CHLOÉ

Publié le 20 Mai 2016

Cet atelier était consacré au personnage littéraire.

La consigne : créer un personnage, le présenter en utilisant une comparaison ou une métaphore si possible et insérer la présentation dans un contexte.

 

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La boulangerie, c'est l'autre lieu de rencontre du quartier. Les travailleurs s'y arrêtent un moment pour un café en terrasse, les mères de famille s'y rejoignent pour acheter le goûter de leurs enfants juste avant la sortie de l'école, les jeunes viennent y déjeuner à midi. Quand on s'approche, l'odeur si délicieuse du pain chaud, des viennoiseries, agit comme un philtre magique. Un pur moment de bonheur.

Le boulanger fait tinter le carillon. C'est le signal ; le pain est cuit, il faut aller le chercher dans l'arrière boutique. La patronne, occupée à servir des cafés en terrasse, se retourne vers l'employée.

– Chloé, les baguettes !

Chloé travaille à la boulangerie depuis un an. Petite, fluette, elle s'affaire devant l'étal. On dirait une libellule qui butine. Elle virevolte entre les tourtes de blettes et les pissaladières, les manches amples de sa robe bleue, aériennes comme des ailes, bruissent dans le bourdonnement des conversations. Ses cheveux foncés, noués en chignon de danseuse au sommet de sa tête, dévoilent un cou souple et gracieux. Dans son visage fin, deux lacs sombres, assez profonds pour s'y noyer.

Elle ne sourit pas souvent Chloé. Quand un client s'autorise un petit compliment, ses yeux foncent encore plus, ses sourcils se rapprochent en un drôle d'accent circonflexe peu engageant. Une solitaire. Un peu amère… Encore plus sauvage depuis qu'elle a perdu son amoureux. Perdu, vraiment. Il doit penser qu'elle s'est moquée de lui et ça, ça la mine. L'odeur des pains au chocolat l’écœure, ce boulot l'épuise, sa vie l'ennuie. Et l'amour qui enfle au fond d'elle-même lève comme la pâte à pain ; l'idée surgit. Quelle idiote, comment n'y a-t-elle pas pensé avant ? Ce soir, elle ira regarder le courrier en attente…

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Ce texte se termine ainsi car j'ai essayé de l'inclure au milieu deux autres précédemment écrits que l'on peut retrouver sur la page d'accueil. Il s'agit de SAINT-ISIDORE (monologue intérieur) pour l'incipit et UNE NUIT EN VILLE (analepses, prolepses) pour terminer.

Ci-dessous, les trois textes rassemblés sous le titre :

 

VAGABONDAGES EN VILLE

SAINT-ISIDORE

Place de Saint-Isidore. Un carrefour. Un bar-tabac souverain. Le bar-tabac, c'est le maître de la place, il bombe le torse, s'avance, arrondi, sur le carrefour. C'est lui qu'on voit en premier. En face, un magasin de motos. Bien rangées sur le trottoir, les bécanes lorgnent sur les tables en terrasse. Motard + bar = sacré cocktail ! Voyons… pas de casque sur les tables, tant mieux. Bien assez dangereux comme ça... l'alcool en plus… Marrant le contraste avec la vieille épicerie de Jeannette. Année 60, rien n'a changé. À l'ancienne, crayon sur l'oreille, étagères, boîtes de petits pois. Et le bureau de poste… au fond de la petite cour ; discret, faut savoir qu'il est là. Pas comme le bar ! L'église veille sur tout ce petit monde du haut de son perron. Église, bar, épicerie, poste… et la boulangerie là-bas… un village encore… pour combien de temps… la ville avance, elle est aux portes du quartier. Comme un rouleau compresseur. Ça écrase tout, les maisons, les souvenirs, l'enfance… Stop, stop, la nostalgie passéiste… faut bien que ça avance… vite, quelques photos avant que… Une moto démarre dans un grondement tonitruant… Bon sang, ça, ça ancre dans le présent !

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CHLOÉ

La boulangerie, c'est l'autre lieu de rencontre du quartier. Les travailleurs s'y arrêtent un moment pour un café en terrasse, les mères de famille s'y rejoignent pour acheter le goûter de leurs enfants juste avant la sortie de l'école, les jeunes viennent y déjeuner à midi. Quand on s'approche, l'odeur si délicieuse du pain chaud, des viennoiseries, agit comme un philtre magique. Un pur moment de bonheur.

Le boulanger fait tinter le carillon. C'est le signal ; le pain est cuit, il faut aller le chercher dans l'arrière boutique. La patronne, occupée à servir des cafés en terrasse, se retourne vers l'employée.

– Chloé, les baguettes !

Chloé travaille à la boulangerie depuis un an. Petite, fluette, elle s'affaire devant l'étal. On dirait une libellule qui butine. Elle virevolte entre les tourtes de blettes et les pissaladières, les manches amples de sa robe bleue, aériennes comme des ailes, bruissent dans le bourdonnement des conversations. Ses cheveux foncés, noués en chignon de danseuse au sommet de sa tête, dévoilent un cou souple et gracieux. Dans son visage fin, deux lacs sombres, assez profonds pour s'y noyer.

Elle ne sourit pas souvent Chloé. Quand un client s'autorise un petit compliment, ses yeux foncent encore plus, ses sourcils se rapprochent en un drôle d'accent circonflexe peu engageant. Une solitaire. Un peu amère… Encore plus sauvage depuis qu'elle a perdu son amoureux. Perdu, vraiment. Il doit penser qu'elle s'est moquée de lui et ça, ça la mine. L'odeur des pains au chocolat l’écœure, ce boulot l'épuise, sa vie l'ennuie. Et l'amour qui enfle au fond d'elle-même lève comme la pâte à pain ; l'idée surgit. Quelle idiote, comment n'y a-t-elle pas pensé avant ? Ce soir, elle ira regarder le courrier en attente…

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UNE NUIT EN VILLE

Lui, pendant ce temps…

La nuit est arrivée d'un coup sur la ville. Enfin, c'est ce qu'il lui semble. Il y a deux minutes encore, c'était grand jour. Perdu dans ses pensées, il n'a pas vu le crépuscule se répandre, la rue s'assombrir. Les gens ont disparu, avalés par les portes cochères, comme pour se mettre à l'abri de l'obscurité, comme si les dangers de la nuit, venus du fond des âges, restaient inscrits dans les peurs des hommes. Dans ce quartier excentré, dès que les rares commerces ont tiré leur rideau de fer, la petite rue est désertée. Ne restent à présent que deux retardataires : là un homme promené par son chien, ici une jeune femme à l'air harassé, lestée de sacs à provisions, la démarche lasse… Assis à la terrasse d'un café morne, le regard noyé dans la flaque de lumière tombée d'un réverbère, il plonge dans une autre nuit, une nuit bruyante et lumineuse, avec Chloé à son bras.

Il l'avait rencontrée place Garibaldi pendant le mouvement « NUIT DEBOUT ». Une magnifique chevelure brune, un visage fin, de grands yeux sombres, très jolie. Elle semblait perdue au milieu des militants. Il l'avait abordée.

– Salut, tu viens souvent ?

– C'est la première fois. Ça se passe comment ?

– Allons boire un verre, je t'explique tout.

Les tables du bar jouxtaient les « Nuit debout ». Attablé en terrasse, il avait eu le sentiment de passer dans un autre monde. Un monde d'insouciance, de douceur de vivre qui dominait celui celui de ces jeunes assis par terre, échangeant des idées, cherchant des solutions pour un avenir angoissant. Une autre idée de la lutte des classes… les nantis en terrasse, les prolétaires assis par terre… drôle de slogan… Au micro, un jeune homme proposait la création d'un nouveau parti politique. Il ne l'écoutait plus, Chloé était trop belle ! Leur conversation avait déviée sur un mode plus intime d'où il ressortait qu'ils avaient juste envie de rester ensemble, faire durer cette nuit le plus longtemps possible, toute une vie peut-être....

L'éclairage public, dirigé vers le centre de la place, laissaient les façades des immeubles dans l'obscurité. Dressées sur des arcades sombres, propices au mystère – pour peu que l'on ait l'âme romantique – elles entouraient la place de leurs hauts murs, comme une maison dont le toit serait le ciel. Des bribes de conversation leur parvenaient des tables voisines, se mêlaient aux discours militants dans un immense élan de vie, d'espoir, d'amour. D'amour, oui. Instantané, flamboyant. Une fulgurance, une certitude... incarnées par Chloé. Avec le besoin irrationnel de lui offrir… il ne saurait dire, quelque chose de grandiose, comme lui décrocher la Lune... et tant pis pour le cliché ! Il se ne doutait pas à ce moment-là que c'est ce qu'il ferait, ou presque, un quart d'heure plus tard.

Leurs verres terminés, ils étaient partis bras dessus bras dessous – un vrai petit couple déjà – déambulant sur la place. Un peu à l'écart, un panneau avait attiré leur attention. Sur le panneau, en grosses lettres : SEMAINE DE L'ASTRONOMIE. Des astronomes amateurs, lunettes et télescopes pointés vers le ciel, proposaient aux badauds un voyage sur la Lune. Quoi de plus romantique pour des amoureux tout neufs ! La Lune, grossie par l'instrument, dévoilait ses cratères, ses zones d'ombre, ses plaines ensoleillées. En manœuvrant doucement le télescope, ils avaient eu l'impression de voler au dessus des reliefs lunaires. Un moment fort… une nouvelle façon de découvrir, main dans la main, la nuit par-dessus les toits… et un premier baiser magnifique.

Le jeune homme soupire, scrute le petit bout de ciel accessible entre les immeubles. La Lune est absente ce soir, comme Chloé. S'il avait su que l'histoire se terminerait à cause d'un téléphone perdu… Quel idiot !

Elle lui avait dit :

– J'ai perdu mon portable dans le tram en venant. J'irai m'en acheter un autre demain. Laisse-moi ton numéro, je t'appelle dès que je l'ai.

Il le lui avait remis de la plus délicieuse des façons…

Leur balade les avait amenés jusque sous la Porte Fausse, devant « POSTES RESTANTES ». Elle lui avait expliqué l’œuvre « POSTES RESTANTES », ce plateau destiné à recevoir des messages adressés à… qui passe par là.

– Une belle idée, non ? Je trouve ça si poétique… J'adorerais y trouver un message pour moi un jour…

Il avait alors rapidement griffonné ses coordonnées sur un coin de tract, rajouté quelques mots d'amour, plié le papier, inscrit « CHLOÉ » en belles lettres et déposé le tout dans le plateau.

– Vos désirs sont exaucés, princesse…

Elle l'avait embrassé en riant. Après avoir lu le message, elle l'avait fourré dans sa poche, puis ils avaient continué leur promenade juste occupés de leur amour. Ni l'un, ni l'autre n'avaient eu l'idée d'échanger adresse, e mail ou pseudo Facebook. Ni même leur nom de famille. Yeux dans les yeux et seuls au monde…

C'est quand elle est partie avec le dernier tram qu'il a réalisé. Au moment où la porte s'est refermée, un papier s'est échappé de la poche de Chloé… son numéro de téléphone était resté sur le quai !

Le lendemain et les jours suivants, il retourna place Garibaldi, en vain. Puis, le mouvement « Nuit debout » cessa sans qu'elle revienne. Elle avait disparu… comme ça... Un truc à devenir fou… ! À croire qu'il avait rêvé cette rencontre… Depuis, tous les soirs, il passait sous la Porte Fausse, laissait une lettre en « POSTES RESTANTES », avec, ce coup-ci, toutes ses coordonnées, son amour et son désespoir. Mais chaque soir, il retrouvait celle de la veille, intacte. Tout à l'heure encore, il était allé voir, rajouter la missive du jour sur ce dérisoire amoncellement épistolaire et perdu suffisamment d'espoir pour venir se terrer dans ce coin paumé de la ville plus en adéquation avec ses états d'âme que l'exubérante place Garibaldi.

La nuit est si tranquille ici ! Avec juste ce qu'il faut de tristesse et de nostalgie...Les deux retardataires - l'homme au chien et la femme aux courses - sont rentrés chez eux ; la rue est complètement vide. Pas de voiture, plus personne en terrasse. Faut dire que le bistrot est minuscule. Au comptoir, deux ou trois types qui parlent fort. Le patron ne va pas tarder à fermer. Il sera seul ; il en aurait presque des larmes… Il se déteste ! Quel idiot, mais quel idiot, mais quel id…

Une vibration soudaine interrompt sa détresse... Une lueur sur la table…. Le téléphone tremble, un numéro inconnu s'affiche, le cœur s'affole…

– Allô, c'est Chloé...

Suivent un flot de paroles, de mots d'amour, d'explications confuses auxquelles il ne comprend rien et nous non plus. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il se cramponne à cette sublime bouée de sauvetage : « Je suis sous la Porte Fausse, je t'attends. »

Que la nuit est belle soudain ! Il s'élance, téléphone à l'oreille, disparaît dans la pénombre. Dans la rue déserte, le martèlement de sa course sur le trottoir résonne un moment, puis s'éteint.

Rédigé par Carmella

Publié dans #Ville

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Cendrine 24/06/2016 20:38

Ma chère Albiréo, j'aime beaucoup ce personnage de Chloé, sa faconde, son côté "terrien" qui va très bien avec la nature charnelle et intense du pain, son besoin viscéral d'évolution car la coupe est pleine et que la vie doit nécessairement évoluer pour que nous "n'explosions" pas.
Te lire est toujours un plaisir.
Un grand merci pour tes mots déposés sur mon blog, j'y suis très sensible. Je te souhaite le plus doux des week-end, gros bisous
Cendrine

Albireo 25/06/2016 10:31

Merci de ton passage, Cendrine, et de ce commentaire adorable !
Très beau we à toi aussi, bisous