FULBITO ANDINO

Publié le 30 Août 2016

En attendant la rentrée et le nouveau thème, une nouvelle tirée du recueil BALLON ROND ET PLUMES D'AZUR...

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Les pelotes de laine roulent aux pieds de Juana. Assise devant sa maison, elle tisse un motif multicolore, une figure traditionnelle héritée de ses ancêtres Incas. Mais ce n'est pas aux ancêtres qu'elle songe en ce moment ; elle se dépêche de terminer son ouvrage pour rejoindre ses amies sur la place de Churubamba, place nommée pour l'heure “ cancha ”, terrain de foot. Le foot, c'est sa passion à Juana. À ses amies aussi. Dès qu'un peu de temps se libère - après le travail aux champs, les soins au bétail, les enfants à élever et tout le reste - elles se retrouvent pour jouer, pour le plaisir immense de se défouler, de rire, d'exister. Dans les Andes péruviennes, ce sport est si important pour les femmes des villages quechuas que le maire du chef-lieu a organisé un championnat de football féminin, le Fulbito andino. Une occasion pour elles de voyager, de rencontrer d'autres communautés, de participer au développement de la région.

Juana se souvient du premier match. Elles sont parties de Churubamba avant le lever du soleil pour le village voisin, à quatre heures de marche dans la montagne. Sur la route, la pluie les a rattrapées. Heureusement, son fils était bien emmitouflé. Elle le porte sur son dos, dans une couverture de laine nouée à ses épaules. Elle ne peut pas le laisser chez elle avec ses autres enfants, elle l'allaite encore. À la mi-temps, elle profitera de la pause pour lui donner une tétée.

Devant elle le lama, chargé de présents, trébuche. Le sentier abrupt devient glissant, la bête nerveuse, dans cet univers minéral aussi gris que le ciel. L'ascension est pénible, mais le petit convoi avance, franchit le col et retrouve le soleil. En descendant vers la vallée, le paysage se transforme, se teinte de vert, d'herbe grasse, d'arbres touffus. Dans son lopin de terre caillouteux, là-haut, à Churubamba, la bêche s'enfonce à peine ; rares sont les plantes qui daignent y pousser. La vie doit être bien plus facile dans ce joli bourg...

Toute la population est là ; accueil en musique avec accordéoniste, batteur, flûtiste. Ces rencontres sportives sont prétexte à la fête. Le lama, délesté de son bât, se couche ; les cadeaux sont offerts. Pas le temps pour les femmes de se reposer, il faut commencer le match tout de suite sinon elles ne pourront pas rentrer chez elles avant la nuit.

Comme à Churubamba, le terrain, une prairie pelée avec deux poteaux pour délimiter les cages, ne respecte pas du tout les dimensions réglementaires. Mais Juana ne le sait pas. Elle ne connaît pas les matches professionnels, n'a jamais entendu parler de Zidane ou de Zlatan, ni du Championnat d'Europe 2016 qui débute, ailleurs, sur un grand stade. Dans son village perché à 4000 mètres d'altitude, il n'y a pas d'électricité. Mais il y a du foot, le foot des femmes, au-dessus des nuages. Le foot, ça fait oublier le quotidien trop dur.

Les équipes se mettent en place. Juana confie son fils à une spectatrice, gagne le terrain. Les femmes jouent vêtues de leurs habits traditionnels : jupe - noire pour Churubamba, orange pour les adversaires – gilet de laine d'alpaga, chapeau plat posé sur leurs tresses brunes. Pas de protège-tibias, ni de chaussettes ou de crampons, juste des sandales au cuir usé. Malgré la fatigue du trajet, les footballeuses de Churubamba dominent. Les joues rouges comme nulle part ailleurs, le souffle puissant à force de gravir quotidiennement une montagne à l'oxygène rare, elles ont une résistance exceptionnelle. Pourtant, elles ont connu quelques difficultés en début de match. Les adversaires, plus fraîches, sont rapides ; deux jambes surmontées d'une jupe orange surgissent devant les pieds de Juana, juste au moment d'un tir. Surprise, elle retient son shoot pour éviter de les percuter et loupe le but.

~ Ailleurs, sur un grand stade, un footballeur en griffe un autre au visage, lui enfonce un pouce dans une narine...

Règle n° 1 des Valeurs du Sport : la loyauté

Churubamba = 1 / Europa League = 0

Mais ça, Juana ne le sait pas.

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Le match continue, les jupons tourbillonnent, le ballon virevolte, file au but à la dernière minute. Rires, cris de joie. Les femmes de Churubamba exultent. Elles ont gagné, emportent chacune un cochon d'Inde. Un trophée somptueux : le cochon d'Inde est un met raffiné. Juana a dégusté le sien en famille lors d'un repas de fête.

Le motif du tissage progresse. Les mains de la jeune femme travaillent, autonomes ; dans sa tête défile le second match. C'était dans un autre village, avec une belle récompense : un poulet bien dodu pour chaque joueuse de l'équipe victorieuse. Cette fois-ci, elles ont été battues. Dommage, la volaille aurait été la bienvenue pour améliorer les repas de pommes de terre ou de maïs. Elles auraient dû gagner, c'est injuste ! Elles s'étaient bien exercées, avaient consulté le chamane, écouté ses conseils. Non, la victoire des autres n'est pas méritée ! L'équipe maugrée tout bas, regard courroucé vers le groupe vainqueur. Mauvaises pensées... Juana chasse son dépit. Les perdantes dépassent leur déception, félicitent les gagnantes, saluent l'arbitre. Tout le monde se retrouve pour faire la fête dans la bonne humeur.

~ Ailleurs, sur un grand stade, un joueur expulsé d'un match traite l'arbitre de “ nul ” et la France de “ pays de merde ”...

Règle n° 2 des Valeurs du Sport : le respect

Churubamba = 1 / Ligue des Champions = 0

Mais ça, Juana ne le sait pas.

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Ce second match perdu les a motivées pour le troisième. Embarquée à l’arrière d'une camionnette, l'équipe roule jusqu'à Urcos, ville riche et métissée. Son plus grand voyage, à plus de cent kilomètres du village, pour cette rencontre du Fulbito andino. Là, un vrai stade, des drapeaux, des gradins, du public, des adversaires entraînées. Intimidant... Le match est rude, les jupons se démènent ; ça court, ça crie, les gardiennes se surpassent, repoussent tous les ballons. La partie s'emballe, l'adversaire s'épuise et... but ! À la mi-temps, le score est de 1 à 0 pour Churubamba. Euphorie et... prudence ; ce n'est pas terminé. Conciliabules stratégiques sous les chapeaux multicolores, allaitement des enfants, encouragements des maris. La partie reprend, les filles d'Urcos poussent, Churubamba tient. Ultime tentative locale et... coup de sifflet final ! Exploit inconcevable jusqu'à présent ! Elles ont vaincu les citadines, repartent avec mille kilos de pommes de terre de semence ! De quoi nourrir tout le village pendant des mois. Un triomphe ! D'autant plus grand que les autres ont tout fait pour l'empêcher. Quelques coups de pieds mal intentionnés ont fusé vers les chevilles et les tibias de l'équipe, quelques contusions sont encore douloureuses. Sportives magnifiques, les femmes de Churubamba ont ignoré ces attaques. Elles ont juste joué leur meilleur football jusqu'à la victoire.

~ Ailleurs, sur un grand stade, un joueur s'énerve et donne un “ coup de boule ” à son adversaire...

Règle n° 3 des Valeurs du Sport : le contrôle de soi

Churubamba = 1 / Coupe du monde = 0

Mais ça, Juana ne le sait pas.

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Quand elle joue au foot, son mari l'admire, elle se sent grandiose. Elle a bien vu cette lueur nouvelle dans son regard, dans celui des autres hommes aussi ; ils sont fiers de leurs épouses footballeuses. Le village tout entier les soutient. Elles ont acquis un statut d'ambassadrices ; grâce à elles, des échanges s'organisent entre les communautés. Le foot pour Juana, c'est la reconnaissance, l'émancipation. Avec ses amies, elles se hissent vers une autonomie inconnue jusqu'alors. Et puis, le jeu soude l'équipe, lui donne de la force. Assez de force pour qu'elles aillent, toutes ensemble, affronter les autorités locales afin de demander le branchement de l'électricité au village. Une chose impensable avant ! Elles osent.

~ Ailleurs, sur un grand stade, un joueur se prend pour un caïd, trahit l'esprit d'équipe par un comportement individualiste forcené...

Règle n° 4 des Valeurs du Sport : le dépassement de soi

Churubamba = 1 / Mondial = 0

Mais ça, Juana ne le sait pas.

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Le foot, c'est sa plus belle idée du bonheur à Juana. Une explosion dans la poitrine, le cœur qui déborde, la joie répandue dans chaque atome de son corps. Tous les problèmes disparaissent, engloutis par ce moment de partage exubérant. Poursuivre le ballon, le donner, le recevoir, et la course fougueuse jusqu'à la cage, là-bas, au fond du terrain ; la poussière dorée vole autour des chevilles, les sandales martèlent le sol, galop d'un cheval emballé, l'excitation se propage dans le groupe, ventilée de halètements et de souffles allègres. Le but marqué pulvérise les tensions, elles ont envie de rire aux éclats pendant dix minutes.

~ Ailleurs, sur un grand stade, une équipe de footballeurs en colère se met en grève pendant la Coupe du monde...

Règle n° 5 des Valeurs du Sport : la joie dans le sport

Churubamba = 1 / Coupe du monde = 0

SCORE : 5 à 0 POUR CHURUBAMBA

Mais ça, Juana ne le sait pas.

Elle ne sait rien du succès de son village dans ce tournoi éthique.

Elle ne connaît pas la liste des cinq valeurs du sport établie par l'Académie des Sports.

Elle n' a pas besoin de la connaître, les autres femmes non plus.

Ces valeurs, elles les portent naturellement,

le sport qu'elles pratiquent ne fait que les révéler.

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Son ouvrage terminé, Juana range les pelotes de laine et file vers la “ cancha ”. Ses amies l'attendent. La solidarité de l'équipe exalte le bonheur de jouer ensemble ; le groupe ne fait qu'un seul corps, fier de ses victoires, de son immense victoire, là-haut, au-dessus des nuages.

Mais ça, le Championnat d'Europe 2016 ne le sait pas...

Rédigé par Mado

Publié dans #sport

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