LE CASQUE D'HENRI PESCAROLO

Publié le 15 Août 2016

Au Musée National du Sport...

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Au musée des Sports de Nice, toute la journée les objets mythiques exposés vous observent quand, rêveur, vous imaginez leurs épopées.

Mais la nuit ?

La nuit… la mascotte des JO de Grenoble 1968, le piolet de Pierre Mazeau, la raquette de Yannick Noah, le casque d'Henri Pescarolo, les gants de Marcel Cerdan, tous les trophées s’animent, racontent leurs exploits, les espoirs, les peines, les joies des champions auxquels ils s’étaient affectivement attachés.

Magie du sport !

Ce soir-là le casque d’Henri Pescarolo est en verve, jusqu’à couper la parole aux pointes de Marie-José Perec toujours très bavardes.

Chut, écoutez-le.

De vous tous, dit-il, je suis celui qui a été le plus vite sur cette terre, deux cent quatre-vingt-dix kilomètres heure, ce ne fut pas sans risque.

Ce jeudi 16 avril 1969, mes amis quelle aventure !

Par un petit matin frisquet de printemps, toute l’équipe Matra Course est réunie au début de la célèbre ligne droite des Hunaudières. Ici les concurrents des 24 Heures du Mans roulent à plus de trois cent kilomètres heure, mais ce n’est qu’une route nationale plus ou moins bosselée et plus d’un pilote y a trouvé la mort.

Nous sommes là pour valider in situ le concept aérodynamique de la Matra M640, une carrosserie très fluide, une goutte d’eau étudiée pour dépasser quatre cent kilomètres heure. Ils appellent cela un « shakedown », un vol d’essai en langage aéronautique, ils ne croient pas si bien dire.

  • La rosée a séché, on peut commencer.

Nous attendons Johnny, il est prévu qu’il débute les essais pour chauffer la mécanique.

Johnny, c’est Johnny Servoz-Gavin, bohème, fêtard, lève-tard, pilote exceptionnel.

L’attente s’éternise, la tension monte, les mécaniciens tripotent le moteur, vérifient et revérifient pour passer le temps. Toujours pas de Johnny, un rendez-vous manqué, le destin qui chavire.

  • Bon, il est dix heures, il faut se décider. Henri tu commences. Un premier aller-retour sans forcer, juste pour voir.

  • Bien compris, les sensations, seulement les sensations. Où est mon casque ?

  • Comment où est ton casque, si tu ne le sais pas, comment veux-tu que je le sache ?

Et Henri de crier :

  • Qui a vu mon casque ?

  • Mais ce n’est pas vrai, j’ai deux pilotes payés les yeux de la tête, l’un oublie de se lever, l’autre oublie son casque. Pas belle la vie ? Prends en un autre !

Impossible, chacun, ici, le sait bien. Henri ne conduira jamais sans moi, son casque fétiche vert pomme. Nouveau basculement du destin ? Si Johnny était arrivé entre temps, probablement.

Moi, je me cache dans l’herbe, ton sur ton, un mauvais pressentiment, quand une jolie donzelle me donne un grand coup de pied.

  • Aïe… Je l’ai trouvé !

  • Qui ça, Johnny ?

  • Non, le casque d’Henri.

  • On va pouvoir débuter, Henri à toi.

Henri se glisse dans la M640, se harnache, donne quelques coups d’accélérateur pour mettre le moteur à bonne température, roule lentement jusqu’à l’entrée de la ligne droite. Devant lui six kilomètres rectilignes.

L’odeur forte d’huile de ricin, le bruit caractéristique du moteur V12 de 430 chevaux, déjà la vitesse flirte avec les deux cent cinquante kilomètres heure. Nous arrivons au croisement de la route de Tours avec la départementale 92. Une grosse bosse propulse la M640 dans les airs.

J’ai alors ressenti une impression extraordinaire. En effet, dès que l’avant s’est levé, Henri s’est mis debout sur les freins. Mais comme les roues arrière avaient également décollé, le moteur a calé. Je me suis donc retrouvé aux alentours de 250-260 km/h dans un silence absolu, à la hauteur de la cime des arbres. Sachant que dans la seconde qui suivait, j’allais éclater et Henri mourir.

La Matra s’écrase sur le bas-côté, incontrôlable, part en toupie, tape un poteau électrique, heurte un arbre, stoppe net. Sous le choc, le réservoir d’essence explose, l'auto prend feu.

Secoué, éraflé, moi ça va, mais mon pauvre Pesca, toujours sanglé, fait un malaise. La chaleur des flammes le réveille. D'un geste vif, il se détache.

  • Je brûle ! crie Pescarolo.

Imbibés d'essence, torche vivante, nous plongeons dans le Roule Crotte, un ruisseau salvateur.

Un spectateur surgit et finit d’étouffer le feu avec son blouson.

Si le destin d’Henri a basculé, la mort s'est détournée. Resteront à vie les brûlures au visage, aux bras, au ventre et aux jambes, des fractures des 6e et 7e vertèbres dorsales.

La course automobile reste un sport vorace, vingt-deux pilotes perdront la vie pendant le déroulement des 24 Heures du Mans.

Mais quand le coureur est sauf, ces spectaculaires accidents deviennent mythiques.

Rédigé par Hervé

Publié dans #sport

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