RÉMY

Publié le 30 Mai 2017

Tout avait commencé, il y a dix jours…

Rémy Taillade était occupé à bichonner les rosiers de son jardin.

Les gourmands avaient été coupés. Les branches sèches sectionnées. Les mauvaises herbes arrachées. L’engrais soigneusement réparti au pied de chaque plant. Il se dirigeait vers la treille et portait tous ses soins vers cette espèce grimpante et ses greffes réalisées récemment qui attiraient tant de compliments.

Sa vielle maison restaurée, surplombant le village Médiéval de Saint-Cirq-Lapopie en bord de Lot lui permettait de marier douceur de vie et travail à distance.

L’ordinateur, fée du XXIe siècle avait supplanté l’électricité fée du XXe. Son poste de chercheur au C.N.R.S. spécialisé dans l’étude des civilisations et ordres du moyen âge disparus l’autorisait à s’échapper de la capitale le plus souvent possible.

L’aérodrome de Rodez à proximité facilitait grandement son rêve de vivre à la campagne dans un environnement de grande qualité propice à ses réflexions.

Au village les commerçants le voyaient arriver avec le sourire. Abondante chevelure, silhouette longiligne, souvent dans la lune, son attitude s’apparentait un peu de celle du professeur Tournesol. Mais sa stature musclée ne le rapprochait pas physiquement de ce personnage de bande dessinée.

Une référence en son domaine. Ses ouvrages souvent salués par la presse spécialisée, mais pas seulement, le public aussi était au rendez vous de ses conférences. Ses publications se vendaient bien…

Le téléphone sonnait depuis un moment lorsqu’il en prit conscience.

Son épouse avait décroché le combiné et depuis la terrasse surplombant le jardin, l’interpellait :

-C’est pour toi, le Conservateur du patrimoine régional de Rodez !

Rémy s’empressa de remonter de sa roseraie et s’installa à son bureau.

-Oui Paul, excuse-moi mais j’étais occupé avec mes fleurs !

-Ah ! Tes rosiers ! Je comprends très bien car je fais partie de tes admirateurs inconditionnels ! Dis-moi, pourrais-je te distraire de ta passion de jardinier ?

Sans attendre de réponse, il continua…

-Des ouvriers ayant démoli une ruine pour la réalisation de l’élargissement de la voie de contournement de Vézins de Lévézou ont découvert une sorte de parchemin partiellement lisible et j’aimerais avoir ton avis…

-Ah !…ça m’intéresse ce que tu viens de dire, demain dans la matinée ça ira ?

-Très bien, répondit le Conservateur, disons 10 Heures dans mon bureau.

Il raccrocha et resta rêveur à sa table de travail, ça faisait bien longtemps qu’on n’avait pas trouvé de document écrit dans la région. Autant les vielles pierres ne manquaient pas, autant un écrit ayant traversé les ans l’interpellait. On verra ! Il regrettait déjà d’attendre au lendemain…

Il rejoignit sa treille pour continuer ce qui avait été interrompu.

Paul Albagnac, la cinquantaine flamboyante était un homme de décision. Lorsque le besoin se présentait, il arpentait avec assurance les bureaux de toutes les instances dirigeantes du département, de la région et au-delà si nécessaire, pour trouver des financements par ci, des arrêtés de sauvegarde par là afin de sauver ce qu’il appelait « l’âme de notre pays ».

Sa passion du vécu de cette belle région l’avait conduit à la direction du Patrimoine et tout l’intéressait, aussi bien un tesson de poterie, qu’une arche découverte lors d’une démolition dans la vieille ville ou une peinture sur le mur d’une chapelle lors d’un ravalement.

Dans ces cas là, les portes s’ouvraient facilement face à sa détermination.

S’il avait pris la décision d’appeler Rémy, c’est que le document découvert méritait qu’on s’y attarde…

 

Le planton de service à la préfecture de Rodez surveillait du coin de l’œil ce chevelu qui avait refusé de s’asseoir, préférant regarder par la fenêtre les flèches vertigineuses de la Cathédrale toute proche.

Arrivé avec une demi-heure d’avance à son rendez vous Rémy attendait.

Il ne pouvait s’empêcher de se remémorer l’épopée des bâtisseurs de Cathédrales.

L’étude des plans régulateurs des plus grands bâtiments faisait clairement ressortir les lois harmoniques traditionnelles Grecques adaptées au Roman.

Quand au Gothique et ses voûtes en arcs brisés où un coup de marteau provoque des vibrations identiques à une corde d’instrument de musique ! Quelles tensions !

La science de résistance des matériaux ne suffit pas, l’imagination et la prise de risques était bien présente dans cette conception…

La porte du bureau du Conservateur s’ouvrit et Paul Albagnac s’approcha de Rémy en lui tendant la main :

-Alors toujours dans tes rêveries Rémy ?

-Pas tant que ça, Mr. Le Conservateur, pas tant que ça, j’essaye toujours d’imaginer les solutions qui ont été mises en œuvre lors de telles réalisations ! Dit-il en désignant par la fenêtre les flèches de la cathédrale.

-Je comprends bien ce langage, répondait Paul, mais associé à une dose de raisonnement logique tout de même…Dis moi, tu peux éviter de m’appeler « Mr. Le Conservateur », nous travaillons tous les deux pour les mêmes choses, dit-il en fermant la porte de son bureau et en indiquant de la main un fauteuil à Rémy.

-Oui je sais, je plaisantais, mais tu sais on commence seulement à se rendre compte que ces monuments ont été construits selon des données scientifiques pas encore toutes repérées.

-Certes je connais ta théorie et Dieu sait si elle est convaincante, mais aujourd’hui ce qui m’a fait t’appeler est la découverte d’un document bizarre, peut être de l’époque des Templiers !

-Ah !…l’affaire des Templiers…Triste affaire !

-Oui, le document que l’on m’a amené me fait penser que dans notre région certaines « choses » ont dues être mises à l’abri !

Sur ce il revêtit des gants de latex, en tendit une paire à Rémy et déploya un document d’environ 30 x 40 cm très dégradé ainsi qu’une pelure de cylindre rouillé lui ayant servi de coffre.

-Effectivement, ça ressemble à première vue à un parchemin…

-Oui très abîmé, répondit le Conservateur, on distingue au microscope laser quelques signes caractéristiques en haut à gauche et dans le texte…enfin ce qu’il en reste…une référence à une croix …existante sur site peut être, ainsi qu’un vague croquis ?

Après un court silence permettant à Rémy de prendre conscience des détails, le Conservateur continua :

Il faudrait le faire expertiser au carbone 14, tu pourrais demander à ta direction ?

Rémy observait attentivement le parchemin qui semblait vouloir mettre en valeur des points de repère. Il releva la tête et son regard devait être suffisamment interrogatif car Paul reprit la parole :

-Ce document a été trouvé enchâssé dans les maçonneries d’une ruine rongée par les ronces. Des ouvriers du génie routier occupé à l’élargissement de la voie de contournement de Vézins de Lévézou l’on découvert en triant les déchets.

Ils ont hésité à me le remettre, m’ont-ils dit, car ils craignaient que je ne prenne la décision de stopper les travaux !

Une journée sur place avec l’aide d’une pelle mécanique m’a permis de constater qu’il n’y avait rien d’autre à espérer de cette masure !

-Oh…le paysage a du tellement changer depuis. Cette ruine était certainement en plein champ à l’époque.

-Peut être… en tous cas je t’en ai fait une photocopie agrandie et j’aimerai avoir ton avis. Les Templiers dans notre région, comme tu le sais, avaient de sérieuses implantations.

Rémy prit congé du Conservateur, mais déjà son imagination lui indiquait quelques pistes…

Un aller-retour au siège du CNRS à Paris en était une. Il leur avait laissé l’original et conservé une copie du parchemin. Il attendait avec impatience le passage du facteur et la réponse de son siège.

...

L’oubliette

 

Bernadette Aubignac a gagné un arbuste de petite taille, mais de grande souche lui a-t-on précisé. Une consolation ! Une flûte de mousseux à la main, elle contemple le premier prix que l’on vient de lui remettre. Inscrite au Loto par son amie Lucie, la patronne de « L’Auberge des Remparts », elle fait contre mauvaise fortune bon cœur. Elle n’est pas venue pour cela. Enfin ! Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle trouvera l’âme sœur…

-Qu’est ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? réfléchit-elle, songeuse face à ce poivrier.

La soirée se termine. Les participants quittent les lieux, Bernadette remercie les organisateurs et prend la direction de sa maison. Le poivrier embarqué dépasse du coffre de sa voiture.

Ah ! Lucie et ses idées ! Lucie, son amie de longue date, tient vraiment à s’occuper de Bernadette.

-Ne désespère pas, lui disait-elle. Un beau brin de fille comme toi, je ne comprends vraiment pas !

Bernadette est chef de centre à la poste de Saint-Cirq-Lapopie.

Trente quatre ans et toujours personne dans sa vie. Son annonce sur « Meetic.fr » l’obsédait. Elle essaye de ne plus y penser et se concentre sur son travail.

Une équipe à faire tourner. Voilà cinq ans qu’elle avait été nommée à ce poste. Elle les connaissait tous ces employés avec leurs défauts et leurs qualités. Il y en avait un qu’elle évitait de croiser : le préposé du département courriers au rebut. Pas méchant ce Philippe, il fallait juste le remotiver de temps en temps. Ah ! Pour bouger, il bougeait ! Toujours les écouteurs de son portable aux oreilles à écouter des musiques que l’on entendait trois mètres à côté. Il passait son temps à déplacer des cartons d’un placard à l’autre. Elle voyait bien que les piles ne diminuaient pas ! Pourtant elle repoussait sans cesse l’idée de s’occuper de ce département. Comme s’il devait rester figé. Ne pas ouvrir la boîte de Pandore, on ne sait jamais. Aujourd’hui, elle prendra le temps. Toutes les lettres qui atterrissent ici, attendent que quelqu’un veuille bien s’occuper d’elles. Les déchiffrer, trouver un indice quelconque pour les remettre dans le circuit voilà la difficulté. Mauvaise adresse, pas de nom du destinataire, pas de ville mais un département, bref, toute la collection des distraits de la terre. Les lettres au Père- Noël on savait à qui les renvoyer, mais les autres ? Classées sans suite dans des cartons que personne n’ouvrait. On ne pouvait pas toutes les décacheter, quoique !

Bernadette ouvrit la porte du local affecté au courrier au rebut. L’employé tout au fond, dans une position stratégique qui lui permettait, tout en étant assis les jambes sur le bureau, de repérer tout mouvement intempestif, la repéra aussitôt.

Il se leva, prit un carton à ses pieds et le déposa avec force sur une table en soulevant une poussière qui n’avait pas été enlevée depuis un nombre de mois incalculable.

-Alors Philippe, où en est-on ? Est-ce que le stock diminue ?

Philippe surpris qu’on s’intéresse à ses placards, fit glisser ses écouteurs sur sa nuque et désigna une pile nouvellement posée.

-Ben ! Regardez, je n’ai pas terminé de ranger celle d’hier qu’on m’en dépose d’autres ! C’est fou ce que les gens sont distraits, non ?

-Je ne vous demande pas de les ranger, mais de faire en sorte qu’elles sortent d’ici. Ouvrez-les s’il n’y a que ça pour trouver une solution ! Je souhaite que ces piles diminuent sérieusement. Vous serez le premier félicité.

Bernadette prit en main une lettre qui glissait sur un tas écroulé. L’adresse partiellement effacée, par la pluie certainement, laissait apparaître un R et un S majuscule séparés par un point.

-Tenez, celle-là par exemple, ça me semble être un courrier adressé à notre chercheur du C.N.R.S. Ouvrez là et vérifiez. Vous n’aurez plus qu’à la proposer pour la tournée de demain !

Philippe, je compte sur vous pour m’éviter de passer commande de cartons de stockage qu’on ne sait plus où stocker, vous comprenez ?

Philippe regardait, l’œil vide, son chef et se demandait pourquoi cette tornade venait de traverser son univers immanquablement figé.

Il ouvrit la lettre indiquée. Rémy Taillade était loin d’imaginer ce qui allait lui être distribué.

...

Le soleil s’échappait sous les derniers nuages et caressait l’horizon chaotique des Grands Causses. Rémy aimait bien se promener dans le silence et les effluves de ces espaces sauvages. Les chênaies, chemins caillouteux, longs alignements de murets de pierres sèches, portails effondrés qui laissaient entrevoir quelques dolines où s’abreuvent les bêtes, tout cela lui permettait de remettre de l’ordre dans ses idées. Il en avait bien besoin. La réponse à son courrier multipliait les interrogations. Le texte analysé par ses confrères semblait être authentique. La langue choisie : le latin, le support employé : une peau de chèvre tout ramenait à une authenticité. Cela il l’avait déjà décelé. Par contre un dessin l’intriguait fortement. Un serpent à deux têtes, identique à ce serpent Aztèque, terrassé par une épée, comment pouvait-il être sur ce document alors que les Amériques allaient être découvertes deux siècles plus tard ? Et ce texte, enfin ce qu’il en restait, une suite assez incompréhensible. Tout concourait à l’embrouiller dans ses déductions. Les Templiers dans leur rigueur menaient une vie simple et ne s’embarrassaient pas de symboles ésotériques. Peut être le texte d’un grand prêtre éloigné de la base ? Mais ici dans cette masure, ça ne cadrait pas !

Le soleil glissa sur la ligne de crête. Rémy eut son attention entièrement fixée sur cet instant. L’espace d’une fraction de seconde il se revit en Suède, subjugué par le même coucher de soleil. Allez savoir pourquoi ? La lune peut être, La lune presque pleine, en forme de soucoupe qui n’avait pas attendu que le soleil disparaisse pour apparaître majestueuse. Une coïncidence heureuse. Un séminaire sur les histoires Médiévales des divers pays Européens. Ses exposés avaient été suivis avec beaucoup d’intérêt. Il se rappela aussi son confrère Simon Mallevialle et ses recherches sur les symboles fantastiques. L’art de faire parler ce qui semblait hermétique à tant d’autres. Aussitôt la solution lui apparut évidente. Il fallait retrouver la trace de Simon. Lui saurait indiquer une piste à suivre.

Des hirondelles voletaient, zigzaguaient et sifflaient en se pourchassant. Rémy ressentit soudain un grand calme intérieur, comme si les problèmes s’étaient subitement résolus. Il s’était arrêté, profitant de la douceur de cette soirée qui s’installait. Le village de Saint-Cirq en contre bas lui apparut recroquevillé autour des ruines de son château. Le chemin de halage, le long de la rivière fut le dernier léché par les rayons qui disparurent sans que Rémy ne s’en rende compte…

Ce fut un jeu d’enfant de retrouver Simon Mallevialle. Ses coordonnées notées à l’époque, toujours valables. La réponse ne tarda pas. Simon très intéressé par cette découverte en terre de France attendait d’en savoir plus. Ils correspondirent donc par mail et skype interposés. Mallevialle analysait le symbole anachronique et tout lui parut soudain évident.

-Je pense que ce que vous me désignez par une référence Aztèque est une pure coïncidence, issue de l’imagination du prescripteur. Par contre l’Amphisbène, serpent avec une tête à chaque extrémité de son corps a bel et bien existé dans la mythologie Européenne des douzième et treizième siècles. Ce serpent ne laissait aucune chance à ses adversaires. Ce symbole pourrait être le Roi Philippe le bel, l’épée qui le terrasse devient en ce cas l’épée des Templiers. Hélas la réalité que nous connaissons, est toute autre.

Voilà que l’éclairage de Simon redonnait vie à cette découverte, restaient à explorer les autres pistes …

L’employé du cadastre regardait sa montre, midi était déjà passé depuis longtemps et cet individu qui consultait ses registres ne semblait pas s’en apercevoir.

Hum…Hum…se permit-il,

Rémy avait constaté depuis un grand moment que ces documents ne lui seraient pas d’une grande utilité. Ils ne remontaient pas plus loin qu’au XVIII è siècle, il fallait donc chercher ailleurs.

Merci… excusez moi pour le retard occasionné, je ne vous dérangerais plus.

Sur ce il quitta les bureaux du cadastre légèrement contrarié, mais il s’y attendait un peu.

Une chose était évidente en tous cas, les repères récents ne permettaient pas de recoupement avec le parchemin. Compte tenu de l’heure, il décida de se restaurer et les auberges authentiques ne manquaient pas dans la vielle ville.

Il se dirigea vers « L’auberge des Remparts » dont on lui avait dit le plus grand bien, s’installa et commanda un « Estofinado Aveyronnais » (sorte d’Aligot) spécialité de la maison, accompagné d’un verre de rouge du pays. Lucie la patronne du restaurant également cuisinière à l’œil malicieux et au large sourire aimait traîner en salle après avoir servi ses clients pour obtenir leur avis. Sûre de ses talents elle savait qu’elle ne recueillerait que des compliments, une conversation s’engagea avec Rémy après les congratulations inévitables :

Vous êtes en déplacement dans la région ?

Oui en quelque sorte, j’appartiens au C.N.R.S et je suis à la recherche de documents cadastraux des XIII è et XIV è siècle mais en préfecture je n’ai pas pu remonter au-delà du XVIII è.

Ah ! En ce cas vous devriez vous rapprocher du château de Vézins dont l’origine remonte à 1150, son propriétaire actuel Mr. le Comte possède des documents très anciens relatifs au partage des terres, et ils ont l’avantage d’avoir traversé la période révolutionnaire sans dégâts alors que les églises et abbayes ont été sérieusement saccagées pendant cette période !

Je ne sais pas si vous y trouverez ce que vous cherchez mais vous pouvez toujours essayer !

Rémy trouva cette idée fort intéressante, aussi demanda t-il l’avis du Conservateur sur ce Comte…

Philippe de Lévézou de Vézins est un homme charmant, lui dit-il

Il te rendra certainement service, mais prends la précaution de demander une audience, ne te présente pas à l’improviste, il risquerait de ne pas apprécier…

Tout en organisant son entretien, lui revenaient en mémoire certains passages de la charte des Templiers et principalement ceux ayant trait aux richesses terrestres :

« Vous ne devez avoir ni seigneuries, ni richesses, ni aise de votre corps, ni honneurs.

« Vous serez pauvres et ferez pénitence afin de sauvez votre âme, si notre maison vous « accueille, vous lui devrez tout »

Des hommes aussi rudes et aussi formés n’ont pas pu s’enfuir (lorsque ce fut le cas…) en emportant un quelconque magot…

S’ils ont réussi à s’échapper ils ont certainement cachés ce qui avait le plus de valeur pour eux, en attendant des jours meilleurs ou une rédemption…qui n’est jamais venue !

Rémy venait de remercier Simon Mallevialle pour ses brillantes explications au sujet du symbole dessiné. Il réfléchit. Mais enfin ! Nous n’avons pas parlé du texte qui est tout aussi ténébreux. Il se décide donc.

 

Lettre de Rémy Taillade à Simon Mallevialle professeur émérite

Au Lycée Aubanel Avignon 84.

 

Votre facilité à expliquer l’inexplicable me pousse à abuser de votre science. Nous n’avons pas échangé sur la suite de ce parchemin, tout au moins ce que nous avons pu traduire, et qui nous conduit de ténèbres en catacombes, jugez-en plutôt.

« A l’ombre du repère, les bêtes aux pieds d’argent s’abreuveront. Ses ailes les guideront. Ciboires et cavaliers jumeaux sur le même cheval abondent… Le reste illisible ».

Ce texte hermétique comprend, à mes yeux, plusieurs repères. Mais votre avis me serait très utile. Évidement quand on connaît le causse, les repères ne manquent pas. Celui-là comporte des ailes, est-ce le feuillage d’un arbre particulier ? Depuis le temps, je pense que cette référence est à écarter, cet arbre n’existe certainement plus. Un rocher comme un dolmen sur lequel la brume, si généreuse chez nous, s’accrocherait ? Trop aléatoire ! Un moulin en pierre et ses ailes de toiles ? Il existe bien une ou deux ruines qui pourraient être des moulins dix-huit ou dix-neuvième siècles mais du treizième… Il y a bien longtemps qu’ils ont disparu. Peut-être une borne ou une stèle cruciforme avec ce disque à croix palmée si reconnaissable ? Vous voyez Simon, je me débats en pleine incertitude.

Autre chose « Les bêtes s’abreuveront » me parait une référence sure. Les troupeaux de moutons ont toujours étés présentes sur le plateau. Encore faut-il trouver la doline adaptée. «Les cavaliers jumeaux sur le même cheval abondent» me semble une autre valeur sure. Une référence évidente à la monnaie des Templiers, dont nous avons quelques exemplaires au musée de la Couvertoirade.

Nous touchons là le cœur de ce courrier. Est-ce ce fabuleux trésor, que Philippe le Bel voulait s’approprier et que l’on cherche depuis sept siècles ? Aucun Templier, même sous la torture et la crémation, ne l’a divulgué.

Vous voyez, l’enjeu vaut que nous nous rencontrions pour analyser nos déductions et conclusions. Vous serait-il possible de vous rendre libre. Cette chère Lucie du Bar des Remparts saura nous préparer un de ces délicieux plats de notre région. Elle n’a pas de concurrente a son niveau vous savez. Nous pourrions ensuite arpenter le Causse. Libérez-vous pour quelques jours. L’histoire risque d’être au rendez-vous ! Vos jours seront les miens.

Pour ma part, j’ai feuilleté les archives du cadastre qui ne m’ont rien apporté. J’attends un rendez-vous avec Mr le Comte de Vézins dont le château et surtout la bibliothèque remontent au douzième siècle. Ce château a eu la chance de traverser la période révolutionnaire sans dégâts.

Saint-Cirq-Lapopie le dernier jour de Mai de cette année passionnante…

 

Le comte de Lévézou de Vézins voulut bien accepter qu’un membre du C.N.R.S vienne consulter ses archives, mais « elles ont été consultées tant de fois » avait-il précisé, je ne vois pas ce que cela vous apportera…

Enfin… rendez-vous fut pris et Rémy se présenta à l’heure et au jour dit au portail du château.

Le concierge qui servait également de guide aux visites publiques, car une partie du château était ouverte au public, l’accueillit et le conduisit à la partie privée où se situait entre autre la bibliothèque.

Rémy fut très impressionné par l’apparat des boiseries murales, de l’acajou certainement, qui supportaient autant d’ouvrages reliés, parfaitement rangés par année et par taille.

Le plafond à caisson et le parquet craquant à chaque pas complétaient l’atmosphère d’élégance de cette pièce.

Mr. Le Comte l’attendait, installé dans un large fauteuil à l’arrière d’un bureau dont les quatre pieds reposaient sur un magnifique tapis.

Dans son dos, une tapisserie suspendue par plusieurs boucles à une tringle murale représentait une scène de chasse.

Que me vaut l’honneur de la visite d’un membre du C.N.R.S ?

Rémy Taillade, Mr. Le Comte, se présenta-t-il… Et bien nous sommes à la recherche d’archives cadastrales des XIIIe et XIVe siècle et plus précisément de l’emplacement de bornages ou stèles cruciformes de préférence discoïdes !

Ah… vous faites référence à la période templière… A l’époque le château de mes ancêtres était beaucoup plus modeste, mais il bordait déjà les immenses domaines attribués aux frères.

Vous trouverez peut-être la position de bornes délimitant les propriétés qui s’étendaient jusqu’à la Commanderie de la Clau qui a été détruite peu de temps après la dissolution de l’Ordre, il n’en reste qu’une tour carrée…

Mais de là à retrouver l’emplacement de calvaires… ça m’étonnerait.

A ma connaissance il y a trois calvaires sur la commune, un à l’entrée du village vers la gendarmerie, un autre sur la route de Laissac et le troisième au lieu dit Boussac, ils datent tous les trois de 1833 année du jubilé… sauf erreur de ma part… mais nous allons consulter ensemble ces archives !

Le Comte se déplaça et déploya les tiroirs profonds et plats d’un grand bureau, il en retira des parchemins plastifiés (des copies sans doute).

Rémy put constater que les terres des Templiers faisaient apparaître de grands espaces délimités par des bois (dénommés forêt du Temple), ruisseaux, étangs, champs (dénommés champ de l’Ouest et champ de l’Est), maisons représentées par le terme ferme ou grange, mais aucune position de borne et aucun calvaire.

Il se rappelait que les terres offertes à l’Ordre provenaient principalement de domaines seigneuriaux et que personne n’aurait contesté un vallon de plus ou un vallon de moins d’autant plus que les frères étaient assujettis à l’obligation de satisfaire à toutes les aumônes (et plus encore par temps de disette) donc plus de terres à cultiver équivalaient à plus de bouches à nourrir.

La limite avec les terres du château semblait suivre un chemin assez rectiligne dénommé « Le long sentier ».

Il repéra cependant quelques croisements de chemins qui auraient pu justifier l’emplacement de calvaires, mais ces chemins ne correspondaient plus du tout à la voirie actuelle.

Comment s’y retrouver ?

Il demanda au Comte s’il pouvait photographier la carte qui lui paraissait la plus détaillée et surtout où apparaissait clairement la position du château comme point de repère fixe.

Mr. Le Comte accepta bien volontiers sous réserve d’être tenu informé par la suite des résultats de ses recherches.

...

 

Rémy et Simon reviennent de leur journée laborieuse et franchissent la porte de L’Auberge des Remparts. Une délicieuse odeur d’Estofinado les accueille. Ils s’attablent fourbus et affamés. Lucie apporte déjà une bouteille de rouge d’Entraygues et un plat fumant. Ils se servent. Simon souffle sur sa fourchette : Hum ! Fameux ! Il faudra attendre quelques bouchées pour que la discussion reprenne.

-Je pense que Gérard qui écrit un roman historique apprécierait toutes nos recherches.

Rémy fronce les sourcils :

-Gérard ?

-Oui, Gérard Pierredefontaine qui habite votre village ! Il m’a contacté pour un détail de lettre épistolaire incluse dans son roman, très intéressant par ailleurs, tu devrais le lire !

Rémy revoyait ce rêveur, comme lui, qu’il croisait lors de ses balades sur le causse. Un salut, quelques banalités échangées, un discret ce Gérard. Je n’aurais jamais imaginé que …

-Je ne savais pas qu’il écrivait un roman. Tu as raison je vais m’en procurer un exemplaire et me le faire dédicacer.

Puis les préoccupations de la journée reprirent le dessus.

-Finalement toute cette énergie pour pas grand-chose !

-Ne dis pas ça Rémy, nous avons exploré plusieurs pistes,

-Oui, je sais. Le cadastre : trop récent ! Le château et sa bibliothèque qui remonte au treizième siècle : rien non plus !

Simon fait la moue,

-Je ne suis pas tout à fait d’accord, Rémy, tu y as découvert le tracé de ce long sentier entre les terres du château et celles des Templiers : une trace tangible, tu ne peux pas le nier !

Rémy sauçait avec attention son assiette.

-Oui, mais quoi ? Trois kilomètres de marche et rien là aussi !

-Finalement, enchaîne Simon, cette question d’ombre à toute son importance (À l’ombre de la croix, le ciboire… dit le texte) encore faut-il savoir dans quelle direction !

-Oui, une fois que l’on aura trouvé ce que l’on cherche !

Simon, l’air étonné :

-Et bien, une croix ou un calvaire, ça me semble clair non ?

Rémy encaisse. C’est vrai que de ce côté l’hésitation n’est plus de mise. Simon Mallevialle référent médiéval de la collection 10/18 il ne fallait pas trop le chahuter. Il essaye de reprendre l’initiative :

-La position du soleil, voilà la réponse. Cette satanée ombre se déplace au long de la journée. Vers l’Ouest au soleil levant, vers l’Est au soleil couchant…

-N’oublie pas l’ombre sur elle-même à midi complète Simon.

Rémy hoche de la tête.

Lucie s’approche de la table, mains sur les hanches :

-Je vois que mon plat vous a plu, ça me fait plaisir. Que diriez-vous d’un petit Rocamadour ou d’une divine tourtière fine comme les ailes d’un ange servie avec des pruneaux d’Agen ?

Simon regarde Rémy :

-Est-ce bien raisonnable ?

-Mais oui, mais oui ! Fait confiance à Lucie. Un cordon bleu comme elle, il n’y en a pas deux dans la région.

Lucie débarrasse la table et s’éloigne les joues roses.

-Et les ailes alors ? « Les bêtes aux pieds d’argent s’abreuveront sous l’aile de la croix » Est-ce une direction suggérée ? A proximité immédiate ? Éloignée ?

Autant de questions sans réponses…

Simon un instant songeur, le regard perdu dans son verre à moitié vide, résume le travail des derniers jours :

-Le paysage a tellement changé, combien de constructions nouvelles ont modifiées la physionomie du village et de ses environs. On a ausculté les trois calvaires actuellement visibles et qui remontent au jubilé de 1833 je te rappelle.

Celui au Nord du village apparaît sur une placette entourée de maisons, son orientation Nord / Sud ne semble pas convenir.

Celui sur la route de Laissac a été déplacé pour permettre à la nouvelle voie de passer. Là les repères sont brouillés.

Celui plus isolé sur la route de Gleysenove, au lieu dit Boussac, est positionné sur un ancien sentier, à proximité de la ferme démolie. N’oublie pas la ferme à proximité dont la construction remonte à 1901 (à en juger par le linteau de la porte d’accès) et qui barre l’horizon au Sud.

Ce calvaire ne semble pas avoir été déplacé. Nous nous y sommes attardés, cherchant un indice plus fiable. Qu’avons-nous trouvé ?

Aucun indice sérieux. C’est vrai qu’en remontant vers le village on a débusqué ce renard arrêté en travers du chemin et qui s’est enfoncé dans ce taillis à proximité du calvaire. Tu as été plus curieux que moi. Cette petite cavité-là, en demander le débroussaillement je n’y aurais pas pensé…

Rémy ne le quitte pas des yeux. Tout avait été passé au crible, la bonne méthode. On finira par trouver …

Deux heures sonnent au carillon de la Mairie. L’ombre se fait discrète sur chaque chose. Les tables de la terrasse, les arbres de la place, les maisons alentour, aucune ombre ne déborde. Tout semble concentré, recroquevillé sur soi.

Simon et Rémy se lèvent et s’apprêtent à sortir de l’auberge. Simon s’engage pour traverser la place écrasée de soleil. Rémy rêve face à ce paysage figé, puis soudain :

-Simon, l’ombre !

-Oui ? Il faut bien la chercher cette ombre aujourd’hui. Il n’y a qu’à l’intérieur que l’on peut la trouver !

-Ce n’est pas ce que je veux dire, l’ombre … L’ombre est à la verticale et il est quatorze heures !

-Évidemment ! Tant que nos politiques ne changeront pas, on aura toujours deux heures d’avance sur l’heure réelle.

-Oui ! C’est bien ce à quoi je pense. Le calvaire portera son ombre sur lui-même à quatorze heures et non à midi…

Ils se regardèrent tous les deux figés par cette découverte évidente.

Les ouvriers du génie rural envoyés par les services techniques de la mairie s’étaient affairés à débroussailler la cavité indiquée par Rémy.

A un certain moment, les lames d’un appareil avaient heurté un bloc rocailleux. Passé le juron de l’employé, une pierre moussue visiblement taillée, à demie enterrée était apparue…

Rémy avait sentit son cœur palpiter. Est-ce que la chance, allait enfin se manifester ? Il confirma de la dégager. Quatre pour la manipuler, ils ne furent pas de trop. La face contre terre, souillée fut aussitôt brossée. La chance confirma qu’elle avait son mot à dire.

 

Un agneau sculpté surmonté d’une croix palmée discoïde apparut sans ambiguïté. Rémy, subitement calme, basculait son regard du calvaire vers leur récente découverte. Mais quoi ? La réponse était là. L’évidence qu’il s’acharnait à découvrir. Cet élément sculpté qui gisait au sol, était-il le complément de la stèle d’origine ? Mais alors la stèle du jubilé qu’il apercevait clairement avait été scellée sur le socle de l’ancienne croix ! Était-ce possible ? Cette découverte augmenta sa tension. Il téléphona à Simon, occupé à poursuivre une autre piste sur internet : l’examen de textes anciens qui auraient pu indiquer une quelconque sécession de l’Ordre sur le plateau du Larzac. Celui-ci interrompit aussitôt ses recherches et s’empressa de le rejoindre. Sur place, l’évidence accrochait le regard. Sans aucun doute : il s’agissait bien d’une sculpture de l’époque templière.

 

Rémy aussitôt brûlait les étapes. Le texte faisait référence à une ombre portée qui devait indiquer une direction.

-Certes, enchaînait Simon, cette question d’ombre à certainement son importance, mais à en juger par la configuration des lieux, je ne vois pas trop…

A l’Est un talus et un pied de colline où d’ailleurs aucune résurgence ne semble n’avoir jamais existé (ce qui annule la suite du message : des bêtes qui s’abreuvent)

-Au Sud la ferme récemment construite (linteau gravé avec 1901) élimine toute possibilité, sans compter que l’ombre portée sur la croix nous interdit d’apprécier l’ombre de la croix elle-même au soleil couchant…

Rémy regardait sa montre, effectivement il était midi passé et la croix n’était pas au soleil… Une déception de plus.

 

Depuis, la découverte de la place écrasée de soleil à la sortie de l’Auberge des Remparts avait marqué les deux chercheurs. Ils s’y rendirent le lendemain à midi et attendirent quatorze heures.

Que ces deux heures furent longues à passer… Au fur et à mesure que la courbe du soleil grimpait, l’ombre de la croix se ra menait vers elle-même, au point d’être limitée au socle à l’heure dite…

Ils décident sur le champ de desceller la croix du jubilé à l’endroit où, cela semblait être le cas, elle avait été scellée sur le socle existant.

Du matériel adapté avait été acheminé. La stèle templière repositionnée sur le socle. Rien d’évident dans ce montage…

La direction de l’Ouest indiquée par une branche de la croix s’orientait à perte de vue vers un vallon ensemencé de blé qui aurait pu, (dans un endroit à trouver), recueillir l’eau d’une résurgence, mais où ?

Des recherches futures avec l’aide d’un fontainier seront envisagées, mais les circulations d’eaux souterraines depuis tant de temps s’étaient certainement déplacées.

Rémy reste perplexe quand à ce socle n’ayant à priori pas bougé depuis son origine…

Pour la énième fois il cherche dans ce bloc de pierre taillée une autre émotion, plus forte que celle qu’il avait ressentie lors de la découverte. Aucun repère ne peut l’aider. Puis tout à coup, il est ailleurs. Il revoit le travail accompli à l’époque. La solitude de ces hommes qui avaient caché ici dans le silence et le vent ce qu’ils avaient de plus précieux, que personne ne devait découvrir… enterré … muré… tel un trésor de Pharaon … pour toujours…

Il demande la dépose du socle et ordonne que l’on creuse en dessous.

Là, à quatre pieds de profondeur, ils découvrent un coffret avec divers objets liturgiques en très mauvais état, à aucun moment ils n’imagineront qu’il pouvait y avoir un autre coffret quatre pieds plus profond (vous lecteur vous savez qu’il y avait quelque chose en dessous, n’est-ce pas ?)

La stèle du jubilé fut rescellée, la croix templière fut transportée au musée de la Commanderie à Sainte Eulalie de Cernon ainsi que le coffret avec son contenu. Les recherches abandonnées… jusqu’au jour ou peut-être l’on découvrira l’emplacement de l’ancien « point d’abreuvage des bêtes »…

Est-ce une légende ?...Est ce la réalité ?

Hum…allez savoir ?

 

En cette fin de journée, attablé à la terrasse de l’Auberge des Remparts, je rêvasse à cette question : « Mais comment ont pu naître ces personnages ? »

Comme ça ! Imprévisible combinaison entre les contraintes du texte imposées par Mado, les besoins du récit qui s’alimente lui-même, les hasards de la rêverie, les lectures passées, les gens que l’on côtoie. Mais en y réfléchissant bien, ce n’est pas leur naissance qui est importante, c’est leur existence qui s’épaissit au fur et à mesure.

D’une table à l’ombre derrière moi, s’élève un dialogue entre Gérard et Philippe.

-Un scénario improbable, des acteurs inconnus au générique, mais des dialogues ciselés, une mise en scène bien tenue, des rebondissements à dérouter…

Philippe qui en est à sa troisième bière face à un empilement de soucoupes avec noyaux d’olives, enchaîne :

-Eh bé ! Il risque de remporter la palme d’or à Cannes ce film !

-Mais qui te parles de film ? Je te parle du village et de notre roman « Destins croisés ».

Sur ce, Gérard s’arrête et avec un sourire malicieux à l’air de dire :

« Tu me suis ? »

Pas vraiment…

Philippe, le regard vague, termine sa gorgée et enchaîne :

-Quand j’étais petit, je savais que j’avais terminé un livre en voyant écrit « Fin ». Alors je pouvais le ranger dans la bibliothèque. C’était simple, non ?

Bernard a tout compris :

-Très simple… Tu l’auras ton mot magique…

 

FIN

**********

Pendant ce temps, Bernadette...

BERNADETTE ET LE POIVRIER

 

« Mouette rieuse » ! Quelle idée saugrenue, encore une initiative de Lucie.

-Il faut une adresse qui accroche avait-elle dit ! « Mouette » ça fait plage, bord de mer. Quel est l’homme qui n’a pas rêvé d’une belle fille sur le sable, hein ?

« Rieuse » ça fait enjouée, et puis une femme grincheuse ça n’attire personne, non ? Tu vois avec cette adresse, tu as tout juste !

Tu parles ! On avait tout faux, oui ! Ça n’avait rien donné. Pas de réponse. Ou plutôt, pas de réponse qui l’intéressait.

Pourtant cette fois Bernadette a franchi le pas. Elle a pris la décision de se rendre à ce rendez-vous mystérieux.

« Gentil homme », cette adresse originale apparut sur sa boite mail l’avait intriguée, elle se rend donc à l’Auberge des Remparts.

Elle termine ses courses au marché forain. Elle vient d’acquérir des dessous affriolants qu’elle n’aurait jamais osé acheter dans une boutique en ville. Le boucher emballe sa commande et lui propose de la déposer dans son panier.

-Il est bien prévenant ce célibataire, il ne faudrait pas qu’il s’imagine que …

Sa réflexion est brusquement interrompue par l’exclamation du commerçant :

-Ça alors, madame Bernadette ! Je n’aurais jamais imaginé que …

-Que quoi ? Grand Dieu !

Le sac entr’ouvert laisse apparaître l’achat précédent accusateur. Les joues écarlates, Bernadette tente de se justifier :

-Ah mais ! Qu’allez-vous imaginer ? Ce n’est pas pour moi voyons ! C’est un cadeau pour ma nièce.

Elle n’ose pas lui annoncer : -vous me voyez équipée de ce machin ? Mais elle se rend compte à temps que ça l’aurait entraîné trop loin.

Elle se tait, règle sa commande et hausse les épaules. De quoi se mêle-t-il ce boucher ? Je vais finir par être en retard à mon rendez-vous avec cette histoire.

Une autre cliente se présente, Bernadette en profite pour s’éloigner prestement. Heureusement il n’y a pas eu de témoins à cet incident. Elle franchit la porte de l’Auberge des Remparts qui commence à se remplir. Lucie l’aperçoit et lui adresse un petit signe. Ce rendez-vous mystérieux fixé ici par son correspondant virtuel ne devrait pas tarder. Suis-je en avance ? Elle s’installe et observe furtivement les quelques clients installés.

Serait-ce cette personne au bar qui la couve du regard ?

Elle espère que non, quelle vilaine moustache !

Cet autre attablé qui feint de lire le journal et qui lui sourit par-dessus les pages ? C’est quand même à lui de se présenter non ?

Bon ! L’heure tourne. Le marché forain s’évacue. L’Auberge des Remparts se remplit. Lucie, du comptoir la surveille du coin de l’œil. Soudain le tambour d’entrée pivote et Philippe, conquérant, apparaît. Il a troqué sa blouse grise poussiéreuse pour une belle veste. Sa chemise ouverte laisse apparaître une poitrine velue, une belle casquette vissée sur la tête termine le personnage. Il repère aussitôt Bernadette. Le sourire ravageur, se dirige vers elle.

-Ah non ! Pas lui !

-Madame Aubignac, mais que faites-vous là ?

-Moi ? Euh… Rien, je prenais mon café habituel !

-Figurez vous que je dois rencontrer une mouette rieuse !

-Une mouette ? Ici ? Ça alors, quelle drôle d’idée !

Sa cervelle fonctionne à la vitesse de l’éclair. Vite, il me faut trouver une parade. Quelques échanges sans importance, Philippe s’éloigne et se console auprès d’un énorme demi de bière. Bernadette se lève et quitte la table.

-Et bien ! On ne m’y reprendra plus !

Découragée, elle s’approche du comptoir et réfléchit à tous ces empilements de constats, de loupés, de craintes pour l’avenir. Lucie s’agite à l’autre extrémité entre deux cafés et trois verres de vin blanc. Un instant libérée, la patronne se rapproche tout en astiquant le zinc avec son torchon.

-Alors quoi de neuf ?

-Oh ! Tu sais, la routine ne me quitte pas.

-Oh là, là ! Toi tu as ta tête des mauvais jours !

-Pas du tout, d’ailleurs à ton loto j’ai gagné le premier prix : un poivrier, tu te rends compte ? Qu’est ce que je vais en faire maintenant ?

-Ah bon, un mâle ou une femelle ?

-Qu’est que j’en sais moi ? Mais, attends, c’est quoi cette histoire ?

-Ce n’est pas une histoire ma chérie, un poivrier femelle a besoin d’un poivrier mâle pour s’épanouir et vice et versa d’ailleurs.

Bernadette ouvre de grands yeux et écoute son amie, ne sachant que répondre.

-Au fait, enchaîne Lucie, j’y pense subitement : C’est à Marcel qu’il faut en parler. Et ce qui ne gâte rien, bel homme comme il est, c’est un véritable plaisir de l’écouter.

Bernadette sort de sa torpeur :

-Tu ne serais pas un peu amoureuse toi ?

-Moi ? Mais pas du tout !

-Je te vois venir, enchaîne Bernadette. Toi et tes idées pour me trouver l’homme idéal !

Lucie fait celle qui n’a rien entendu.

-Marcel pour ton information ma petite c’est le roi des pipéracées, le prince des fragrances, le seigneur des agnus-castus, bref, c’est lui qui tient le stand des épices sur le marché. Passe demain vers treize heures, il aura replié son étal et c’est l’heure de son café.

Cette remarque a laissé Bernadette rêveuse. Cette Lucie tout de même, toujours une longueur d’avance sur moi, pense-t-elle…

Le lendemain à l’Auberge des Remparts, la discussion s’engage entre Marcel et Bernadette.

-Un poivrier de Guinée ! Mais c’est la Rolls-Royce des poivriers que vous avez gagné. Savez-vous qu’on appelle leurs fruits « les graines du paradis » ? Il faut absolument lui trouver une compagne ou un compagnon, c’est selon. Au fait vous êtes madame … ?

-Mademoiselle, je ne suis pas mariée ! Mais à quoi reconnaissez-vous un mâle d’une femelle ?

-Aux feuilles ! Longues et pointues pour le mâle, rondelettes pour la femelle. Le secret c’est de les planter côte à côte et tout passe par les racines qui s’emmêlent. Allez savoir pourquoi, ça leur monte à la tête. Enfin, je veux dire jusqu’aux fruits qui s’épanouissent si l’entente est parfaite ! La nature a de ses ressources !!! Le plus simple serait que je puisse le découvrir.

Lucie cligne discrètement de l’œil vers Bernadette et s’éclipse.

Les voilà en présence du spécimen. Marcel sûr de lui affirme :

-C’est une femelle, très belle, mais un peu maigrichonne. Elle manque d’amour c’est évident, il faut vite corriger cela.

Bernadette se sent rosir. Marcel est discret, leurs regards ne se croisent pas.

L’arbuste est transporté dans la propriété du prince des fragrances sur les collines et planté à côté d’un beau mâle. Bernadette émerveillée de ce qu’elle voit, découvre un Marcel drôle, attentionné. Une autre dimension avec tout ce qu’elle avait rencontré jusqu’à ce jour. Sur sa propriété, il avait fait les choses en grand. Serre chauffée et humide pour les plantes tropicales, serres basses pour le safran et autres épices fragiles, vastes étendues d’oliviers. Tout était organisé, méthodique et respirait le sérieux.

Un repas scella cette rencontre. Le champagne l’étourdit un peu. Ses sens s’affolèrent beaucoup plus violemment lorsque la main de Marcel lui effleura la joue. La visite de la propriété était prévue pour durer mais elle s’arrêta sous le feuillage frémissant des oliviers. Les perceptions de Bernadette s’embrouillèrent à tous les niveaux. Elle découvrit alors tout le bonheur du monde sous un ciel d’azur parfait, transmis par ce drôle de Marcel.

Les choses se présentaient sous leur meilleur jour. Bernadette se sentait portée sur un petit nuage… Les mois se succédèrent. Les deux arbustes avaient l’air de s’entendre à merveille.

Sous la lune claire et le ciel étoilé des nuits d’été, sous les premiers frimas d’automne qui envoyaient les feuilles des autre arbres voltiger jusqu’à terre, eux profitaient de la moindre brise pour joindre leurs feuillages comme caresses innombrables. Les pluies d’hiver rendirent vigoureuses leurs racines qui ne cessaient de s’enlacer en d’interminables étreintes. La relation s’installait. La passion peut être d’avoir rencontré l’âme sœur ? Le printemps arriva, les bourgeons apparurent, grandirent. Les branches ployaient sous les frasques de ces joyeux lurons balancés dès qu’un souffle passait. Arriva la saison de la cueillette. Marcel avec précautions séparait les baies rouges des grains de poivre arrivés à maturité. Il en écrasa quelques uns entre ses doigts, le diagnostic tomba :

-Quel arôme, c’est un véritable délice, annonça-t-il. Je vais fabriquer des gobelets spécialement pour cette cueillette et sur l’étiquette j’inscrirai : « Récolte Bernadette – cru exceptionnel ».

Il entoura la taille de sa femme de son bras vigoureux et déposa un baiser à la base de son cou. Les sens de Bernadette recommencèrent à s’embrouiller.

Les jours défilent. La récolte se vend bien. Les deux nouveaux amants ne se quittent plus… Les relations avec leurs amis sont fréquentes.

Ce jour là, Lucie et sa tante Jane invitées par le nouveau couple arrivent les bras chargés. Elles trouvent un petit mot bien en évidence sur la table de la cuisine : « Nous sommes sur le domaine ». Elles déposent leurs paquets et partent à leur recherche. Elles parcourent la propriété et en arrivant prés de la grande serre, elles entendent clairement :

-Marcel, as-tu pensé à arroser les poivriers ?

-Lesquels ?

-Mais nos deux tourtereaux voyons !

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Rédigé par Gérald

Publié dans #Ecriture collective

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