MI - BEMOL

Publié le 18 Février 2016

Description sensorielle

***

Joseph connaît parfaitement la musique. Il ne faut pas lui en raconter. Ce n’est pas pour rien qu’il est chef de l’orchestre symphonique municipal. Il serait plutôt « fortissimo » dans ses relations avec ses collègues, pour la bonne cause évidement. Tout son orchestre le reconnaît comme compétent. Il se rappelle qu’il avait été, comme eux, amateur passionné. Eux, s’entraînent trop peu dans la salle des fêtes. C’est à la maison qu’ils répètent le plus souvent. Dans la salle à manger avec pupitre, partition et instrument, sous les effluves d’une poêlée d’oignons qui rissolent, lorsque les enfants sont à l’école. Lui, avait à cœur de les tirer vers le haut ; aussi, n’est-il pas peu fier de proposer l’ouverture du Barbier de Séville de Rossini dans le kiosque à musique du jardin public. Catherine, la maîtresse d’école viendra avec ses élèves. Les parents ont donné leur accord.

La petite Emilie, veut toujours tout savoir, elle la bombarde de questions.

-Oh, la la ! Toutes ces questions ! On verra plus tard répond Catherine.

Le jour « J » arrive. Les chaises sagement alignées sont bousculées, raclent le sol au gré des arrivées. Les enfants s’installent au premier rang. Quelques sièges valdinguent, vite redressés. Rires et cris se télescopent dans un joyeux brouhaha. La marchande de barbe à papa avec son grand tablier s’affaire. Les effluves caramélisés s’envolent vers ce petit monde. Certains trahis par leurs moustaches blanches attirent copains et copines qui salivent d’impatience et finissent par picorer le nuage cotonneux.

Les jardiniers municipaux se sont surpassés. Les fleurs embaument le paysage comme une rhapsodie de Gershwin. Flûtes, hautbois, clarinettes harmonieusement remplacés par Arômes, Pétunia trompettes et Bignones en grappes.

Catherine tente de mettre bon ordre à sa troupe agitée. Caresse les têtes, redresse une chaise, signale une veste à terre, essaie de lire le programme. Au loin, le bruit des moteurs s’estompe, renvoi un écho affaibli. Le silence s’installe.

L’orchestre s’entraîne sur un mouvement. Joseph tape de la baguette sur son pupitre.

Toc…Toc…Toc…Stop…stop. Tous les musiciens s’exécutent.

-Gustave, c’est quoi la note « sotto voce » qui débute le deuxième mouvement ?

-Un mi bémol Joseph !

-Oui et tu as joué quoi ?

-Un mi bémol Joseph !

-Non Gustave, c’est un mi naturel que tu as joué !

Gustave interpellé, essaie de se justifier :

-Pourtant, je vous jure chef que…

-Ta, ta, ta ! Ne jures pas et joue moi un mi bémol !

-On reprend…Trois…quatre…

L’orchestre recommence le passage et Bing, Gustave nous remet un mi naturel !

-Gustave, bon sang, tu te fous de moi, ce n’est pas possible ? Concentre-toi. Bon, fais-moi un mi bémol ! Gustave se lève et sa clarinette étincelante libère le mi recherché.

-Voilà ! Alors, tu vois quand tu veux… Allez, on reprend…Toc…toc…Trois…Quatre… Les moustachus soufflent dans les embouchures, les joues se cuivrent par l’effort. Patatras, nouveau passage foireux…

Joseph voit rouge. Sa baguette cogne le pupitre. La mélodie s’éteint « decrescendo ».

Par les…Par les… « Par les clochettes d’Apollon ! »

La maîtresse surprise, réagit aussitôt :

-Oh, les enfants bouchez-vous les oreilles !

Emilie ne comprends plus rien. On nous avait dit de bien ouvrir nos oreilles et voilà qu’on nous demande de les fermer ! Elle dit n’importe quoi cette maîtresse !

Les musiciens interloqués par cette anecdote se regardent. Les croches, les noires, les blanches, le crescendo, le vivace, ils connaissent, alors ce mi …Puis brusquement les épaules sursautent, secouées d’un formidable fou-rire qui se communique au public. L’antidote est trouvé. Joseph, très digne, ajuste sa veste, se racle la gorge et lève sa baguette.

-Bon, on reprend ! Toc…Toc…Trois…Quatre… Le passage scabreux est absorbé avec talent. Gustave s’est surpassé.

La représentation peut débuter. Le silence des spectateurs n’est perturbé que par le bruissement impertinent des feuillages.

L’ouverture, l’air de Figaro si connu, s’élance, entraînant, cantabile, allegretto, appuyé, aimable… Les moustachus se démènent. Les hautbois répondent aux cors, les petites mains contribuent à rendre la mélodie « légato ». Les violons comme des canaris, glissent des notes « pizzicato ». Les clarinettes confirment la légèreté du morceau. Le rêve s’empare des spectateurs.

La mélodie se termine sur une envolée fortissimo et caressante. Le public est subjugué. Applaudissements, bravos fusent. Joseph rayonne. Catherine regarde son petit monde qui applaudit à tout rompre. Elle surprend le regard appuyé d’Emilie. Elle s’attend à tout. La question ne tarde pas :

-Maîtresse c’est qui Apollon ? Rassurée, elle lui répond :

-C’était un Dieu Grec de beaucoup de choses et entre autres de la musique !

-Ah bon !… Et les clochettes alors, c’est quoi ?

-Ah ! Toi, tu n’en rates pas une !

Rédigé par Gérald

Publié dans #Musique

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