreuveront. Ses ailes les guideront. Ciboires et cavaliers jumeaux sur le même cheval abondent… » - que l’ambiguïté symbolique des termes catalysait dans le sibyllin.

 

Avant de réfléchir plus avant, Simon s’empressa de griffonner ce que chaque mot pouvait évoquer dans la symbolique médiévale ; dans ce milieu conquis au feu de la lecture, de la relecture, des subtilités des traductions depuis le grec, l’hébreu et l’araméen, et de l’annotation tatillonne, il évoluait aujourd’hui en mode semi-automatique. Il relut, biffa, puis s’efforça de domestiquer le flot initial de ses pensées en les ordonnant dans un tableau :

 

Termes

Symboles possibles

Ombre

= présence protectrice de Dieu

= repos et rafraîchissement

= état passager, éphémère

obscurité et la mort

Repère

?

Bête(s)

= état de l’homme qui est sans relation avec Dieu

Pied(s)

= image de la marche de l’homme durant sa vie

= purification de la marche

Argent

= vérité (couleur) ou sagesse (métal) divines

= figure du prix payé pour le rachat des pécheurs.

Aile(s)

- l’envergure et la force = figures des soins de Dieu en faveur des siens

- guérison

Ciboire

- la colère divine

- l’épreuve

- l’action de grâce

- la destinée

-la Nouvelle Alliance

coupe de bénédiction = sang versé pour l’Humanité

= souffrances

coupe de feu et de soufre, coupe de la colère ou de la fureur de Dieu

Cavalier(s)

= protection

= messager de la mort

Jumeaux

= attestation ou témoignage suffisant

cheval

= blanc, puissance de la lumière sur les ténèbres ; roux ou rouge-feu, l’amour finissant ; noir, les malheurs ; pâle, blême ou verdâtre, la mort spirituelle

= manque de confiance en Dieu

= orgueil

= victoire des Martyrs ou course victorieuse du chrétien

 

 

Mais rien ne jaillissait vraiment, et comme le suggérait la suite de la lettre de Taillade, le mieux était d’aller « se frotter au terrain » pour reprendre l’adage d’un vieux professeur de l’Institut de Géographie qui exhortait les étudiants à chausser de bons godillots pour parcourir le monde plutôt que d’en lire les descriptions rapportées. Le souvenir de cet appel au réel trouvait un écho dans l’invitation du chercheur à le rejoindre prochainement en commençant par un bon repas avant d’explorer physiquement les alentours. Il prit la peine de répondre par mail, et la brièveté de sa réponse, positive, rendait bien mal compte de la peine qu’il avait prise à dissimuler sous une avalanche d’adverbes son exaltation.

Les élèves du lycée qui n’étaient pas libérés par les révisions du bac, étaient regroupés pour la semaine dans le cadre d’un programme de sensibilisation à la protection de l’environnement sous forme de course d’orientation, de débats et d’ateliers sur l’île de la Barthelasse. Simon, qui était cette année de correction des épreuves du bac, avait été dispensé d’y participer. Il put donc proposer à Taillade une entrevue « en viande », comme disait sa grand-mère, dès le lendemain.

La préparation de cette escapade posa à Simon la question de la cravate. Ses échanges avec Taillade, cantonnés au domaine professionnel, avait jusqu’à présent laissé peu de place aux litanies de politesses mais requéraient de sa part, il en était convaincu, une certaine déférence, bien que Taillade pour sa part affichât toujours une forme de décontraction évidente. Si Simon se voyait invariablement un cran en dessous du chercheur du CNRS, et tergiversait longuement in petto sur la forme de leurs rapports, Taillade ne s’embarrassait pas.

Il cueillit Simon dès son arrivée à l’aéroport de Rodez, s’adressant à lui avec une aisance où s’exprimaient l’habitude de la prise de parole, une forme de respect confraternel et une simplicité toute provinciale que trahissait, parfois, l’intonation chantante de son accent rouergat. Il les conduisit sans regarder la route qu’il connaissait par cœur, discourant des curiosités de la région au gré des digressions qu’il faisait à partir des mystères de son parchemin.

L’Auberge des Remparts où ils s’arrêtèrent avait la rusticité des Causses : les murs de la grande pièce avaient été chaulés ; les feux de bois avaient parfumé l’atmosphère intérieure ; des gros bouquets secs de chardons bleus garnissaient les tables et le patron roulait les « r » comme le Tarn les galets au fond de son lit. Taillade était là en habitué, et avec son énergie habituelle, s’occupa de tout. Simon, qui n’avait pas coutume de faire bombance, et avait adopté sans trop y penser le rigorisme de son enfance, où l’on se nourrissait pour vivre sans prendre plaisir à manger, décida de se laisser faire.

Bien lui en prit ! Les plats étaient typiques des campagnes où une gastronomie simple s’était développée, à base de produits du terroir et de saveurs marquées. Insensiblement, Simon se détendit. Ils avaient attendu le café pour reprendre leur enquête, devisant jusqu’alors, entre les bouchées, de leurs recherches actuelles et à venir. Alors que l’abondance des mets aurait pu les plonger dans une torpeur postprandiale, c’est au contraire tout ragaillardis, tels des gamins préparant un coup douteux, qu’ils reprirent leurs réflexions, penchés sur une copie du document qui occupait toute la table.

- « Bon, sur la carte la plus ancienne que j’aie pu trouver, la Cassini de 1781 dressée à partir de relevés des années 1766-1780, j’ai distingué l’ancien Comté de Rodez du Comté du Rouergue, puis les différentes propriétés des commanderies. J’ai aussi annoté certains lieux mentionnés dans des documents contemporains du parchemin. Mais là, je sèche un peu. Vous avec une idée, Simon ? »

Simon, absorbé par son analyse du document qu’il découvrait, l’écoutait à peine. Il songeait à la première description de l’amphisbène dans l’Encyclopédie de Brunetto Latini au XIIIème et s’efforçait de trouver une cohérence à sa représentation avec les bribes du texte. Levant la tête, il fixa Taillade dont le doigt cheminait sur la reproduction de la carte de la région qu’il avait posée sur ses genoux.

- « Attendez, reprenez ce que vous disiez sur la chronologie de l’acquisition des propriétés par les différentes commanderies ! »

A peine surpris par le ton un rien péremptoire pour une fois de Simon, mais sentant confusément qu’il était sur une piste, Taillade relut la note qu’il avait résumée, lentement. Simon sembla gribouiller quelque chose sur un feuillet de son calepin tout en jetant de fréquents coups d’œil sur la carte où Taillade désignait les lieux au fur et à mesure qu’il les égrenait. Quelque chose dut se dessiner, car Simon s’empourpra légèrement.

- « On va tout refaire sur la carte elle-même, mais je crois qu’on tient le début d’une bobine. J’ignore si elle se déroulera jusqu’au parchemin, mais il faut essayer »

Il passèrent l’heure suivante à tracer de surprenantes figures géométriques avec une fièvre grandissante ; et bien avant d’avoir fini, ils devinèrent ce qui apparut avec le dernier trait : un point de concours de l’ensemble des possessions templières, qui ressemblait de surcroît à s’y méprendre au barycentre de la figure finale – mais l’excitation de la découverte majorait la vérification mathématique immédiate ainsi reportée – crevait la carte comme l’origine de toute chose.

- « Il faut repartir de là », affirma Simon.

Taillade lança à l’aubergiste qu’il le paierait plus tard, et tous deux sortirent presque en courant jusqu’à la voiture du chercheur. Ils s’installèrent dans le véhicule : Simon conduirait, et Taillade, les yeux dansant du paysage à la carte, le guiderait.  

...

SIMON et GÉRARD

 

Simon n’interrogea que quelques secondes son reflet dans le miroir qui tenait une cravate entre ses doigts à hauteur de gorge, avant de la jeter sur le lit et de s’élancer hors de la maison en bras de chemise dans une chaleur déjà prégnante.

Devant l’auberge, il hésita. Des tables et des chaises, à l’ombre doublée d’un grand platane et de parasols jaune et bleu, avaient été déployées sur la place, mais à cette heure pourtant dédiée au rafraîchissement de l’apéritif, elles restaient désertes.

Pousser la porte de l’établissement l’embarrassait car il lui faudrait affronter les regards interrogatifs des habitués qu’il ne connaissait pas ; et d’ailleurs, si Gérard Pierredefontaine n’était pas encore là, valait-il mieux l’attendre dedans au risque de le manquer s’il lui s’arrêtait dehors?

Dansant d’un pied sur l’autre en faisant mine de lire la carte, Simon sentait monter l’inconfort de la timidité alors qu’une pensée ajoutait un fin saupoudrage d’angoisse supplémentaire : et si Gérard était à l’intérieur ?

- « Ah, vous êtes arrivé avant moi ! Vous n’avez pas trop chaud ? »

Gérard Pierredefontaine, tout en chemise lui aussi, une veste claire pliée au creux du coude, sacoche à l’épaule, la mine incarnadine d’avoir pressé le pas sous le soleil, arriva comme un vent léger qui dissipa sa circonspection devant l’auberge.

- « J’arrive à l’instant », mentit-il à demi en avançant une main droite largement ouverte qu’il espérait ne pas être trop moite. L’impression de leur poignée oscilla entre la politesse de ceux qui ne se connaissent suffisamment pas encore et la chaleur de du plaisir de se retrouver.

Ils convinrent ensemble de s’attabler dehors, espérant que la chaleur ne serait pas trop incommodante et profiter ainsi du calme de la place.

- « Vous prendrez un apéritif, professeur ? », s’enquit Gérard, hésitant sur la manière dont il devait s’adresser à Simon.

Ce dernier s’efforça d’arrondir les angles de la bienséance en prenant le parti de la détente :

- « Je vous en prie, ne me donnez pas du « professeur » ni du « monsieur » ; j’entends ça toute la semaine. Appelez-moi Simon, ce sera plus simple ! »

Gérard sourit en s’appuyant contre le dossier de sa chaise, satisfait de la tournure cordiale que prenait le déjeuner.

- « Pour l’apéro, alors, Simon ? » demanda-t-il comme s’il goûtait une friandise.

- « Ma foi, vous m’avez honoré de votre confiance lors de la relecture de votre manuscrit ; je vous la rends en ce qui concerne le déjeuner », répondit Simon, qui n’était pas particulièrement gourmet et avait pris, de ses décennies de célibat, des habitudes de frugalité, avec l’impression de passer un plat trop chaud à son voisin de table. De fait, le sourire avec lequel il accompagna ce propos était pour le moins paradoxal.

Mais Gérard sembla plus à l’aise encore, se redressa, plia les jambes qu’il avait allongées sous la table sous sa chaise, et agita le bras afin de signaler leur présence au personnel de service de l’auberge.

Il allait se lever, faute de réponse, quand elle apparut après avoir ouvert la porte, de l’autre côté de la rue, avançant vers eux. Dans le soleil, tout en cheveux de lumière et légèrement vêtue pour supporter la chaleur, Lucie, l’aubergiste, s’approcha pour prendre leur commande.

De cette rencontre, au-delà de leur sympathie, Simon devrait garder longtemps la honte cauteleuse de ses moyens perdus dans le commerce avec les femmes quand il s’écarte du biais professionnel ; et sa muette admiration qui se tinta d’un son aigrelet de jalousie devant la faconde de Gérard. L’écrivain, en effet, se transforma à chaque retour de l’aubergiste qui semblait y prendre un certain goût, et en tout cas, son temps : il parlait avec tout son corps, souriant des yeux, complimentant des mains, ivre d’une légère assurance qui lui valait en retour force sourires et un intérêt qui ne paraissait pas feint. Il était l’auteur qui enchantait la terrasse, quand Simon se trouvait renvoyer au rôle de faire-valoir. Il en eût éprouvé une rancœur certaine si Gérard n’avait pas été aussi désespérément sincère ; et prit le parti de se réjouir de la scène à défaut d’y jouer vraiment.

 

...

 

SIMON, la fin de l’histoire...

 

 

Le soleil irradiait rose, irradiait d’or, les volets pensifs des hautes bâtisses qui gardaient au frais les habitants du village. La chaleur inscrivait l’été dans les ruelles qui sinuaient entre les murs de pierres et autour de la place où Simon, comme à l’accoutumée, avait garé sa voiture. Bientôt, les festivités estivales confisqueraient cet espace au bénéfice des touristes.

Il savait que la touffeur de l’air l’abattrait dès qu’il sortirait de l’habitacle, et il resta assis devant son volant, profitant de la fraîcheur résiduelle de la clim qui avait fonctionné durant tout le trajet.

Ces derniers jours avaient bousculé son quotidien, et Simon sentait fourmiller un contentement qui confinait au bonheur ; celui du sens de la raison d’être ; de l’évidence de la réponse à tous les « Mais qu’est-ce que je fais ici, bon sang ? ». Biffées à la saveur des rencontres, toutes les réflexions désespérantes, toutes les mines affligées qui lui avaient semblé lui lancer si souvent de l’autre côté du miroir « Mais tu t’es vu, mon pauvre Simon ? ».

L’année scolaire finissait ; il avait bouclé le texte et sélectionné les illustrations de ses interventions prochaines dans le cadre des Rencontres Historiques de l’Enclave des Papes ; et il venait de partager de bons bouts de temps et quelques connaissances avec ce qui lui semblait bien être de la délectation.

Généreux, Gérard Pierredefontaine avait insisté pour mentionner son aide en exergue de son roman. Cette perspective titillait agréablement l’ego de Simon qui repoussait à toujours plus tard la rédaction d’un ouvrage propre. Et au-delà, ces moments partagés avec l’écrivain s’étaient révélés pleins d’une bienveillante humanité qui faisait si souvent largement défaut à sa vie.

Autant qu’il pouvait s’en souvenir, il avait toujours été seul. Fils unique, dans une famille de Protestants dont l’histoire s’émaillait de massacres et de fuites de refuges en déserts, ses souvenirs d’enfance le revoyaient seul ; seul et silencieux.

Son père ne paraissait vivre que pour sa pharmacie et la collecte de serpents dont il conservait les plus beaux spécimens dans des bocaux exposés encore dans l’officine fermée. Le Maire sollicitait fréquemment Simon pour louer ou racheter les murs de la boutique, mais il hésitait, et les ophidiens formolisés attendaient dans leurs cages de verre. Dans ses escapades naturalistes, son père allait seul, et Simon aujourd’hui préférait penser que seule la volonté d’éviter le danger à son petit garçon en était la cause.

Sa mère ne parlait pas. Elle lavait. Simon avait réalisé après son décès, plus de dix ans auparavant, que les souvenirs qu’il avait d’elle, c’était ses mains, rougies et usées par les serpillières d’eau savonneuse dont elle frottait inlassablement les dalles du sol de leur vieille maison. Chaque fois qu’il essayait de penser à elle, lui revenaient des images de sol mouillé à laisser sécher et des odeurs persistantes de savon noir.

Lors de sa nomination au lycée Aubanel, il avait acquis un petit appartement, intra-muros, dans la rue fraîche et ombragée des Teinturiers, où demeurent encore quatre roues à aubes, vestiges de l’intense activité manufacturière de la ville aux temps des moulins à garance et des filatures de soie. Il y avait aimé l’atmosphère de village, avec les galets de la calade et les platanes, habitée encore par l’esprit de Laure de Noves, le grand amour de Pétrarque. Situé au dernier des trois étages, vieillot et exigu, l’appartement s’ouvrait sur le toit en terrasse, immense, où le regard pouvait embrasser toute la Cité des Papes, et bien au-delà.

Il l’avait aimé, mais il était revenu très vite auprès de ses parents vieillissants, dans la maison familiale de Mérindol, à quelques pas du castrum qui abrite aujourd’hui un mémorial du martyr vaudois. Il avait accompagné la fin de leurs vies, trouvant parfois pesant leur trio, d’abord, puis cette improbable vie de couple avec son père après la disparition de sa mère, durant quelques années de cohabitation presque mutique. Mais il avait apprécié le calme et la beauté de la vallée de la Durance, le massif sombre, et même sauvage encore, du Lubéron, et la tranquillité de pouvoir faire son marché sans crainte d’y rencontrer des élèves ou leurs parents : ici, c’est au lycée de Cavaillon, de Pertuis ou de Salon que les adolescents du village poursuivaient leurs études, et dans les rues du village, il n’était plus enseignant. Une vie s’était organisée, rythmée par ses déplacements pendulaires à Avignon. Il avait néanmoins conservé l’appartement qui lui servait de bureau professionnel, notamment pour ses activités aux archives, et de pied-à-terre lors de ses rares sorties nocturnes, à l’opéra d’Avignon ou pendant le Festival.

 

Il avait été un petit garçon seul. Il était un homme seul, dans un petit appartement ou dans une grande maison vide, pleine d’histoire, de meubles anciens et de poussière.

Son désir éperdu de reconnaissance, du moins le supputait-il, s’apparentait de fait à la volonté d’existence tout court d’un garçonnet solitaire resté célibataire, dont la vie semblait s’écouler en marge du monde, et à rebours de l’histoire, davantage emplie de références médiévales que de contacts contemporains.

Le temps passé avec Taillade lui avait apporté ce rapport entre pairs qui faisait « bondir son cœur comme un chien fou » pour reprendre une expression tadjike croisée un jour entre les lèvres d‘une conférencière du Musée Guimet. Peut-être plus que l’enquête historique fructueuse qu’ils menèrent ensemble, et ce sentiment exaltant de chasse au trésor qui avait enthousiasmé leur aventure.

Porté par ces impressions, Simon sortit de sa voiture ; et la chaleur, effectivement, lui parut pesante ; à l’inverse exact de la fraîcheur conservée de la maison entre les murs épais.

D’un regard léger, Simon balaya la table du salon où des piles de documents, de dossiers, et de livres se faisaient concurrence dans des équilibres imprévisibles. Il s’arrêta sur l’enveloppe du courrier de l’Université de Malmö, l’enveloppe « extérieure », celle qui avait su le trouver sans détours – il avait déjà classé la lettre dans le dossier constitué lorsqu’il préparait sa candidature, et conservé l’enveloppe « intérieure », qui s’était perdue avant de lui revenir caparaçonnée, pour le souvenir.

Simon allait jeter l’enveloppe dans la corbeille quand, par hasard… par réflexe… il glissa nonchalamment un dernier coup d’œil à l’intérieur en faisant bâiller l’ouverture : au fond, collé contre l’une des parois de papier kraft, un rectangle cartonné aisément identifiable. Une carte de visite. Celle d’Erling Kagge. Et crachés à l’encre rouge de l’urgence, quatre mots : « Call me back ASAP ».

 

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Rédigé par Nathalie

Publié dans #Ecriture collective

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