CHAPITRE II : LE SOUVENIR ET LA LETTRE

Publié le 3 Juin 2017

Deuxième chapitre, construit avec les textes rédigés lors des ateliers "anamnèse" et "écriture épistolaire". La vie de nos personnages continue...

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CHAPITRE II

 

LE SOUVENIR ET LA LETTRE

 

La Liseuse – Jean Raoux

Le courrier est enfin arrivé et provoque quelques émotions. Un souvenir émerge, une lettre le suit...

L'atelier d'écriture a réussi à se procurer la correspondance de certains personnages.

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ERIC

 

 

Eric apprendra que Sandra a repris ses études afin d'être psychologue auprès des tribunaux.

Devenue une femme qui a mûri et pris de l'assurance.

Un jour Aurélie organise un dîner avec Sandra pour la présenter à son mari.

Ayant un peu bu, ce dernier fait une énorme gaffe et la vérité éclate, suivie d'une dispute et d'une gifle.

Sandra pense avoir réussi à convaincre son amie de son innocence.

Quand quelques semaines après cette dernière reçois une convocation chez le juge.

Dossier compliqué, non, l'avocat Eric est très convainquant, preuves et témoignages à l’appui, tout compte fait, Alain, le mari écope de prison avec sursis et sa femme Aurélie est admise dans une clinique de désintoxication.

La vie est pleine d'imprévus, un jour le cas d'un enfant autiste mal traité, amène Sandra à se rendre au Palais de Justice.

Par un hasard organisé par " Cupidon avec ses flèches", les anciens amoureux de jeunesse Eric et Sandra se retrouvent dans la salle des pas perdus.

Leurs affaires traitées.

Un café, puis un restaurant se terminant par une ballade au clair de lune, ils se racontent leurs passés, allongés dans l'herbe.

- Je ne me suis jamais marié, dit Eric.

- En revanche, réplique la jeune femme, après mes ennuis de jeunesse, je suis allée vivre chez mes grands parents au "Village", un joli petit hameau, avec les portes des maisons ornées de peintures décoratives.

Un jour, ma grand mère Yvonne a reçu la lettre d'une de mes amies, habitant à Sclos de Contes, ce petit village de mon enfance, elle resta rêveuse quelques minutes… n'ayant pu me joindre à ce moment.

Et puis, continua Sandra, j'ai rencontré Jacques, un médecin psychiatre qui m' sorti de ma torpeur, je l'ai suivi à Paris où j'ai fait mes études de psychologie.

Trois ans Après nous nous sommes séparés et je suis revenue, j'habite à Nice maintenant.

Je vais voir le plus souvent possible mes grands-parents, j'ai découvert une grande tribu, cousins, cousine habitant dans diverses régions de France.

Je savais que Mamie Yvonne avait des sœurs et Papy Pierre des frères.

Sa sœur préférée, la plus jeune, Jane, vit en Vendée, depuis la mort de son mari, elle ne veut plus voir personne, mais ma petite grand-mère préférée a dans l'idée de réunir tout le monde pour les fêtes de fin d'année.

Un jour avec l'aide de Papi et de leur auxiliaire de vie, ils ont exécuté de magnifiques sous verres, disposant les photos façon arbre généalogique, ceux-ci trônant sur la cheminée.

Durant mon séjour chez eux à "Village", j'ai aidé à retrouver plusieurs adresses.

Amandine, je ne la connais pas, mais j'aime bien son prénom..

Pierre, de son côté, se met à la recherche de ses frères.

 

***

GÉRARD

 

Le faire de ce pas, Gérard abasourdi se dit en lui même je le ferai demain. Ecrire, écrire pourquoi, pour qui. La nuit fut longue, peuplée par les personnages de son roman. La lumière du jour filtrait à travers les volets, les bruits du village qui se réveille, l'invitèrent à en faire autant.

Devant la tasse de café, il se rappela la discussion de la veille. Plus le temps passait, plus il doutait de la qualité de son écriture. N'avait-il pas commis des erreurs sur l'histoire, pas son histoire, celle qu'on écrit avec un grand H. Il se remit à relire les feuillets de son roman dont l'histoire se déroulait à l'époque médiévale, où la réalité se mêlait avec les légendes.

 

Est-ce le toucher du papier, l'odeur de l'encre et de la poussière, Gérard ferma les yeux et les images anciennes du temps de son enfance lui revinrent à l'esprit. L'écriture de la craie, sur le tableau noir, le toucher du cahier neuf où il écrivit pour la première fois son nom, avec la plume "sergent major" trempée dans l'encre violette. Que l'instituteur avait distribué le matin dans l'encrier de porcelaine blanche, inclus dans le bureau. Tout lui revenait à l'esprit, les bouts de craie que certains malicieux laissaient dans l'encrier. Ah oui, il était loin le temps de son enfance, de son insouciance, le temps ou il eut son premier diplôme " le prix de babillage" en ce temps-là il parlait, l'écriture il ne savait.

 

Un bruit le sortit de sa torpeur, Gérard mit un temps pour revenir à la réalité et avec elle son actualité. Il était là, dans son salon, face à son roman, tout lui revint en mémoire. Ne risquait-il pas de se couvrir de ridicule en écrivant à la maison d'édition.

Il se promit de faire lire son roman à monsieur Simon Mallevialle, le professeur d'histoire dont il avait entendu dire par Mado que c'était un spécialiste de l'époque médiévale.

Gérard chercha sur l'annuaire, le numéro de téléphone et il l'appela.

Allait-il lui répondre ?

Monsieur Simon Mallevialle lui signifia avec gentillesse qu'il se ferait un plaisir de lui donner modestement son avis.

Le rendez-vous fut pris, pour le lendemain.

 

Devant lui, un peu angoissé, je lui racontais mon histoire, la perte par la maison d'édition des feuillets qui pourraient lui dire : c'est vous, enfin... c'est moi. Monsieur Malavialle lui avoua que lui aussi attendait une lettre et que tous les jours il surveillait le facteur pour une lettre qui n'arrivait jamais.

 

 

Il trouva mon roman fort intéressant, me signala juste une petite erreur sur la tournure du style épistolaire m'encouragea à poursuivre mon action auprès de la maison d'édition et me proposa de lui envoyer la correction et de nous retrouver au café de chez Lucie dans une semaine. Il faut avouer que je sortis de son entrevue avec beaucoup de fierté. Etre reconnu par un professeur me remplit de joie. Arrivé à la maison, je m'installais à mon bureau. J'écrivis la lettre à la maison d'édition et entrepris la correction de mon roman suivant les conseils de monsieur Malavialle. La première lettre fut relativement aisée à écrire tandis que pour la correction de mon roman, je m'empressais de relire les notes que j'avais écrites lors de mon entrevue avec monsieur Malavialle. Il faut dire que le style épistolaire n'est pas une chose simple à écrire. Le "salutatio, le captatio, le narratio, le petitio" et enfin la conclusion étaient jusqu'à ce jour, pour moi, aussi incompréhensibles que le latin. Heureusement, les explications de monsieur Malavialle étaient claires.

Je lui écrivis ma correction en ayant au préalable fait un brouillon.

 

MONSIEUR GERARD PIERREDEFONTAINE à MONSIEUR MALAVIALLE SIMON, PROFESSEUR D'HISTOIRE

 

Veuillez trouver ci-après la correction de mon roman.

 

le salutatio: Monsieur l'enquêteur en chef à Monsieur le Marquis de Mallemorte

le captatio: Hier dans les bois de Cythère, prés de Mallemorte les Avignon, une jeune femme fut retrouvée morte en partie déshabillée.

le narratio: C'est en menant son troupeau au pré que le sieur Bernardo a fait la macabre découverte. Il se dépêcha de venir me narrer l'histoire.

le petitio: Je vous demande de me saisir de l'affaire, d'autant que la jeune fille est une enfant du pays dont les parents tiennent boutique au centre du village.

la conclusion : Ce sera avec plaisir que je diligenterai mon enquête pour vous servir et je montrerai à la populace de notre ville que la justice de Monsieur le Marquis est sans défaillance.

 

Du village, le 28 mai de l'an de grâce 1417.

 

 

En espérant avoir été à la hauteur de vos explications, et dans l'attente de vous retrouver à votre convenance chez Lucie, veuillez agréer mes sincères salutations.

 

Mes deux lettres terminées, je m'empressais d'aller les poster. L'attente recommença.

Dans ma tête, je commençais à imaginer le voyage de mes lettres. J'avais pris la précaution de bien les affranchir avec les timbres de mon carnet et surtout d'écrire mon nom et mon adresse au dos des enveloppes. Une fois envoyées par la poste, les voila livrées à elles-mêmes, avant d'être déposées dans une boite aux lettres sur laquelle est marqué le nom du destinataire. Combien de temps allaient-elles rester dans cette petite case pour qu'enfin monsieur Mallevialle ou la secrétaire de la maison d'édition puissent déchirer leur enveloppe et lire ce que j'avais écrit.

 

***

JANE

 

Jane tient la lettre dans sa main. Les yeux égarés, elle ne peut que respirer le parfum entêtant qui s'en échappe, l'odeur si particulière du papier parcheminé, un frisson du passé qui lui fait monter les larmes aux yeux.

Ses doigts se crispent puis se relâchent, sans même qu'elle ait pu lire le nom de l'expéditeur. Inutile... elle le sait maintenant, ou plutôt elle le sent, c'est la lettre qu'elle attend depuis longtemps, celle qui va peut-être lui donner des nouvelles de Jade, sa fille, disparue des radars depuis une éternité. Depuis cet été où son jeune cœur s'était perdu dans celui de Julien.

Un vaurien qui l’avait entraînée sur une pente dangereuse, de petites combines en larcin plus graves, jusqu'à la rencontre avec Rémy, spécialisé en trafic d'art et signatures contrefaites, bijoux anciens et faux parchemins.

Jane avait tenté sans succès d'alerter sa fille. L'amour n'a pas d'oreille.

La dernière fois qu'elle l'avait croisée, c'était dans un bar louche, bercé par une musique nauséeuse, situé dans une petite ruelle de La Tranche sur mer, une agréable station balnéaire vendéenne.

Rémy avait étalé, sur une table un peu rouillée, ses dernières trouvailles du marché des contrefaçons : un lot de faux incunables, dont l'odeur caractéristique était simulée par un parfum de synthèse .

D'une main malhabile, Jane tente de chasser les larmes qui lui viennent aux yeux. Ce jour-là son angoisse avait monté d’un cran face au regard fasciné de sa fille, comme attirée sans retour par la vie marginale de son nouveau compagnon. Jane avait monté le ton pour tenter de raisonner sa fille, Julien et Rémy, trop jeunes pour imaginer les risques de leurs frasques. Mais rien n’y fit, les jeunes gens avaient chassé les remontrances avec une ironie exaltée, et Jane avait fini par quitter le bar en furie, après de violents éclats de voix, et des larmes plein les yeux.

La scène avait consommé la rupture filiale de façon brusque et tragique. Les tourtereaux et leur mentor avaient quitté la région sans laisser de traces, soupçonnant Jane de vouloir alerter la police sur leurs manigances.

Tant d’années s’étaient écoulées, des années de silence et d’inquiétude.

Et pour seule piste hypothétique, connaître le parcours de Rémy, né en Corrèze, près de Brive, d’un père routier et d’une mère juriste. Passionné de motos, et coureur de jupons invétéré. Pas de quoi rassurer une mère éplorée.

 

Lettre à Monsieur Rémy Taillade, Saint-Cirq-Lapopie

illustre chercheur au CNRS, département Archéologie

 

Cher monsieur,

 

Votre lettre met fin à tant d'années d'incertitude, d'errance et de questions, que je suis encore sous le choc, et la joie infinie, de voir mon angoisse arriver à son terme.

J'imagine qu'il ne fut pas facile pour vous de voir se réveiller un pan peu glorieux du passé, et je vous sais gré d'avoir eu le courage et la bienveillance de me révéler, même si tardivement, le chemin tortueux vécu par ma fille Jade. Elle me manque tellement !

Vous me dites cet élan fougueux qui vous porta l’un vers l’autre, et qui poussa Julien à s'éloigner d'une histoire qui n'était plus la sienne.

Jade qui se prit au jeu des fouilles et des archives archéologiques, pour de bon cette fois, et vous incita à troquer un vice contre un métier passionnant.

Ma vue se trouble, et mes mains se mettent à trembler. Comment vous remercier de retrouver la lumière après tant d'obscurité ?

Vous me rendez la vie, ou ce qu'il en reste. vous semblez passionné par vos fouilles actuelles, aidé par votre ami Simon, spécialiste des symboles. Cela me rappelle la magnifique lemniscate à la perle turquoise que m'avait offerte ma sœur il y a bien longtemps... et celle que j’ai trouvée par hasard en chinant dans les environs, ou bien était-ce en boutique, ma mémoire s'effiloche quelquefois, et les bulles de souvenirs s’entremêlent sans trop se reposer …

Ma soeur et moi aimions chiner, dans tous les sens du terme, faire les brocantes mais aussi nous chamailler, nous titiller, parfois nous jalouser sans trop savoir pourquoi..peut-être un malicieux atavisme…?

Ma sœur, qui elle aussi, s'est éloignée de moi, suite à un conflit sentimental qui nous a opposées l'une à l'autre, et séparées à jamais, au détriment de ma petite Lucie, sa fille, que je n'ai jamais revue non plus... Que de malheur dans une famille !

Et ma petite Jade suivrait maintenant une spécialisation portant sur les incunables, ces manuscrits qui l’ont toujours fait rêver!

Je tremble de joie et de fierté, grâce à vous.

Vous me dites être maintenant son époux... les yeux me piquent encore.

Pourrais-je imaginer une rencontre apaisée avec vous deux, dans un lieu qui vous conviendrait, entre la Vendée et le Lot, où vous habitez actuellement?

Peut-être même pourrais-je penser à me rapprocher de vous...Et qui sait, devenir la mamie des enfants à venir ?

Ma vie est comme suspendue à votre réponse...Cette réconciliation me tarde tant, au terme d'une vie trop fracturée.

À bientôt de vous lire. Tendrement.

 

Jane

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LOUIS

 

Je décide de retrouver mon âne, les touristes étant supposés être moins bêtes que lui. Quoique ! Le plus important pour l'instant est de retourner au village avant la fermeture de la permanence postale qui se tient dans un recoin du bistrot. Encore que, si j'arrive après 17h, la préposée sera tellement imbibée qu'elle ne me sera d'aucune utilité.

 

Je retrouve facilement Cadichon, ce nom lui va comme un bonnet, il l'a de suite adopté. Bien évidemment, j'arrive après la fermeture, je vois Zézette partir en zézayant des jambes. Le troquet est encore en pleine effervescence, je bois un verre ou deux… trois ? Oui, possible ! Je rentre chez moi en mettant mes pas dans les traces de ceux de Zézette. Le lendemain matin, je me pointe dès huit heures pour être le premier client. Zézette ne me dit même pas bonjour. Seulement : toujours pas de lettre pour toi. Je ne râle pas, je m'y attendais.

 

Cette nuit j'ai pris une décision, je vais aller à Paris, au ministère des Armées, pour m'adresser de vive voix au responsable. Je me suis souvenu d'avoir connu au village Saint Circ Lapopie un personnage qui pourrait m'aider dans mes recherches, un certain Rémy Taillade ! C'était à l'occasion de la Semaine des Villages fleuris du département du Lot. Une personnalité, un chercheur au CN..quelque chose. Il m'avait pris à la bonne parce que, comme lui, j'ai la passion des fleurs, des roses surtout. Mon accent et mon parler rustique l'ont de suite amusé, lui, un parisien. En sirotant un apéritif, je lui avait parlé de mon problème de carte de démobilisation. Il m'avait proposé de m'envoyer une lettre d'introduction auprès d'un de ses amis ayant une fonction importante dans ce ministère.

Aussi sec, bien qu'une averse bienvenue venait de s'abattre sur la campagne asséchée et que les vapeurs de chaleur s'élevaient au ras du sol, je pris la direction du bistrot cantine pour rédiger ma lettre.

 

Lettre adressée à Mr Rémy Taillade- Saint-Cirq-Lapopie- Lot

 

Monsieur

D'abord bonjour. Lors d'une conversation que nous avons partagée, ainsi qu'un très bon saucisson servi en même temps que l'apéro, je vous avais parlé de mes démêlés avec le ministère des Armées. Vous m'aviez proposé votre aide en cas de besoin, c'est le pourquoi de cette lettre .Vous pouvez me l’adresser à Mr Fadoli Louis Valdaqui 06250

 

Ps : Votre ami le ministre est il toujours en fonction ?

 

Réponse quelques jours après.

 

Cher Monsieur Fadoli

 

J'écris directement à mon ami Harry Caut, l'assistant du ministre en lui expliquant vos démêlés. Prenez rendez-vous avant d'aller le voir au : 16 avenue Bellevue Paris 75. Il pourra sûrement arranger votre affaire.

Recevez mon amical souvenir.

R Taillade

 

***

LUCIE

 

 

Joyeux anniversaire Jade, ma chère sœur !

Je t’embrasse bien fort.

Jane

 

Quelques mots simples couchés sur un billet pour accompagner un cadeau... et une déflagration. Sa mère avait une sœur ! Lucie relit le papier fané. Courtes phrases, témoin d’un moment de vie de famille dont elle ignore tout. Comment, pourquoi un tel secret… Jade, sa mère, avait une sœur… Jade et Jane...

C’est en prononçant ces prénoms à voix haute que Lucie a basculé. Loin, très loin dans l’enfance... sur une route de campagne, sa menotte de fillette agrippée à la main d’une femme en manteau rouge. Elle sentait bon, comme les violettes qu’elle ramassait au bord du chemin.

"N’embête pas tatie Jane, Lucie". La voix de sa mère quelque part, dans le paysage…

Tatie Jane qui chantait pour sa "p’tite Lulu" Au clair de la Lune le soir, dans le jardin, quand la lune d’été était ronde et blanche ; et le jasmin embaumait.

Les souvenirs remontent comme des bulles.

Une maison, un jardin, sa mère, sa tante et elle, "p’tite Lulu". Et puis l’oubli. Tatie Jane évaporée.

Les questions éclatent en rafales dans la tête de Lucie, trop nombreuses, trop rapides pour attendre d’éventuelles réponses. De ce bouillonnement émerge l’essentiel – je ne suis plus seule, j’ai une tante quelque part. Des cousins et cousines peut-être… C’est énorme !... Il me faut un café bien serré pour m’aider à réfléchir à tout ça.

 

Lucie s’installe dans son fauteuil préféré, pose la tasse fumante sur la table à côté de la broche à la perle, vertigineuse lemniscate, laisse venir les questions :

Pourquoi, et quand tatie Jane a-t-elle disparu de sa vie ? Depuis très longtemps sûrement. Elle devait être un tout petit enfant pour l’avoir ainsi oubliée.

A qui appartiennent la maison, le jardin et où se trouvent-ils ? Jusqu’à présent, Lucie ne se souvenait pas d’avoir passé son enfance ailleurs que dans son appartement actuel ; pourtant, cette bribe de souvenir lui raconte autre chose ; elle se sent chez elle dans la maison au jasmin. Elle fouille alors dans ses papiers, trouve l’acte notarié dont la date confirme son impression : l’appartement actuel a été acheté par sa mère alors qu’elle était âgée de quatre ans. Où a-t-elle vécu avant ? Dans la maison au jasmin ?

 

C’est sans doute à cette époque que les sœurs Jade et Jane se sont définitivement séparées. Jane effacée de leurs vies. Sa mère ne lui a jamais parlé de sa tante, il n’y a aucune photo de Jane, aucun souvenir d’aucune sorte sauf le bijou à la perle que sa mère portait si souvent et qui gardait son secret. Un bijou acheté dans un vide-grenier, lui avait-on dit.

Lucie saisit la broche, la détaille. Pourquoi a-telle disparu de la boîte à bijou de sa mère ? Comment est-elle arrivée sur le site de vente en ligne ?

 

Trop de questions sans réponses, trop d’émotions pour aujourd’hui. Lucie épingle la lemniscate sur sa veste, enfouit l’écrin et le billet dans sa poche, et file chez son amie Amandine pour lui tout raconter.

 

Amandine l’écoute un moment, l’interrompt :

J’ai des soucis avec un passeport, lui confie-t-elle, je dois quitter cette histoire. Demande à Louis ; il est un peu à l’ouest, mais il connaît pas mal de choses sur les gens du coin.

 

Judicieux conseil ! Grâce à Louis, Lucie a pu remonter une piste qui lui a amené quelques réponses mais aussi de nouvelles questions. Depuis, elle oscille entre fébrilité, anxiété, euphorie, et la broche à la perle bleue ne quitte plus son col. Derrière le comptoir du bar-restaurant, elle sert ses rares clients, la tête ailleurs. La prochaine étape serait de contacter ma tante... lui écrire une lettre… je ne sais pas trop comment la rédiger…

 

Elle a encore parlé à voix haute. Une habitude de personne seule.

Gérard, l’écrivain du coin, est attablé devant son café. Il sourit :

Tu parles seule, Lucie ? Tu veux écrire une lettre ? Ça tombe bien, on vient de faire un atelier d’écriture consacré au genre épistolaire. Viens, assieds-toi, je t’explique.

 

LETTRE de Lucie à Jane, en Vendée

 

Je suis Lucie, j’ai cru un moment être votre nièce mais aujourd’hui, je n’en suis pas certaine.

Je vous avais oubliée, Jane. Vous avez déserté ma vie depuis si longtemps.

 

Il y a quelques jours, j’ai trouvé un mot signé de vous adressé à ma mère, mot qui suggère qu’elle était votre sœur. C’est en lisant votre prénom au bas du message que quelques souvenirs ténus ont émergé du fond de ma mémoire. Il y avait une maison, ma mère, vous... J’ai cherché à savoir, j’ai posé des questions autour de moi.

 

Louis, un ancien du pays, se souvenait de vous, de nous, de la maison située à l’entrée du village. Une recherche dans les registres du cadastre a confirmé ces informations. Je sais maintenant que la maison a existé, que nous y avons vécu ensemble, qu’elle a été vendue et détruite il y a environ quarante ans pour permettre la construction d’un supermarché.

En revanche, aucune trace de votre existence, Jane. J’ai fouillé dans les documents de ma mère. Rien n’indique qu’elle avait une sœur.

 

Alors je viens vers vous dans l’espoir d’obtenir quelques réponses afin de comprendre pourquoi, dans mon souvenir et dans mon sentiment intime, vous restez ma très chère "tatie" Jane.

 

Du village, le 22 mai 2017

***

RÉMY

 

Le soleil s’échappait sous les derniers nuages et caressait l’horizon chaotique des Grands Causses. Rémy aimait bien se promener dans le silence et les effluves de ces espaces sauvages. Les chênaies, chemins caillouteux, longs alignements de murets de pierres sèches, portails effondrés qui laissaient entrevoir quelques dolines où s’abreuvent les bêtes, tout cela lui permettait de remettre de l’ordre dans ses idées. Il en avait bien besoin. La réponse à son courrier multipliait les interrogations. Le texte analysé par ses confrères semblait être authentique. La langue choisie : le latin, le support employé : une peau de chèvre tout ramenait à une authenticité. Cela il l’avait déjà décelé. Par contre un dessin l’intriguait fortement. Un serpent à deux têtes, identique à ce serpent Aztèque, terrassé par une épée, comment pouvait-il être sur ce document alors que les Amériques allaient être découvertes deux siècles plus tard ? Et ce texte, enfin ce qu’il en restait, une suite assez incompréhensible. Tout concourait à l’embrouiller dans ses déductions. Les Templiers dans leur rigueur menaient une vie simple et ne s’embarrassaient pas de symboles ésotériques. Peut être le texte d’un grand prêtre éloigné de la base ? Mais ici dans cette masure, ça ne cadrait pas !

 

Le soleil glissa sur la ligne de crête. Rémy eut son attention entièrement fixée sur cet instant. L’espace d’une fraction de seconde il se revit en Suède, subjugué par le même coucher de soleil. Allez savoir pourquoi ? La lune peut être, La lune presque pleine, en forme de soucoupe qui n’avait pas attendu que le soleil disparaisse pour apparaître majestueuse. Une coïncidence heureuse. Un séminaire sur les histoires Médiévales des divers pays Européens. Ses exposés avaient été suivis avec beaucoup d’intérêt. Il se rappela aussi son confrère Simon Mallevialle et ses recherches sur les symboles fantastiques. L’art de faire parler ce qui semblait hermétique à tant d’autres. Aussitôt la solution lui apparut évidente. Il fallait retrouver la trace de Simon. Lui saurait indiquer une piste à suivre.

 

Des hirondelles voletaient, zigzaguaient et sifflaient en se pourchassant. Rémy ressentit soudain un grand calme intérieur, comme si les problèmes s’étaient subitement résolus. Il s’était arrêté, profitant de la douceur de cette soirée qui s’installait. Le village de Saint-Cirq en contre bas lui apparut recroquevillé autour des ruines de son château. Le chemin de halage, le long de la rivière fut le dernier léché par les rayons qui disparurent sans que Rémy ne s’en rende compte…

Ce fut un jeu d’enfant de retrouver Simon Mallevialle. Ses coordonnées notées à l’époque, toujours valables. La réponse ne tarda pas. Simon très intéressé par cette découverte en terre de France attendait d’en savoir plus. Ils correspondirent donc par mail et skype interposés. Mallevialle analysait le symbole anachronique et tout lui parut soudain évident.

-Je pense que ce que vous me désignez par une référence Aztèque est une pure coïncidence, issue de l’imagination du prescripteur. Par contre l’Amphisbène, serpent avec une tête à chaque extrémité de son corps a bel et bien existé dans la mythologie Européenne des douzième et treizième siècles. Ce serpent ne laissait aucune chance à ses adversaires. Ce symbole pourrait être le Roi Philippe le bel, l’épée qui le terrasse devient en ce cas l’épée des Templiers. Hélas la réalité que nous connaissons, est toute autre.

Voilà que l’éclairage de Simon redonnait vie à cette découverte, restaient à explorer les autres pistes …

 

L’employé du cadastre regardait sa montre, midi était déjà passé depuis longtemps et cet individu qui consultait ses registres ne semblait pas s’en apercevoir.

Hum…Hum…se permit-il,

Rémy avait constaté depuis un grand moment que ces documents ne lui seraient pas d’une grande utilité.

Ils ne remontaient pas plus loin qu’au XVIII è siècle, il fallait donc chercher ailleurs.

Merci… excusez moi pour le retard occasionné, je ne vous dérangerais plus.

Sur ce il quitta les bureaux du cadastre légèrement contrarié, mais il s’y attendait un peu.

Une chose était évidente en tous cas, les repères récents ne permettaient pas de recoupement avec le parchemin.

Compte tenu de l’heure, il décida de se restaurer et les auberges authentiques ne manquaient pas dans la vielle ville.

 

Il se dirigea vers « L’auberge des Remparts » dont on lui avait dit le plus grand bien, s’installa et commanda un « Estofinado Aveyronnais » (sorte d’Aligot) spécialité de la maison, accompagné d’un verre de rouge du pays.

Lucie la patronne du restaurant également cuisinière à l’œil malicieux et au large sourire aimait traîner en salle après avoir servi ses clients pour obtenir leur avis.

Sûre de ses talents elle savait qu’elle ne recueillerait que des compliments, une conversation s’engagea avec Rémy après les congratulations inévitables :

Vous êtes en déplacement dans la région ?

Oui en quelque sorte, j’appartiens au C.N.R.S et je suis à la recherche de documents cadastraux des XIII è et XIV è siècle mais en préfecture je n’ai pas pu remonter au-delà du XVIII è.

Ah ! En ce cas vous devriez vous rapprocher du château de Vézins dont l’origine remonte à 1150, son propriétaire actuel Mr. le Comte possède des documents très anciens relatifs au partage des terres, et ils ont l’avantage d’avoir traversé la période révolutionnaire sans dégâts alors que les églises et abbayes ont été sérieusement saccagées pendant cette période !

Je ne sais pas si vous y trouverez ce que vous cherchez mais vous pouvez toujours essayer !

Rémy trouva cette idée fort intéressante, aussi demanda t-il l’avis du Conservateur sur ce Comte…

Philippe de Lévézou de Vézins est un homme charmant, lui dit-il

Il te rendra certainement service, mais prends la précaution de demander une audience, ne te présente pas à l’improviste, il risquerait de ne pas apprécier…

Tout en organisant son entretien, lui revenaient en mémoire certains passages de la charte des Templiers et principalement ceux ayant trait aux richesses terrestres :

« Vous ne devez avoir ni seigneuries, ni richesses, ni aise de votre corps, ni honneurs.

« Vous serez pauvres et ferez pénitence afin de sauvez votre âme, si notre maison vous « accueille, vous lui devrez tout »

 

Des hommes aussi rudes et aussi formés n’ont pas pu s’enfuir (lorsque ce fut le cas…) en emportant un quelconque magot…

S’ils ont réussi à s’échapper ils ont certainement cachés ce qui avait le plus de valeur pour eux, en attendant des jours meilleurs ou une rédemption…qui n’est jamais venue !

 

Rémy venait de remercier Simon Mallevialle pour ses brillantes explications au sujet du symbole dessiné. Il réfléchit. Mais enfin ! Nous n’avons pas parlé du texte qui est tout aussi ténébreux. Il se décide donc.

 

Lettre de Rémy Taillade à Simon Mallevialle professeur émérite

Au Lycée Aubanel Avignon 84.

 

Votre facilité à expliquer l’inexplicable me pousse à abuser de votre science. Nous n’avons pas échangé sur la suite de ce parchemin, tout au moins ce que nous avons pu traduire, et qui nous conduit de ténèbres en catacombes, jugez-en plutôt.

« A l’ombre du repère, les bêtes aux pieds d’argent s’abreuveront. Ses ailes les guideront. Ciboires et cavaliers jumeaux sur le même cheval abondent… Le reste illisible ».

Ce texte hermétique comprend, à mes yeux, plusieurs repères. Mais votre avis me serait très utile. Évidement quand on connaît le causse, les repères ne manquent pas. Celui-là comporte des ailes, est-ce le feuillage d’un arbre particulier ? Depuis le temps, je pense que cette référence est à écarter, cet arbre n’existe certainement plus. Un rocher comme un dolmen sur lequel la brume, si généreuse chez nous, s’accrocherait ? Trop aléatoire ! Un moulin en pierre et ses ailes de toiles ? Il existe bien une ou deux ruines qui pourraient être des moulins dix-huit ou dix-neuvième siècles mais du treizième… Il y a bien longtemps qu’ils ont disparu. Peut-être une borne ou une stèle cruciforme avec ce disque à croix palmée si reconnaissable ? Vous voyez Simon, je me débats en pleine incertitude.

Autre chose « Les bêtes s’abreuveront » me parait une référence sure. Les troupeaux de moutons ont toujours étés présentes sur le plateau. Encore faut-il trouver la doline adaptée. «Les cavaliers jumeaux sur le même cheval abondent» me semble une autre valeur sure. Une référence évidente à la monnaie des Templiers, dont nous avons quelques exemplaires au musée de la Couvertoirade.

Nous touchons là le cœur de ce courrier. Est-ce ce fabuleux trésor, que Philippe le Bel voulait s’approprier et que l’on cherche depuis sept siècles ? Aucun Templier, même sous la torture et la crémation, ne l’a divulgué.

Vous voyez, l’enjeu vaut que nous nous rencontrions pour analyser nos déductions et conclusions. Vous serait-il possible de vous rendre libre. Cette chère Lucie du Bar des Remparts saura nous préparer un de ces délicieux plats de notre région. Elle n’a pas de concurrente a son niveau vous savez. Nous pourrions ensuite arpenter le Causse. Libérez-vous pour quelques jours. L’histoire risque d’être au rendez-vous ! Vos jours seront les miens.

Pour ma part, j’ai feuilleté les archives du cadastre qui ne m’ont rien apporté. J’attends un rendez-vous avec Mr le Comte de Vézins dont le château et surtout la bibliothèque remontent au douzième siècle. Ce château a eu la chance de traverser la période révolutionnaire sans dégâts.

Saint-Cirq-Lapopie le dernier jour de Mai de cette année passionnante…

 

 

Le comte de Lévézou de Vézins voulut bien accepter qu’un membre du C.N.R.S vienne consulter ses archives, mais « elles ont été consultées tant de fois » avait-il précisé, je ne vois pas ce que cela vous apportera…

Enfin… rendez-vous fut pris et Rémy se présenta à l’heure et au jour dit au portail du château.

Le concierge qui servait également de guide aux visites publiques, car une partie du château était ouverte au public, l’accueillit et le conduisit à la partie privée où se situait entre autre la bibliothèque.

Rémy fut très impressionné par l’apparat des boiseries murales, de l’acajou certainement, qui supportaient autant d’ouvrages reliés, parfaitement rangés par année et par taille.

Le plafond à caisson et le parquet craquant à chaque pas complétaient l’atmosphère d’élégance de cette pièce.

Mr. Le Comte l’attendait, installé dans un large fauteuil à l’arrière d’un bureau dont les quatre pieds reposaient sur un magnifique tapis.

Dans son dos, une tapisserie suspendue par plusieurs boucles à une tringle murale représentait une scène de chasse.

Que me vaut l’honneur de la visite d’un membre du C.N.R.S ?

Rémy Taillade, Mr. Le Comte, se présenta-t-il… Et bien nous sommes à la recherche d’archives cadastrales des XIIIe et XIVe siècle et plus précisément de l’emplacement de bornages ou stèles cruciformes de préférence discoïdes !

Ah… vous faites référence à la période templière… A l’époque le château de mes ancêtres était beaucoup plus modeste, mais il bordait déjà les immenses domaines attribués aux frères.

Vous trouverez peut-être la position de bornes délimitant les propriétés qui s’étendaient jusqu’à la Commanderie de la Clau qui a été détruite peu de temps après la dissolution de l’Ordre, il n’en reste qu’une tour carrée…

Mais de là à retrouver l’emplacement de calvaires… ça m’étonnerait.

A ma connaissance il y a trois calvaires sur la commune, un à l’entrée du village vers la gendarmerie, un autre sur la route de Laissac et le troisième au lieu dit Boussac, ils datent tous les trois de 1833 année du jubilé… sauf erreur de ma part… mais nous allons consulter ensemble ces archives !

Le Comte se déplaça et déploya les tiroirs profonds et plats d’un grand bureau, il en retira des parchemins plastifiés (des copies sans doute).

Rémy put constater que les terres des Templiers faisaient apparaître de grands espaces délimités par des bois (dénommés forêt du Temple), ruisseaux, étangs, champs (dénommés champ de l’Ouest et champ de l’Est), maisons représentées par le terme ferme ou grange, mais aucune position de borne et aucun calvaire.

Il se rappelait que les terres offertes à l’Ordre provenaient principalement de domaines seigneuriaux et que personne n’aurait contesté un vallon de plus ou un vallon de moins d’autant plus que les frères étaient assujettis à l’obligation de satisfaire à toutes les aumônes (et plus encore par temps de disette) donc plus de terres à cultiver équivalaient à plus de bouches à nourrir.

La limite avec les terres du château semblait suivre un chemin assez rectiligne dénommé « Le long sentier ».

Il repéra cependant quelques croisements de chemins qui auraient pu justifier l’emplacement de calvaires, mais ces chemins ne correspondaient plus du tout à la voirie actuelle.

Comment s’y retrouver ?

Il demanda au Comte s’il pouvait photographier la carte qui lui paraissait la plus détaillée et surtout où apparaissait clairement la position du château comme point de repère fixe.

Mr. Le Comte accepta bien volontiers sous réserve d’être tenu informé par la suite des résultats de ses recherches.

***

LES TEMPLIERS

 

Les cavaliers avancent courbés sur leurs montures…

Le ciel était bas et le pas lent de l’équipage contribue à la somnolence du voyage. Ils sont tous les trois revêtus de leurs grands manteaux blancs marqués de la croix rouge à l’épaule gauche (l’épaule du cœur) mais cette tunique les protège difficilement du vent cinglant de ce début d’automne.

Une mule lourdement chargée les suit au terme d’une courte longe.

En contrebas du plateau, ils aperçoivent clairement les méandres du Tarn de même que le pont de pierre qui conduit à Millau.

De part et d’autre du pont, des hommes en armes… Certainement des Dragons du Roi.

Instinctivement ils s’assurent des armes portées à la ceinture : l’épée et poignard court sont bien là.

-Hum…ce n’est pas par là qu’il faut passer, il vaut mieux chercher un gué en aval, nous y serons plus en sûreté…

Nous étions en 1314 et le Roi Philippe IV dit le bel avait décidé de détruire l’Ordre du Temple qui faisait, d’après lui, de l’ombre à l’affirmation de son autorité. Il les ressentait comme un état dans l’état et avait lancé à leur encontre une campagne de calomnies.

L’histoire confirmera que tous les aveux obtenus sous les tortures de l’Inquisition ne furent que mensonges et manipulations.

L’Ordre des Templiers existait depuis deux siècles. De nombreux seigneurs lui avaient légué terres et redevances à tel point qu’il était devenu comptable du trésor royal !

Le grand maître des Templiers, Jacques de Molay, venait d’être brûlé vif (le 18 mars 1314) accusé « d’hérétique » sur un îlot de la Seine en plein cœur de Paris.

C’est à ce moment précis (après s’être dévêtu afin de ne pas souiller sa tunique par les flammes) qu’il proclamera les paroles suivantes :

- « Je meurs dans l’injustice des hommes, mais la justice divine saura rattraper dans l’année ce Roi félon et son Pape complice. »

Fin novembre de l’année 1314, le cheval de Philippe le Bel revint seul d’une promenade avec son royal cavalier. Le Roi s’était tué dans une chute qui restera toujours un mystère. L’Ordre était dissous, les membres non emprisonnés activement pourchassés. Les biens séquestrés par le pouvoir Royal, mais le trésor des Templiers ne fut jamais retrouvé.

Nos cavaliers avancent décidés, sans se retourner. La peur ne fait pas partie de leur quotidien, qui oserait attaquer des Templiers ? Eux qui ont protégé d’innombrables pèlerins des brigands de toutes sortes.

S’ils venaient à croiser des hommes du Roi en armes, il est certain que ces derniers éviteraient le combat sauf à être très largement supérieurs en nombre.

Ils se déplacent depuis la Commanderie de la Cavalerie sur le plateau du LARZAC, important réseau de routes Templières.

 

Bertrand se rappelle avec amertume ces mêmes chemins empruntés deux ans plus tôt… Informé par sa hiérarchie, d’une réunion souhaitée par le Roi et répercutée aux Connétables de chaque région de France.

Il s’agissait à l’époque, de trouver une solution à la pérennité de l’Ordre des Templiers, dont certains envisageaient même d’intégrer les régiments royaux.

Tous étaient venus en armes, confiants, pour participer à ce rapprochement avec les troupes du Roi. Le Roi Philippe le bel en personne n’avait-il pas insisté afin que ces rassemblements se fassent sous son autorité, que personne ne contestait d’ailleurs à commencer par les Templiers. La Commanderie de la Cavalerie s’était tout naturellement désignée pour la région du Larzac.

En y arrivant Bertrand avait remarqué quantité de dragons du Roi campant à proximité des bâtiments.

Cette concentration de troupes avait aiguillé sa méfiance.

S’il s’agissait de discourir entre responsables de l’Ordre et responsables des troupes royales, alors pourquoi tant d’hommes ?

Certes les troupes n’étaient pas déployées et n’encerclaient pas la Commanderie, mais la vision de cette multitude de tentes alignées ainsi que la fumée de ces innombrables feux de bivouac éparpillés au hasard de ces alignements ne lui parurent pas de bon augure !

Il s’en confia à plusieurs de ses compagnons et leur demanda de ne pas se rendre à cette réunion. Mais un soldat est un soldat, un ordre est un ordre. L’instruction de se présenter émanait des plus hautes instances de la hiérarchie des Templiers donc tout était clair. D’ailleurs l’affaire serait réglée dans la journée.

Certains plaisantaient en précisant qu’ils pourraient repartir avant la tombée de la nuit et rejoindre Saint Eulalie de Cernon ou leur compagnie était stationnée…

Bertrand s’en rappelle encore… Quel souvenir douloureux dut traverser l’esprit de ceux qu’il n’avait pas su convaincre. Lui prit la décision de s’écarter de son groupe et s’éloigna vers un bois visible à quelques lieux.

Là il y retrouva d’autres compagnons non convaincus, eux aussi, de la justesse d’un tel regroupement. Jean et Hugues jeunes novices se rapprochèrent de lui et formeront un groupuscule soudé pour la suite…

La suite… on la connaît malheureusement.

Une fois les Templiers regroupés à l’intérieur de la Commanderie, la troupe du Roi se déploya à l’extérieur des remparts, de façon à ceinturer l’ensemble du lieu et d’éviter toute fuite.

Des officiers pénétrèrent accompagnés d’hommes en armes et désarmèrent la totalité des chevaliers présents. Le rapport de trois contre un fut souvent employé. Malgré quelques rares rébellions (les Templiers convaincus de leur bonne foi ne comprenaient pas cette agression) les membres de l’Ordre furent désarmés et conduits sous bonne escorte à la forteresse de Najac, emprisonnés dans l’attente d’être « questionnés ». Cette sinistre besogne durera de nombreux mois. L’histoire retiendra de cette manœuvre le terme de première opération de police de grande envergure sur le royaume.

Bertrand, Hugues et Jean témoins sidérés de cette félonie eurent tout loisir pour réfléchir à la dignité et à l’indignité de l’homme…

Après l’étourdissement provoqué par l’annonce de la dissolution de l’Ordre, les trois Templiers prirent la décision de cacher à tout jamais le trésor dont Bertrand seul rescapé de ce désastre, connaissait l’emplacement. Ils retournèrent donc à Sainte Eulalie de Cernon et à la Cavalerie pour desceller ce qui n’était connu que d’eux.

Le temps s’est légèrement dégagé et ils atteignent maintenant l’extrémité du plateau. Le déplacement des chevaux, malgré leur pas lent, affole un important troupeau de moutons occupé à paître. Ceci les fit sourire et leur remet en mémoire la principale ressource de la Commanderie du Larzac. Le fromage de brebis additionné a de la poudre de pain de seigle moisie qui se vend très bien sur les marchés environnants et au delà. Mais c’est le passé, il faudra bien trouver autre chose pour l’avenir…

Ils débutent la descente vers les gorges du Tarn en contre bas, et au terme d’une courte distance, stoppent leurs montures. Les dragons du Roi aperçus en contrebas leur imposent de prendre un autre chemin.

Ils détournent leurs montures et empruntent un pli de la montagne plus à l’Ouest qui les cache des hommes en armes. Le chemin choisi, plutôt un sentier pour bétail, ne leur permet d’atteindre les bords du Tarn qu’à la nuit tombante.

Abrités par une végétation dense, l’oreille aux aguets, ils observent dans un grand silence la rive opposée. Aucun mouvement, ils décident donc de traverser le Tarn et de remonter vers le Causse. Leur destination finale est une ferme du Lévézou qui les fournit en fromage de brebis.

Après une nuit de repos à la belle étoile, ils entreprennent leur ascension vers le hameau de Vézins. Les cendres de leur feu de campement sont soigneusement recouvertes afin d’éviter toute fumée.

Ils arrivent à la ferme. Le bâtiment principal construit en pierres appareillées à joints larges laisse apparaître une couverture de lourdes plaques de lauze couleur gris sombre. La cour centrale, sur laquelle s’ouvre l’accès principal, est sommairement revêtue de pierres plates noyées sur une étendue de terre et d’herbe rase.

Deux autres bâtiments plus bas, les bergeries, flanquent le bâtiment d’habitation et ferment la cour sur deux autres côtés. Un muret d’une hauteur d’homme clôture la propriété. Bertrand met pied à terre et pousse le lourd portail métallique qui s’ouvre accompagné d’un grincement caractéristique.

Un chien berger noir aboie, l’attention de Benoît est attirée. Le berger stoppe la traite de ses brebis et sort sur le pas de l’étable. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il découvre ses visiteurs.

-Frères, quels risques énormes avez-vous pris en venant ici, la région grouille de soldats à la solde du Roi !

-Eh ! De quoi sommes-nous donc coupables ?… Nous n’avons pas la trame de gueux que l’on veut nous faire endosser !

La colère à fleur de peau provoquée par cette injustice ne pouvait que resurgir. Puis l’importance de leur déplacement l’emporte sur les turbulences de l’émotion.

-Nous n’avons rien mangé depuis hier Benoît, peut-on s’attabler et nous entretenir d’une affaire de grande importance !

Benoît s’empresse d’étaler sur la grande table, fromages, pains et cochonnailles. Les chevaux sont abreuvés et alimentés en foin…

Nos trois templiers lui firent comprendre que la mule est chargée de tous les objets liturgiques de valeur qu’ils avaient pu emporter, mais ne lui parlèrent pas des pièces d’argent constituant le principal du chargement.

-Une ferme comme celle-ci sera le dernier endroit où les troupes du Roi viendront chercher des objets liturgiques !

Benoît leur conseille divers endroits mais ne souhaite pas participer à l’ensevelissement au cas où il serait « questionné ».

Bertrand rétrécit son regard, reste songeur. Les autres vissèrent leurs yeux sur cette hésitation, il se décide enfin et prend la direction des opérations…

La croix palmée en pierre disposée en contre bas du hameau a la croisée des chemins, sera descellée. Deux sacs y seront enterrés, un contenant des pièces à huit pieds de profondeur et l’autre contenant les objets du culte au dessus à quatre pieds de profondeur. La croix sera scellée à nouveau, orientée Est/Ouest afin de donner la direction vers l’autre zone d’enfouissement…

A proximité de la croix palmée, près d’une résurgence aménagée en doline empierrée, permettant aux brebis de s’abreuver, quatre sacs bourrés de pièces seront enterrés en point haut de cette dépression, à huit pieds de profondeur, orientés selon les quatre points cardinaux, le premier en liaison avec la direction Est/Ouest de la croix palmée visible à une demi-lieue environ. Une brise légère se lève, les feuillages bruissent. Le choc des pelles et pioches se tait. Les trois hommes s’épongent le front et retournent à la ferme.

Une peau de chèvre tendue sur quatre piquets fit l’affaire. Un vague croquis, un texte sommaire, un serpent terrassé (un phantasme en sorte). Le tout roulé dans un broc de lait, scellé à l’arrière d’une mangeoire. Hugues se recula de quelques pas … Aucun repère n’attirait particulièrement le regard. Personne ne trouverait jamais ce parchemin. Ils se tiennent face à face et se mettent à psalmodier un chant puissant et monocorde d’une voix que rien ne peut effrayer. Benoît est prit d’un grand respect qui lui tient le dos droit, sans bouger, respirant à peine. Il sent qu’ils s’adressent à quelqu’un d’invisible, quelque part dans le vent naissant…

Quand ils eurent terminés, il leur demande ce qu’ils avaient dit.

Bertrand lui répond qu’ils avaient parlé au tout puissant, et sans attendre lui précise :

-Comme il nous a toujours protégés, nous lui avons demandé de protéger maintenant un homme simple de tourments injustes.

Enfin ils décident de laisser la mule à Benoît et quittent la ferme.

Les lourds manteaux des trois cavaliers font voleter quelques feuilles lorsqu’ils les mettent à l’épaule, le chien s’écarte la queue entre les jambes, oreilles baissées face à cette force développée…

Ils s’éloignent et prennent la direction du Sud – Ouest.

Cette direction choisie devait les conduire vers la frontière Catalane et leur permettre d’intégrer les « Templiers du Roy d’Aragon ». Ils y seraient reçus à bras ouverts et intégrés à l’Ordre de Calatrava. Leur expérience et leur détermination au combat les feront doublement apprécier.

Lorsqu’ils passent à proximité de la forteresse de Najac, où furent emprisonnés les Templiers arrêtés sans résistance (car sûrs de leur bon droit) ils descendent de leurs chevaux, mettent un genou à terre afin de prier pour leurs frères injustement punis. Reprennent leur chemin, soucieux de l’avenir mais en même temps rassurés par ce qu’ils venaient d’accomplir. A présent tous les malheurs du monde pouvaient glisser sur eux comme pluie sur le plumage d’un canard.

Ils cheminaient depuis une heure lorsqu’ils aperçurent en contre bas, sur l’ex route templière qu’ils avaient évitée, une escouade de dragons du Roi se déplaçant. Ils s’écartèrent dans des hauts buissons, attendirent que les premiers arbres de la forêt avalent la troupe. Cette même troupe lorsqu’elle arrive à proximité de la croix palmée en contre bas du hameau de Vézins, décida de la mettre à bas dans un grand éclat de rire (quel glorieux fait d’armes…).

Le socle résista et fut laissé en l’état.

***

SIMON

 

Puis, alors qu’il avait fini par entendre doucement la voix des occasions perdues lui susurrer des mots de résipiscence, au début d’un après-midi printanier, alors qu’il allait fermer la porte sur le couloir et que l’attention des élèves semblait se perdre entre l’appel à la sieste postprandiale et le bourgeonnement de mille émotions marginales, Ombrage l’interpella ; ou plutôt, il vit ses lèvres former des sons mais ne les entendit pas, pas plus que le brouhaha de la classe profitant de cette intrusion pour raviver ses bavardages. Il n’entendit rien, car il la voyait brandir entre ses doigts serrés dont la main accompagnait les paroles muettes, une enveloppe d’UPS, son excitation lui faisant deux yeux immenses au-dessus des ses joues rosies par la hâte, et l’image fugace d’une vieille carpe pêchée jadis dans un étang en Sologne le retint de se jeter sur elle. Il marmotta un remerciement en s’emparant du courrier, avant de réaliser qu’il avait été ouvert. Il dut y avoir une ombre orageuse dans ses prunelles, car avant même qu’il ne parlât, elle crachota : « Oh, pauvre ! Faut bien que je vérifie : c’est pas un bureau de poste, ici ! Si vous croyez que vous êtes le premier à vous faire expédier des trucs au lycée pour ce soit plus discret… » En proie à une fébrilité qui confinait à l’éréthisme, il prit le raccourci de la diplomatie, et, tout sourire, lui répondit : « Vous avez eu bien raison de vérifier ; vous pourrez ainsi attester que je ne reçois ici que de la correspondance professionnelle. Et d’une université étrangère, en plus ! », ajouta-t-il un peu crânement en tapotant presque compulsivement le logo de l’Université de Malmö à l’en-tête du courrier.

- « Vous allez nous quitter ? » demanda la concierge alors qu’il refermait la porte sur elle.

Les élèves de la classe de Terminale B payèrent simultanément leur indiscipline bruyante et son impatience devant un devoir sur table surprise de géographie ; leurs protestations offusquées cessèrent néanmoins rapidement quand il précisa, un peu goguenard, que le coefficient de la note augmenterait avec leurs récriminations. Le calme partiellement revenu, il alla s’appuyer sur le mur du fond de la classe, faisant mine de surveiller d’un œil le dos des élèves à la tâche, et, pour la première fois, déplia les deux feuillets et entreprit de les lire. Enfin.

Le courrier, rédigé en anglais, reprenait dans un premier temps les raisons de cet échange, la création d’une unité mixte de recherche et sa candidature. Le second paragraphe commençait par un mot couperet qui décapita avec une singulière brutalité toutes les saynètes qu’il avait pu imaginer : « Unfortunately ». « Unfortunately » – malheureusement – le mot vacillait, avec les élèves et la salle de classe, avec son cœur au bord des lèvres, avec ses espoirs de toujours plus autre chose que ce qu’il vivait au quotidien ; « Unfortunately » - heureusement, il put s’appuyer complètement contre le mur du fond, mais les mots qui suivaient se brouillaient des larmes qu’il s’efforçait de retenir avec une rage incoercible ; son souffle était coupé net – et l’image qui lui vient fut celui d’un pendu, faute d’avoir trouvé le mot ; il serrait les dents, les lèvres et les poings alors qu’un hurlement sourd vociférait en lui et que des flots de glaçons circulaient dans ses veines. « Unfortunately »…

-« Ça va, Monsieur ? »… La question vint d’une voix qui oscillait entre inquiétude et timidité. L’une des élèves du fond de la classe, moins inspirée par le sujet ou plus curieuse que les autres, s’était retournée et, par sa seule question formulée à mi-voix, entraîna vers lui l’attention de toute la classe. Il opina sans rien dire, et invita les élèves à se remettre au travail en regagnant son bureau sur l’estrade.

Il n’avait pas poursuivi la lecture du courrier. Quelque chose comme un sentiment de brûlure au bout des doigts l’avait enjoint à replier les feuillets avant de les réinsérer dans l’enveloppe. L’enveloppe… Pourquoi diable une simple enveloppe avait-elle mis une quarantaine de jours pour effectuer le trajet, largement aérien, entre Malmö et Avignon? Il savait qu’il avait besoin de temps pour apprivoiser le rejet ; qu’il cherchait n’importe quel sujet pour détourner son esprit. Et le mystère de cette attente, qui catalysait sa déception, le turlupinait. Il se saisit de l’enveloppe, et découvrit qu’une seconde était enchâssée à l’intérieur, parfaitement identique ; sous la lame du coupe-papier impatient de la concierge, elles avaient été ouvertes simultanément. Il extirpa l’enveloppe intérieure, et au milieu des différents tampons officiels qui rendaient compte du périple invraisemblable du courrier, le libellée de l’adresse, comme une clef magique gagnée au terme d’une course d’orientation : « Professeur Simon Mallevialle, Laboratoire d’histoire, Lycée Théodore Aubanel, 14 rue de la Palapharnerie, 8400 A., Frankrike» Ces lourdauds de Suédois avait, dans un premier temps, tronqué le code postal et seulement indiqué l’initiale d’ « Avignon » ! Et son courrier tant attendu était allé se perdre dans ces terres de forêts et d'étangs de l’Argonne ardennaise qui évoquent à tout historien les foires médiévales et des siècles de conflits avec les peuples du nord et de l’est. L’image qui lui vint, face aux atermoiements géographiques de la lettre qui était repartie en Suède avant de revenir anéantir ses espoirs, fut celle du bourreau saoul du château de Fotheringhay, s’y prenant à trois fois pour trancher le cou de Marie Stuart.

Le temps du reste de la journée coula sans heurt apparent – élèves, cours, collègues ; dans l’habitacle de la voiture du retour chez lui, France Culture diffusa le compte-rendu des essais un jeune chercheur en bio-ingénierie qui utilisait les caractéristiques du corail pour fabriquer des prothèses ; les roues et le volant le conduisirent sur une route qu’ils connaissaient pas cœur, à travers un paysage que ses yeux ne virent pas vraiment. Dans cette ouate qui l’enveloppa, comme un début de douleur moins vive.

Sur la place du village où il s’était garé, les pierres habilement échafaudées des murs firent un écho à celle qui affleuraient partout alentours avant d’arriver dans le bourg perché, un monde minéral où il se sentait si bien ; et il songea à sa vie de calcaire que le sang de ses blessures et les larmes de ses déception ravinaient, mais sculptaient aussi.

En rentrant chez lui, le répondeur palpitait rouge ; et il écouta les trois messages qui achevèrent de le rasséréner.

Une voix grave, mâtinée d’idiotismes occitans, se présenta comme un auteur de roman sur une toile de fond médiévale. Simon était devenu, depuis peu, le référent médiéval de la série Grands détectives, la collection de l'éditeur 10/18 créée par l'avocat et éditeur Jean-Claude Zylberstein, spécialisée dans la publication de romans policiers historiques ; de temps à autre, il y apportait son expertise. Il avait découvert que la compagnie des auteurs lui plaisait ; avec eux, pas de concurrence, chacun jouait dans sa propre catégorie ; les écrivains faisaient vivre des personnages, des récits, des sentiments dans des époques et des décors que l’historien vérifiait, complétait, amendait voire, dans un échange d’égal à égal. Que de fois ne s’était-il laissé surprendre, déjà, à poursuivre bien plus avant des recherches sur un sujet alors qu’il souhaitait seulement vérifier un détail ! Gérard Pierredefontaine avait pris un autre biais et se recommandait de Mado. Mado, c’était en quelque sorte l’âme culturelle de la région ; elle était de toutes les initiatives, de tous les projets, pourvu qu’ils concourent à l’effervescence des esprits et à l’enrichissement de la culture locale. Leurs chemins se croisaient fréquemment ces derniers temps, autour de la préparation des festivités du sept-centième anniversaire du rattachement de l’enclave des Papes au Comtat Venaissin, festivités auxquelles il apportait sa contribution d’érudit local, spécialiste des Papes autant que des Templiers.

Simon se promit de rappeler l’écrivain, dans la soirée.

Par ces hasards savoureux dont l’existence régale, parfois, les Templiers furent également au cœur du second message. Il émanait d’un chercheur du CNRS, Rémy Taillade, dont les travaux sur les Ordres médiévaux les avaient amenés à fréquenter les mêmes séminaires et à participer aux mêmes colloques. Taillade, contrairement à nombre de ses collègues, ne l’avait jamais pris de haut ; leurs rares entretiens, toujours cordiaux, même quand leurs interprétations différaient, laissaient une part large au respect mutuel et au plaisir d’apprendre. Simon mettait cette bienveillance bonhomme du chercheur au crédit de ses origines provinciales : comme lui, et même davantage puisque ses activités le requéraient fréquemment à Paris, il avait fait le choix du pays, de la terre locale, de la campagne. L’appel le surpris néanmoins, car ils ne s’étaient pas croisés depuis plusieurs années. Le fait qu’un chercheur de cette envergure ait conservé ses coordonnées personnelles chatouilla quelque chose d’agréable dans le creux de son ventre alors qu’il le rappelait illico. Taillade s’interrogeait sur un symbole ésotérique et leur échange se prolongea par téléphone et vidéo interposés. La stimulation intellectuelle déplaça l’énergie de la colère de Simon vers l’acuité de l’analyse alors qu’il s’évertuait à trouver un sens à l’amphisbène que l’on devinait en marge du texte latin sur la peau de chèvre de Taillade. Plongé dans l’histoire des Templiers depuis des mois, Simon eut le sentiment de nager en eaux familières ; et convaincre son collègue agit comme une onction apaisante sur la douleur du refus de Malmö. Ils conclurent leur série d’échanges de souhaits de contacts plus fréquents, Simon saisissant l’occasion pour convier Taillade aux conférences sur les Templiers dans le cadre des commémorations du canton de Valréas.

Un troisième message émanait de la Direction Régionale des Affaires Culturelle et l’informait du succès du dernier projet qu’il avait mené avec une équipe du CNRS : la reconstitution du Pont d’Avignon in extenso en 3D dans son état médiéval ; mise en ligne, la vidéo enregistrait un grand nombre de commentaires élogieux.

La belle humeur qui l’habitait nourrit l’appel qu’il donna ensuite à Gérard Pierredefontaine, l’auteur recommandé par Mado. Pris par ses obligations associatives, en sus de ses cours qui avançaient vers le bac, Simon l’invita spontanément chez lui.

 

Simon sourit et jeta un regard presque taquin à l’enveloppe qu’il avait posée sur le guéridon de l’entrée, à côté du téléphone. Il estima qu’il était assez serein, maintenant, pour lire le courrier, et découvrir enfin, pourquoi, pourquoi sa candidature avait été rejetée.

 

Simon déplia à nouveaux les deux feuillets ; ses yeux lurent les mots en anglais, épaulés par ses lèvres qui murmuraient, tandis qu’une partie de son cerveau traduisait simultanément.

 

Cher collègue

 

Dans le cadre des journées de réflexions sur la diffusions des savoirs relatifs aux études médiévales, et compte tenu de l’engouement international suscité par les œuvres de fiction du type « fantasy », le département d’histoire du Moyen âge de l’université de Malmö a présenté le projet suivant : la création d’un Collège pluridisciplinaire et international sur les mentalités médiévales et leur adaptation dans les fictions contemporaines.

Vous avez bien voulu faire acte de candidature et proposé un axe d’étude dans le cadre de ce projet. Soyez-en remercié.

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ;

 

Il relut la phrase, lentement, plusieurs fois, alors que les boules d’angoisses enserrant sa poitrine semblaient éclater une à une dans des chatouillis de soulagement qui frisaient les friselis…

 

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ;

 

Il respira. Profondément. Comme l’air pur que l’on s’efforce d’avaler par goulées entières en arrivant au sommet au terme d’une ascension éprouvante. Comme l’eau fraîche qu’il faut s’astreindre à boire doucement, le plus lentement possible, quand la soif et la chaleur ont donné de concert l’impression d’altération et de noyade dans sa propre sueur. Comme le rythme de croisière revient au cœur après une intense frayeur irraisonnée ou au réveil d’un cauchemar…

 

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ;

 

Une fois de plus, comme pour sa thèse jadis, ce n’était pas sa valeur intrinsèque à travers celle de ses travaux qui était en cause, mais la capricieuse brutalité du sort ; les bisbilles entre chercheurs de département différents, et donc concurrents dans la course éperdue aux financements ; les rivalités entre directeurs de labo ; les convoitises ; les jalousies…

Il poursuivit sa lecture avec une espèce de joie sourde qui aurait pu paraître malvenue, mais si réelle. Si légère. Le mot était on ne peut plus juste : Simon poursuivit sa lecture, léger…

 

Malheureusement, les fonds alloués par anticipation par l’Université de Malmö ont été remis en cause par l’association des enseignants en sciences humaines et sociales considérant le sujet d’étude « marginal et récréatif » ; les instances de l’Université ont suspendu leur accord de principe pour le financement jusqu’à la réunion de la Commission ad hoc qui devra statuer ultérieurement sur la faisabilité du projet dont la réalisation a été reportée sine die.

Les responsables du département d’histoire font savoir qu’ils ne souhaitent pas s’engager dans un projet réduit et préfèrent différer sa réalisation. Dans ce but, une campagne de demande de subventions sera prochainement lancée vers de nouveaux partenaires.

A titre de rappel, tous les documents transmis resteront au département d’histoire du Moyen âge de l’Université de Malmö et ne seront pas retournés. Si vous souhaitez récupérer vos documents, veuillez prendre contact avec le secrétariat du laboratoire.

Vous pouvez être tenu au courant de la suite possible de ce projet en vous inscrivant en ligne sur le site du laboratoire.

Enfin, pour information, les membres du Comité de création du Collège International de Réflexions sur les Mentalités Médiévales se réuniront du 6 au 9 septembre 2017 pour faire le point.

Espérant vous retrouver prochainement,

Sincèrement,

Pour le Comité, Pr. Gudrun Ingeborgsen.

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Hervé de l'atelier passait par là et s'en mêla...

Ecriture épistolaire.

 

Le lecteur assidu, attentif, aux écrivains et pourtant amis de l’Atelier d’écriture AnimaNice.

 

Hier encore je vivais dans l’angoisse quand ouvrant ma boite mail je découvre un nouveau message « Un atelier d'écriture a publié… »

Chaque fois un nouveau personnage surgit comme diable à ressort.

L’avocat plaide, quoi de plus normal, Sandra l’aime. Jane cherche, Rémi aussi, qui sa fille, qui l’art médiéval, le cheval de Troie, un serpent à deux têtes ou le vase de Soisson. Gérard supplie Simon de l’aider à trouver, seule Lucie trouve… un bijou, une lettre, un passeport. Et Louis ? Ah Louis, Louis prend la monnaie.

 

Aujourd’hui, j’assiste à l’Atelier et je comprends, une révélation, il n’y avait rien à comprendre ! Il faut attendre. Qui connaît la fin de l’histoire !!!

 

Atelier d’écriture AnimaNice, ce 22 mai de l’an 2017

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Publié dans #Ecriture collective

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