JANE

Publié le 30 Mai 2017

Une petite maison basse, juste avant le virage pour le centre-ville. Un portail en bois toujours ouvert, une allée de gravier fin menant à la petite terrasse.

Elle s'assoit chaque jour sur une chaise en rotin posée devant la porte d'entrée.

Jane prend le soleil, regarde la rue, le monde, guette la vie ou ce qu'il en reste. Un corps recroquevillé. Ses jambes sont faibles, ses yeux fatigués, une silhouette fragile au frisson de l'automne.

Vingt années qu’elle vit recluse dans ce petit village vendéen, St-Benoist.

Quarante ans plus tôt, c'est pour les vacances d'été qu'elle était venue pour la première fois avec son mari et sa fille. Fuir Paris pour des plage de sable fin, troquer la montée quotidienne des escaliers contre une maison de plain-pied, s’irradier de soleil, loin du vieux logement mansardé, en bordure de la capitale.

Elle aime se baigner, Jane, tremper d'abord les pieds, prendre la température, puis tenter une brasse timide, la tête frileusement hors de l'eau.

Ray, son mari, préférait la pêche en montagne, quand on peut taquiner la truite ou le goujon dans les rivières sauvages.

Leur fille Jade avait joué l'arbitre, privilégiant la mer, le soleil, et surtout les boîtes de nuit écumant les villages alentours. Engouffrée dans la frénésie disco des seventies, la jeune ado se trémoussait volontiers sur la voix suave de Donna Summer ou Barry White. Puis rentrait à vélo tard dans la nuit, épuisée et heureuse, en traversant une vaste forêt dont les ombres sinistres l'accompagnaient jusqu'au bercail .

Le soir du 15 août 77, les choses ne s’étaient pas passées comme prévu. Le bal des pompiers s’était éternisé, et Jade avait senti son cœur s’emballer dans les bras de Julien, un jeune coiffeur des environs. Le temps semblait s’être arrêté.

Ce matin Jane est inquiète. Elle plisse les yeux, fait craquer ses mains. Ses articulations l’ont toujours fait souffrir. Et le temps n’arrange rien. Le médecin s’est lassé de poser des questions. Jane est avare de paroles comme de sourire.

Depuis le décès de son mari, elle se tasse sur son fauteuil ou sa chaise, tricote ou feuillette un magazine, pose son regard sur l’horloge de la cuisine.

Elle attend le passage du facteur. Avec l’aide à domicile qui lui apporte son repas et ses médicaments, ce sont ses seuls liens à la vie.

 

Le crissement du gravier la met en alerte, lui fait plisser les yeux. Le fil de laine arrête son cheminement entre les tiges métalliques, comme dans l'incertitude de l'ouvrage à venir.

Jane pose son tricot, tente péniblement de se lever. Qui peut venir à cette heure, quand la vie est comme suspendue à la chaleur moite ? Serait-ce l'aide à domicile, pour une douche relaxante et un brin de ménage, la préparation d'une recette sans gras ni gluten, comme le médecin lui a recommandée ? ou bien le voisin, venu tailler la haie, qui pousse comme du chiendent et l'empêche de surveiller le monde ? ou encore peut-être le boulanger qui fait le tour de toutes les masures pour proposer pain spéciaux ou gourmandises ? Non, elle le sent, elle entend comme en rêve la voix de Victor, le facteur.

Une lettre, le fil de sa vie, pas un rappel de la banque, traité par le mépris ou l'ignorance... ni une facture supplémentaire, déposée sans un regard sur le buffet de la cuisine. L'air est lourd, très lourd.

Les semelles semblent se jouer de son attente, et font vibrer son cœur comme un archet désaccordé.

Jane est debout, elle avance dans la pénombre du salon aux relents d’encaustique. Un pas après l'autre, elle glisse vers l'entrée, tente d'accommoder ses yeux. Sa main cherche la poignée, le corps vacille un peu... ça y est. Le regard perce enfin la vitre. Elle se fige, laisse tomber sa canne sur le carrelage, comme un soutien dépassé.

...

 

Jane tient la lettre dans sa main. Les yeux égarés, elle ne peut que respirer le parfum entêtant qui s'en échappe, l'odeur si particulière du papier parcheminé, un frisson du passé qui lui fait monter les larmes aux yeux.

 

Ses doigts se crispent puis se relâchent, sans même qu'elle ait pu lire le nom de l'expéditeur. Inutile... elle le sait maintenant, ou plutôt elle le sent, c'est la lettre qu'elle attend depuis longtemps, celle qui va peut-être lui donner des nouvelles de Jade, sa fille, disparue des radars depuis une éternité. Depuis cet été où son jeune cœur s'était perdu dans celui de Julien.

Un vaurien qui l’avait entraînée sur une pente dangereuse, de petites combines en larcin plus graves, jusqu'à la rencontre avec Rémy, spécialisé en trafic d'art et signatures contrefaites, bijoux anciens et faux parchemins.

Jane avait tenté sans succès d'alerter sa fille. L'amour n'a pas d'oreille.

 

La dernière fois qu'elle l'avait croisée, c'était dans un bar louche, bercé par une musique nauséeuse, situé dans une petite ruelle de La Tranche sur mer, une agréable station balnéaire vendéenne.

Rémy avait étalé, sur une table un peu rouillée, ses dernières trouvailles du marché des contrefaçons : un lot de faux incunables, dont l'odeur caractéristique était simulée par un parfum de synthèse .

D'une main malhabile, Jane tente de chasser les larmes qui lui viennent aux yeux. Ce jour-là son angoisse avait monté d’un cran face au regard fasciné de sa fille, comme attirée sans retour par la vie marginale de son nouveau compagnon. Jane avait monté le ton pour tenter de raisonner sa fille, Julien et Rémy, trop jeunes pour imaginer les risques de leurs frasques. Mais rien n’y fit, les jeunes gens avaient chassé les remontrances avec une ironie exaltée, et Jane avait fini par quitter le bar en furie, après de violents éclats de voix, et des larmes plein les yeux.

 

La scène avait consommé la rupture filiale de façon brusque et tragique. Les tourtereaux et leur mentor avaient quitté la région sans laisser de traces, soupçonnant Jane de vouloir alerter la police sur leurs manigances.

 

Tant d’années s’étaient écoulées, des années de silence et d’inquiétude.

Et pour seule piste hypothétique, connaître le parcours de Rémy, né en Corrèze, près de Brive, d’un père routier et d’une mère juriste. Passionné de motos, et coureur de jupons invétéré. Pas de quoi rassurer une mère éplorée.

Lettre à Monsieur Rémy Taillade, Saint-Cirq-Lapopie

illustre chercheur au CNRS, département Archéologie

 

Cher monsieur,

 

Votre lettre met fin à tant d'années d'incertitude, d'errance et de questions, que je suis encore sous le choc, et la joie infinie, de voir mon angoisse arriver à son terme.

J'imagine qu'il ne fut pas facile pour vous de voir se réveiller un pan peu glorieux du passé, et je vous sais gré d'avoir eu le courage et la bienveillance de me révéler, même si tardivement, le chemin tortueux vécu par ma fille Jade. Elle me manque tellement !

Vous me dites cet élan fougueux qui vous porta l’un vers l’autre, et qui poussa Julien à s'éloigner d'une histoire qui n'était plus la sienne.

Jade qui se prit au jeu des fouilles et des archives archéologiques, pour de bon cette fois, et vous incita à troquer un vice contre un métier passionnant.

Ma vue se trouble, et mes mains se mettent à trembler. Comment vous remercier de retrouver la lumière après tant d'obscurité ?

Vous me rendez la vie, ou ce qu'il en reste. vous semblez passionné par vos fouilles actuelles, aidé par votre ami Simon, spécialiste des symboles. Cela me rappelle la magnifique lemniscate à la perle turquoise que m'avait offerte ma sœur il y a bien longtemps... et celle que j’ai trouvée par hasard en chinant dans les environs, ou bien était-ce en boutique, ma mémoire s'effiloche quelquefois, et les bulles de souvenirs s’entremêlent sans trop se reposer …

Ma soeur et moi aimions chiner, dans tous les sens du terme, faire les brocantes mais aussi nous chamailler, nous titiller, parfois nous jalouser sans trop savoir pourquoi..peut-être un malicieux atavisme…?

Ma sœur, qui elle aussi, s'est éloignée de moi, suite à un conflit sentimental qui nous a opposées l'une à l'autre, et séparées à jamais, au détriment de ma petite Lucie, sa fille, que je n'ai jamais revue non plus... Que de malheur dans une famille !

Et ma petite Jade suivrait maintenant une spécialisation portant sur les incunables, ces manuscrits qui l’ont toujours fait rêver!

Je tremble de joie et de fierté, grâce à vous.

Vous me dites être maintenant son époux... les yeux me piquent encore.

Pourrais-je imaginer une rencontre apaisée avec vous deux, dans un lieu qui vous conviendrait, entre la Vendée et le Lot, où vous habitez actuellement ?

Peut-être même pourrais-je penser à me rapprocher de vous...Et qui sait, devenir la mamie des enfants à venir ?

Ma vie est comme suspendue à votre réponse...Cette réconciliation me tarde tant, au terme d'une vie trop fracturée.

À bientôt de vous lire. Tendrement.

 

Jane

...

 

La vie s'arrête au village, en ce jeudi d’un septembre frissonnant.

Jane descend du bus, cahin-caha, quelques perles de sueur au front, les yeux rivés au sol pour éviter la chute. Elle hésite à lever le regard…. N’est-ce pas un rêve ?

Rémi siège nonchalant en terrasse du café. Peu de monde au bar à cette heure… Il entame un deuxième café quand il la voit, clopinant sans hâte vers lui. Il la salue d'un sourire encourageant. Elle s'approche, hésite.. Il lui désigne un siège, elle prend place en souriant.

Je suis Rémi, dit-il d'une voix légèrement envoûtante, le regard accentué.

Je suis ravi de vous rencontrer, Jane, nous allons pouvoir rattraper le temps perdu..

Jane a la gorge sèche. Ses yeux remercient l'élégant quinqua assis face à elle... Elle prend du temps...comment aborder ce moment trop attendu.. Ne pas faire d'impair, oublier les querelles…. Elle sent son cœur s'apaiser enfin.

Bonjour, Rémi.

Lucie s'approche et les questionne d'un regard placide… La ruralité bienveillante. Jane lui jette un regard interrogateur, plisse un temps les rides de son front, esquisse une question, puis préfère reprendre le dialogue à peine entamé.

Deux cafés, merci...Au moins pour commencer.

Ne vous inquiétez pas, Jade ne va pas tarder. Elle termine un entretien et nous rejoint.

Le sourire s'élargit. Elle ne sait trop quoi dire, trop de questions en tête... les mains tremblent encore, et ce nœud dans la gorge.

Vous savez, nous habitons une petite maison, en bordure du village, Jade adore s'occuper du jardin.. Elle a la main verte, nous avons de belles roses... elle se griffe souvent, d'ailleurs.

Un sourire moqueur et de connivence, comme un rayon de soleil. Des paroles légères comme la rosée du jour.

Moi, je prends des cours de cuisine, sur le tard, ça me permet de rencontrer des gens de mon âge, au club, on parle de tout et de rien, le passé, les partie de pêche, les Bains de Mer, le sable incrusté dans les maillots... On rit de temps en temps, de nos bonheurs, de nos malheurs.

Rémi se déploie sur son siège, laisse glisser ses pieds, fait craquer les jointures de ses doigts, semble enfin se décider. Il faut.. passer à table.

 

...

 

Ce prénom, Jade... Un bijou dur, translucide… Une facette polie par le souffle vital, l'éclat d'une séduction douloureuse.. Une essence inconnue qui fascine.

Un cheveu sur une soupe plutôt fade... tourner la cuillère, malaxer mollement..

Courir les bras tendus dans une nuit écarlate. Je veux vivre !

Julien comme un premier sourire, Rémy plus malin, carnassier. La chair fraîche.

L'émoi des sens, à corps perdu, le rêve à portée de main, l'argent facile, le plaisir comme seul but. Oublié, le couple silencieux aux yeux tristes.

Ici au village, j'ai retrouvé Lucie, ma cousine, à l'Auberge des remparts. Pétrie aussi d'une joyeuse solitude, même si je la soupçonne de faire les yeux doux à Philippe, l'employé de la poste, dont la nonchalance attire les convoitises. La mienne aussi, d'ailleurs, mais la sombre jalousie de Rémy engourdit mon ardeur. Sans parler de Bernadette, la receveuse, qui joue la tour de contrôle de son petit microcosme.

Rémy, je l'aime bien. Il est vif, tendre, intelligent, les sens aux aguets. Il dit ce qu'il pense, et fait ce qu'il dit. Pas toujours facile, et puis... un tantinet collant, parfois.

Une cohabitation plutôt agréable, en somme, dans un cadre reposant, presque idyllique. Jusqu'à ce que ma mère arrive. Comme pour remettre du piment dans cette soupe un peu fade. Reste à savoir qui va tourner la cuillère, cette fois.

Lucie a compris l'enjeu. Et tente de calmer le jeu, si faire se peut. Pacifiste dans l'âme, malgré tous ses déboires personnels. Une belle âme, comme on dit. Elle est ravie de retrouver en Jane les éclats d'un souvenir radieux, autant que fugace.

Pour moi c'est une autre affaire… Même si le temps a coulé, lavé les orages, apaisé la discorde.

Tourner la page, enfin. Trouver la paix peut-être. Ou du moins essayer. Rémy n'est pas contre, il a vu les dégâts de la brouille, au fond des yeux. En quête d'une miséricorde qui lui est toute personnelle. Le fatras du passé, enseveli sous une couche de bienveillance.

Lucie me tape sur l'épaule, stoppe net ma rêverie.

Un bon repas bien arrosé pour fêter les retrouvailles... ça te convient ? me jette-t-elle dans un sourire narquois ..

Ouais… Avec tout le village alors… sans oublier Philippe bien sûr. Et Rémy pourra inviter son ami Simon, l'archéologue.. On noiera le passé au champagne.. E la nave va !

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Rédigé par Nadine

Publié dans #Ecriture collective

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