SOUVENIRS

Publié le 4 Novembre 2016

LA MONTRE

Au fond d'un tiroir de la maison familiale, cachée sous une pile de lettres, j'ai retrouvé la montre gousset de mon grand-père. Je mets les aiguilles à l'heure, remonte le mécanisme. Le doux cliquetis des rouages en mouvement me propulse dans le passé. Des images oubliées, des odeurs, des voix surgissent du fond de ma mémoire. Le vieil homme digne et solitaire m'apparaît.

 

Assis dans la cuisine, les mains sur sa canne en bois, il fume le cigare, chique le mégot. La montre, accrochée à une chaînette d'or, se cache dans la poche de son gilet. Je me souviens de son visage taillé à coups de serpe sous le chapeau de feutre noir, de ses yeux bleus, si clairs qu'ils semblent transparents, de sa moustache blanche sous laquelle s'échappent des mots piémontais. Il parle de « sa guerre ». Il a combattu près de dix ans sous le drapeau italien, la Libye d'abord puis la Grande Guerre.

 

  • On était au pied du Monte-Nero, dans la vallée de l'Isonzo, l'ennemi tenait les hauteurs. Les chefs nous ont ordonné d'attaquer. Mission suicide... Un carnage ! Je voyais mes camarades tomber sous la mitraille ; la rage, la haine me vrillaient les tripes. J'aurais voulu les tuer tous, ces autres qui massacraient les miens. Puis, la peur. La prochaine balle serait pour moi, c'est sûr ! Ce jour-là, j'ai eu de la chance ; touché au bras, j'ai roulé jusqu'au bas de la colline. C'est comme ça que j'ai eu la vie sauve.

 

Brume légère dans son regard. Il baisse les yeux, tire la montre de sa poche. Sous la manche de la chemise, l'horrible béance laissée par la blessure creuse son bras crispé.

 

  • Ça fait mal, pépé ?

  • Non, ce n'est pas ça qui fait mal...

 

Il inhale une bouffée de son Toscano, range à nouveau la montre dans sa poche, nous regarde, nous, ses petits-enfants français. Lui a obtenu la naturalisation mais n'a jamais réussi à acquérir la langue. Il parle toujours en piémontais.

 

  • Un jour, à Caporetto, je bavardais avec des copains. Un moment un peu calme au milieu des batailles. Un camarade m'appelle, me demande de venir voir un ami qui a besoin de moi. Je n'avais pas fait dix mètres qu'un obus tombe sur le groupe de copains avec qui je parlais un instant plus tôt. Ils ont tous été tués. Moi, même pas blessé. J'aurais été parmi eux si on ne m'avait pas appelé à ce moment-là. Quelques minutes plus tard... je serais mort aussi...

 

Le chapeau noir projette une ombre sur son visage. Il se tait, s'éloigne vers les contrées secrètes de sa douleur.

 

 

La montre gousset, lisse et douce, épouse la paume de ma main ; la trotteuse galope sur le temps infini... Je la porte à mon oreille, j'écoute son cœur qui bat.

Mado C.

 

LA BAGUE

 

Je me souviens très bien du jour où j’ai changé de main. Comme j’étais jolie ce jour là, toute brillante. J’entourais le doigt délicat de Marguerite. Elle était fraîche et lumineuse Marguerite. Elle prenait souvent la main d’un jeune homme. Une main plus rugueuse, plus ferme. Et un beau jour, ils étaient là, tous les deux à se parler de promesses, d’avenir. C’est à ce moment que je sentis que je quittais ce petit nid douillet et je m’installais autour du petit doigt de ce gaillard.

Ah, j’en ai vu des choses et des horreurs. Cela me changeait des champs et des oiseaux. Des hommes en uniforme, des tranchées, de la boue. Mais toujours vaillamment, je restais là. Je dépérissais et me ternissait. Un beau jour, l’accident. Jules porta sa main à sa poitrine. J’étais pleine de sang. Des infirmiers nous ramassèrent, Jules ne respirait plus. Que faire pour prévenir Marguerite ? Jules, avant de mourir fit promettre à un camarade de lui écrire et de lui renvoyer la bague.

Le camarade fut appelé sur d’autres fronts, d’autres combats. Il avait bien promis à Jules de tout renvoyer, mais les choses ne sont pas si simples. Le camarade revint chez lui et la vie continua.

J’étais dans le grenier avec les affaires de la guerre. J’étais triste. Personne ne me tiendrait plus jamais la main. Qui allait me sortir de là ? Les années passaient. Un jour, je sentis une secousse. On m’extirpait de ma malle. Je voyais une tête me regarder et lire la lettre de Jules puis un juron. Ah non, j’peux pas, j’peux pas faire ça. Le camarade me mit dans sa poche et nous voici partis en voyage. Nous approchions du village de Marguerite. Je le savais, je le sentais. Le camarade se renseignait : où habite Marguerite ? Ah elle est mariée, trois enfants dites-vous ? Je ne peux pas faire ça alors.

Au claire de lune, le camarade m’enterra dans le jardin avec la lettre. Assez profond. Mais la lettre se décomposa tout doucement à côté de moi.

Quand une main me trouva un beau matin, il ne restait plus qu’un petit morceau de papier jauni avec les mots amour et Jules.

Brigitte S.

Rédigé par Mado

Publié dans #Guerre 14-18

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