BERNADETTE ET LE POIVRIER

Publié le 25 Mai 2017

« Mouette rieuse » ! Quelle idée saugrenue, encore une initiative de Lucie.

-Il faut une adresse qui accroche avait-elle dit ! « Mouette » ça fait plage, bord de mer. Quel est l’homme qui n’a pas rêvé d’une belle fille sur le sable, hein ?

« Rieuse » ça fait enjouée, et puis une femme grincheuse ça n’attire personne, non ? Tu vois avec cette adresse, tu as tout juste !

Tu parles ! On avait tout faux, oui ! Ça n’avait rien donné. Pas de réponse. Ou plutôt, pas de réponse qui l’intéressait.

Pourtant cette fois Bernadette a franchi le pas. Elle a pris la décision de se rendre à ce rendez-vous mystérieux.

« Gentil homme », cette adresse originale apparut sur sa boite mail l’avait intriguée, elle se rend donc à l’Auberge des Remparts.

Elle termine ses courses au marché forain. Elle vient d’acquérir des dessous affriolants qu’elle n’aurait jamais osé acheter dans une boutique en ville. Le boucher emballe sa commande et lui propose de la déposer dans son panier.

-Il est bien prévenant ce célibataire, il ne faudrait pas qu’il s’imagine que …

Sa réflexion est brusquement interrompue par l’exclamation du commerçant :

-Ça alors, madame Bernadette ! Je n’aurais jamais imaginé que …

-Que quoi ? Grand Dieu !

Le sac entr’ouvert laisse apparaître l’achat précédent accusateur. Les joues écarlates, Bernadette tente de se justifier :

-Ah mais ! Qu’allez-vous imaginer ? Ce n’est pas pour moi voyons ! C’est un cadeau pour ma nièce.

Elle n’ose pas lui annoncer : -vous me voyez équipée de ce machin ? Mais elle se rend compte à temps que ça l’aurait entraîné trop loin.

Elle se tait, règle sa commande et hausse les épaules. De quoi se mêle-t-il ce boucher ? Je vais finir par être en retard à mon rendez-vous avec cette histoire.

Une autre cliente se présente, Bernadette en profite pour s’éloigner prestement. Heureusement il n’y a pas eu de témoins à cet incident. Elle franchit la porte de l’Auberge des Remparts qui commence à se remplir. Lucie l’aperçoit et lui adresse un petit signe. Ce rendez-vous mystérieux fixé ici par son correspondant virtuel ne devrait pas tarder. Suis-je en avance ? Elle s’installe et observe furtivement les quelques clients installés.

Serait-ce cette personne au bar qui la couve du regard ?

Elle espère que non, quelle vilaine moustache !

Cet autre attablé qui feint de lire le journal et qui lui sourit par-dessus les pages ? C’est quand même à lui de se présenter non ?

Bon ! L’heure tourne. Le marché forain s’évacue. L’Auberge des Remparts se remplit. Lucie, du comptoir la surveille du coin de l’œil. Soudain le tambour d’entrée pivote et Philippe, conquérant, apparaît. Il a troqué sa blouse grise poussiéreuse pour une belle veste. Sa chemise ouverte laisse apparaître une poitrine velue, une belle casquette vissée sur la tête termine le personnage. Il repère aussitôt Bernadette. Le sourire ravageur, se dirige vers elle.

-Ah non ! Pas lui !

-Madame Aubignac, mais que faites-vous là ?

-Moi ? Euh… Rien, je prenais mon café habituel !

-Figurez vous que je dois rencontrer une mouette rieuse !

-Une mouette ? Ici ? Ça alors, quelle drôle d’idée !

Sa cervelle fonctionne à la vitesse de l’éclair. Vite, il me faut trouver une parade. Quelques échanges sans importance, Philippe s’éloigne et se console auprès d’un énorme demi de bière. Bernadette se lève et quitte la table.

-Et bien ! On ne m’y reprendra plus !

Découragée, elle s’approche du comptoir et réfléchit à tous ces empilements de constats, de loupés, de craintes pour l’avenir. Lucie s’agite à l’autre extrémité entre deux cafés et trois verres de vin blanc. Un instant libérée, la patronne se rapproche tout en astiquant le zinc avec son torchon.

-Alors quoi de neuf ?

-Oh ! Tu sais, la routine ne me quitte pas.

-Oh là, là ! Toi tu as ta tête des mauvais jours !

-Pas du tout, d’ailleurs à ton loto j’ai gagné le premier prix : un poivrier, tu te rends compte ? Qu’est ce que je vais en faire maintenant ?

-Ah bon, un mâle ou une femelle ?

-Qu’est que j’en sais moi ? Mais, attends, c’est quoi cette histoire ?

-Ce n’est pas une histoire ma chérie, un poivrier femelle a besoin d’un poivrier mâle pour s’épanouir et vice et versa d’ailleurs.

Bernadette ouvre de grands yeux et écoute son amie, ne sachant que répondre.

-Au fait, enchaîne Lucie, j’y pense subitement : C’est à Marcel qu’il faut en parler. Et ce qui ne gâte rien, bel homme comme il est, c’est un véritable plaisir de l’écouter.

Bernadette sort de sa torpeur :

-Tu ne serais pas un peu amoureuse toi ?

-Moi ? Mais pas du tout !

-Je te vois venir, enchaîne Bernadette. Toi et tes idées pour me trouver l’homme idéal !

Lucie fait celle qui n’a rien entendu.

-Marcel pour ton information ma petite c’est le roi des pipéracées, le prince des fragrances, le seigneur des agnus-castus, bref, c’est lui qui tient le stand des épices sur le marché. Passe demain vers treize heures, il aura replié son étal et c’est l’heure de son café.

Cette remarque a laissé Bernadette rêveuse. Cette Lucie tout de même, toujours une longueur d’avance sur moi, pense-t-elle…

Le lendemain à l’Auberge des Remparts, la discussion s’engage entre Marcel et Bernadette.

-Un poivrier de Guinée ! Mais c’est la Rolls-Royce des poivriers que vous avez gagné. Savez-vous qu’on appelle leurs fruits « les graines du paradis » ? Il faut absolument lui trouver une compagne ou un compagnon, c’est selon. Au fait vous êtes madame … ?

-Mademoiselle, je ne suis pas mariée ! Mais à quoi reconnaissez-vous un mâle d’une femelle ?

-Aux feuilles ! Longues et pointues pour le mâle, rondelettes pour la femelle. Le secret c’est de les planter côte à côte et tout passe par les racines qui s’emmêlent. Allez savoir pourquoi, ça leur monte à la tête. Enfin, je veux dire jusqu’aux fruits qui s’épanouissent si l’entente est parfaite ! La nature a de ses ressources !!! Le plus simple serait que je puisse le découvrir.

Lucie cligne discrètement de l’œil vers Bernadette et s’éclipse.

Les voilà en présence du spécimen. Marcel sûr de lui affirme :

-C’est une femelle, très belle, mais un peu maigrichonne. Elle manque d’amour c’est évident, il faut vite corriger cela.

Bernadette se sent rosir. Marcel est discret, leurs regards ne se croisent pas.

L’arbuste est transporté dans la propriété du prince des fragrances sur les collines et planté à côté d’un beau mâle. Bernadette émerveillée de ce qu’elle voit, découvre un Marcel drôle, attentionné. Une autre dimension avec tout ce qu’elle avait rencontré jusqu’à ce jour. Sur sa propriété, il avait fait les choses en grand. Serre chauffée et humide pour les plantes tropicales, serres basses pour le safran et autres épices fragiles, vastes étendues d’oliviers. Tout était organisé, méthodique et respirait le sérieux.

Un repas scella cette rencontre. Le champagne l’étourdit un peu. Ses sens s’affolèrent beaucoup plus violemment lorsque la main de Marcel lui effleura la joue. La visite de la propriété était prévue pour durer mais elle s’arrêta sous le feuillage frémissant des oliviers. Les perceptions de Bernadette s’embrouillèrent à tous les niveaux. Elle découvrit alors tout le bonheur du monde sous un ciel d’azur parfait, transmis par ce drôle de Marcel.

Les choses se présentaient sous leur meilleur jour. Bernadette se sentait portée sur un petit nuage… Les mois se succédèrent. Les deux arbustes avaient l’air de s’entendre à merveille.

Sous la lune claire et le ciel étoilé des nuits d’été, sous les premiers frimas d’automne qui envoyaient les feuilles des autre arbres voltiger jusqu’à terre, eux profitaient de la moindre brise pour joindre leurs feuillages comme caresses innombrables. Les pluies d’hiver rendirent vigoureuses leurs racines qui ne cessaient de s’enlacer en d’interminables étreintes. La relation s’installait. La passion peut être d’avoir rencontré l’âme sœur ? Le printemps arriva, les bourgeons apparurent, grandirent. Les branches ployaient sous les frasques de ces joyeux lurons balancés dès qu’un souffle passait. Arriva la saison de la cueillette. Marcel avec précautions séparait les baies rouges des grains de poivre arrivés à maturité. Il en écrasa quelques uns entre ses doigts, le diagnostic tomba :

-Quel arôme, c’est un véritable délice, annonça-t-il. Je vais fabriquer des gobelets spécialement pour cette cueillette et sur l’étiquette j’inscrirai : « Récolte Bernadette – cru exceptionnel ».

Il entoura la taille de sa femme de son bras vigoureux et déposa un baiser à la base de son cou. Les sens de Bernadette recommencèrent à s’embrouiller.

Les jours défilent. La récolte se vend bien. Les deux nouveaux amants ne se quittent plus… Les relations avec leurs amis sont fréquentes.

Ce jour là, Lucie et sa tante Jane invitées par le nouveau couple arrivent les bras chargés. Elles trouvent un petit mot bien en évidence sur la table de la cuisine : « Nous sommes sur le domaine ». Elles déposent leurs paquets et partent à leur recherche. Elles parcourent la propriété et en arrivant prés de la grande serre, elles entendent clairement :

-Marcel, as-tu pensé à arroser les poivriers ?

-Lesquels ?

-Mais nos deux tourtereaux voyons !

Rédigé par Gérald

Publié dans #Ecriture collective

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