LE MUSICIEN

Publié le 7 Mars 2017

Suite à l'atelier sur le personnage littéraire ...

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Arnaud Latour range son violon dans l’étui. Il répète tous les jours, et ce, depuis l’âge de cinq ans. Il a rencontré la musique à travers un concert diffusé à la télévision. L’enfant qu’il était alors a interrompu ses jeux, subjugué par le concerto pour violon n°5 de Mozart, par le chant aigu du violon porté par les instruments de l’orchestre comme la vague porte l’écume. Mélodie légère et sons flamboyants, la musique l’a transporté dans l’indicible émotion, à la rencontre de quelque chose de trop grand pour lui. Quelque chose de beau, de flou, qu’il a décidé ce jour-là de conquérir et de comprendre.

 

Aujourd’hui, à trente ans, Arnaud Latour est devenu un virtuose à la mode, adulé des mélomanes, surtout des mélomanes féminines. Quand il entre sur scène, son sourire parfait, ni trop large, ni trop emprunté, chavire le cœur des demoiselles. Quand il joue, son corps souple accompagne la musique, ploie, se tend, au rythme de l’archer. Grand, mince, c’est un bel homme au visage régulier, aux traits mobiles et délicats, au regard sombre traversé d’éclairs de passion. Avec ses cheveux bruns, légèrement bouclés, frémissant à chaque passage de l’archer, il est l’image-même du grand romantique.

 

Une caricature de beau gosse, sifflent quelques jaloux… Il a tout pour lui, l’envient d’autres. C’est vrai, il le sait. Il a la jeunesse, la beauté, le talent. Pourtant, depuis quelques temps, la musique ne le comble plus autant, comme s’il manquait quelque chose. Quelque chose de beau, de flou, qu’il cherche depuis son enfance. Quelque chose qu’il espère trouver en s’isolant pour le week-end à la campagne.

 

Le soir descend sur le paysage. A travers la fenêtre, il observe les derniers rayons de soleil colorer le ciel en rose. L’obscurité gagne la forêt alentour. C’est à ce moment-là qu’il entend le premier cri. Un brame aux accents désespérés résonne, grave, âpre de détresse. La biche a perdu son petit et pleure dans la nuit. Elle l’appelle, éperdue. Arnaud écoute sa complainte, les sons magnifiques déchirent la nuit, l’émotion lui pique la gorge. Il tire le violon de son étui, fait vibrer les cordes en une litanie râpeuse. Une prière pour la biche, pour le faon, un brame musical en écho au brame animal. C’est le son qu’il cherchait, le sens de sa quête. Maintenant, il sait. Il va travailler ce son, en faire la base d’une mélodie triste, quelque chose de beau, de flou.

 

La biche brame au clair de lune. Derrière la fenêtre, un faon s’approche, écoute pleurer le violon.

 

Publié dans #Les animaux

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